‹ Saint-François d'Assise [microforme]Chapitre 17 sur 23 · LE LL · texte numérisé non relu

LE LL

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contrée; tu t'es rendu coupable de grands crimes, en blessant et en faisant mourir les créatures de Dieu sans sa permission. Tn ne t’es pas contenté de déchirer et de dévorer les animaux, tu as poussé l'audace jusqu’à donner la mort à des hommes créés à l’image de Dieu ; tu mérites, après tant de forfaits, d'être traîné aux fourches comme un brigand et un infâme homicide. Tout le monde crie et murmure contre toi, et tu es un objet d'horreur pour tous les habitants de la ville. Mais je ie veux, Frère loup, tu vas te réconcilier avec eux, tu leur promettras de ne plus leur causer aucun tort, et ils te pardonneront tous tes ravages; et ni eux, ni leurs chiens, ne te poursuivront plus désormais. ’ A ces paroles, le loup incline la tête, et témoigne, par toute son attitude, par les mouvements de sa queue et de ses yeux, qu'il accepte les conditions, et qu'il .est disposé à les remplir. Le saint ajouta: ‘‘Frère loup, puisque tu consens à faire la paix que je te propose et à y demeurer fidèle, je te promets d'obtenir des habitants de Gubbio que jamais ils ne manqueront

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de fournir ce qui est nécessaire à ta subsistance ; et ainsi tu ne souffriras plus de cette faim qui, je le sais bien, est la Cause de tout le mal qu’on te reproche. Mais en reconnaissance de cette faveur que je vais te procurer, je veux, Frère loup, que tu me promettes de ne plus nuire désormais à Personne, ni aux hommes, ni même aux animaux. Me le promets-tu ? ”’ Le loup, baissant la tête, donna à entendre qu'il Je Promettait., Saint François reprit: ‘Frère loup, je veux Pouvoir compter sur ta promesse ; j'exige donc que tu m'en donnes un Sarant.’’ Et le saint présentant la main, le loup lève une de ses pattes de devant et l'y pose familièrement, donnant ainsi autant qu'il le Pouvait, un gage de sa fidélité. Le saint ne s’en tint Pas encore là: “Frère loup, dit-il, au nom de Jésus-Christ, je t'ordonne de me suivre sur-le-champ ; viens, nous allons ratifier cette paix au nom de Dieu. »

Et le loup obéissant suivit, doux comme un agneau.

Les habitants de Gubbio étaient frappés d'admiration à la vue d'un si étonnant pro-

dige ; la nouvelle s’en répandit promptement dans toute la ville, et l’on vit bientôt une foule de personnes de tout âge et de tout sexe se presser sur la place pour voir le loup qui suivait Saint François. Lorsque tous les habitants furent rassemblés, le saint monta sur un lieu élevé et se mit à les prêcher. Il leur fit entendre que c'était en punition de leurs péchés que Dieu leur avait envoyé les fléaux qui les consternaient; que, du reste, la flamme de l'enfer, qui doit éternellement tourmenter les damués, était bien plus à craindre que la fureur d’un loup, qui, après tout, ne pouvait tuer que le corps. Combien donc l’enfer devait-il être terrible, puisque la gueule d’un simple animal pouvait seul faire trembler toute une multitude! “‘O mes chers amis!

ajouta-t-il, convertissez-vous donc, faites pénitence de vos péchés, et Dieu vous délivrera, non seulement de la rage du loup dans cette vie, mais encore des flammes de l'enfer après votre mort. ’?

