‹ Saint-François d'Assise [microforme]Chapitre 10 sur 23 · RE A · texte numérisé non relu

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pire qu'une admiration sans terreur; et si tout y fait sentir la puissance du Créateur, tout y parle de sa bonté, La main de l’homme n’a point gâté ces tableaux.

Au cœur du Pays ‘Wouvre une vallée plus large que les autres ; l’horizon y a plus d’'étendue, les montagnes environnantes dessinent des courbes plus harmonieuses, des eaux abondantes sillonnent une terre savamment cultivée.

Les deux entrées de ce paradis terrestre sont gardées par les deux villes de Pérouse au nord, et «= Foligno au midi. Du côté de l’occident est la petite cité de Bévagna. À lorient, et sur un côteau qui domine tout le Paysage, s'élève Assise. (1)

Si par un matin de printemps on gravit ce côteau et qu’on monte vers la ville, il semble que la vie de François s'évoque tout entière dans ce Paysage demeuré plein de lui.

C'est d’abord l'enchantement, la séduction de la campagne ombrienne ; encore assou-

(1) Osanam, Les poètes franciscains,

pie so les plis bigarrés de sa robe d’herbages piqués ’anémones et de pâquerettes, entre les longues files d’ormeaux, d’oliviers et d’aunes balançant à leurs bras tordus et à leurs têtes inclinées des guirlandes de ceps bc .rgeonnants et de pampres hâtifs, la grande plaine, en quelques instants, se réveille dans la fuite des brouillards, découvrant aux yeux l'ampleur calme de son étendue jusqu'aux lointains déroulements d’une ceinture de montagnes, azurée et légère. Au dessus dans la

coupole grande ouverte, transparente, et frémissante, d'un ciel exquisement clair et limpide, tinte jusqu’en: d’invisibles hauteurs, l’hosanna cristallin des allouettes extasiées.

C'est comme un immense et indicible sourire de fraîcheur et de paix, de grâce et d'allégresse, de tendresse et d'amour.

Et tout à coup se dressent devant les yeux, dans l'atmosphère subtile, la masse énorme et la silhouette étrmnge des constructions d'Assise.

Quelque chose, en effet, de cyclopéen, de colossal, comme l’a dit Goethe. D'abord un

soubassement formidable d’arcades hautaines à double étage, nues et sèches comme de longues et noires meurtrières, étrangement pressées les unes contre les autres, sur une longue file, une vraie forteresse de géants. Puis sur cet imposant piédestal, une autre masse aux profils nets et quadrangulaires, se découpant avec rudesse, toute en lignes horizontales et verticales, sur le calme azur : c’est la Basilique, couchée, étendue, comme écrasée, derrière le haut clocher Carré, massif, pesant, démesuré, presque isolé à l’ancienne mode, et s’accolant de mauvaise grâce à son flanc.

Et la surprise S’accroit encore quand par dessus, à droite, on aperçoit, s’entassant, se pressant, se bousculant, s'échelonnant, s'enchevêtrant, à mi-côte, comme s'ils grimpaient l’un sur l’autre et se disputaient l'air et la lumière, une multitude de bâtiments entassés, églises et remparts, tours et coupoles, palais et taudis ; puis enfin, par dessus encore, sur la cîme escarpée et rougeâtre, étalant avec fierté l’inoffensive ampleur de ses remparts en ruines, la silhouette fantastique, étrange-

ment déchiquetée, d’un castel féodal qui rougeoye au soleil, tel qu’une couronne ébréchée de vieil or, abandonnée dans la tourmente par des maîtres enfuis, sur le trône désert de leur royauté abolie.

Cette superposition d’ét ‘ces séculaires, bastille des despotes étrangers démantelée par la justice populaire, asiles respectés de prière et de charité, palais nobiliaires et manoirs bourgeois côtoyant les humbles asiles de travail et de misère, tous reposant sur la base inébranlable des assises et contreforts accumulés par la puissance ecclésiastique, n'est-ce pas l’image visible, le témoignage vivant, intact, irrécusable, de l’évolution historique accomplie par l’idée franciscaine ?

