I. Déposition de la mère de Chaugy
a. Les Controverses ne furent publies qu'en 167a, un demisiècle après la mort du saint auteur.
Mais moi je ne suis encore bon pour prêcher autres que les murailles, comme je fais en cette ville '. »
Le I er juillet i5g5, il gravit la montagne des Voirons pour y relever un oratoire de la sainte Vierge détruit par les Bernois. Il y fut suivi par une foule hostile ; on l'insulta, on le frappa, et il n'échappa à la fureur de ces forcenés que par une sorte de miracle. Cet avant-goût du martyre anima ses espérances. Et en effet, quelques jours plus tard, un premier flottement se manifestait sur la ligne ennemie. Ses tracts avaient fait silencieusement leur œuvre ; sa douceur intrépide excitait l'admiration et forçait les sympathies; sa longue persistance produisait la curiosité après la surprise ; on eut envie de savoir ce qu'un homme si entêté pouvait avoir à dire. Quelques protestants, malgré la consigne, vinrent l'entendre et emportèrent une impression très vive. On revint plus nombreux aux discours suivants. Puis les conversions qui, dans les neuf premiers mois, n'avaient été que de huit ou dix, se multiplièrent*. A partir de ce moment les
i. Lettre à un religieux (7 avril i595). — Nous saisissons l'occasion de ces premières lignes que nous citons de notre saint pour avertir nos lecteurs -qu'ils ne trouveront son orthographe authentique que dans les citations empruntées aux volumes déjà parus de la belle et définitive édition d'Annecy, actuellement en cours de publication. Pour les autres nous avons du* nous résigner à l'orthographe moderne, celle des éditions antérieures étant incertaine et incohérente.
a. Parmi ces conversions isolées, il faut placer au premier rang celle du savant avocat Poncet que le saint apôtre commença par convaincre et qu'il décida ensuite à se déclarer, malgré les graves conséquences que l'abjuration devait entraîner pour ses intérêts temporels.
ministres semblent avoir pressenti que leur partie était perdue; car ils eurent recours à deux moyens désespérés, dont le premier fut de le représenter comme un magicien qui devait au démon la puissance de sa parole ; on l'avait même vu au sabbat ! Le second fut de se défaire de lui. Le soir d'un discours sur Tinvocation des saints, dont l'effet avait été immense, il revenait aux Allinges en compagnie de trois personnes, dont l'une était son jeune domestique Roland que M. de Boisy avait fini par lui envoyer, quand deux assassins s'élancèrent sur lui l'épée nue. Les compagnons de François se jettent devant lui; il les écarte, et, s'avançant seul, il arrête les meurtriers par l'intrépidité de sa contenance, les terrasse par la douceur de ses paroles, et les fait tomber à ses pieds, repentants et vaincus. Le lendemain de cette affaire, le baron d'Hermance voulait absolument lui donner une escorte; il la refusa avec une hauteur admirable de courage et d'éloquence. De son côté, Roland écrivit un récit effrayant à M. de Boisy, qui renouvela ses sommations de revenir. Et pourtant ce fut cet incident, si près de devenir tragique , qui marqua le terme de l'opposition du vieux gentilhomme, lorsqu'il eut reçu de son fils la lettre suivante, d'un accent presque militaire : « Monsieur et très honoré père, si Roland était votre fils comme il n'est que votre valet, il n'aurait pas eu la lâcheté de reculer pour un si petit choc que celui où il s'est trouvé, et il n'en ferait pas le bruit d'une bataille. Sans doute les hérétiques nous en veulent, mais aussi on nous fait tort quand on doute de notre courage. Je vous supplie donc de ne point attri-
buer ma persévérance à désobéissance 1 . «Cela toucha le vieux soldat; il lui sembla que son fils portait encore l'épée ; il comprit que la place de ce brave était à la bataille, et il n'osa plus insister.