La prédication terminée : ‘Mes frères, dit Saint François, écoutez: Frère loup, que vous

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voyez ici, m'a Promis de se réconcilier avec Vous et de plus nuire désormais en aucune manière, il m’a donné un gage de sa fidélité ; Promettez-lui donc aussi, de votre côté, de lui fournir tout ce qui sera nécessaire à sa subsis. tance; je me rends caution Pour lui, et je Vous le garantis, sa fidélité, dans la paix qu'il Va Vous assurer, sera inviolable, *’ Aussitôt tout le peuple s'étant écrié d’une voix unanime qu’il Consentait à nourrir toujours le loup, le saint se tourna vers l’animal et lui

dit: ‘Frère loup, c’est Maintenant à toi de Promettre l'observation fidèle des conditions de la Paix; promet

nuire à Personne,

aux animaux ? ?’

la tête et 1,

yeux, qu'il

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nt François, tu tn’as

donné, hors de ja ville, un gage de ta fidélité ; je demande que tu le renouvelles Maintenant en présence de cette multitude, et que tu

attestes par là, que tu n’abuseras jamais de la promesse que j’ai faite en ton nom, ni de la ca ition que j'ai donnée pour toi. *’ Le loup leva de nouveau la patte droite de devant et la posa sur la main du saint. À cette vue, la joie et l’admiration du peuple furent à leur comble; la vénération des habitants de Gubbio pour Saint François, la singularité du miracle dont ils venaient d'être témoins, et le plaisir que leur procurait la paix promise par le loup, excitèrent parmi eux un si vif enthousiasme, qu'ils se mirent à pousser vers le ciel des cris d’allégresse, louant et bénissart Dieu de leur avoir envoyé un saint qui, par ses mérites, les avait délivrés de la fureur é’ane bête cruelle.

Le loup vécut encore deux ans dans Gubbio ; il allait familièrement de porte en porte, entrait dans les maisons, sans faire aucun mal à personnè et sans recevoir lui-même aucun mauvais traitement. Chacun se faisait un plaisir de lui fournir ce qui était nécessaire pour sa nourriture ; et quand il traversait la ville, jamais les chiens n’aboyaient après lui.

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Enfin, deux ans après sa conversion, Frère loup Mourut, et les habitants de Gubbio le regrettèrent vivement, car la vue de cet animal, parcourant la ville avec la douceur d’un agneau, était pour eux un Souvenir qui leur rappelait la sainteté et les vertus de Saint François. ”’

On a contesté l’historicité du fait; on a prétendu que ce loup fut en réalité un de ces seigneurs-bandits comme il n’y en avait que trop dans ces temps malheureux, et comme on en rencontre un dans la vie de Saint Antoine de Padoue, le féroce Ezzelin. On a dit aussi qu’il représentait non un individu, mais l’espèce même de ces Pillards. ”,

Que le loup de Gubbio soit le symbole d’une Caste orgueilleuse et dure aux faibles, qu’adoucirent la Prédication et les exemples de Saint François, ou qu’il ait été historiquement et réellement un vrai loup de chair et d'os,

aux hommes, c'est ce que les historiens ne nous apprendront plus désormais. Ils ont jeté sur l’authenticité du fait un doute qui n'a

point réussi à discréditer le récit des Fioretti, mais ils n’ont apporté pour ou contre — c’est leur coutume — aucun argument probant.

En somme l’histoire de Frère loup reste une admirable leçon de charité donnée aux justes en faveur des pauvres pécheurs; et pour l’efficacité de cette leçon, la certitude n’en est pas requise. Soyons, comme Saint François et comme son divin Maître, bons et indulgents et miséricordieux ; et si nous ne convertissons pas les loups, nous ferons tout de même entrer dans notre pauvre monde un peu plus de paix, de vertu et de bonheur.