C’est là-haut que l’enfant prodigue du riche marchand, adolescent étourdi et généreux, déjà pitoyable aux misérables, épris de justice et de liberté, s'est mêlé aux patriotes insurgés pour livrer l'assaut au repaire des soudards germaniques. C'est au-dessous, dans ces ruelles étranglées, sur ces plates-formes spacieuses, en comparant les taudis infects des prolétaires

LE ROI DE LA JEUNESSE D’ASSISE 17 NT SN me et les logis fastueux des nobles et des marchands, qu'il s'est senti ému et révolté par l'inégalité des destinées humaines, qu’il a conçu le dégoût des vanités du monde et l’horreur des hypocrisies sociales. C’est en priant dans l'ombre de ces vieilles églises, Saint-Rufin, Saint-Pierre, Saint-Damien, qu’il a entendu les premiers appels d’en haut. C'est sur cette terrasse, près de cette vieille porte, qu’à la suite d’une longue maladie, se portant sur son bâton de convalescent, il est venu s'asseoir, et c'est là que contemplant l'horizon lumineux de l’immense vallée verdoyante où le Topino déroule avec lenteur les anneaux de ses eaux claires, l'enfant prodigue, le viveur frivole, a senti son admiration sensuelle pour la nature tout à coup agrandie et purifiée par une indicible pitié pour ses habitants, et par le besoin d’un idéal de vie terrestre et supra-terrestre, supérieur à celui du monde violent, avide, orgueilleux, dont les vices le révoltaient.

Puis enfin, lorsque la douceur de sa parole, l’héroïsme de ses actes, la sincérité de sa foi,

eurent rallumé, dans les âmes inertes ou cor-

rompues, une flamme d'amour et d’espérance, aussi pure, aussi active que celle dont avait brûlé, douze siècles auparavant, les premiers disciples de Jésus, ne fut-ce pas l'édification rapide de cette basilique majestueuse sur sa tombe encore fraîche, qui prouva aux yeux de tous la vitalité de ses doctrines et i‘étendue de son prestige ? Et les masses imposantes de ces robustes murailles amoncelées pour la soutenir par ses successeurs témoignent de la fermeté résolue avec laquelle l'Eglise adapta à ses traditions et à ses besoins les saintes inspirations du candide réformatenr...(1)

Telle est Assise. .…., toute petite ville, célèbre aujourd’hui dans tout l'univers pour avoir vu naître dans l'enceinte de ses murs cet enfant de bénédiction que les peuples appellent avec amour : François, le Séraphin d'Assise.

Saint François y vint au monde en l’année 1181, (le 26 septembre, d’après les traditions locales), sous le pontificat de Lucius III et le règne de Frédéric 1, empereur d'Allemagne.

= (1) G. Lafcnestre, Æançors d'Astite et l'art ita'ien

LE ROI DE LA JEUNESSE D'ASSISE 19 ns Son père, Pierre Bernardone, était un riche marchand qui faisait son principal commerce avec la France. Sa mère, nommée Pica, Fran- Çaise d'origine, éiait issue d’une noble famille de Provence. Pica n'eut que deux enfants, François et un autre fils qui s’appela Ange.

La naissance de François fut accompagnée de circonstances merveilleuses : on raconte qu'il vint au monde dans une étable comme son divin Maître. L’étable a été convertie en un oratoire, portant en italien le nom

de : San-Francesco-il-piccolo, Saint-Françoisle-petit. Et sur la porte on lit cette inscription latine en caractères très anciens :

Hoc oratorium fuit bovis et asini stabulum In quo natus est Francisius munai Speculum.

Cet oratoire fut l’étable du bœuf et de l'âne, où naquit François, le miroir du monde.