Dès le mois de mars, François, sentant le moment venu d'être en permanence à son poste, avait quitté définitivement les Allinges et était venu loger à Tlionon, chez une pieuse dame amie de sa famille. Il savait que le péril y serait plus grand ; et, en effet, des assassins s'introduisirent de nuit dans la maison qu'il habitait, en fouillèrent tous les' recoins, pénétrèrent dans sa chambre,... et ne le trouvèrent pas.
Mais le temps de la moisson était décidément arrivé. En vain les calvinistes obstinés prenaient à l'égard des nouveaux convertis une attitude menaçante , jusque-là que plusieurs de ceux-ci durent s'expatrier; le mouvement de retour allait toujours s'accélérant. Et François put écrire à son ami le sénateur Favre : « Un champ plus vaste et plus consolant s'ouvre devant nous » . Le moment était venu de frapper un grand coup en prenant pour juge, entre l'hérésie et l'Église , ce peuple dont les oreilles commençaient à s'ouvrir. Il annonça donc un sermon où il prouverait par l'Écriture la vérité de la foi catholique avec une évidence à laquelle tous ses adversaires seraient forcés de se rendre. Il y avait là un défi qui jeta les ministres du Chablais et du pays de Vaud dans le plus grand embarras. Ils redoutaient la lutte, et en même temps ils sentaient que la fuir serait s'avouer vaincus et perdre toute influence sur
z. Vie de saint François de Sales, par Ch.-Aug. de Sales.
l'esprit des peuples. Se flattant d'intimider François par le nombre, ils lui firent proposer une conférence où il serait seul contre eux tous. Déconcertés par le joyeux empressement de son acceptation, ils se réunirent pour régler leur programme d'attaque et rédiger avant tout une confession de foi commune. Est-il besoin d'ajouter qu'ils ne purent jamais s'entendre sur cette préface nécessaire? L'affaire allait en rester là sans l'insistance du seigneur d'Avully, chef du parti protestant àThonon. Sous sa pression, ils prirent jour; mais un seul vint au rendez-vous; et ce fut pour déclarer de leur part qu'il leur fallait l'autorisation du duc. François se fit fort de l'obtenir et l'obtint, en effet, au bout de peu de jours. Ils se dérobèrent encore, et cette humiliante retraite ne contribua pas peu à faire affluer auprès du vaillant champion de la cause catholique les calvinistes de bonne foi qui, ayant compté sur la conférence publique pour s'éclairer, n'avaient plus que la ressource des entretiens privés. De ce nombre fut le seigneur d'Avully lui-même qui, après de fréquentes entrevues, de profondes recherches, de vains et Iw&gs efforts pour obtenir des ministres de Berne et de Csnève une réponse aux démonstrations catholiques, fit enfin avec un grand courage, le 4 octobre i5o,6, son abjuration solennelle. Le mouvement commencé se prononça davantage encore après ce dernier événement. François résolut alors d'aller offrir la bataille dans Genève même au ministre La Faye qui, après s'être vanté de le confondre à Thonon, s'était prudemment esquivé. Il se rendit, avec le seigneur d'Avully, dans cette citadelle du calvi*
nisme, contraignit le ministre, mis au pied du mur, d'accepter un débat public sur la place du Molard, le battit sur tous les points avec une vigueur qui, pendant trois heures, ne se lassa ni ne s'emporta, et le réduisit enfin à rompre la conférence après avoir lancé, comme dernier argument, une bordée d'injures.
