‹ Saint-François d'Assise [microforme]Chapitre 9 sur 23 · RE · texte numérisé non relu

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tout son corps semblait un ressort tendu, prêt à bondir, et seules les mains, crispées aux accoudoirs, le maintenaient sur son siège. Ses compagnons finirent par comprendre qu'ils usaient inutilement leurs paroles sur cette-âme d’acier ; ils se turent à leur tour. En somme ils n'avaient aucun intérêt dans l'affaire ; membres du Conseil de la Cité, ils avaier: accepté d'assister devant le tribunal de l'Évêque leur ami et collègue, Pierre Bernardone Moriconi ; Bernardone — le grand Bernard — riche marchand drapier, l’un des principaux citoyens et bienfaiteurs de la ville d'Assise, n’y avait pourtant aucun parent, étant originaire de Lucques.

Ils n'avaient pu lui refuser ce bon office.

Mais puisqu'il s’entêtait à ne les point entendre, autant valait se taire. La tranquilité publique n'était point compromise par ane querelie de famille...

L'Évêque entra et tous se levèrent. Un jeune homme qui priait agenouillé sur le degré de l'autel, les mains et le front appuyés sur la table, et que personne ne semblait avoir

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aperçu, se leva comme les autres. C'était le fils aîné de Bernardone, et la cause involontaire de tout cet émoi.

L'Évêque Guido II était un vieillard d’ap- Parence austère,

lette enveloppait son Corps exténué par Ja Pénitence ; une mitre de toile ornée couronnait son visage diaphane. Après une courte prière devant l’autel, il vint S’asseoir sur son trône, entouré de quelques clercs. Et quand

un enfant revêtu d’une aube eut glissé un Coussin sous ses Pieds chaussés de sandales, il fit signe à Pierre Bernardone d'exposer ses griefs contre son fils.

Bernardone parla. Dans la modération affectée de son langage, sa colère se trahissait tantôt par un accent bref comme un coup d'épée, tantôt Par une intonation amère...

Voici. Depuis un an environ, depuis une maladie qu’il avait Contractée dans la prison de Pérouse où il avait été enfermé en suite de la dernière &uerre, son fils François donnait des signes croissants d’aliénation mentale,

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Il avait d’abord voulut rejoindre le sire de Brienne dans la Pouille et partir avec lui pour la Croisade. I] lui avait fallu un équipage magnifique, plus convenable à un fils de prince qu’à un fils de marchand. À peine l’eut-il, qu’il s’en dépouilla en faveur d’un noble gueux qu’il croisa en chemin. Il partit cependant; et tous ses amis remarquèrent alors son exaltation et sa joie démesurée ; il disait à tout venant qu’il deviendrait un grand prince, glorieux dans Île monde entier. De fait, il s'arrêta à Pérouse et s’en revint trois jours après avec sa courte honte.

Il avait repris sans vergogne la vie dissipée qu'il menait avant la guerre. Son père pensait qu'il était guéri. Mais un beau soir de nouveau la tête lui tourne. Il annonce qu’il va prendre femme, et de telle race et beauté que tous en seraient jaloux. Pour se préparer sans doute à des noces si rares, il erre des jours entiers à travers bois, passe des heures à pleurer dans des chapelles en ruine ; ou bien il pille la maison pour nourrir des troupes de mendiants et de paresseux ; ou bien

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encore il fraye sans crainte avec les lépreux, au grand risque de nous rapporter à tous la contagion...

— Mais le pire, c'est qu’il m'a volé un cheval et du drap, qu’il s’en est allé vendre à Pérouse pour en faire largesse au prêtre de Saint-Damien.

S’il a besoin d’argent, qu’il m'en demande, je ne lui en ai jamais refusé, ni pour aumônes, ni pour plaisirs, ni pour prêter à ses amis ; mais je ne-veux Pas qu’il me vole! Il le savait. Aussi s’est-il enfui sprès ce bel exploit. Il est demeuré un mois absent et quand il est revenu en ville, il était dans un tel état, si hâve, si sale, les’ yeux perdus, que les enfants lui ont fait conduite avec des huées, des Pierres, des ordures, jusqu’à ma porte...

Jusqu'à ma porte, Seigneur Évêque ! moi, bourgeois honorable, j'ai vu mon propre fils ramené chez moi par les Vauriens, comme un fou...

Oui, je l'ai enfermé ; et il s’est enfui. Ila méprisé mes conseils, les Supplications et les

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larmes de sa mère, vertueuse femme, vous la connaissez, Seigneur! Il prétend qu’il a reçu mission du ciel. Est-ce avec de l'argent volé qu’il pense la remplir.

— Mon fils, dit l’Évêque en s'adressant au jeune homme qui jusque-là était resté impassible et muet, mon fils, si tu détiens l’argent de ton père, il faut le lui rendre...

