r::yp
son vêtement. » Le saint avait donné, son compagnon donna aussi, et tous deux restèrent dépouillés pour que le vieille femme fût vêtue (i). »
On ne se borne pas à lui demander l'aimiône ; on sollicite aussi de lui des miracles. Bien entendu, François se juge indigne et incapable d'opérer des prodiges et se récuse de son mieux ; mais il ne peut refuser de bénir les infirmes ou l^s malades qu'on lui présente, et sa bénédiction les guérit. S'il faut en croire saint Bonaventure, dès 1209, Morico, un des religieux Crucigères chargés de la léproserie d'Assise, étant gravement malade, François le guérit en lui faisant remettre, en guise d'électuaire, une bouchée de pain trempé dans l'huile de la lampe qui brûlait devant l'autel de la Vierge, à la Portioncule (2). Thomas de Celano, sans rapporter cette guérison, en signale nombre d'autres. Dès . que François a tracé sur eux le signe de la croix, des aveugles voient (3), des paral5rtiques ou des impotents recouvrent l'usage de leurs membres (4), un boiteux se redresse (5), un épileptique est déUvré (6). A son commandement, les démons quittent le corps des possédés (7). La nature inanimée elle-même lui obéit :
« Un jour, raconte frère Thomas, le bienheureux François exprima le désir de se retirer dans un ermitage pour s'adonner plus librement à la contemplation. Mais comme il était très faible, il emprunta à un pauvre homme un âne pour faire la route. C'était en été. Le paysan qui gravissait la montagne à la suite de l'homme de Dieu, harassé par cette route difficile et très longue, mourait de soif et de fatigue avant d'arriver au terme du voyage. En hâte il appelle donc le saint, le prie d'avoir pitié de lui et déclare qu'il va mourir s'il n'est réconforté par quelque boisson bienfaisante. Le saint de Dieu, toujours compatissant aux malheureux, saute aussitôt à bas de son âne, met les genoux en terre, lève
(i) / CeL, 17 et 76 ; // CeL, 86 à 92, 132, 196.
(2) S. BoNAv., Leg. maior, IV, 8.
(3) I CeL, 67 ; Traciatus de miracuHs, 121 et 124.
(4) / Cel., 66 et 67 ; II Cel., 41 ; Tractatus de miraculis, 174-178, 195.
(5) / CeU 65.
(6) / Ceh, 68.
(7) l Cel., 68-70; Tractatus de miraculis, 155 et 156^
les mains vers le Ciel et ne cesse de prier qu'en sentant sa prière exaucée, a Va, jdit-il au paysan, tu trouveras « ici l'eau que le Christ vieUt miséricordieusement de « faire sortir du rocher pour apaiser ta soif. » O stupéfiante miséricorde du Christ qui se rend si facilement aux prières de ses serviteurs ! Le paysan but l'eau que la puissance de la prière avait fait sortir de la pierre et étancha sa soif à la source jaillie d'une roche très dure. Il n'existait pas auparavant de fontaine en cet endroit, et dans la suite on eut beau la chercher avec soin, on n'en découvrit aucune trace (i). »
Giotto, chargé de représenter ce miracle dans une des fresques de l'église supérieure d'Assise, a placé tout à côté l'image de François prêchant aux oiseaux. Le grand artiste, à qui l'on avait donné comme guide la Légende de saint Bonaventure, n'a pas hésité à modifier l'ordre dans lequel le docteur séraphique avait rapporté les faita, pour peindre sur la même muraille l'obéissance des éléments et celle des animaux, ou, plus exactement, les rapports de François avec la nature entière, inanimée et animée. Abordons cette étude d'ensemble à notre tour.
Il semble, à lire certains écrivains, qu'au temps de François la nature n'était pour les hommes autre chose qu'un sjnnbole, une image des réalités étemelles, seules véritables, et que dès lors on ne l'aimait point pour ellemême. François l'aurait découverte et révélée à ses disciples émerveillés.