Mais d'où venait à François cet empire extraordinaire sur les êtres sans raisons ? Les historiens, Thomas de Célano et Saint Bonaventure l’attribuent à sa très grande sainteté. Il avait recouvré, disent-ils, l'innocence originelle ; il reprenait du même coup la souveraineté qui revenait de droit au chef de la création. Cette raison doit contenir une part de vérité, puisque tous les historiens du saint l'ont admise et adoptée. Mais, observe l'abbé Lemonnier, comment se fait-il que la plupart

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LE CHANTRE DE DIEU 369 DE ES pren ES des saints, même de ceux que nous pouvons croire avoir recouvré l'intégrité primitive de notre nature, n’ont pas été favorisés de ce privilège ? C’est que sans doute il réclame outre la sainteté un don spécial de Dieu. Peut-être aussi la puissance de François sur les animaux venait-elle simplement de ce qu’il les aimait d’une tendresse Ccommunicative qui savait s'offrir et se faire accepter. Les animaux sentaient en lui un ami, et leur instinct n'était jamais déçu. Ce n’est Pas seulement entre les hommes que le seul moyen d’être aimé, c'est d'aimer soi-même, et qu’il faut se donner pour obtenir d'autrui un semblable don. Quoiqu'il en soit, le chrétien ne saurait s'étonner de ce don; son étonnement serai: plutôt de le voir sirare. Dieu avait donné à l'homme l'empire Sur tous les animaux et il a bien voulu nous Conserver un petit reste de cet empire sur ceux que nous appelons domestiques, au milieu de la ruine universelle qui a suivi le péché. En François le Sceptre avait été ressaisi et l'empire avait retrouvé son intégrité. À la copie parfaite du nouvel Adam, l’héri-

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tage du premier Adam se transmettait intact.

Les animaux n'étaient pas seuls à obéir à François. La nature inanimée se prêtait à ses désirs.

On sait comment, devant subir une très douloureuse cautérisation aux tempes, il pria son Frère le feu de ne point lui faire mal, et bénit le fer chauffé à blanc qui devait servir à l’opération ; puis il s’abandonna au chirurgien. Celui-ci laboura de son cautère le front du patient, depuis l’œil jusqu’à l’oreille. L'horrible odeur de la chair brûlée saisit à la gorge les assistants ; mais François ne sentit aucune douleur et s’étonna que l'opération fut si vite finie.

Une autre fois, pour la commodité d’un guide qui le conduisait par les sentiers escarpés de l’Alverne, il fit jaillir du rocher une source d’eau limpide, qui tarit lorsque la soif du brave homme fut apaisée. Souvent les aliments se multiplièrent entre ses mains et cela est comme un jeu de la bonté divine, car il n'est point de saints peut-être à qui l'on n’attribue ce prodige. Mais un miracle plus

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rare est celui que François accomplit au r:ofit d’un pauvre prêtre des environs de Riéti.

C'était dans les derniers mois de sa vie. Or l'avait mené à Riéti dans l'espérance que les médecins de la Cour pontificale poarraient soulager un peu son mal d’yeux ; et c’est justement à cette occasio: qu’on lui ceusa au fer rouge un sillon dans chaque tempe.

Comme la cohue qui se pressait autour de la résidence papale l’incommodait, il s'était retiré dans une église, à un millier de verges environ des remparts ; mais quand on sut qu’il était là, la foule fut si grande pour le voir qu’une vigne qui entourait l’église et le presbytère fut entièrement dévastée.

Et le prêtre sentit dans son cœur des mouvements de colère et comme un repentir d’avoir accueilli François. Mais Dieu fit connaître ses pensées au bon saint, et celui-ci lui dit : ‘‘Seigneur prêtre, combien, dans les meilleures années, vous rapporte cette vigne ?

— Douze charges d'âne, répondit-il.

— Eh bien, mon Frère, je vous prie de souffrir patiemment que je reste ici encore quel-

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ques jours, car j'y éprouve beaucoup de repos et de paix; et je vous prie aussi de permettre, pour l’amour de Dieu et de moi, son pauvre serviteur, à tous ceux qui viendront ici de manger de votre raisin. Et moi, au nom du Seigneur, je vous promets que votre vigne vous rapportera, chaque année, assez de vin pour en charger vingt ânes. ”

Or le prêtre se fia à la promesse de François. Et quand celui-ci partit la vigne était si ravagée, qu’à peine y restait-il quelques chétives grappes, dont personne n'avait voulu.