Il ne rentre pas dans les limites de cette étude de raconter les vexations de toute sorte, les outrages, les menaces, les violences, les périls de mort à travers lesquels François poursuivit les travaux surhumaius de son infatigable apostolat, ni les moyens qu'il employa pour obtenir d'abord des collaborateurs désormais indispensables à une tâche grandissante, puis le rétablissement public et solennel du culte catholique dans les paroisses du Chablais a mesure que les conversions le rendaient possible . Disons seulement qu'aucune épreuve ne lui manqua, pas même les contradictions de ses auxiliaires. Il se rencontra parmi ceux-ci des esprits âpres auxquels déplut sa manière de traiter avec les hérétiques. Taxant de mollesse sa mansuétude inaltérable, ils la lui reprochèrent durement, et finirent par le dénoncer à l'évêque comme arrêtant par ses procédés le succès de la mission, a II gâte plus d'ouvrage en un jour que nous n'en pouvons édifier en un mois ; il prêche les hérétiques en ministre plutôt qu'en prêtre, s'oubliant jusqu'à les appeler ses frères, chose si scandaleuse que les protestants en font trophée, se promettent de l'amener à leur parti, et courent en foule entendre ses paroles doucereuses qui chatouillent leurs oreilles et son langage de fraternité . » L'évêque fit de ces plaintes le cas qu'elles méritaient, et Fran-
çois, sans plus se fâcher contre ses confrères mécontents que contre ses adversaires, continua selon sa méthode, répondant simplement aux critiques : « Je ne me suis jamais laissé aller à une invective ou à un reproche sans avoir à m'en repentir; si j'ai eu le bonheur de ramener quelques hérétiques, c f est la douceur qui en a fait la conquête. L'amour a plus d'empire sur les âmes je ne dis pas que la rigueur, mais que la force même des raisons 1 . » Et, en effet, s'il était vrai qu'après trois ans de campagnes la victoire était décidément remportée, il est plus vrai encore qu'elle l'était par la vertu du dévouement, par la puissance de l'amour qui supporte et de l'amour qui agit, par l'irrésistible empire de la sainteté qui sait se faire aimer. L'évêque put enfin visiter en père ces populations où, quatre ans, même trois ans auparavant, il ne comptait que des fils rebelles. Il présida à Thonon la solennité des quarante heures, donna la confirmation et jugea de visu de l'œuvre que Dieu avait faite par son jeune prévôt (i5g8). Peu après, le duc arriva luimême pour assister à une seconde solennité des quarante heures. Mais la nouvelle de sa venue glaça d'épouvante les protestants de Thonon ; car il annonçait l'intention d'informer et de sévir contre ceux de ses sujets qui, traîtres et rebelles, avaient appelé, en i5gi, les étrangers de Berne et de Genève et détruit, avec leur assistance, le château ducal. Leur crime était manifeste, et la colère du duc était trop bien justifiée pour qu'ils osassent directement implorer son pardon.
Un seul intercesseur pouvait les sauver. l'évêque. Ils s'adressèrent à lui; sans balancer, le saint vieillard, se mettant, avec François, à la tête de leur Consistoire, alla au-devant du cortège ducal, se jeta aux genoux du prince et déclara qu'il ne se relèverait pas avant d'avoir obtenu la grâce des coupables. Celui-ci, ému, profondément touché d'un spectacle si inattendu, se laissa vaincre; l'évêque avait noblement rempli la vieille fonction épiscopale de defensor civitatis ; et les conversions se multiplièrent encore.