Rien de plus faux qu'ime telle conception. Ni les hommes du treizième siècle, ne furent insensibles à la beauté de la nature, ni François ne s'abstint de considérer celle-ci comme un miroir des perfections divines. Le' moyen âge fut épris, autant que nous, des formes des créatures, mais celles-ci ne l'empêchaient point de penser
(i) II Cet., 46. Ce miracle se retrouve dans la première des Considérations sur les stigmates. Il s'y place en 1224, sur les âancs de l'Alveme, alors que François gravit la montagne où il va recevoir les stigmates. Malheureusement, la valeur de cette détermination reste à établir.
au Créateur. François fut à cet égard tm homme de son temps, plus sensible encore que ses contemporains au charme des choses, plus apte qu'eux à s'élever, en les contemplant, vers le Dieu qui les a créées.
Que le moyen âge ait aimé la nature pour elle-même, nous en avons le témoignage dans les œuvres innombrables des sculpteurs de cette grande époque. On a pu écrire des volumes entiers sur la flore de nos cathédrales, et la faune n'y est pas moins riche. Or, conune l'a montré M. Emile -Mâle, feuilles ou fleurs sont choisies pour leur seule beauté; animaux et quadrupèdes sont sculptés pour le seul plaisir de reproduire la nature vivante (i). Assurément, les divers peuples de la chrétienté n'ont pas, à la même heure, ouvert leurs yeux neufs sur le monde extérieur. Alors que, par exemple, la France accueillait déjà dans ses églises la nature entière, l'Italie demeurait encore fidèle aux ornements conventionnels de l'époque carolingienne. Toutefois, dès la fin du douzième siècle, les Italiens qui franchissent les Alpes et séjournent chez nous se mettent vite à l'unisson des Français et, de retour dans leur patrie, ils continuent à regarder autour d'eux et à y découvrir la beauté. Sculpteurs, ils décorent les églises à la française; orateur et poète, François célèbre sans se lasser jamais la splendeur de la création.
Mais, de même que, dans un livre, on peut considérer la beauté de sa tjrpographie ou les pensées qu'il exprime, le moyen âge, non content d'arrêter ses regards sur le monde extérieur, en recherche le sens caché, et il découvre celui-ci grâce au double sens dont le Créateur a doué l'âme humaine. Nous possédons en effet un sens extérieur, capable de voir et d'admirer la beauté des réalités matérielles, et un sens intérieur, tout spirituel, qui peut pénétrer au delà de la matière pour y saisir la pensée divine que celle-ci recouvre (2), et c'est dans l'Écriture sainte, interprétée allégoriquement, que cette pensée doit être cherchée.
Bien plus, pour le chrétien, la réahté visible n'est
(i) Emile MÂLE, l'Art religieux du treizième siècle en France, 5^ édition, Paris, 1923.
(2) Hugues de Saint- Victor, cité par P. Pourrat, la Spiritualité chrétienne, t. II, Paris, 1921, p. 163.
qu'une apparence, une ombre : Tombre de la vérité et de la vie. Seule compte pour lui la réalité invisible. « Le mot lion, dit Hugues de Saint- Victor,, désigne littéralement un animal,, et allégoriquement il désigne le Christ ; pour nous, le mot lion désigne donc purement et simplement le Christ (i). »
Et les mystiques d'interpréter en allégories tout ce qui les entoure.
Honorius d'Autun reconnaît dans la noix le s57mbole du Christ : « L'enveloppe verte qui la recouvre, c'est sa chair; la coquille, ce sont ses os; l'iatérieur, c'est son âme. La douce saveur de l'intérieur de la noix dont l'homme se nourrit, c'est sa divinité. La noix est divisée par une cloison en forme de croix pour symboliser la séparation de l'âme et du corps du Christ sur la croix (2). »
Pierre de Mora, cardinal et évêque de Capoue, dans son jardin contemple des roses. Il n'est pas ému par leur beauté païenne, car il suit des pensées qui se déroulent en. lui : « La rose, se dit-il, est le chœur des martyrs, ou bien encore le chœur des vierges. Quand elle est rouge, elle est le sang de ceux qui sont morts pour la foij et quand elle est blanche, elle est la pureté virginale. EUe naît au milieu des épines, comme les martyrs s'élèvent au milieu des hérétiques et des persécuteurs, ou comme une vierge pure éclate au miUeu de l'iniquité. »
Hugues de Saint- Victor regarde une colombe et il songe à l'ÉgHse : « La colombe, dit-il, a deux ailes, comme il y a pour le chrétien deux genres de vie, la vie active et la vie contemplative. Les plumes bleues de ces ailes indiquent les pensées du ciel. Les nuances incertaines du reste du corps, ces couleurs changeantes qui font penser à une mer agitée, symbohsent l'océan des passions humaines, où vogue l'Eglise. Pourquoi la colombe a-t-elle les yeux d'un beau jaune d'or? Parce que le jaune, couleur des fruits mûrs, est la couleur même de l'expérience et de la maturité. Les yeux jaunes de la colombe, c'est le regard plein de sagesse que Dieu jette sur l'avenir. La colombe, enfin, a les pattes rouges, car
(i) Cité par P. Pourrat, op. cit., p. 167.