Mais au temps de la vendange, le prêtre ayant cueilli les grappes et les ayant mises au pressoir, elles donnèrent assez de vin pour en charger vingt ânes, selon la parole de François.

Miracle des plus singuliers, puisqu'il s’accomplit bien après que F rançois l’eut promis. La bénédiction qu'il avait donnée à la vigne resta latente, et n’éclata qu’à l'heure propice. Et le vieux chroniqueur qui relate ce fait compare cette vigne dévastée et féconde à la chrétienté qui produisit un vin nouveau à la

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parole de François, bien qu’elle parût ravayée par les hérésies et les péchés des hommes.

Cet exposé rapide de l'amour de François pour la nature et du pouvoir qu'il exerçait sur elle ne serait pas complet, si nous ne rapportions ici le cantique des Créatures, bien qu’il n’ait été composé que plus tard, durant les derniers mois de Ja vie dn saint.

Par cette œuvre François a dépassé d'un coup d’aile magistral toutes les poésies humaines et s’est approché aussi près qu'il est pos-' sible à l'intelligence créée de la sublimité de la parole de Dieu. Sans doute il n'avait pour exprimer la splendeur de sa pensée qu’un idiome naissant, dont les balbutiements s’embarrassaient des gaucheries d’une métrique peu exercée; mais toute poésie populaire a coulé de la source qui jaillit sous le désir de François.

Très Haut, Très Puissant et bon Seigneur, A Toi la louange, la gloire, l'honneur et toute bénédiction ; A Toi seul, Très Haut, ils conviennent, Et nul homme n’est digne de nommer ton nom.

374 VIE DE SAINT FRANÇOIS ee

Loué sois-tu, mon Seigneur, avec toutes tes créatures, Et spécialement Messire notre Frère le soleil, Par qui tu nous éclaires et illumines, Et qui est beau et rayonnant et dans sa grande splendeur Est ton symbole, ô Très Haut.

Loué sois-tu, mon Seigneur, pour notre Sœur la lune et pour les étoiles,

Que tu as formées: dans le ciel claires et précieuses et.belles.

Loué sois-tu, mon Seigneur, pour notre Frère le vent, Et pour l'air et les nuages

et la sérénité et tousles temps, Par lesquels tu sustentes tes créatures.

Loué sois-tu, mon Seigneur, pour notre Sœur l'eau, Qui est très utile et humble et précieuse et chaste.

Loué sois-tu, mon Seigneur pour notre Frère le feu, Par lequel tu illumines la nuit, Et qui est beau et joyeux, robuste et fort.

Loué sois-tu, mon Seigneur, pour notre Sœur la mère terre, Qui nous soutient et qui nous porte, Et produit divers fruits, et les fleurs diaprées et l'herbe.

Louez et bénissez le Seigneur et rendez lui grâce. Et servez-le avec grande humilité.

Et loué sois-tu mon Seigneur,

Pour ceux qui pardonnent au nom de ton amour, Et supportent les tribulations et les souffrances. Bienheureux ceux qui persévèrent dans la paix : Par toi, Très Haut, ils seront Couronnés.

Et loué sois-tu, mon Seigneur, Pour notre Sœur la mort corporelle A qui nul homme vivant ne peut échapper.

Maiheur à qui meurt en péché mortel.

Heureux ceux qui seront trouvés dans la sainte grâce : La seconde mort ne les atteindra pas.

