I. Sainte Chantai, Déposition, art. xxxyii
et qui, — l'expérience s'en fait tous les jours sous nos yeux, — n'aboutissent qu'à dessécher les branches en îes séparant de la racine par où la sève arrive.
Que ceux-là ne connaissent de saint François de Sales que ce que nous venons d'en dire, ils ne manqueront pas de s'écrier : A quoi bon dans la vie sociale les gens qui aiment tant Dieu ? Si le cœur est plein de cet unique amour, comment y pourrait-il encore rester quelque place pour l'amour des hommes ?
A cette thèse officiellement en faveur aujourd'hui, et qui compte sur l'avènement de l'athéisme universel pour réaliser le rêve de l'universelle fraternité, notre saint fournit deux réponses.
La première est sa vie. Il a bien fallu, — de quelque façon que la chose soit possible, — que, Dieu ayant pris chez lui toute la place, il en restât encore pour les hommes; car assurément il est, parmi les illustres de son temps, un de ceux qui les ont le plus aimés ; et je n'en connais pas qui les ait aimés d'une façon plus aimable. Il a aimé ses amis, et ce sera un de nos regrets de ne pouvoir nous arrêter longuement à ce coin charmant de son histoire. Il a aimé les siens avec une tendresse incomparable : Ma mère et moi y cest tout un, disait-il. Il a été de ceux qu'on peut offrir pour modèles à tous les amis, à tous les fils, à tous les frères. Mais il a, de plus et surtout, aimé tous les hommes, les étrangers comme les siens, ses ennemis comme ses amis. 11 a aimé des inconnus jusqu'à se donner absolument à eux, jusqu'à exposer cent fois sa vie pour leur faire du bien, jusqu'à leur être, à toute heure de jour et de nuit, un serviteur toujours prêt, toujours
dispos, toujours tendre, toujours les bras ouverts, et la bourse avec les bras, et le cœur avec la bourse. Et s'il a eu des préférences, c'a été pour deux classes d'hommes : les pauvres, d'autant plus recherchés de lui qu'ils étaient plus abandonnés et plus répugnants ; les ennemis, d'autant plus chers à son cœur que leurs offenses étaient plus graves et leur haine plus furieuse. Je n'ose pas dire combien de philanthrophes estimables on pourrait faire avec la monnaie de cet homme qui aimait trop Dieu pour aimer l'humanité, combien de vies de citoyens utiles on pourrait remplir avec les bienfaits, les services privés et publics, les dévouements que ce mystique a fait tenir dans la sienne.
Là est le mystère pour les libres penseurs. Cela ne se peut pas, disent-ils. Cela est cependant, il faut donc que cela soit possible. Et ce qui leur rend l'énigme plus indéchiffrable, c'est que non seulement ces hommes qui n'aimaient que Dieu ont su aimer leurs semblables, mais qu'encore ils les ont aimés à un degré, avec une continuité, une délicatesse, une universalité, une abnégation, un élan, un héroïsme dans les petites choses et dans les grandes qu'on ne rencontre que chez eux. Voyez notre saint au confessionnal. « Il quittait tout pour cela. Tous les dimanches et fêtes quantité de personnes y venaient, seigneurs, dames, bourgeois, soldats, chambrières, paysans, mendiants, personnes galeuses, puantes et remplies de grandes abjections. 11 les recevait tous sans différence ni acception de personnes, avec égal amour et douceur. Au contraire, je crois fermement qu'il recevait ces derniers avec plus de charité intérieure et les cares-
sait plus tendrement 1 . » — Voyez-le au lit des malades. a Une fois il alla visiter un vieillard qui sentait fort mauvais. Sa fille lui dit : Monseigneur \ je crains que vous ne sentiez quelque mauvaise odeur. Il répondit : Ce sont des roses pour moi*. » — Enfin, suivez-le partout en repassant sa vie, et recueillez un dernier témoignage de sainte Chantai résumant, on peut le dire, celui des contemporains : a Plusieurs croient, et je suis de ce nombre, qu'il a consommé et abrégé sa vie pour la charité et satisfaction du prochain ; car souvent il quittait le boire, et le manger, et le dormir pour cela ; il souffrait des travaux et des incommodités insupportables à tout autre que lui; et je le sais 3 . »
Pour les esprits que j'ai en vue et qui, hélas ! s'appellent légion, c'est à n'y rien comprendre. La vérité est que tout s'explique si on prend le contre-pied de leur thèse. Quand on aime tant Dieu, on n'aime plus les hommes, disent-ils. Il faut dire, au contraire : Quand on n'aime pas Dieu, on n'aime pas les hommes, ou on ne les aime pas comme cela. On ne les aime que pour ce que chacun d'eux a d'aimable, et c'est peu de chose ; ou on les aime par une heureuse bienveillance d'humeur qui peut aller loin dans l'obligeance et la libéralité, qui peut inspirer un élan et un dévouement d'un instant, mais qui reste infiniment en deçà d'une disposition habituelle aux vrais sacrifices ; ou enfin on les aime pour les liens que la famille ou la patrie ont établis avec eux. Il n'y a que les chrétiens pour qui
i. Sainte Chantai, Déposition, art. xjji, a. Ibid.) art. xxxyj.