Déjà la grande majorité des habitants du Chablais était revenue à l'unité. Ni comme prince chrétien, ni comme souverain politique, le duc ne pouvait et ne voulait souffrir que les résultats laborieusement conquis par François fussent compromis après son départ. Il savait quelle mauvaise guerre les protestants du Chablais avaient faite, jusqu'à la dernière heure, à la mission catholique par la calomnie, par les menaces, parles séditions, parl'assassinat;il savait quel appoint et quel appui les républiques de Berne et de Genève, ses ennemies, avaient trouvés chez eux ; il savait avec quelle rigueur cruelle le culte catholique était proscrit dans tous les pays protestants; enfin, il était pleinement dégagé des stipulations du traité de Nyon que les protestants avaient violé les premiers. Il résolut donc, conformément d'ailleurs à tout le droit public de l'Europe, de rendre à la religion catholique dans le Chablais la situation qu'elle avait, comme seule religion nationale, dans le reste de ses États. Et quand les envoyés de Berne osèrent venir réclamer la liberté du culte protestant dans le Chablais, il leur répondit :
« Quand vous vous êtes emparés de cette province, vous avez contraint les peuples à embrasser vos nouvelles opinions ; et maintenant que je l'ai recouvrée par la justice des armes, et que la presque totalité de mes sujets témoigne le désir que je rétablisse l'ancienne et véritable religion sur le pied où elle était auparavant, ne trouvez pas mauvais que je m'attribue le droit de régler les affaires de la religion selon leurs désirs, si bon me semble. Vous me demandez de conserver au moins trois ministres dans le Chablais; j'y consens à condition que vous recevrez aussi les prêtres qu'il me plaira d'envoyer à Berne. »
En conséquence de cette résolution, toutes les églises et tous les biens d'Église furent restitués au clergé du diocèse ; l'exercice du culte protestant fut interdit, comme aussi la circulation et la détention des livres hérétiques ; les ministres furent expulsés ; ceux des principaux bourgeois qui s'étaient obstinément refusés à entendre les prédications catholiques furent mis en demeure ou de se laisser instruire ou de quitter le pays dans un délai déterminé. Le reste de la population protestante ne fut point inquiété.
François approuva et recommanda même par un mémoire spécial cet ensemble de mesures qdi remettait les choses sur l'ancien pied et délivrait la contrée des dernières traces de l'oppression étrangère. Elles étaient justifiées par le droit ; elles étaient imposées par l'expérience du passé; comparées à l'énorme violence que les Bernois avaient exercée soixante ans auparavant pour faire apostasier un peuple jusque-là paisible dans sa foi, elles étaient la douoeur même ;
elles étaient nécessaires pour rassurer sur leur avenir les populations récemment converties et pour défendre leur foi reconquise contre les mensonges audacieux de la propagande calviniste ; enfin elles étaient attendues et désirées par un grand nombre qui, convertis au fond du cœur, n'osaient pas encore se déclarer par crainte des persécutions et des violences dont ils avaient le spectacle depuis trois ans. Complétées par une réorganisation ecclésiastique qui assurait partout le ministère des âmes et le service de la parole sainte, elles protégèrent et achevèrent, sans trouble d'aucune sorte, l'œuvre de la mission; et François put dire quelques années après: «Quand nous arrivâmes, il n'y avait pas plus de quinze catholiques dans le Chablais; aujourd'hui il n'y a pas plus de quinze calvinistes ».
Lorsque Tévêque de Genève vint, dans les circonstances que nous avons racontées, visiter le Chablais, François croyait n'être que son prévôt. Il était déjà son coadjuteur. Le saint vieillard, qui l'avait vu à l'œuvre et qui se sentait fléchir sous le poids de sa charge, était, en effet, résolu dès lors à s'assurer pour auxiliaire et pour successeur le jeune apôtre qu'il aimait à appeler son fils. Ce projet, que François avait d'abord écarté comme une idée en l'air, l'atterra quand il le vit tout à fait sérieux ; un long combat, très profond et très douloureux, se livra dans son âme entre l'humilité et l'obéissance, entre l'épouvante que lui causait la grandeur des responsabilités épiscopales et
la crainte de manquer à l'appel divin en refusant le travail. Mais lorsque, après de ferventes prières, il eut enfin reconnu dans l'insistance de son évêque un signe de la volonté de Dieu, il se rendit et, s'étant rendu, se donna tout entier.
