‹ Saint-François d'Assise [microforme]Chapitre 19 sur 23 · TU · texte numérisé non relu

TU

commandé par quatre fois de la laver sans me répliquer, en mémoire de quatre grâces particulières que Dieu, dans sa bonté, a promises Pour mon Ordre ; la Première, que cet Ordre durerait jusqu’à la fin du monde ; Ja deuxième, que ceux qui le persécuteraient avec malice, ne vivraient pas longtemps, s'ils ne venaient à faire Pénitence : la troisième, que les bienfaiteurs de cet Ordre seraient agréables à Dieu et comblés de bénédictions célestes ; Ja quatrième, qu’un de ses membres, séduit par l'esprit de malice ne demeurerait pas longtemps dans son sein, s’il ne venait à se convertir promptement. »»

À l’approche de la fête de l'Assomption de Notre-Dame, le Saint voulut chercher un lieu plus solitaire encore et plus isolé, où il pôût Passer le carême de Saint Michel Archange qui commence le jour de cette solennité ; il

une inscription latine dont voici la traduction: TagLr DE SAINT FRANÇOIS sur laquelle il a eu d’admirables aPFaritions, et qu’il a consacrée en Y répandant de l'huile et en disant : C'est ici l'autel de Dieu !

appela donc Frère Léon et lui dit: ‘‘ Allez à l’oratoire de nos frères, tenez-vous sur la porte et revenez me trouver quand je vous appellerai. ’’ Frère Léon obéit, Saint François s’éloigna un peu, l’appela d'une voix haute; et lorsque le frère l’eut rejoint, il lui

dit: ‘Mon Frère, cherchons un lieu plus secret encore où vous ne puissiez m’entendre quand je vous appellerai. ’’ Puis continuant leur recherche ils trouvèrent, dans la partie méridionale de la montagne, un endroit très

solitaire et parfaitement disposé selon les désirs du saint ; mais il fallait, pour y arriver traverser l'immense et effrayante ouverture d’un énorme rocher. Cette difficulté n'arrêta pas Saint François; aidé de Frère Léon, il parvint, après de longsefforts, à jeter sur l'ouverture une pièce de bois, en forme de pont, et l'on put traverser. Alors le saint fit appeler ses autres frères et leur annonça l'intention où il était de passer en ce iieu le carême de Saint Michel Archange. Il les pria d'y construire une pauvre cellule et de la disposer de telle sorte qu'ils ne pussent l’entendre crier de

LE GRAND MIRACLE ait ie Es sn rc

leur ermitage. Les frères le satisfirent ; alors il leur dit: ‘Retournez maintenant, laissezmoi seul ici, car avec le secours de Dieu, je me Propose de passer ce carême sans dérangement et sans trouble. Qu'aucun de vous ne vienne me trouver, mais défendez surtout aux séculiers d'avancer jusqu'ici. Seulement, Frère Léon, une seule fois le jour vous viendrez m'apporter une petite provision de pain et d’eau; puis, dans la nuit, vous reviendrez une autre fois vers l'heure de matines. Alors vous Vous approcherez en silence, et quand vous serez arrivé à la tête du pont, vous me crierez: Domine, Jabia 764 aperies ; si je vous réponds, vous viendrez jusqu’à ma cellule pour y réciter matines avec moi; sinon retournez aussitôt auprès des autres frères. *’ Saint François l’exigeait ainsi, parce qu'il était quelquefois tellement ravi en Dieu, qu'il n’entendait plus rien et qu'il n'éprouvait plus auCune sensation corporelle. Il donna donc sa bénédiction et les frères se retirèrent.

Le jour de l’Assomption étant arrivé, le Saint commença son caiême; dès lors il se ‘

réduisit à une sévère abstinence, macéra rudement son corp. fortifiant en même temps son esprit par de ferventes prières, des disciplines et des veilles. C'était en pratiquant ces saints exercices que, croissant de vertus en vertus, il disposait son âme à recevoir les divins mystères et les diyines splendeurs, et son corps à soutenir les violents assauts des démons avec lesquels ii avait souvent à combattre sensiblement.