î. Ibld., art. xxvii.
lout homme soit le prochain; il n'y a qu'eux qui, avec le regard de la foi, sachent voir en tout homme /objet d'un amour que le souverain amour de Dieu commande loin de l'exclure. Et dans les âmes chrétiennes ce second amour, subordonné au premier, fils légitime et par conséquent obligatoire du premier, grandit avec lui; et c'est le suprême amour pour Dieu qui fait naître et explique ces prodiges d'amour pour l'homme qui nous frappent d'admiration et presque de stupeur dans un saint François Xavier à l'extrême Orient, dans un saint Vincent de Paul en France, dans un saint François de Sales en Savoie, dans cent autres que l'Église a placés sur ses autels ; qui se sont renouvelés à l'infini dans une foule de vies obscures dont Dieu seul a eu le secret; qui se renouvellent sous nos yeux dans ces humbles servantes des pauvres, des vieillards, des malades, de tous les affligés, héroïnes inconnues que la fraternité révolutionnaire veut chasser à tout prix pour le plus grand bien de l'humanité et parce qu'elles la gênent en démentant sa thèse.
D'où vient cette corrélation réelle et constante entre les deux amours, au lieu de l'opposition et de l'incompatibilité qu'on se plaît à imaginer? Elle vient de ceci: que la foi chrétienne nous montre en tout homme non seulement une image de Dieu, effacée et souillée peutêtre, mais reconnaissable encore et qui peut reprendre tout son éclat; non seulement un fils du même couple terrestre d'où tout le genre humain est issu, et un fils du même Père céleste, par conséquent, un frère ; mais encore un âme que le Verbe de Dieu a aimée jusqu'à s'incarner et mourir en croix pour elle. Dès lors aucun
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chrétien ne peut être disciple et imitateur du divin Maître, aucun ne sera introduit par lui dans son royaume s'il n'établit dans son âme cet amour dont ce maître lui a donné l'exemple. Et puisque le Sauveur a réservé dans son universel amour pour les hommes une place privilégiée à ceux qui sont « dans la pauvreté, l'humiliation et la souffrance », puisqu'il les a déclarés premiers dans la hiérarchie surnaturelle, puisque, en quelque sorte, il s'incarne en eux jusqu'à tenir pour fait à lui-même le bien qui leur est fait, l'amour du prochain, surtout de ce prochain qui a besoin d'être assisté parce qu'il souffre et d'être aimé parce que l'égoïsme du monde le délaisse, cet amour n'est pas seulement une suite et un écoulement de l'amour de Dieu ; il en est devenu partie intégrante, à ce point que l'amour de Dieu qui ne se traduit pas en charité fraternelle est un faux amour.
Là est le mot de l'énigme, dans cette doctrine qui n'a pas été inventée pour répondre à une objection, mais qui appartient à l'économie intime et à l'essence même du christianisme. Elle est l'enseignement perpétuel de l'Eglise, développé dans les écrits et vérifié dans la vie de tous les saints, en particulier de notre saint François.
Cette doctrine est sa seconde réponse. Il fait remarquer que le souverain amour pour Dieu, en même temps qu'il occupe le cœur tout entier, laisse tout le cœur libre pour être rempli, sous sa douce royauté, par tous les amours légitimes, c'est-à-dire par tous ceux qui peuvent se rapporter à lui. « Qui dit tout ne forclost rien ; et toutes fois un homme ne laissera pas
d'être tout à Dieu, tout à son père, tout à sa mère, tout au prince, tout à la république, tout à ses enfants, tout à ses amis; en sorte qu'estant tout à chascun, il sera encore tout à tous. Or, cela est ainsy d'autant que le debvoir par lequel on est tout aux uns n'est pas contraire au debvoir par lequel on est tout aux autres 1 . » Telle est la possibilité du fait attestée par sa réalité. Mais il faut aller plus loin et montrer comment, suivant la parole de l'Évangile, le second commandement est semblable au premier, c'est-à-dire comment l'amour des hommes est l'écoulement et la suite nécessaire de l'amour de Dieu. « Quand nous voyons un prochain créé à l'image et semblance de Dieu, ne debvrionsnous pas nous dire les uns aux autres : tenes, voyes cette créature, comme elle ressemble au Créateur? Ne debvrions-nous pas nous jeter sur son visage, le caresser et pleurer d'amour sur elle? Et quoy donc? pour l'amour d'elle? Non certes, car nous ne savons pas si elle est digne d'amour ou de hayne en ellemesme. Et pourquoi donc? Pour l'amour de Dieu qui l'a formée à son image et, par conséquent, rendue capable de participer à sa bonté. Et c'est pour quoy non seulement le divin amour commande maintefois l'amour du prochain, mais le produit et respand luymesme dans le cœur humain comme sa ressemblance et son image, puisque tout ainsy que l'homme est l'image de Dieu, de mesme l'amour sacré de l'homme envers l'homme est la vraye image de l'amour céleste de l'homme envers Dieu. Mais ce discours de l'amour