Il prit donc sur-le-champ ses dispositions pour faire le voyage de Rome, où Claude de Granier l'envoyait traiter directement des intérêts de son diocèse, en compagnie de son neveu, l'abbé de Chissé, qui avait pour mission de terminer l'affaire de la coadjutorerie. Cependant, on put croire que Dieu voulait se contenter du sacrifice de son obéissance et ne pas faire attendre plus longtemps au bon ouvrier la récompense de son travail. Le diocèse était tout entier à la joie de l'heureuse décision qui lui donnait l'apôtre du Chablais pour futur évêque, quand on apprit avec consternation qu'il était tombé gravement malade, que le danger était imminent, qu'il n'y avait plus d'espoir. Mme de Boisy eut le douloureux devoir d'annoncer à son fils les prévisions sinistres des médecins. On vit alors ce spectacle, si fréquent dans l'histoire de l'Église, d'un saint qui, d'abord tremblant à la vue de ses péchés et à la pensée des jugements de Dieu, souhaite de vivre non par attachement à la vie, mais par le regret d'avoir mal vécu, d'avoir été, comme il croit, un serviteur inutile, par aspiration à une existence plus austère, puis qui cherche et qui trouve dans les bras de la miséricorde un abri contre les terreurs de la justice, s'établit enfin dans une indifférence parfaite entre la vie et la mort, et ne désire plus qu'une chose : l'accomplissement de la volonté de Dieu en lui.
Il guérit contre toute attente, et partit dés qu'il fut en état de supporter le voyage. De son séjour à Rome je ne veux apporter que deux détails dont voici le premier.
Le pape Clément VIII tint à se donner la joie d'entendre longuement et solennellement le jeune prêtre qui arrivait précédé d'une si haute renommée de science et de verlu, et que l'un des plus grands parmi ces successeurs dans la chaire de Pierre devait proclamer docteur de l'Église. Il voulut lui faire subir un examen auquel il prit part lui-même, assisté de ce qu'il y avait de plus illustre parmi les théologiens d'Italie, du cardinal Borromée, cousin de saint Charles et son digne successeur, de Baronius, de Bell ar m in et de plusieurs autres. Dans cette joute savante, François satisfit à tout et charma ces grands esprits, le Pape plus que tous.
Et voici le second, que je donne sans commentaire. François, de la part de son évêque, exposa au Pape que l'église de Genève avait un grand nombre de vassaux astreints à une infinité de servitudes qui sentaient plus le paganisme que le catholicisme (par exemple l'interdiction de tester en faveur de qui que ce fût quand ils mouraient sans enfants, l'interdiction de porter le deuil en noir, l'obligation pour certains de battre les mains pendant la nuit afin que le coassement des grenouilles ne troublât pas le sommeil de l'évêque),* que ces servitudes étaient visiblement indignes du nom chrétien, et qu'en conséquence l'évêque suppliait le Saint-Siège d'en autoriser le rachat 1 . Nous
i. Requêtes présentées au nom de l'évêque et du chapitre de Genève, n° VIII, pro liberandis épis copa tus tributariis.
ne connaissons pas la suite de cette affaire que Clément VIII renvoya au nonce de Turin avec une recommandation favorable. Et je ne l'ai mentionnée que pour montrer combien était délicat, dans l'âme du vieil évêque et de son jeune coadjuteur, le sentiment chrétien de la dignité humaine.
François était installé depuis plus d'un an dans ses fonctions de coadjuteur quand M. de Boisy fit la belle mort chrétienne et militaire que nous avons racontée. Le messager qui lui portait à Annecy la fatale nouvelle ne put le joindre que dans la sacristie, au moment où il allait monter en chaire. Il y monta quand même par un effort surhumain de courage. Le sujet de son sermon était cet évangile de la résurrection de Lazare où se lisent les plus admirables paroles qui * puissent consoler les douleurs du temps par les promesses de l'éternité. On peut se figurer cette scène, et ce qu'il fallut de fermeté au fils pour que l'émotion que l'orateur doit dominer ne dominât pas l'orateur en un sujet où chaque image le ramenait en esprit au château de sa famille et au lit de mort de son père bien-aimé. Il se contint jusqu'au bout. Puis, quand il eut fini : « Messieurs, » dit-il à ses auditeurs, a j'ai appris en montant dans cette chaire la mort de celui à qui j'ai le plus d'obligation sur la terre : mon père, votre ami, n'est plus. Comme vous lui faisiez la grâce de l'aimer, je vous supplie de prier pour le repos de son âme et de trouver bon que je m'absente deux ou trois jours pour lui rendre les derniers devoirs. » Et quand il eut dit ces mots, le torrent des larmes déborda enfin, et ce fut dans l'assemblée un gémissement universel.