{2) Cité par P. Pourrat, op. cit., p. 169.
rÊglise s'avance, à travers le monde, les pièds dans le sang des martyrs (i).
Assurément, les foules étaient loin de s'assimiler ces subtilités. Ne croyons pas cependant qu'elles leur étaient totalement étrangères. Il n'est peut-être pas un sermonnaire du moyen âge qui n'en ait- fait usage (2), et le prêtre répétait au prône du dimanche la leçon du sermonnaire, plus ou moins adaptée à l'entendement des simples fidèles. Dans le Hvre du monde, le savant s'attachait au sens allégorique, l'ignorant au sens littéral, mais, l'un et l'autre, ils reconnaissaient à chaque chose, ou mieux à chaque mot du livre, une double signification, et François, nous Talions voir, n'a point différé en cela de ses contemporains.
Homme sans instruction, il considère avant tout les créatures dans leur réalité matérielle, mais telle est la richesse intérieure de ce pauvre volontaire, que la réalité matérielle l'amène immédiatement, sans l'effort laborieux dans lequel se consument les théologiens, à l'adoration de Dieu. « Dans chaque œuvre, nous dit Thomas de Celano, il glorifiait l'artisan et il reportait sur le Créateur l'admiration que lui inspiraient les créatures. Il tressaillait d'allégresse en présence de toutes les œuvres sorties des mains de Dieu et à travers ces spectacles charmants il voyait, il contemplait la raison vivifiante et la cause première. En tout ce qui est beau il reconnaissait la Beauté suprême et tout ce qu'il y a de bon lui criait : Celui qui nous a fait est la Bonté même (3). »
Et parce que Dieu, non content de les créer, veille paternellement sur les œuvres sorties de ses mains, François considérait les créatures comme une immense famille, issue du même Père céleste et nourrie par la même Providence. Ce sentiment était si vif en lui qu'il
(i) J'emprunte cet exemple, ainsi que le précédent, à M. Emile Mâle, op. cit., p. 46.
(2) Emile MÂLE, op. cit., p, 49.
(3) II Cel., 165.
donnait ce nom de frère, non seulement aux bêtes, mais aux êtres inanimés. Il nous en a laissé l'éclatant témoignage dans le célèbre cantique du soleil, qu'il composa une année environ avant sa mort (i) :
Très haut, tout-puissant, bon Seigneur,
Tiennes sont les louanges, la gloire et l'honneur et toute béné- A toi seul, ô Très-Haut, elles sont dues [diction.
Et nul homme n'est digne de te nommer.
Sois loué, ô nion Seigneur, avec toutes tes créatures, Spécialement messire le frère soleil.
Lequel donne le jour et par lequel tu nous illumines ; Il est beau et rayonnant avec grande splendeur. De toi, ô Très-Haut, il est le S3anbole;
Sois loué,^ô mon Seigneur, pour soeur lune et les étoiles. Dans le ciel tu les as formées claires et précieuses et belles.
Sois loué, ô mon Seigneur, pour frère vent Et pour l'air et le nuage, pour le ciel pur et pour tout temps. Grâce auxquels tu assures à tes créatures leur soutien.
Sois loué, ô mon Seigneur, pour sœur eau, Laquelle est très utile et humble et précieuse et chaste.
Sois loué, ô mon Seigneur, pour frère feu.
Par lequel tu illumines la nuit ; Il est beau et gai et vaiUant et fort.
Sois loué, ô mon Seigneur, pour notre mère la terre Qui nous soutient et nous. nourrit Et produit divers fruits, les fleurs aux belles couleurs et l'herbe.
Sois loué, ô mon Seigneur, pour ceux qui pardonnent par amour Et supportent infirmité et tribulation ; [pour toi.
Heureux qui persévéreront dans la paix.