Sa mère lui fit donner au baptême le nom de Jean (1). Son père était alors en France, A son retour à Assise, l’heureux père, à cause

(1! Jean-Baptiste, au témoignage de Th, de Célano.

de son amour pour la France donna au petit Jean le surnom de Francesco, c'est-à-dire le Français, autrement dit: François, nom qui depuis fut consacré par l’histoire.

Un inconnu, dit une pieuse tradition, ou

plutôt un ange sous forme humaine, se présenta pour tenir l'enfant sur les fonts: il disparut après la cérémonie, laissant l'empreinte de ses genoux devant l’autel, sur un marbre que l’on mon.:.e dans l'Eglise cathédrale et que nous avons vu nous-même, (1) avec les fonts-baptismaux sur lesquels sont gravés ces paroles italiennes: Questo è il fonte dove fà battessato il Serafico Paare San Francesco : voici les fonts où fut baptisé Saint François le Séraphique Père.

Au retour du baptême, il se présenta un autre inconnu qui fit les pressantes instances pour qu'on lui permît de voir le nouveau-né. Il le prit entre ses bras, le couvrit -de respectueuses caresses et lui imprima sur l'épaule droite le signe d’une croix bien for-

(1) A notre 1er pèlerinage à Assise, en l’année 1876

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mée, comme marque de sa consécration, recommandant expressément à la nourrice d’entourer cet enfant d’un soin jaloux, afin de ne l’exposer jamais aux embûches du malin esprit qui Pressentait que cet enfant serait grand un jour et lui ferait une rude

guerre.

Les premières années de cet enfant de bénédiction s’écoulèrent calmes et tranquilles, à l'ombre du toit Paternel, comme celles de l'Enfant Jésus à Nazareth. La vertueuse Pica

entoura le berceau de son fils de toute la tendresse d’une jeune mère pour son premierné: ses actes furent imprégnés de toute la piété d’une chrétienne qui prépare une âme Pour le beau Paradis | Elle apprit à sa langue enfantine à bégayer les doux Noms de Jésus et de Marie: elle habitua insensiblement ses petites lèvres à Ja prière ; elle développa avec un tact délicat, les heureuses inclinations de son jeune Cœur. Aussi, dès l'aube de la vie, l'âme de l’angélique enfant s’ouvrit-elle Suavement aux doux enseignements de sa mère, comme la fleur ouvre son calice aux

Premiers rayons du soleil, Et déjà l’on pou- Vait prévoir que cette plante bénie porterait un jour des fruits délicieux.

Dès que l'heure fut venue de former l'esprit du jeune François, ses Parents le firent étudier chez les pieux ecclésiastiques de la paroisse de Saint-Georges. Son intelligence vive goûta les charmes des belles-lettres : il y fit de rapides progrès et apprit aisément la langue latine et Ja langue française, dont la Connaissance le rendait très utñe à son père qui, nous l'avons déjà vu, faisait de longs Voyages en France Pour les affaires de son

commerce, François n'avait que Quatorze ans, jorsque son père Bernardone l’associa à ses opé-

rations Commerciales.

leur Profession avec a

Tous deux exerçaient ctivité, mais dans un esprit tout différent, Le père était un homme dur, âpre au gain, toujours en quête de gros bénéfices. Le fils avait des $

COMpatissant, généreux jusqu’à la prodigalité, plus avide de gloire que de richesses. En effet, il se plaisait plus

à dépenser l’or qu’à l’amasser ;, et montrant une grande âme jusque dans les défauts de sa folle jeunesse, il semblait un fils de prince plutôt qu'un fils de marchand. Il aimait l'éclat des fêtes, la beauté des vêtements, la splendeur des repas : il donnait aux plaisirs du monde et à la société de ses joyeux amis tout le temps que lui laissait le négoce paternel: et, sans mener une vie coupable, il menait une vie dissipée. (1)