C'est dans sa chambre de Saint-Damien, où il gisait aveugle, que François composa ce Cantique. Privé de la lumière et de ia vue des créatures, il fit réflexion qu’il en avait joui longtemps sans peut-être en rendre d'assez vives actions de grâces à l'Auteur de tout bien. Il appela ses frères, s'accusa devant eux de son ingratitude, leur recommandant d’être reconnaissants envers Dieu. Et comme il restait seul un moment après, s’entretenant de ces mêmes penséés, on l’entendit éclater en transports de gratitude ; il entonna ce Cantique. Quand il eut fini de i'improviser, il fut

rempli de consolation. Frère Pacifique, qui avait été dans le siècle un poète célèbre et applaudi, fut chargé de le transcrire. Et tout de suite François voulut que les frères s’en allassent par le monde pour apprendre au peuple à louer et aimer Dieu.

Dans sa forme première, le Cantique s’arrétait au verset : Louez et bénissez le Seigneur, et rendez lui grâce... Les deux autres versets furent composés dans les circonstances que voici.

Quand il fut ramené dans Assise avant sa mort, François apprit que l'évêque et le podestat étaient en lutte ouverte; que l'évéque avait interdit le podestat, et le podestat mis l’évêque au ban de la cité. Ilen eut une grande peine, et il reprit sévèrement ses frères de n’avoir pas tenté de ramener la paix. Pour lui, pour faire au moins son possible, il ajouta à son Cantique la strophe sur le pardon des injures, puis ayant fait prier le podestat et les autres magistrats de se rendre à la salle de l'évêché, et l'évêque de s’y trouver lui-même, il envoya ses frères au milieu d'eux. Et là

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dans cette même salle où dix-neuf ans auparavant François avait renié Bernadone pour son père, deux frères chantèrent le Cantique pendant que les autres priaient, Et telle fut l'efficacité du chant et des prières, que l'évé. et le podestat se réconcilièrent sur le champ et s'embrassèrent, Et les frères revinrent à François lui rapporter la victoire du Dieu de paix.

Quelques jours plus tard, ayant obligé le médecin qui le soignait, à lui dire combien de temps il pourrait vivre encore, celui-ci lui répondit : ‘ Je conjecture, Frère F rançÇois, que tu pourras vivre encore jusqu’à la fin de septembre, ou jusqu’au commencement d'octobre, ’’

François se recueillit un instant, puis il leva ses mains au ciel ets’écria : ‘Sois donc Ja bienvenue, ma Sœur la mort ”’ Et aussitôt il ajouta à son Cantique Ja dernière. strophe : Loué sois-tu, Seigneur, pour notre Sœur la mort.

Sublime écho de la parole du Psalmiste : Je me réjouirai dans la Parole qui m'a été dite : Nous partirons bientôt pour la maison du Seigneur,

E> vie de Saint François n’aurait pas été semblable à celle de son divin Maître, sa sainteté n’aurait pas été ni humaine nicomplète, si la contradiction ne l'avait enserrée de ses épines. D'effroyables mortifications avaient sans doute mis- sur son âme le sceau de la douleur, et de plus il devait être conformé au Sauveur crucifié par sa bienheureuse stigmatisation sur l’Alverne ; mais cette Passion, plus divine qu'humaine, emportait avec elle de si hautes consolations qu'elle n’eût peut-être pas sufñ à féconder son œuvre.

Sa croix suprême lui vint de ceux qu'il avait engeñdrés à la vie : car tous ne comprenaient pas comme lui sa vocation de mendiant apostolique, tous n’aimaient pas comme lui sa Dame la Pauvreté. Les dernières années de sa vie furent remplies d’amertumes par la

PR Nr ne er lutte qu'il dut soutenir Pour maintenir son Ordre daus la voie primitive.

Déjà, à diverses reprises, et notamment dans les chapitres tenus à la Pentecôte, François avait senti une Sourde opposition saper son œuvre ; son vicaire général, Frère Elie, son ami le cardinal Hugolin lui-même, étaient à la tête du parti des mécontents. Mais la lutte éclata à l’occasion de la rédaction de la Règle définitive de 1223.