Car par toi, ô Très-Haut, ils seront couronnés.
Sois loué, ô mon Seigneur, pour notre sœur, la mort corporelle, A laquelle aucun homme vivant ne peut échapper ; Malheur à ceux qui mourront coupables de péchés mortels ! Heureux qui suivront tes volontés très saintes. Car la seconde mort ne leur fera aucun mal.
Louez et bénissez mon Seigneur et rendez-lui grâces Et servez-le avec grande humilité (2).
(2) Spéculum Perfeciionis. éd. Paul Sabatier, Paris, 1898, p. 234.
Frère de toutes les créatures, il se montre bon pour elles. « Il était ému de pitié jusqu'aux entrailles... devant les animaux sans raison, les reptiles, les oiseaux et les autres créatures sensibles ou insensibles (i). » « Craignant pour les abeilles le froid rigoureux de l'hiver, il leur faisait donner du miel ou du vin généreux. » « Aux frères qui allaient au bois, il défendait de couper l'arbre tout entier, afin qu'il pût garder l'espoir de bourgeonner de nouveau. Il ordonnait au jardinier de laisser autour des jardins une bande de terre inculte, afin qu'en leur temps, les herbes par leur verdure, et les fleurs par leur beauté, puissent proclamer combien est beau le Père de toutes choses (3). »
Il avait toutefois ses préférences, que déterminaient des raisons d'ordre symbolique : « Entre tous les animaux, nous dit Thomas de Celano, il chérissait les agneaux d'un amour tout spécial, parce que, souvent et très
JUSTEMENT, DANS LES SAINTES ÉCRITURES, NoTRE-SeI-
gneur, pour son humilité, est comparé a un agneau. Il contemplait avec amour et joie tout ce qui pouvait lui offrir une ressemblance allégorique AVEC LE Fils de Dieu. Un jour qu'il traversait la Marche d'Ancône, après avoir prêché dans cette ville, et qu'il se dirigeait vers Ositno avec le seigneur Paul, établi par lui ministre de tous les frères dans cette province, il rencontra dans lès champs un pâtre qui gardait des chèvres et des boucs. Or, dans ce troupeau de chèvres et de boucs se trouvait une petite brebis qui s'avançait avec beaucoup d'humiUté et broutait très paisiblement. A cette vue le bienheureux François suspendit sa marche, et, le cœur plein de douleur, il se mit à gémir très haut et à dire au frère qui l'accompagnait : « Ne vois-tu pas « cette brebis qui marche avec douceur parmi les chèvres « et les boucs? c'est ainsi, je te le dis, que Notre-Seigneur « marchait avec douceur et humilité parmi les pharisiens a et les princes des prêtres. Aussi je te prie, mon fils, « par charité pour lui, d'avoir pitié comme moi de cette « petite brebis ; nous allons l'acheter pour la tirer du
(i) / CeL, 77.
(2) I CeL, 80.
(3) // Cel., 165.
rÀ PERSONiSrALTTÉ DE SAINT FRANÇOIS 69
« milieu de ces chèvres et de ces boucs. » Le frère Paul, admirant sa douleur, se mit à gémir avec lui. Mais, ne possédant rien que les grossières tuniques qui les couvraient, ils restaient là bien en peine de trouver la rançon nécessaire, lorsque soudain parut un marchand qui leur remit la somme désirée. Rendant grâces à Dieu, ils emmenèrent la brebis. Arrivés à Osimo, ils furent introduits près 'de Tévêque, qui les reçut avec grand respect. Il s'étonna pourtant de voir la brebis que menait l'homme de Dieu, et la tendresse qu'il lui témoignait. Mais après que le serviteur du Christ eut développé tout au long la parabole de la brebis, l'évêque, touché de componction, rendit grâces à Dieu pour la pureté de son serviteur. Le lendemain, quittant la ville, François se demanda ce qu'il allait faire de la brebis. Sur le conseil de son compagnon et frère, il en confia le soin à un couvent de servantes du Christ, près de San Severino. Les vénérables sœurs reçurent avec joie cette petite brebis, la regardant comme \m grand présent de Dieu. Elles la gardèrent longtemps avec soUicitude, et de sa laine elles tissèrent une tunique qu'elles firent remettre au bienheureux François lors d'un chapitre qui se tenait à Sainte-Marie de la Portioncule. Le saint la reçut avec grand respect, la pressa sur son cœur, la baisa, tout rempli d'allégresse, et invita l'assistance à partager sa joie (i). »
Le même symbolisme se retrouve dans cet autre trait : « Une nuit que le serviteur du Très-Haut avait reçu l'hospitalité au monastère de Saint- Vergoin, dans le diocèse de Gubbio (2), une brebis mit bas un agneau. Dans rétable se trouvait une truie fort méchante qui, sans pitié pour la vie de l'innocent, le fit mourir en le mordant cruellement. Le lendemain, quand ils se levèrent, les hommes trouvèrent l'agneau mort et ne doutèrent point que la truie ne fût coupable de ce crime. A cette nouvelle le pieux père fut ému d'une merveilleuse compassion, et, PENSANT A UN AUTRE AGNEAU, il plcura sur la mort de cet agnelet et s'écria devant tous : « Hélas !