Une grâce spéciale de Dieu et l'élévation naturelle de son âme le préservèrent toujours des mauvaises mœurs. Jamais on ne le vit sourire à une parole légère, et il manifestait hautement son horreur pour tout propos licencieux. “ A l'ombre de l'assistance divine, dit le séraphique Docteur Saint Bonaventure, ni parmi les jeunes libertins de son âge, quoiqu'il eût l’amour inné des plaisirs, il ne se laissa aller aux excès impérieux des sens ; ni dans la société de cupides marchands, quoiqu'il fût secrètement avide de gain, il

(1) Le marquis de Ségur: Héstoire populaire...

ne mit sa confiance dans l’argent et les trésors de la terre. ’’

Il est bon de savoir ces choses pour saisir la juste portée de certaines paroles du Saint quand il fait allusion aux péchés de sa jeunesse.

C'est peut-être ce qu'il dit de lui-même dans son Zestament qui a amené son premier biographe, Thomas de Célano, à nous peindre avec les couleurs ]-; plus sombres l'éducation des jeunes garçons de son époque :

à peine sevrés, ils étaient instruits par d’autres garçons plus âgés à dire et même à faire des choses inconvenantes et aucun d'eux, Par respect humain, n'osait se comporter autrement que les autres. C “tait peut-être vrai dans les Abruzzes, pays de montagnes, et à Célano, patrie de Thomas, qui verrait alors l'enfance de François à travers ses propres souvenirs. Mais on sait qu’au contraire dans l'Ombrie les mœurs étaient relativement douces et pures, et que les peuples y étaient pleins de foi ; le côté chevaleresque du caractère de Saint François y était commun.

D'ailleurs l’époque s’y prêtait: la chevalerie arrivait à son plein épanouissement ; le chevalier et la vie chevaleresque étaient devenus l'idéal de l'Europe ; les plus illustres troubadours français Parcouraient alors le nord et le centre de l'Italie, fréquentant les cours des petits rois et princes de Ja péninsule, entretenant partout, et jusque parmi la jeunesse bourgeoise, ce pur idéal de Ja bravoure mise zu service de la vertu.

Le sang Provença’ qui coulait dans les veines de François dut bien souvent bouillonner au récit des exploits. du Roi Arthur et des chevaliers de la Table Ronde. Ses instincts de magnificence s’éveillaient alors, et il se plaisait à traiter noblement les amis que son extrême amabilité Jui avait faits, dans Assise et dans les environs, et jusque dans les villes voisines, comme À Gubbio, où nous le verrons plus tard accueilli par un de ces gais compagnons.

L'historien danois de François d'Assise, Joergensen, qui a été à même de mesurer la distance qui sépare les joyeuses et innocentes

fêtes de la jeunesse italienne d’avec ce qu’il appelle “‘ les grossières et prosaïques beuveries des jeunes gens du Nord, ’ donne la note juste en parlant des banquets gracieux et polis où le fils de Pierre Bernardone tenait le sceptre d’une poétique royauté, et où l’on s'enivrait de chansons, de discours et de gaité bien plus que du vin clair et doré des côteaux ombriens.

Et quand on a rencontré dans les rues de quelque bourgade d’un pays de soleil, comme

l'Italie et l'Espagne, ces troupes de musiciens

qui remplissent, du chant des mandolines et des guitares, la paix et la splendeur de leurs claires nuits, l'image de cette vie se complète. Cependant l'on comprend aussi que François ait, plus tard, déploré amèrement ce temps passé dans la vanité, et perdu à tout jamais. Car les saints se reprochent non seulement le mal qu’ils ont commis, ce que nous avons déjà tant de peine à faire :

mais ils regrettent a::si le bien qu'ils auraient pu faire, et dont ‘. ont laissé l’occasion s'échapper: le temps perdu repré-

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sente à leur foi une éternité moins pleine.