Cependant le saint, se sentant presque épuisé par ses longues abstinences et ses luttes contre le démon, éprouva le besoin de se fortifier en procurant à son âme une nourriture spirituelle. Pour cela, il se mit à penser à la gloire infinie, au bonheur des bienheureux dans la vie éternelle, et il suppl'a Dieu de lui en faire ressentir quelque chose. Il priait encore, quand soudain, environné de splendeur, lui apparut un ange tenant une viole à la main gauche et un archet à la droite; et pendant qu'il le regardait tout saisi d’étonnement, l’envoyé des cieux laissa tomber l’archet sur la viole, et une mélodie si suave se fit

Rs +

entendre que l’âme de Saint François en était comme enivrée et qu’il en demeurait privé de toute sensation corporelle. Il raconta depuis à ses compagnons que si l’ange avait donné un nouveau coup d’archet, son âme aurait brisé les liens du Corps, pour s’envoler aux demeures éternelles.

La fête de l'Exaltation dé la Sainte Croix était proche. Une nuit que Frère Léon était Parti, à son ordinaire, pour réciter matines avec Saint François, il arrive à la tête du pont et crie ies paroles d’usage : Domine, labia mea apertes. Le saint ne répond pas. Le frère avance cependant en toute simplicité ; il traverse le pont, entre doucement dans la cellule, et n’y trouvant pas Saint François, il va droit au bois et l'y cherche sans bruit, à la clarté de

la lune. Bientôt il entend sa voix, il s’approche, et le trouve priant à genoux, les mains et

les yeux tournés vers le ciel. ‘Qui êtes-vous, ô mon Dieu, mon très-doux Seigneur ? s'é- Criait-il brûlant de ferveur : et qui suis-je, moi ? un véritable Vermisseau, votre inutile serviteur.’ Et il reprenait continuellement ces

mêmes paroles. Frère Léon étonné, lève les yeux, regarde, et il voit descendre du ciel une flamme d'une clarté éblouissante qui vient se poser sur la tête du saint. De cette flamme sortait une voix qui lui parlait: mais Frère Léon ne pouvait distinguer les paroles. A la vue de ce prodige, se croyant indigne de demeurer si près du lieu même où il s’opérait, craignant d’ailleurs d’affiger Saint François et de le troubler dans sa contemplation, s’il venait à l’apercevoir, le bon frère s’éloigna doucement et se contenta de regarder de loin.

Alors Frère Léon vit le saint étendre trois fois les mains vers la flamme, qui après s'être arrêtée longtemps sur lui, finit par remonter vers le ciel. Le bon frère se félicitait de n’avoir pas été remarqué, et déjà il reprenait le chemin de sa cellule, ravi d’avoir pu contempler le prodige ; mais en ce moment, Saint François entendit le froissement de ses pieds sur le feuillage et lui ordonna de s'arrêter. Le frère obéit tout tremblant et tellement troublé, comme il le racontait ensuite à ses com-

pagnons, qu’il aurait mieux aimé voir la terre

LE GRAND MIRACLE 415 RE S’entrouvrir sous ses pieds que d'attendre alors le saint qu’il croyait avoir mécontenté. C’est qu’en effet, Frère Léon évitait, avec tout le soin possible, ce qui pouvait blesser le saint homme, dans Ja crainte de se voir, par sa faute, éloigné de sa compagnie. Cependant Saint François le rejoint : — ‘* Qui êtes-vous ? lui demanda-t-il, — Mon Père, répond le frère avec embarras, je suis Frère Léon. — Pourquoi donc es-tu venu ici ? O Frère | chère petite brebis du Christ, reprit le saint, ne t’avais-je pas recommandé de ne pas observer ainsi mes démarches ? Mais, réponds-moi maintenant, par la sainte obéissance, as-tu vu Où entendu quelque chose de ce qui vient de se passer ? — Père, répondit Frère Léon, je vous ai entendu répéter plusieursfois : Qui êtes-vous, mon très doux Seigneur ? et moi, qui suis-je? un misérable vermisseau, votre inutile serviteur. »’

Alors tombant aux pieds de Saint François, Frère Léon s’accusa de sa désobéissance eten demanda le pardon avec larmes. Ensuite il] supplie le saint de lui expliquer les paroles

qu’il avait entendues et de lui répéter celles qui lui avaient échappé. Voyant qu’en faveur de sa simplicité et de sa pureté, l’humble frère avait mérité de voir et d'entendre quelque chose du prodige qui venait de s’opérer ou d’en avoir révélation, Saint François consentit à le satisfaire.