(i) / Cel., yy et yB.
(2) Le monastère de Saint- Vergoin est aujourd'hui l'abbaye de Vallingegno, entre Pérouse et Gubbio.
JO ■'"■;SÀlNT-^RANÇÏ>is-^TÏ-AaSi^^
petit agneau mon frère, animal innocent, vivant symbole SI BIENFAISANT AUX HOMMES ! Maudite soit l'impie qui t'a tué ! Que personne, ni homme ni bête, ne mange de sa chair (i) ! »
Thomas de Celano ajoute avec admiration que la truie tomba malade sur-le-champ, mourut après trois jours de tourments, et que, jetée dans les fossés du couvent, elle se dessécha comme une planche, sans servir à la nourriture d'aucun être vivant. Je doute que tous les moines de Samt-Vergoin aient goûté sans réserve aucune la façon dont ils étaient récompensés de l'hospitaUté que François venait de trouver près d'eux. Celui-ci ne frappait pas seulement en effet la truie malfaisante, mais aussi les propriétaires de l'animal, à qui la mort de l'agneau venait déjà de causer une perte sensible, et, pour venger la mort du pauvret, il portait un nouveau et plus lourd préjudice à ses hôtes ! Mais cette considération ne dut aucunement frapper son esprit, auquel demeurait seule présente la mort inique de Jésus, l'agneau de Dieu.
Bien d'autres actes de François décèlent chez lui l'interprétation allégorique chère aux hommes de son temps. C'est ainsi qu'ayant lii du Sauveur, en un psaume, « je suis un ver et non pas un homme (2) », il ramassait les vermisseaux sur la route et les mettait à l'abri, de peur qu'ils ne fussent écrasés sous les pieds des passants (3) ; il laissait brûler les flambeaux, les lampes et les cierges, ne voulant pas éteindre de sa main une lumière qui est le symbole de la lumière étemelle (4) ; il marchait avec respect sur les pierres en pensant à Celui que saint Paul appelle « la pierre (5) » ; quant aux fleurs, dès qu'il se prenait à en admirer la beauté, à en considérer l'élégance, à en respirer le parfum, « il tournait tout aussitôt son regard contemplateur vers la beauté de cette autre fleur qui sortit au printemps, dans tout son éclat, de la tige de Jessé et dont le
(i) II Cel., III.
(2) Ps. XXI, 7.
(3) / CeL, 80.
(4) // CeL, 165.
(5) II Cel., 165. Le mot de saint Paul visé par François est dans la première épître aux Corinthiens, X, 4,
parfum rendit la vie à d'ionombrables milliers de morts (i) ».