À travers toutes ces folies où la jeunesse et l’amour des grandes choses entrainaient François, son cœur demeura pur, et quand, plus tard, Dieu marqua son corps des Stigmates de sa Passion, il les imprima sur une chair virginale. Le dou:: adolescent avait d’ailleurs une autre sauvegarde puissante contre les tentations des sens et les embûches du démon, c'était l'amour des pauvres qui précéda en lui l'amour de la Pauvreté et qui, de degré en degré, le porta iusqu’aux sommets sublimes de la charité fraternelle. Il chérissait les pauvres comme ses frères, se plaisait à les secourir et se sentait particulièrement touché quand ils lui demandaient l’aumône pour l'amour du bon Dieu. Ces mots d'amour de Dieu, ainsi qu’il le confessa plus tard lui-même, remplissaient dès lors son âme, encore mondaine, d’une profonde et mystérieuse émotion. Une seule fois, préoccupé d'une affaire de son négoce, il rebuta un mendiant qui lui demandait l’aumône pour l'amour du bon Dieu, Mais aussitôt rentrant

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en lui-même, il se repentit amèrement, courut tout en pleurs après ce pauvre qu’il avait repoussé, lui fit une large aumône : ‘‘ Ah ! se disait-il, si cet homme se fût présenté au nom de quelque grand baron ou de quelque noble comte, tu lui aurais donné tout ce qu’il te demandait sans retard. Il venait au nom du Rois des Rois et du Seigneur des Seigneurs, combien mieux devais-tu l’accueillir””. Il prit, dès ce jour, la résolution à laquelle il resta fidèle jusqu’à la mort, de ne jamais refuser l’aumône à quiconque la lui demanderaient pour l'amour de Dieu !

Saint Bonaventure voit là l'origine des grâces de choix qui allaient transformer sa vie. Traiter Dieu en Dieu, n’est-ce pas toute la vertu de religion et toute la loi de l’homme sur cette terre ?

Ce mélange de vertus naissantes et de qualités naturelles, le charme de sa jeunesse, sa vivacité, son ardeur, sa générosité d'âme gagnèrent à François, dès son adolescence, les sympathies de tous. Ses compagnons le choisissaient volontiers pour chef et maître

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de leurs jeux ; on le saluait comme / fleur de la jeunesse d'Assise. Il y avait au fond des cœurs comme un Pressentiment que l’avenir lui appartenait. On disait dans toute la vallée ombrienne, de Pérouse À Foligno, que le fils de Bernardone était né pour de grandes choses.

Un homme de la ville, simple d'esprit au dire de Saint Bonaventure, se chargea d’exprimer cette impression générale, Il Je fit d’une façon pittoresque et Presque allégorique comme c'était alors assez la coutume. Lorsqu’il rencontrait François par les rues, il se dépouillait de son manteau et l’étendait sous ses pieds. ‘‘ Je préviens d'honneur, disait.-il à ceux qui s’étonnaient, un homme qui fera bientôt de grandes actions et que les fidèles du monde entier entoureront de leurs hommages”?

Celui qui met la louange dans la bouche des enfants peut bien mettre la sagesse et la vérité sur les lèvres d’un homme simple :

c'est à nous de juger ce qui est dit, sans juger qui le dit.

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Tout en regrettant ses prodigalités, le père de François était secrètement flatté de ses succès et du prestige qui déjà l’entourait ; et Pica, sa pieuse mère, entrevoyait avec joie, sous ses qualités et ses défauts mêmes, le germe de célestes vertus et l'espérance d'un grand amour de Dieu.

résolu, I] et ses soins Charita- Compagnons et leur Je vous Plains, mes

Pour moi, j'ai l'esprit fort libre et je me

réjouis. Vous me voyez maintenant prison” nier ; plus tard, vous me verrez honoré par toute la terre. ”’ Il disait cela, non par un sentiment d’orgueil, mais par un instinct prophétique dont il ne comprenait pas lui-même la divine portée.

A peine sorti de yrison et de retour à Assise, Dieu envoya à François la nouvelle épreuve d’une longue et cruelle maladie. Sur son lit de douleur, il eut le temps de méditer et il en profita. Dès que sa faiblesse lui permit de marcher, il sortit de la ville, appuyé sur un bâton, pour respirer le grand air et admirer l'aspect enchanteur de la campagne environnante.