‘*O Frère Léon, chère petite brebis de Jésus- Christ, lui dit-il, sache donc qu’au moment où je répétais les paroles que tu entendais, deux lumières venaient éclairer mon âme: celle de la connaissance et de la science de moi-même, et celle de la connaissance et de la science du Créateur. Quand je disais : ‘ Qui êtes-vous, Ô mon très doux Seigneur ?’’ j'étais dans une lumière de contemplation qui me faisait découvrir l’abîme de l'infinie bonté, de la sagesse et de la puissance de Dieu. Et quand je disais : ‘ Qui suis-je ? un misérable vermisseau”’ j'étais dans une lumière de contemplation qui me faisait découvrir la triste profondeur de ma bassesse et de mes misères ; et c'est pourquoi je répétais: ‘Qui êtes-vous donc, Seigneur, Dieu d’une sagesse et d'une

PRES en NN ie bonté infinies, pour daigner me visiter, moi qui ne suis qu’un misérable et vil insecte ? ”’ Dans cette flamme que tu apercevais se trouvait Dieu lui-même ; c’est lui qui me parlait sous cette forme, comme il avait fait autrefois à Moïse. Il me demandait que je lui fisse trois dons; et moi je lui répondais:

“Mon Seigneur, tout ce que je possède est à Vous; vous le savez bien, je n'ai que ma tunique, ma corde, le pauvre vêtement qui me Couvre; et encore tout cela vous appartient ; que puis-je donc présenter à votre Majesté ?» »’ Alors Dieu me dit : “Cherche dans ton sein, et offre-moi ce que tu y trouveras. ’’ Aussitôt j'y portai la main et j'y trouvai une petite boule d’or que j'offris au Seigneur ; et je fis ainsi par trois fois selon qu'il m'avait été ordonné. Et puis trois fois aussi, je me prosternai, bénissant Dieu et le remerciant d’avoir bien voulu me donner queique chose que je puisse lui présenter. En ce moment, une lumière intérieure me fit comprendre que ces trois dons que j'avais faits signifiaient la

sainte obéissance, la sublime pauvreté et la

splendide chasteté; vertus que, par la grâce de Dieu, j'ai pratiquées avec tant de fidélité, que ma conscience ne me reproche rien.. En même temps que tu me voyais porter la main à mon sein pour offrir les trois vertus signifiées par les boules d’or qui m’avaient été données, le Seigneur m'accordait encore la vertu de louer et d’exhlter, de bouche et de cœur, la très sainte bonté qu’il m’a témoignée en me comblant de grâces. Voilà quelles furent les paroles que tu as entendues au moment où tu me vis lever les mains par trois fois. Mais, je te le répète, Frère Léon, chère petite brebis, ne viens plus observer ainsi toutes mes démarches, retourne à ta cellule avec la bénédiction du ciel et prends toujours bien soin de me procurer ce qui m'est nécessaire, Oui, car bientôt Dieu doit opérer sur cette montagne des prodiges si, grands et si merveilleux que tout le monde en demeurera dans l'étonnement et que jamais aucune créature n’en aura vu de si extraordinaires. ”’

Saint François apprit par révélation qu'en ouvrant par trois fois le livre des Evangiles,

ne

Dieu lui ferait connaître les désirs qu’il avait sur lui ; ilse fit donc apporter ce livre sacré, et, s'étant mis en prière, au nom de la Très Sainte Trinité, il se le fit ouvrir trois fois par Frère Léon. Dieu permit qu'à chaque fois, il tombât sur le récit de la Passion de Jésus- Christ. Le saint comprit par là que, comme il s'était rendu conforme au Sauveur dans les actions de sa vie, il devait encore, avant de mourir, le suivre dans les affictions et les douleurs de la Passion. Dès lors, il eut la consolation de goûter et de sentir, avec plus d'abondance, la douceur de la divine contemplation et des célestes apparitions. Un jour, il en reçut une qui devait le préparer immédiatement à l'impression des sacrés Stigmates.