— Seigneur Évêque, je le lui ai rendu...

— Quand tu l'aurais gardé ! interrompit Pierre Bernardone, que le calme de son fils poussait à bout. Je veux de lui une renonciation complète à tous mes biens...

Pierre Bernardone n'était cependant point avare ; les prodigalités de son fils l’avaient toujours trouvé bienveillant; mais il pensait que cet argument suprême toucherait son fils comme il l’aurait touché lui-même...

— Mon fils, reprit l'Évêque, ton père est grandement courroucé contre toi. Si tu veux vraiment te consacrer au service de Dieu, rends-lui tout ce que tu as à lui. Peut-être ne le détiens-tu pas en toute justice. D'ailleurs je ne veux pas que tu affectes, au profit de

l'Eglise, de l'argent qui est pour ton père une Occasion de péché...

Prononcées devant les nombreuses personnes qui s'étaient rassemblées-là pour assister à ce curieux procès entre l’un des hommes les plus considérables d'Assise et son fils devenu fou, de telles paroles n'étaient pas faites pour apaiser la colère du vieux marchand. Mais il n'eut pas le temps de rien dire. François avait quitté le siège que l'Évêque lui avait indiqué auprès de son trône...

Et alors, dit Joergensen citant la Légende des Trois Compagnons, se produisit une chose remarquable, une chose qui jamais encore auparavant ne s’était produite dans l’histoire du monde, et qui jamais plus ne devait se reproduire, une chose que durant les siècles, les peintres allaient représenter, et les poètes chanter et les prêtres célébrer dans leurs dis- Cours. Parfaitement calme en apparence, mais avec des yeux étincelants :

‘Seigneur, dit François à l'Évêque, bien volontiers je veux rendre à mon père tout ce que j'ai reçu de lui.” Et avant que personne

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put avoir l’idée de :e qu’il voulait faire, il disparut dans une chambre voisine, d’où on le vit revenir, l'instant d’après, nu, avec un cilice de crins autour des reins, tenant sur le bras tous ses autres vêtements. D’un mouvement instinctif les assistants se levèrent, tandis que --erre Bernardone et son fils François se dressaient debout en face l’un de l’antre. Et le jeune homme avec une voix toute frémissante d'émotion intérieure, la tête haute, s’écria: “ Ecoutez, tous, ce que j'ai À dire:

jusqu'ici ‘’ai appelé Pierre Bernardone mon père. Mais maintenant, voici que je lui rends Son or et tous les vêtements que j’ai de lui. Et désormais je ne dirai plus : “ Mon Père, Pierre Bernardone, mais : Notre Père, qui êtes au ciel!"

Après quoi le jeune homme se baissa, déposa ses habits et son linge devant les pieds de son père et mit par-dessus quelques pièces d'or et de monnaie.

Tous les assistants étaient profondément remués ; un grand nombre pleuraient, et l'Évêque lui-même avait des larmes dans les

10 VIE DE SAINT FRANÇOIS. s D TA) Yeux. Seul Pierre Bernardone resta impassible ; ilse crut obligé d’aller jusqu’au bout. Avec un visage dur comme la pierre, il se baissa à son tour, prit les vêtements et l'or, et blême de colère sortit Sans dire un mot. |

Alors l'Évêque S’avança vers F rançois, étendit sur lui le Pan de sa chape, et dans les larges plis de cette chape, cecha le jeune homme nu, tout en le Pressant contre son cœur,

Dans ce Moment, François, ainsi qu’il l’a-

vait depuis longtemps ardemment souhaité,

sentit qu'il devenait entièrement un homme

de l'Eglise et un serviteur de Dieu.

Lorsque l'émotion

et que Fra

que,

cepta avec joie €t avant de sortir du Palais épiscopal, il traça avec de la chaux une grande croix sur le dos de cet habit de

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Pauvre, Puis il s’en alla,

Mais il est temps de r et d'apprendre, les dires passion

p'ein d’allégresse.

evenir en arrière, plus véridiquement que par

Pierre Bernardone,

UAND On a quitté Rome en se dirigeant (®) vers le nord, après avoir traversé l’admirable désert de la Campagne Romaine et passé le Tibre un peu au delà de Cività-Castel-

lana, on s'engage dans un Pays montueux qui va s’élevant, comme en amphithéâtre, des bords du Tibre jusqu'aux crêtes de l’Apénnin. Cette contrée retirée, pittoresque, salubre, se nomme l’Ombrie.

Elle a les agrestes beautés des Alpes, les cimes sourcilleuses, les forêts, les ravins où se précipitent les cascades retentissantes, mais avec un climat qui ne souffre point de neiges éternelles, avec toute la richesse d’une végétation méridionale qui mêle au chêne et au sapin l'olivier et la vigne. La nature y paraît aussi douce qu'elle est grande ; elle n'ins-

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