Mais ces charmes de la nature tant de fois goûtés, ces beautés du soleil couchant sur les sommets des Apennins, cette pureté de l'air si douce aux convalescents, toutes ces choses qui le ravissaient naguère, lui apparurent vaines et décolorées et le laissèrent sans joie et sans enthousiasme. Il eut ce jour-là une impression passagère, mais très vive, du néant de tout ce qui passe et de l'unique beauté des choses éternelles.

LES TROIS ÉTAPES D'UNE CONVERSION 33 ee

C'était sa première étape sur une voie qui devait le conduire au détachement le plus absolu, le plus éperdu qui fût jamais. Détachement et non mépris ; car François ne méprisa jamais aucune des œuvres de son Dieu. La Caractéristique de sa sainteté n’est pas là. De même qu’il avait appris à traiter Dieu en Dieu, il devait apprendre à remettre toute chose à sa véritable place, dans l’ordre établi par Dieu. Il n’avait dès lors plus besoin. de rien mépriser. Ce sentiment de la subordina-

tion de toutes les créatures à leur Créateur lui suffit pour se maintenir lui-même dans l’ordre et la paix, et pour s'élever à Dieu, comme par autant de degrés, par les œuvres de beauté, de force et de grâce dont est rempli le monde.

Avec la santé, cette impression de désenchantement des choses qui passent s’affaiblit sans toutefois disparaître.

Il reprit le gof4 des beaux vêtements et de l'éclat de la vie ; mais il resta plus près de l'amour de Dieu et plus tendre que jamais pour les pauvres, ses frères. Ayant rencontré vers ce temps-là un homme de guerre, noble,

Es mais indigent et misérablement vêtu, il fut ému de compassion, vit et aima en lui la pauvreté de Jésus-Christ, et se dépouillant des riches habits qu’il portait, l’en revêtit à l’heure même. Le Seigneur qui répond toujours à une grâce bien reçue par une grâce nouvelle, lui envoya la nuit suivante un songe prophétique. Ilse trouva transporté dans un magnifique palais rempli d'armes marquées du signe de la Croix, et comme il demandait pour qui tout cela, une voix lui répondit : ‘‘ Pour toi et tes soldats. ”’

Il se réveilla, plein d'idées de grandeurs et de victoires, mais de grandeurs mondaines et de victoires matérielles. Espérant parvenir aux honneurs militaires, suivant d’ailleurs le penchant de sa nature ardente et chevaleresque, il saisit avec empressement une occasion qui se présenta dans le même temps de tenter sa nouvelle fortune. Le bruit se répandit dans Assise qu’un des plus nobles et des plus riches seigneurs de la ville était sur le point de partir pour ailer dans la Pouille rejoindre le fameux Comte de Brienne qui y guertoyait alors

contre les Allemands au nom du Pape Innocent III.

François se voit déjà triomphant et vainqueur, armé chevalier sur le champ de bataille, de la main même du Comte Gauthier de Brienne.

Sans perdre un instant, il court chez le seigneur et sollicite l'honneur de Je suivre, Sans doute en qualité d’écuyer. Sa demande agréée, il s’empresse, se pourvoit d’un cheval, d’un équipement complet dont la richesse éclipse celui de tous les autres ; puis il part, un beau matin, à cheval, avec le reste de la

petite troupe, dans un enthousiasme qui tenait de l’exaltation. ;

Il traverse Foligno, il arrive à Spolète, où il devait atteindre la route de Rome, la route du sud de l'Italie, la route de la gloire.