C'était la veille de la fête de la Sainte Croix de septembre. Au moment où il était seul et en prière dans sa cellule, l’Ange de Dieu lui apparut et lui dit : ‘‘ De la part du Très-Haut, je viens t’avertir de te disposer, avec humilité et patience, à recevoir ce qu'il lui plaira de t'envoyer. — Je suis prêt à supporter avec résignation tout ce qui me viendra de mon

nm ne

Seigneur, *’ répondit Saint François. L'Ange disparut.

Le lendemain, jour de l’'Exaltation de la Sainte Croix, le saint, avant le lever du soleil, se mit en prière À la porte de la cellule, tourné vers l’orient, et il disait : ‘© mon Sauveur Jésus-Christ ! je vous en prie, accordez-moi deux grâces avant ma mort : faites que je ressente, autant qu'il est possible, dans mon âme et dans mon corps, cette douleur que vous avez éprouvée, Ô mon doux Sauveux ! à l'heure de votre cruelle Passion ; et puis, que je ressente aussi, autant que le peut une créature, cet amour excessif qui vous embrasait, Vous, le Fils de Dieu, et qui vous a porté À souffrir volontiers pour nous, Pauvres pécheurs, tant d’horribles tourments. ”

Saint François persévéra longtemps dans cette prière, et il connut que Dieu l’exaucerait, et qu'il lui serait donné d’éprouver, autant qu'il était possible à l'homme, ce qu'il avait souhaité, Dans cette conviction, il se mit à méditer pieusement sur la Passion du Sauveur et sur son infinie charité ; et alors, la

or nt

ferveur de la dévotion s’accroissait si prodigieusement en lui, qu’il demeura entièrement transformé en Jésus-Christ par l'amour et la compassion.

Il était dans j’ardeur de cette divine contemplation, quand soudain il vit descendre, du haut des cieux, un Séraphin qui avait six ailes éclatantes et tout de feu. Il se précipitait d’un vol rapide vers Jui ; et bientôt le saint put voir, entre ses ailes, la figure d’un homme crucifié. Ses ailes étaient disposées de telle -orte qu'il en avait aeux sur la tête, deux autres lui servaient :oler, et les deux dernières lui couvraientt tle Corps. À ia vue de ce Séraphin, Saint François demeura saisi d’étonnement ; une joie mêlée de tristesse et de douleur se répandit dans son âme. La douce contemplation du Christ qui lui apparaissait si familièrement et qui daignait jeter sur lui de si tendres regards le remplissait de joie ; mais le douloureux spectacle de son crucifiement le pénétrait de compassion, et il en avait le cœur transpercé comme d’un glaive. Il admirait surtout profondément que l'infirmité des souffrances

422 VIE DE SAINT FRANÇOIS oo mt

du Sauveur parût sous la forme d’un Séraphin, sachant bien qu'elle ne s'accorde pas avec l'état de gloire et d'immortalité. Mais bientôt le Séraphin lui-même lui apprit que Dieu l'avait permis ainsi, pour lui faire connaître que ce n'était pas par le martyre de la chair, mais par l’embrasement de l'amour, qu’il devait être transformé tout entier en une parfaite ressemblance avec Jésus-Christ crucifié. Alors toute la montagne de l’Alverne parut comme embrasée par une flamme immense et resplendissante, qui s’étendait jusqu'aux montagnes et aux vallées d’alentour. On aurait dit que le soleil était descendu sur la terre. A cette vue, les bergers qui veillaient dans les campagnes voisines furent remplis d'épouvante, et ils racontaient plus tard aux frères que cette flamme avait brillé sur la montagne pendant plus d’une heure. Trompés par cette clarté qui pénétrait jusque dans les hôtelleries de la contrée, des muletiers qui se rendaient en Romagne, croyant que le jour était venu, se levèrent, disposèrent leurs mules et se remirent en route, ce ne fut qu'après avoir che-

miné quelque temps, qu’ils virent la lumière disparaître et le soleil se lever.