La bienveillance que le pape Honorius III avait témoignée au saint Patriarche, lorsqu'il : était allé à Rome pour l’indulgence de la Portioncule, lui donna la Pensée de faire autoriser solennellement Par ce pontife, la Règle de son Ordre, que le pape Innocent III n'avait approuvée que de vive voix ; etileut pendant la nuit, cette révélation qui est rapportée par Saint Bonaventure.

Il lui semblait avoir ramassé à terre de très petites miettes de Pain qu'il devait distribuer autour de lui à une multitude de frères affamés, Mais comme il hésitait à les leur donner, craignant qu'étant si Mmenues elles ne

leur échappassent des mains, une voix céleste lvi dit ‘‘ François, de toutes ces miettes faites une hostie et donnez-en à tous ceux qui voudront en manger. ”’ Ille fit. Or, tous ceux qui ne recevaient pas dévotement leur part, ou la méprisaient après l'avoir reçue, paraissaient infectés de lèpre. Le matin il raconta la vision à ses frères, tout affligé de n’en pas comprendre le mystère. Le jour suivant, comme il persévérait dans la prière, une voix du ciel lui dit: ‘François, les miettes de la nuit passée sont les paroles de l'Evangile :

l’hostie, c’est la Règle composée de ses paroles : la lèpre, c'est ie péché. ’

L'oracle du Ciel apprenait à François que la Règle qu'il voulait faire approuver et qui n'était composée que d+s paroles de l’Evangile devait être abrégée et mise dans un ordre précis. Pour l’exécuter, il fut inspiré d’aller à Mont-Colombe près de Riéti, où ilse retira dans la fente d’un grand rocher, avec deux frères, .jeûnant au pain et à l'eau. Là il fit écrire la Règle selon que l'Esprit de Dieu la lui dictait dans la prière.

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Frère Ronizio et Frère Léon l’accompagnèrent. François leur communiquait ce qu’il recevait de l'Esprit de Dieu, Frère Bonizio dictait et Frère Léon écrivait. Or, à la nouvelle que François rédigeait une autre Règle, un grand mouvement se fit parmi les frères d'Italie ; les ministres s’excitaient les uns les autres ét ils se disaient : ‘* Cet homme, si sévère contre lui-même, va nous faire une Règle que Personne ne pourra garder. ” Ils s’en allèrent donc trouver le vicaire général, Frère Elie, et lui dirent leurs craintes, lui demandant de prévenir François, avant que cette règle ne fût confirmée par le seigneur Pape; qu'ils n'étaient pas disposés à garder une telle Règle.

Mais Frère Elie ne voulut point se présenter seul à François. Les ministres Gonc montèrent avec lui. Et quand ils arrivèrent en vue du saint, Frè:e Elie le salua. Or, François s'écria : ‘Que veulent ici tous ces frères ? N’ai. je point demandé qu'on me laisse seu] ? »

Et Frère Elie reprit : ‘* Ce sont les ministres d'Italie, qui ont appris que tu écrivais une

Règle nouvelle et qui viennent t’avertir que si tu la fais trop dure, ils ne l’observeront pas, et tu ne l’auras écrite que pour toi seul et non pour eux. ’’

Alors François s'écria très haut : ‘‘ O Seigneur, c’est à vous de répondre pour moi. ’’

Et tous entendirent, dans les airs, la voix du Christ qui disait : ‘‘ Pauvre petit homme, que crains-tu: cette Règle vient-elle de toi ? François, il n’y a rien dans la Règle qui soit de toi, mais tout ce qui s’y trouve vient de moi ; et j'ordonne que cette règie soit observée, à la lettre, à la lettre, à la lettre, sans glose, sans glose, sans glose. Et celui qui ne veut pas l’observer, qu’il sorte de l'Ordre. ”

Sur quoi François se tourna vers les frères et leur dit: ‘‘ Avez-vous entendu ? Avez-vous entendu ? Ou bien voulez-vous que je vous le fasse redire ?... ’’

Mais les ministres épouvantés, se hâtèrent de repartir. Quand il eut terminé sa Règle, François descendit de la montagne et la confia à son vicaire qui, peu de jours après, assura l’avoir égarée. Le saint retourna dans

Porta point Préjudice à l'Ordre.