Jusqu'à l'âge de trente-huit ans, François se borna à admirer les créatures et à s'en servir comme d'échelle pour s'élever jusqu'au trône de Dieu. Mais, dans l'été de 1220, alors qu'il revenait d'Orient, il fut amené à prendre conscience du pouvoir qu'il avait sur elles. Il s'avançait par la vaUée de Spolète, quand il arriva dans un lieu proche de Bevagna, où se trouvait rassemblée une grande multitude d'oiseaux de toute espèce : colombes, corneilles et moineaux. « Dès qu'il les eut aperçus, il laissa ses compagnons au milieu du chemin pour courir vers les oiseaux. Arrivé tout auprès et voyant que ceux-ci l'attendaient, il les salua selon son habitude. Il s'émerveilla de ce que ces oiseaux ne s'étaient pas envolés comme leurs pareils le font d'ordinaire et, rempli d'une grande joie, il les pria humblement de bien vouloir écouter la parole de Dieu. Entre autres choses il leur disait : « Mes frères les oiseaux, vous devez louer gran- « dément le Créateur et l'aimer sans cesse, lui qui vous « a. donné des plûmes pour vous vêtir, des ailes pour « voler et tout ce qui vous est nécessaire. Dieu vous a « faits nobles parmi toutes les créatures et vous a donné « pour demeure la limpidité des airs. Vous ne semez ni « ne moissonnez, vous n'avez aucun souci de votre exis- « tence, et pourtant Dieu vous protège et vous nourrit. » A ces mots,... ces petits oiseaux se mirent à manifester merveilleusement leur joie, à leur manière. Ils allongeaient le cou, battaient des ailes et ouvraient le bec en regardant le prédicateur. Et lui, allait et venait parmi eux, frôlant de sa tunique leurs ailes et leurs corps. Enfin il les bénit, puis, ayant fini son signe de croix, il leur donna licence de s'envoler. Le bienheureux Père, tout joyeux, poursuivit sa route avec ses compagnons, rendant grâces à ce Dieu que toutes les créatures reconnaissent et vénèrent... Il s'accusait de néghgence pour n'avoir pas plus tôt prêché aux oiseaux, qui écoutaient
(i) / Cel., 8i.
la parole de Dieu avec un tel respect. Aussi, à partir de ce jour, exhorta-t-il avec sollicitude tous les oiseaux, tous les animaux, tous les reptiles, et même les créatures insensibles; journellement, après avoir invoqué le nom du Sauveur, il faisait Texpérience de leur docilité (i). » A Alviano, il fait taire pendant qu'il prêche le bavardage des hirondelles (2). A Rieti, une! tanche que lui offre un pêcheur et qu'il rejette à l'eau attend pour gagner le large d'en avoir reçu permission (3). A Rieti encore, un oiseau captif ne consent de même à reprendre sa Hberté qu'après avoir été béni (4). A la Portioncule, une cigale vient, à son appel, se poser sur sa maiu, chante sur son ordre et ne s'éloigne qu'avec son congé (5). Dans un endroit désert, où il s'est retiré pour mieux prier, un faucon l'éveille régulièrement, la nuit, quand est arrivée l'heure à laquelle il a coutume de se lever pour rendre ses honunages à Dieu, et, quand il est accablé de douleurs plus violentes que d'habitude, l'oiseau, pris de pitié, diffère jusqu'à l'aurore de l'appeler (6). Dans sa charmante ingénuité, il ne croit pas que les fauves mêmes puissent l'attaquer. Aux derniers temps de sa vie, alors que les souffrances causées par ses stigmates l'empêchaient de cheminer à pied, il vint à passer tm soir, assis sur un âne, par l'abbaye de Saint- Vergoin. Des gens qui travaillaient les champs l'engagèrent à s'arrêter jusqu'au lendemain chez les moines, de peur que les loups qui ravageaient le pays, ne dévorassent sa monture. « Je n'ai fait aucun tort à frère loup, répondit-il ; pourquoi donc oserait-il dévorer frère âne? Portez- vous bien, mes enfants, et craignez Dieu ! » Et ce disant, il passa outre (7).
(1) Cel., 58. La date de cet épisode est parfaitement indiquée par frère Thomas qui, dans la Legenda I, où il suit l'ordre chronologique, place la prédication aux oiseaux de Bevagna aussitôt après la croisade de François en Egypte.
(2) / Cel., 59.
(3) / Cel, 61.
(4) II Cel., 167.
(5) II Cel., 171.
(6) // Cel., 168.
(7) Legenda de passione sancU Verecundi militis et martiris, éd. Faloci, dans Miscellanea Francescana, 1906, p. 7. Cet épisode a donné plus tard naissance à la belle légende du loup de Gubbio, immortalisée par les Petites fleurs de saint François.
Ainsi François, qui avait renoncé aux créatures, voyait celles-ci s'assujettir à lui ; il avait, semble-t-il, reconquis sur elles la maîtrise que possédait notre premier père dans le jardin d'Éden, et de cette maîtrise il usait pour inviter la nature entière à chanter avec lui les louanges de Dieu.
S;v;5>ïjJ?g:gîS^:§i5%f^