Dans cette apparition séraphique, Jésus- Christ lui-même daigna communiquer à François des choses secrèteset mystérieuses qu’il ne voulut jamais rapporter pendant sa vie ;: ce ne fut qu'au moment de sa mort qu’il en fit la révélation. Or, voici quelles furent les paroles du Christ : ‘‘ Sais-tu, dit-il au saint, le prodige que je viens d'opérer en toi ? Pour que tu sois mon gonfalonier, je t'ai donné les Stigmates qui sont les marques de ma Passion. Et, de même que le jour de ma mort, je suis descendu aux limbes, et qu’en vertu de mes plaies, j'en ai retiré toutes les âmes qui s’y trouvaient pour les introduire en Paradis, quand tu auras quitté la terre, tous les ans, le jour de l’anniversaire de ta mort, je t’accorde aussi de pouvoir descendre au Purgatoire, et en vertu des Stigmates, d’en retirer toutes les âmes de tes trois Ordres, et même de tous ceux qui auront eu pour toi une grande vénération et que tu trouveras dans ce lieu d'expiation. Tu les introduiras toi-même au paradis ; et c'est

ainsi qu'après m'avoir été conforme pendant ta vie, tu le seras encore après ta mort, ’’

Après un long et mystérieux entretien, l'admirable vision disparut, laissant dans le cœur du saint une ardeur excessive et la flamme de l'amour divin, et sur son corps l’image merveilleuse et les traces de la Passion de Jésus- Christ. Ses pieds et ses mains étaient transpercés par des clous semblables à ceux qu'il avait vus dans les mains et les pieds du Christ qui venait de lui apparaître. Les têtes des clous, rondes et noires étaient au-dedans des mains et au-dessus des pieds ; les pointes qui étaient un peu longues et qui paraissaient de l’autre côté, se recourbaient et surmontaient le reste de la chair dont elles sortaient, Il y avait aussi à son côté droit une plaie ronde, comme s’il eût été percé d’une lance, et souvent elle jetait un Sang sacré qui trempait sa tunique èt ce qu'il portait sur les reins.

Malgré tous les efforts que l’homme de Dieu faisait pour cacher ses sacrées et glorieuses plaies, voyant qu’elles étaient trop manifestes pour n'être pas aperçues Par ceux qui l’appro-

RE

chaient plus familièrement, et craignant d’ailleurs de publier indiscrètement les mystères de Dieu, Saint François douta s'il devait révéler la vision séraphique et l'impression qu’il avait reçue sur son corps. Dans sa perplexité, il fit appeler quelques-uns des frères avec lesquels il était plus intimement lié et leur ayant proposé sa difficulté en termes généraux, il demanda leur avis. Parmi les frères qu’il consultait, il s’en trouvait un, d’une grande sainteté: c'était Frère Illuminé. Cet homme, vraiment éclairé de Dieu, jugeant que Saint François devait avoir vu quelque merveille, lui dit: ‘Père François, sachez que ce n'est pas seulement pour Vous, mais pour les autres que Dieu vous découvre quelquefois ses secrets: c’est pourquoi vous devez craindre d’être repris d’avoir caché le talent, si vous ne faites point connaître ce qui doit servir à l’édification de plusieurs. »’ Touché de ses paroles, le saint Taconta, avec une grande crainte, à ses compagnons, les détails de l'apparition que nous venons de rapporter, mais il ajouta que Jésus-Christ lui avait dit certaines choses

SN PE qu’il ne répéterait jamais durant sa vic.

En même temps que les Stigmates remplissaient l'âme du saint d'une vive joie, son corps en ressentait des douleurs extrêmes. Il se vit obligé de se confier à Frère Léon, celui de ses compagnons dans lequel il reconnaissait le plus de simplicité et de pureté ; il ne luicacha plus rien, luiilaissa voir, toucher et panser ses plaies. Le bon frère faisait tout ce qu’il pouvait pour calmer les douleurs du saint ; il essuyait le sang qui découlait de ses Stigmates, changeait les linges, quand les souffrances étaient plus vives, et même par la suite tous les jours, excepté depuis le jeudi soir jusqu’au matin du samedi : car Saint François voulait qu'aucun secours humain ne vint adoucir les douleurs de la Passion du Christ qu’il ressentait en son corps, dans le temps où le Sauveur avait été, pour notre salut, livré et crucifié, dans le temps où il était demeuré mort et enseveli. Un jour qu’il se faisait détacher les linges sanglants de la plaie du côté, dans la douleur qu'il en ressentit, il fit un mouvement, posa la main sur la poitrine de Frère Léon et

ee

ce frère en ressentit dans son cœur une dou- Geur de dévotion si suave qu’il pensait tomber évanoui.