L'année suivante (1602), il lui fallut partir pour Paris où l'appelaient les affaires de la partie française du diocèse de Genève. Il y porta cette faim et cette soif des âmes qui firent de sa vie un apostolat ininterrompu; il y continua, auprès de plusieurs calvinistes importants, son grand ministère de convertisseur; il y prêcha assidûment avec sa manière simple et touchante qui, pour plusieurs, était une nouveauté; il charma particulièrement Henri IV qui aimait les grandes âmes et les bons cœurs, et qui se prit pour lui d'une cordiale sympathie. Il ne tint cependant pas à quelques malveillants qu'on ne l'impliquât dans l'affaire de Biron et qu'on ne vit en lui un agent politique de la Savoie chargé de nouer avec l'Espagne une conspiration contre la France. On vint en grand émoi l'avertir du péril ; il s'en alla prêcher fort tranquillement, et de là se rendit au Louvre. Le roi, dès qu'il l'aperçut, alla droit à lui : « Monsieur de Genève, » lui dit-il, « vous n'avez pas besoin de vous justifier », et il l'entretint longuement à la vue de toute la cour. Il ne tarissait pas d'éloges sur le compte du jeune prélat en qui il disait trouver toutes les vertus sans un seul défaut, a Je l'aime beaucoup, » disait-il un jour, « parce qu'il ne sait point flatter. »
De ce premier voyage à Paris datent les efforts plusieurs fois répétés que fit le grand roi pour retenir en France le grand évêque en promettant à son activité apostolique un champ plus vaste que la Savoie. François se défendit avec une bonne grâce invincible. « Sire, » dit-il à Henri, «je suis marié, j'ai épousé une pauvre femme, je ne puis la quitter pour une plus
riche. * Six ans plus tard, le roi revint à la charge et rencontra la même résistance douce et décidée. Certes, François agissait noblement de demeurer fidèle époux de son humble église alpestre, en même temps que fidèle sujet de son petit prince. Mais quel dommage que notre Henri IV n'ait pas toujours eu à ses cotés un François de Sales pour être, bien mieux qu'un Sully, sa conscience vivante ! Ces deux montagnards étaient si bien faits pour se comprendre, et le saint évêque pour prendre sur l'âme de l'excellent roi un ascendant vainqueur! Avec quel art loyal et tendre il eût pris son point d'appui dans les incomparables qualités de ce vaillant et charmant esprit, de ce grand cœur si passionné pour le bien de ses peuples, pour l'aider à se vaincre lui-même et à donner à la France, par-dessus tant de beaux exemples, le seul où l'histoire le trouve en défaut!
