Lettre du ao juillet
ceurs; mais comment être joyeuse dans les désolations intérieures, quand la nuit se fait dans l'âme, quand les tentations contre la foi sont une obsession, quand on est dévoré de scrupules, quand on ne se sent aucun goût pour les choses spirituelles ni aucune affection pour Dieu, quand le cœur, dans la prière, dans les méditations, dans les actes qui remplissent la vie, demeure froid comme un marbre et sec comme une terre sans eau? Or, ces cruelles épreuves, si fréquentes dans la vie des saints, secouaient et déchiraient Famé de Mme de Chantai. Son guide le savait et appuyait d'autant plus sur son conseil favori malgré l'apparente impossibilité de le suivre, enseignant assidûment à sa fille spirituelle la distinction fondamentale, qui tient une si grande place dans le Traité de Vamour de Dieu, entre l'élément affectif de l'âme qui est flottant, involontaire, irresponsable, et l'élément effectif qui réside dans la libre volonté et qui peut toujours, avec la grâce de Dieu, tenir ferme, et s'établir dans Tordre, par conséquent dans le renoncement à la volonté propre, par conséquent dans la paix, par conséquent dans la joie, quels que soient les troubles, les ténèbres et les désolations de la partie inférieure. « Laissez faire, tout va fort bien ; tant de ténèbres que vous voudrez, mais cependant nous sommes près de la lumière; tant d'impuissance qu'il vous plaira, mais nous sommes aux pieds du Tout-Puissant 1 . — Souvenez-vous que c'est bon signe que le diable fasse tant de bruit et de tempêtes autour de la volonté ; c'est signe qu'il n'est
i. Lettre du 29 juin 1606.
pas dedans. Et courage, ma chère âme. Pendant que nous pouvons dire avec résolution, quoique sans sentiment, vive Jésus i , il ne faut point craindre. Et ne me dites pas qu'il vous semble que vous le dites avec lâcheté, sans force ni courage, mais comme par une violence que vous vous faites. O Dieu! mais donc la voilà, la sainte violence qui ravit les cieux. Voyez vous, ma fille, c'est signe que tout est pris, que l'ennemi a tout gagné en notre forteresse, hormis le donjon impénétrable, indomptable, et qui ne peut se perdre que par soi-même. C'est enfin cette volonté libre, laquelle toute nue devant Dieu, réside en la suprême et plus spirituelle partie de l'âme', ne dépend d'autre que de son Dieu et de jsoi-même ; et quand toutes les autres facultés de l'âme sont perdues et assujetties à l'ennemi, elle seule demeure maîtresse de soi-même. . . . Enfin, notez ceci : pendant que la tentation vous déplaira, il n'y a rien à craindre ; car pourquoi vous déplaît-elle, sinon parce que vous ne la voulez pas ? Au demeurant, ces tentations si importunes viennent de la malice du diable ; mais la peine et souffrance que nous ressentons viennent de la miséricorde de Dieu, qui, contre la volonté de son ennemi, tire de la malice d'icelui la sainte tribulation, par laquelle il affine é l'or qu'il veut mettre dans ses trésors. Méprisez les tentations, embrassez les tribulations 1 . »
A côté des tentations, les inquiétudes qui engendrent les scrupules et les mécontentements excessifs de soimême, et qui ne sont pas un médiocre tourment pour
i. Lettre du 14 février i6o5.
les âmes trop portées a l'analyse de leurs états intérieurs. Mme de Chantai était a malade de cette maladie-là »; et son saint . directeur lui avoue qu'il la connaissait lui-même par expérience, a II y a quelque chose en moi, » lui écrit-elle, a qui n'a jamais été satisfait; mais je ne saurais dire ce que c'est. » Il lui répond, avec sa grâce coutumière : « Je voudrais bien le savoir pour vous le dire » . Puis il lui suggère que cet | état d'insatisfaction vient peut-être de la multiplicité des désirs qui, se pressant dans son esprit, y font « des obstructions ». Puis, creusant davantage, il reconnaît une disproportion entre ses aspirations vers Dieu, vers la sainteté, vers tout ce qui a les caractères du bien, et sa puissance pour réaliser l'idéal vers lequel elle est si puissamment attirée. Elle est comme l'oiseau attaché sur la perche qui veut s'envoler dans l'espace et qui, commençant à prendre son élan, est ramené en bas par sa chaîne; ou comme celui qui, n'ayant point encore d'ailes, a connaît son impuissance par l'essai du vol » . Quel remède donc ? « Puisque vous n'avez pas encore vos ailes pour voler, ma chère fille, et que votre propre impuissance met une barrière à vos efforts, ne vous débattez point, ne vous empressez point, ayez patience. Je crains infiniment que vous n'ayez un petit trop d'ardeur à la proie. Vous voyez la beauté des clartés, la douceur des résolutions; il vous semble que presque vous les tenez, et le voisinage du bien vous en suscite un appétit de même, et cet appétit vous empresse et vous fait élancer, mais pour néant, car le maître vous tient attachée sur la perche, ou bien vous n'avez pas encore vos ailes. Il
faut faire des essais, mais modérés, mais sans se débattre, mais sans s'échauffer, et prendre en gré de ne pas voler 1 . »
Et puis, il faut se garder de ces subtils examens de soi-même qui produisent des entortillements sans fia et qui exposent l'âme à perdre de vue l'objet divin de ses pensées et de ses actes à force d'analyser la façon dont elle pense et dont elle agit. « Ne philosophez point sur votre mal. Les femmes, et les hommes aussi quelquefois, font trop de réflexions sur leurs maux ; cela entortille les pensées l'une dans l'autre, et les craintes, et les désirs, dont l'âme se trouve tellement embarrassée qu'elle ne peut s'en remettre'. . . . — Quand une bagatelle se présente à votre esprit, il s'en fâche et craint que cela ne l'arrête. Cette crainte retire de la force à votre esprit ; elle lui déplaît et engendre une autre crainte que cette première crainte ne soit cause du mal. Ainsi, vous vous embarrassez ; vous craignez la crainte, puis vous craignez la crainte de la crainte ; vous vous fâchez de la fâcherie, puis vous vous fâchez d'être fâché de la fâcherie 8 . »
Rien de plus vrai, de plus fin et de plus sage. Mais saint François de Sales connaît trop bien la nature humaine pour espérer que ces raisons excellentes enlèveront comme avec la main le mal qu'elles combattent. Il sait qu'à un degré quelconque ce mal subsistera comme épreuve; et il veut, assuré cette fois qu'il pourra l'obtenir, que sa chère fille l'accepte comme
i. Lettre du ai novembre i6ô4* a. Lettre du 6 août 1606.