Après avoir terminé le carême de Saint Michel Archange, Saint François fut inspiré de Dieu de retourner à Sainte-Marie-des-Anges.

Il fit appeler Frère Massée et Frère Ange, leur donna plusieurs avis et leur recommanda surtout avec toute l'autorité qu’il avait sur eux, de garder soigneusement la sainte montagne de l’Alverne. Il leur annonça que pour lui, il devait quitter et retourner à Sainte-Marie-des- Anges, avec Frère Léon ; puis cédant à leurs prières, il leur fit voir, toucher et même baiser ses mains très saintes sur lesquelles étaient imprimés les sacrés Stigmates ; et les ayant bénis, au nom de Jésus crucifié, il descendit Ja montagne et les laissa remplis de consolation.

L'ru le pur et divin amour eut trans-

formé complètement Saint François en Dieu, aussi bien qu’en la véritable image de Jésus crucifié, cet homme angélique ayant terminé, en l'honneur de Saint Michel Archange, un carême de quarante jours sur l’Alverne, descendit de cette sainte montagne avec Frère Léon, pour se rendre, comme il l'avait annoncé, à son cher couvent de la Portioncule. Le peuple, instruit de son passage, s’empressa d’accourir pour le voir: hommes, femmes, vieillards, enfants, s’efforçaient de toucher et de baiser ses mains. Saint François ne pouvait résister à de si pressantes instances; toutefois il enveloppait avec soin, dans les manches de sa tunique, ses mains déjà couvertes de linges, et il ne laissait baiser que l'extrémité de ses doigts.

| Pendant que le saint Prenait tous les Moyens de cacher le

serviteur, ainsi que l’excessive charité et Ja miséricorde dont il s'était plu à le favoriser. Le voyage entier de l’Alverne à Sainte-Mariedes-Anges ne fut qu'une suite non interrompue d’éclatants miracles, (1)

Lorsqu'ils furent Près d'arriver, Frère Léon, levant les Yeux, aperçut dans la direction du Couvent une croix Magnifique qui portait Ja figure de Jésus crucifié. Cette Croix, qui suivait

(1) Tous ces miracles sont rapportés par les écrivains qui ont spécialement écrit sur le prodige des sacrés Stigmates.

exactement tous les mouvements du saint, brillait d’une si vive splendeur qu'elle éclairait non seulement son visage, mais encore tout le chemin oùilse trouvait. Elle ne disparut qu’au moment où il entra à Sainte- Marie-des-Anges.

Depuis ce jour à jamais mémorable où François descendit la montagne de l’Alverne, les pieds et les mains stigmatisés, sa vie ne fut plus qu’une longue agonie, un indicible martyre. Incapable de marcher, à cause de l’excessive douleur que lui causaient les clous dont il avait les pieds transpercés, il se faisait trainer par les villes et les villages de l'Italie, préchant encore au peuple et disant: ‘‘/ésus- Christ mon amour a été crucifié !'' Et déjà presque sur le seuil de la tombe, il disait fréquemment à ses religieux : ‘* O mes très chers Frères et mes Enfants bénis à jamais, commençéns maintenant à servir le bon Dieu et à faire pénitence: car, jusqu’à présent nous avons fait peu de chose, nous n'avons rien fait.

Cependant épuisé par les fatigues de l’apos-

Te ne ne =

tolat, par ses effrayantes austérités, par le Sang qui s’échappait de ses plaies, il dépérissait sensiblement : mais ses souffrances lui étaient chères: il les appelait ses Sœurs et n’en voulait rien perdre. Une voix céleste lui avait dit: ‘‘F ranÇois, les souffrances que vous endurez sont Préférables à toutes les richesses du monde, car elles Peuvent vous faire obtenir un royaume dont le pr: est inestimable, — François, la voie des souffrances est celle qui conduit à la Béatitude éternelle. ’’

Sa vie n’était plus qu'une torture. La stigmatisation avait donné le dernier Coup à son organisme ébranlé. L'estomac Supportait mal la nourriture. Les entrailles en feu étaient le siège de souffrances intolérables ; ses membres restaient endoloris et sans forces,

Aux tortures physiques, des souffrances d’un autre ordre venaier.« se joindre, qui grandissaient elles-mêmes avec le temps et ne Jaissaient pas son âme jouir de la paix dont elle avait besoin. Malgré l'approbation pontificale donnée à la Règle de 1223, Elie et ses partisans s'obstinaient dans leurs errements ; sour-

dement, mais sûrement, ils tendaient à leurs fins.