Il n’alla pas plus loin. Peut-être avait-il présumé de ses forces. La même main qui une fois déjà l'avait jeté sur un lit de malade pour le forcer à rentrer en lui-même et à réfléchir le saisit de nouveau. A peine arrivé, nn accès de

fièvre l’oblige à prendre le lit. Ce contre-temps

nent

le chagrina vivement. Mais tandis qu’il roulait des pensées inquiètes dans son âme fatiguée par la fièvre et l’insomnie, Dieu, par un nouveau songe, éclaircit l’obscurité du premier. ‘François, lui dit-il pendant son sommeil, lequel des deux peut te faire plus de bien, le maître ou le serviteur, le riche ou le

pauvre?

— C'est le maître et le riche.

— Pourquoi donc délaisses-tu Dieu qui est le maître et le riche pour chercher l’homme qui

est le serviteur et le pauvre ?

— Ah ! Seigneur, parlez: que voulez-vous que je fasse ?

— Ketourne dans ta ville natale ; ce que tu as vu ne signifie rien que de spirituel : c’est de Dieu et non des hommes que tu en recevras l’accomplissement. ”’

Dès le matin, François reprit avec joie le chemin d'Assise pour y attendre tranquillement les ordres du Seigneur, et sans se mettre en peine de ce que le monde pourrait dire d’un retour si précipité.

Il fut d’ailleurs très bien reçu, car il était

aimé de tous ; SeS parents, heureux de Je Savoir soustrait aux hasards de la guerre, ses amis contents de retrouver le roi et, il faut bien le dire, le Pourvoyeur habituel de leurs divertissements, lui firent un accueil chaleureux «+ courtois. Même ses amis organisèrent pour un soir prochain une de leurs ordinaires parties de plaisir. François s’y prêta avec bonne grâce et voulut lui-même comme autrefois régler tous les détails et faire tous les frais de la fête.

Il traita ses amis avec une magnificence inaccouiumée, mais son. cœur n'était plus à ces jeux. Un incident que nous rapporte Thomas de Célano vint-il encore accentuer l’impression d’ennui qu’il ressenta't ? On peut le croire. Quelques-uns de ses compagnons avaient, dans le copieux festin ordonné par François, oublié les règles de la modération et de la tempérance, La vue de leurs excès l’affecta plus qu’il n'avait coutume, Mais plutôt Dieu, qui lui destinait pour ce même soir une grâce mémorable, voulait Y préparer son cœur.

Le festin terminé Jes joyeux convives se

répandirent dans la ville endormie ; ils descendaient en chantant les ruelles en pente de la vieille cité féodale, prenant plaisir à troubler le sommeil des paisibles bourgeois, à faire hurler les chiens, à saluer les rares passants d’acclamations bruyantes. François marchait derrière eux, son bâton de roi à la main. Il était songeur ; il s’attardait dans sa pensée et Sans que ni lui ni eux n’y prissent garde, il se trouva bientôt séparé de ses compagnons dont les rires et les chants se perdaient dans le dédale des rues étroites.

La nuit était limpide et pure. Soudain François s'arrêta tout à fait. Ses yeux se fixaient sur le ciel splendide que pailletaient sans qu’il les vît des myriades d'étoiles d’or, captivé par un spectacle plus magnifique que celui de cette glorieuse nuit.

Combien de temps demeura-t-il dans son ravissement, lui-même ne le sut jamais ; mais il avoua plus tard qu’on aurait pu le mettre en pièces sans qu'il en sentît rien, tant son âme était absorbée et ravie, Il fut tiré de son extase par la voix de ses Compagnons, qui s'étaient

PR ER ni me

aPerçus que leur roi ne les suivait plus, et S’étaient mis à Sa recherche,

‘Eh bien! François, cria l'un d'eux, plus hardi que les autres ou qui se crut plus perspi- Cace... songerais-tu À prendre femme Pre

Oui; j'y songe; et je la prendrai si noble, si riche et si belle n’aurez vu sa pareille, ’’