La Règle des Frères-Mineurs, telle qu’elle est observée encore aujourd’hui, est bien celle que François rédigea sous la dictée de Dieu.

Il suffit de Connaître ]

Pour se convaincre que la Règle de 1223 ap- Prouvée par le Pape Honorius, contient bien

vie qu’il avait intro-

du monde et de l'in-

ndains, tout ce que

NOUS avons vu de Caractéristique dans la sain-

teté de François, tout cela se trouve dans sa

Règle, et tout cela s’observe encore par ses disciples.

Le feu sacré que François était venu allu-

mer dans le monde continue de brûler, et toujours, à travers les siècles, les véritables enfants de François, les plus nobles, les meilleurs d’entre les Franciscains, toute cette pléïade de saints qui brille au firmament de l'Eglise, se sont efforcés de maintenir cette vive flamme dans sa splendeur et sa pureté.

De lui-même, après les époques de troubles et les périodes de déchéance qui offusquent les institutions plus vivaces, l'Ordre est toujours revenu à l'observance Æftérale et sans glose de la Règle donnée par François.

L'histoire est là qui en témoigne. Et cependant cette même histoire nous enseigne aussi dans quelle mesure les idées de Frère Elie ont influencé l'idéal de Saint François.

La conception que Saint François s'était formée de la vie religieuse était en son temps absolument neuve et singulièrement hardie.

Avant lui, le religieux, le moine, ne sortait pas de son couvent, auquel il était attaché par un vœu de stabilité. Réalisant les nouveaux besoins du monde, François fait de son religieux un apôtre, qui va et vient selon

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que le poussent l'Esprit de Dieu et les besoins des âmes, libre de tout bien, de toute attache terrestre, par la Pauvreté absolue dont il fait profession. Cette Conception dut effrayer, comme effraye toute innovation, les tenants à Outrance d’une tradition déjà -inq fois séculaire ; exactement Comme a effrayé au xvrl' siècle, la pensée qu’eut Saint François de Sales, d'ouvrir aux religieuses les portes de leur cloftre, pour leur permettre de répandre dans le monde leur charité et leur dévouement (1).

Saint François de Sales échoua ; Saint V'acent de Paul ne réussit dans la même entreprise qu’en renonçant à faire des Filles de la Charité une religion, Et cependant, Maintenant que nos esprits se sont faits à cette conception nouvelle de la religieuse, Maintenant que les

(1) Bien avant Saint François de Sales, dès les xrve et xv® siècles, des Congrégations de Tertiaires régulières étaient vouées aux œuvres extérieures de la Charité, Mais ainsi que leur nom même de Tertiaires l'indique, les membres de ces Congrégations n'étaient Pas considérées comme strictement religieuses, comme moniales.

sœurs sont devenues les auxiliaires indispensables de l’action catholique dans le monde, nous avons peine à comprendre l'opposition que rencontra le fondateur de la Visitation Notre-Dame, et son échec.

Tant que les Franciscains furent une poignée de pénitents héroïques qui se contentaient d’exciter les peuples à la vertu, la nouveauté de lèur genre de vie ne fut pas entièrement remarquée ; mais lorsqu'ils furent devenus une armée organisée, couvrant de ses bataillons la catholicité ent'ère, les conséquences de l'innovation apparurent à tous les yeux. Des questions de juridiction devaient forcément naître entre les nouveaux apôtres etla hiérarchie séculiéré ; et si humbles, si doux, si conciliants que fussent le: frères en face du clergé, ilécait impossible qu'elles ne dégénérassent pariois en conflit.

Un autre principe de la vie innovée par François était également gros de conséquences; et précisément le principe capital de toute son œuvre, la pauvreté absolue astreignant les frères, tant en commun qu’en par-

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