Il était impossible que François ne s’aperçut pas de l'orientation contradictoire à ses propres desseins imprimée par eux à l'Ordre de la Pauvreté. D'ailleurs il y avait autour de François des Franciscains pleins de son esprit qui lui demandaient de venir au secours de la Règle menacée. François se sentait iücapable de résister. Mais Dieu lui découvrait l’avenir et le rassurait sur le sort final de son œuvre.

Un jour que ses disciples sincères se pressaient autour de lui, le suppliant d'intervenir, d’user de son autorité de fondateur, — car il avait renoncé à toute supériorité — pour enlever aux indignes les charges dont ils abusaient, il les consola par ces promesses :

‘’ Ne craignez pas, Notre-Seigneur m'a révélé qu’il y aurait toujours dans l'Ordre des fidèles observateurs de la Règle. Mais il vaut mieux que quelques-uns périssent, plutôt qu'un grand Ordre soit troublé. »’

Paroles à la fois terribles pour les frères

Re tn ne infidèles à leur Vocation, consolantes pour les autres, et bien dignes d’un disciple de Celui qui ne veut PaS arracher l’ivraie avant le temps, de peur que le bon grain n’en souffre.

Malgré ses tendances destructrices de l’œuvre de François, Frère Elie entourait son Père de tous les soins d’un amour filial, et rien n'autorise à suspecter la sincérité de son affection.

Une nouvelle infirmité qui ne tarda pas à accabler François lui donna l’occasion de Pousser son dévouement à l'extrême.

François devint aveugle Sa vue baissait depuis quelque temps, soit à cause de son excessive faiblesse, soit à Cause des larmes brûlantes qu'il ne cessait de verser sur la Passion du Sauveur, dont il était plus que personne Capable de mesurer l'étendue. Tout à coup les ombres s'épaissirent, et il ne lui fut plus possible de se conduire. Il était alors en prédication comme nous avons dit qu'il avait recommencé à le faire. Elie aCcourut. Il décida François à rentrer dans Assise, I] obtint davantage. Le saint avait toujours refusé les secours des médecins ; Elie, appuyé sur la Sainte Ecri-

ture, lui fit consentir à recevoir leurs soins. Hélas! les médecins d'Assise ne purent rien sur le mal. La Cour pontificale se trouvait alors à Riéti, et un médecin fameux l'y avait suivie. Elie y mena François. Le saint est reçu avec vénération et son ami le Cardinal Hugolin se fait pour ainsi dire son serviteur. Après le traitement cruel par les pointes de feu, puis une médication prolongée, le médecin avait obtenu une certaine amélioration. Mais les larmes continuelles de François nuisaient à l'efficacité des remèdes ; le médecin aurait voulu qu'il cessât de pleurer. Le saint s’y refusa. Il jugeait le don des larmes qui lui venait de Dieu, plus précieux que la vue.

‘Par amour pour une lumière qui nous est commune avec les mouches, je ne me priverai pas des clartés de la lumière éternelle. Le corps est pour l'esprit, et non l'esprit pour le corps. ’’

Cependant, touché des attentions de son médecin, il obtint pour lui un grand miracle. La maison de cet homme menaçait ruine; par l'intercession de François les

LA MORT 435 a

lézardes se rebouchèrent si bien que tout danger disparut.

Entre temps on lui avait fait quitter Riéti Pour un hameau voisin, afin de lui éviter un tumulte fatiguant. Une épizootie désolait la contrée. Un paysan, plein de confiance. dans les mérites du saint et fort pieux lui-même, fut inspiré d'aller demander aux frères de l’eau qui avait servi à laver les plaies du saint. Il en aspergea son bétail qui échappa à la maladie. Mais le bruit du miracle s'étant répandu, tous vinrent chercher de cette eau. On leur en donna à tous, À l'insu de François. Partout l'effet fut le même ; le fléau fut conjuré et le nom de Dieu fut glorifié en son serviteur.