Mais sa mission était ailleurs. En 1602, la mort de Claude de Granierle fit évêque en titre et l'installa au palais épiscopal d'Annecy * où il sut bien, tout en tenant son rang avec dignité, se faire une vie pauvre, et, tout en se donnant à tout et à tous, se garder une solitude intérieure. Comment il s'y prit, en vérité je ne saurais le dire; car il ne se dépensait pas seulement, il se prodiguait. Non seulement iLétablit, grâce à de longues réflexions et à des plans merveilleuse-
1. a Palais épiscopal » est une expression très figurée. Notr* saint habita d'abord une modeste maison qu'il avait louée. Plus tard le président Favre lui céda son hôtel. Les évéques de Genève, m'écrit le savant bénédictin qui préside à la nouvelle édition des œuvres de saint François de Sales, étaient des exilés à Annecy
ment concertés, le plus bel ordre et le plus solide dans l'administration de son diocèse, veillant à l'ensemble et descendant au détail ; mais il ne cessa pas de considérer le ministère de la parole et celui de la confession comme ses premiers devoirs ; l'évêque ne prêcha et ne confessa guère moins que le prévôt. Il établit partout les catéchismes pour les enfants et se chargea lui-même de celui d'Annecy avec une patience, une piété, une maternelle tendresse, une adresse ingénieuse et charmante à intéresser son petit peuple, dont le souvenir était encore vivant lorsque, trente ans plus tard, fut repris le procès interrompu de sa canonisation. Aussi devint-il bien vite le maître de ces jeunescœurs. Les enfants se réunissaient en troupe sur son passage, avides de son sourire et de sa bénédiction ; et, quand ils avaient reçu l'un et l'autre, ils couraient en avant, par une innocente tricherie, pour se faire bénir encore. Un jour, étant entré dans une communauté, il avait laissé entr'ouverte derrière lui la porte du parloir. « Monseigneur, » lui dit la tourière, « le vent de la porte vous incommode. » Il se leva pour 1 la fermer, mais revenant aussitôt à sa place : « Il y a là », dit-il, a tout plein de petits enfants qui me regardent de si bon cœur que je n'ai pas le courage de leur fermer la porte au nez. »
Jusqu'à quel excès d'oubli de lui-même, jusqu'à quels infiniment petits de sollicitude pour les autres sa charité sut descendre ou s'élever pendant sa vie d'évêque,
on ne le croirait pas si on n'était en présence des faits innombrables qui en sont l'attestation authentique. « Il faut, » disait-il, « que nous autres évêques soyons comme ces grands abreuvoirs publics où tout le monde a droit de puiser, et où non seulement les hommes, mais les bétes et les serpents même viennent se désaltérer. » Il fut cela à la lettre.
Un jour on vient l'avertir, pendant qu'il était à table, que quelqu'un le demande. Il se lève aussitôt et reçoit l'inconnu qui était un gentilhomme venu de Normandie pour lui exposer des scrupules sur sa conduite et des doutes sur sa foi. François est à lui tout entier, et la conférence durera ce que voudra le visiteur. L'heure du souper arrive; on lui envoie message sur message; il répond avec son aimable à propos : Nonne anima plus est quam esca ? « une âme ne vaut-elle pas plus qu'un souper? » et le temps marche, et le gentilhomme ne bouge. Cela dura dix heures d'horloge sans que le moindre signe d'impatience ou de lassitude vînt avertir l'interlocuteur.
Croyez bien que les égards pour la qualité ne furent pour rien dans cette patience ; car jamais évêque ne fut plus pratiquement persuadé de l'éminente dignité des pauvres et des petits dans l'Église. Ce grand prédicateur, ce grand écrivain, ce grand fondateur d'ordre ramassa dans une bourgade oùil prêchait le carême un pauvre sourd-muet de naissance. Touché de compassion, il l'attacha à son service. Et comme on lui remontrait qu'il n'avait que faire de cette surcharge, et que ce garçon ne lui servirait à rien : « Il me servira » , répondit-il, « à pratiquer la charité. » Et sur-le-champ
il se fit son maître ; devançant l'abbé de l'Épée, il parvint à s'entendre avec lui par signes et à ouvrir son âme aux choses invisibles ; finalement il entendit ce muet en confession, et put l'admettre à la communion pascale.