Cette repartie les leur roi; la so'-ée

que jamais vous

fit rire. Ils entraînèrent

s'acheva gaîment. Mais François était un autre homme. Sur le che-

min de sa Vocation, Dieu venait de lui faire faire sa Seconde étape, Dans cette extase, il lui avait révélé l’essentielle indigence de toute créature, sa dépen lance absolue à l'égard de son Créateur. Et en même temps l'infinie largesse de Celui qui donne à toute chose l'être, la vie, la subsistance, lui était apparue si adorable et si désirable, qu’il s'était senti ineffablement heureux de n'être rien, afin de dépendre de Dieu en tout. François avait compris jusqu’à quelle profondeur il était le petit pauvre de Dieu, ;/ Doverello di Dio,

et il avait em'rassé sa Pauvreté avec toute

la ferveur

d’un nouvel époux. Car désormais il appela la Pauvreté Sa Dame, et il chercha de toutes ses forces comment il pourrait lui prouver son impérissable amour. Dieu lui en indiqua bien vite le moyen.

François avait dit au monde un éternel adieu : dès ce jour, il ne respira plus que pour les choses divines. I1 se débarrassa autant qu'il le put des soins du négoce, pour donner la plus grande part de son temps à la prière et aux œuvres de charité, Il se retirait fréquemment dans une grotte voisine d'Assise, et là, seul avec Dieu, il lui demandait avec larmes de le guider dans sa vie et de lui faire connaître sa vocation. Son amour pour les pauvres s’accrut encore avec son amour pour Jésus- Christ qu’il voyait en eux. En l'absence de son père, il faisait apporter à l'heure des repas une grande quantité de pains, et comme sa pieuse mère lui demandait, étonnée, pour qui toutes ces provisions : ‘ C'est, répondait-il avec une expression angélique, pour les pauvres du bon Dieu que je porte tous dans mon cœur. ”” Il quittait alors la salle et courait dis-

LES TROIS ÉTAPES D'UNE CONVERSION 41 Rene "RS tribuer à ses chers amis, les Pauvres, toute cette quantité de Pains qu’il avait fait préparer pour eux. Il leur donnait ses propres vêteit pas tous les satiset les divisait pour

prêtres indigents ;

et de ses mains, à décorer les autels, à orner les églises des cam-

Pagnes et à honorer Notre-Seigneur Jésus- Christ dans la très sainte Eucharistie.

Destiné lui-même à recevoir une mission divine, il commençait de comprendre le rôle des prêtres ici-bas, et la grandeur surnaturelle de leur vocation et de leur ministère lui inspirait une singulière Vénération. Etre au milieu du monde le Coopérateur de Dieu, le dispensateur des mystères et des bienfaits de Notre- Seigneur Jésus-Christ ; créer, nourrir, accrottre dans les cœurs la vie divine, quelle fonction ! I] semblait à François qu'o entourer de trop de vénération ceux qui en sont chargés. I] aurait voulu les débarrasser tous et toujours des soins et de la sollicitude de

n ne saurait

AN ee Gé ETS PL4 la vie naturelle, afin qu’ils fussent plus libres de ne s’occuper que de leur mission.

Et lorsqu'il considérait que le prêtre reste homme et qu’il porte le trésor de Dieu dans un vase fragile, sa dévotion s'augmentait encore d’une indulgente tendresse. Plus tard, sur le point de mourir, et parlant de cette époque de sa vie, il disait à ses frères dans son Testament :

‘Le Seigneur me donna alors et me donne encore une telle foi dans les prêtres qui vivent selon la forme de la Sainte Eglise Romaine, à cause de leur caractère, que s’ils venaient à me persécuter, je ne voudrais de secours que d'eux-mêmes. Et quand j'aurais autant de sagesse que Salomon, si je rencontrais quelque part-de pauvres prêtres mondains, je ne voudrais rien faire contre leur volonté, ni prêcher malgré eux dans leurs églises : et ceux-là aussi bien que les autres, je veux les vénérer, les honorer, les aimer, comme mes maîtres ; et je ne veux point faire attention à leurs péchés, parce qu'en eux je vois le Fils de Dieu et qu’ils sont mes seigneurs. J'en use ainsi

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