Des mois s'étaient écoulés. A bout de science, le médecin de Riéti conseilla d’aller consulter à Sienne un oculiste très âgé et très célèbre et qui saurait peut-être guérir le malade. On partit. Le médecin de Sienne recommença les cautérisations, ordonna un régime fortifiant et comme l'hiver venait et qu'il est assez doux à Sienne, il garda François sous ses soins.

RS à M. US

Le saint ne tarda pas à avoir scrupule d'être bien soigné. Il fallut qu'un de ses frères le rassurât de cette sorte.

‘Mon Père, votre corps ne vous at-il pas été très obéissant durant toute votre vie ?

Le saint en convint.

— Eh bien, maintenant, Père, traitez-le comme un fidèle serviteuf tombé dans la nécessité, ”’ !

L’argument plut fort au bon saint, et il se laissa soigner comme on voulut.

Au printemps, il eut un vomissement de sang qui effraya tout le monde ; il parut toucher à sa dernière heure. Tous les frères du couvent, et plusieurs autres, venus des divers points de l'Italie, l'entouraient fondant en larmes, et le suppliaient de ne point les quitter, avant de leur avoir fait ses dernières recommandations : ‘Que tous les frères, dit le séraphique Patriarche, s'aiment toujours entre eux, comme je les ai aimés et comme je les aime; qu'ils chérissent toujours ma Dame et ma Maîtresse, la sainte Pauvreté, et la conservent comme un trésor précieux. Qu'ils soient toujours soumis

a ——] — ——————]—]—Z———— ZE

et fidèlement attachés au Souverain Pontife et aux prélats de la sainte Eglise. Que le Père, le Fils et le Saint-Esprit les bénissent et les protègent.’ Cette recommandation était pour toutes les âmes, alors présentes dans son Ordre et pour toutes celles qui devaient y entrer jusqu’à la fin du monde.

De Sienne, le saint fut transporté à Cortone, puis dans la crainte que son précieux Corps ne fut soustrait à la dévotion de ses compatriotes, ramené à Assise; on eut soin d'éviter la route qui passe à Pérouse, parce que les Pérugins n’eussent plus laissé le saint sortir de leur ville.

À Assise, l’évêque voulut l’avoir dans son palais ; c’est là que le médecin qui ne quittait plus l’homme de Dieu l’avertit que sa mort était proche. Le visage de François devint alors radieux, et il chanta les louanges de sa Sœur la mort. Le saint fit venir près de lui Frère Léon : ‘‘ Chère petite brebis du Christ lui dit-il, ajoutez une dernière strophe au Cantique du Soleil ; car il a plu au Seigneur de m'annoncer le moment où je serais délivré des

438 VIE DE SAINT FRANÇOIS Es liens qui me retiennent encore ici-bas. ” F rère Léon écrivit : ‘‘ Soyez béni, Seigneur, pour la mort, notre Sœur, que nul homme vivant ne peut éviter; malheur à ceux qui meurent en état de péché mortel: heureux ceux qui, à l’heure de la mort, se trouvent conformes à votre sainte volonté : la seconde mort ne pourra les atteindre.

Alors voulant mourir au lieu même où il avait commencé de vivre d’une vie nouvelle, et jeté les fondements de son œuvre il demanda à être enfin transporté à sa chère Portioncule, berceau de son Ordre.

Quand on fut dans la plaine, en face d’Assise : ‘ Tournez-moi, dit-il, du côté de la ville. *’ et se soulevant de sa couche de douleur, il prononça ces solennelles paroles :

“Soyez bénie du Seigneur, ville fidèle à Dieu, parce que beaucoup d'Âmes seont sauvées en Vous et par vous. Un grand nombre de serviteurs du Très-Haut, habiteront dans votre enceinte et la plupart de vos citoyens seront choisis pour la ve éternelle ! ”’ Et dans son attendrissement, il versait des larmes abondantes.

Page 1