Que dire de sa perfection héroïque à pratiquer l'amour des ennemis et le pardon des injures? Ce fut un proverbe en Savoie qu'il suffisait d'avoir offensé l'évêque de Genève pour recevoir ses bienfaits. Et le proverbe ne disait point assez; avec les bienfaits il donnait encore son cœur. « Monsieur, » dit-il un jour à un avocat qui répandait partout contre lui mille injures et mille calomnies, a je veux que vous sachiez que, quand vous m'arracheriez un œil, je vous regarderais encore de l'autre avec affection. »
Ce qui sans doute étonnera dans ce trait, et dans cent autres du même genre, ce n'est pas la beauté de cette clémence chrétienne, si différente de la clémence antique où le moi se retrouve toujours ; c'est bien plutôt la pensée qu'un tel homme ait pu avoir des ennemis. Non seulement il en eut, mais il n'hésita pas à s'en faire, quand il eût fallu, pour demeurer en bons termes avec quelque puissant, fléchir si peu que ce fût dans l'accomplissement des devoirs de sa charge. Là-dessus il était intraitable. L'institution des concours, qu'il avait établie pour la collation des bénéfices conformément à la règle posée par le concile de Trente, le mit plus d'une fois aux prises avec des gens considérables qui se persuadaient que les règles n'étaient pas pour eux et que leur crédit ou leur qualité devait tout emporter. Ni la hauteur de leurs exigences, ni leur fureur
a se voir refusés n'ébranlèrent jamais la fermeté du pontife. L'un d'eux, arrivant armé de la recommandation personnelle du duc de Savoie, resta court devant ces mots de l'Évangile qu'on lui donna à traduire : Nescitis quid petatis . a Monsieur, » lui dit François, « cela veut dire : Vous ne savez ce que vous demandez. Impossible à vous, après le peu de science dont nous venons d'acquérir la preuve, de vous acquitter de la charge des âmes ; impossible à moi de vous la confier. Je ne suis pas le maître des bénéfices, mais seulement leur dispensateur, obligé de les conférer au plus digne. » Le personnage fit rage et scandale jusque dans la cathédrale. Le chapitre dut procéder contre lui et obtint des magistrats une condamnation sévère. François se vengea en obtenant pour le coupable d'abord la grâce, puis une place à la cour, ou le latin n'était pas de rigueur.
Vivant sous un prince chrétien, il n'eut guère à déployer cette fermeté sereine dans ses relations avec le pouvoir temporel. Il advint cependant qu'en 1606, dans une cause criminelle, le Sénat de Savoie réclama de lui une intervention que sa conscience, après examen, jugea illicite. Il la refusa donc; et le Sénat, poussant sa pointe, le menaça de la saisie de son temporel. On s'en émut à l'évêché. Mais lui : a Voilà », dit-il, « un signe que Dieu veut que je sois tout spirituel. » L'affaire n'eut pas de suite ; mais le saint évêque, tout en se félicitant de voir le Sénat devenu plus raisonnable, ne put s'empêcher de donner un regret à cette perspective d'entier dépouillement qu'il avait un moment entrevue. Six ans plus tard, nous ne savons à quel propos, le Sénat re-
nouvela ses menaces, et les lui notifia avec une inconvenance qui portait atteinte à la dignité de l'épiscopat. L'évéque demanda énergiquement justice à l'autorité souveraine, et le Sénat dut faire des excuses. Mais après que l'évêque eut obtenu satisfaction selon son devoir, François, selon le penchant de son cœur, saisit l'occasion d'accorder une faveur signalée à celui des sénateurs qui l'avait le plus violemment attaqué 1 .
Pas plus que les menaces des légistes, le bruit des armes n'était fait pour effrayer cette âme intrépide. En 1616, pendant la guerre que le duc de Savoie, aidé par la France, fit au duc de Mantoue soutenu par l'Espagne à propos du Montferrat, il y eut un jour où le duc de Nemours, qui avait été gagné par les Espagnols, vint assiéger Annecy avec une armée composée en grande partie de huguenots. « Monseigneur, cachez-vous, partez ! c'est à vous surtout que ces gens-là en veulent 1 — Non, mes enfants, je ne me cacherai pas, et je ne me séparerai pas de vous; je ne pense pas qu'on me veuille plus de mal qu'aux autres; et, s'il le faut, je souffrirai avec vous. Je serai toujours à mon devoir, Dieu aidant. Si on sonne vêpres, j'irai; si j'ai des dépêches à faire, je les ferai. Si on prend la ville d'assaut, je suis entre les mains de la divine Providence. Du reste, il ne vous arrivera point de mal. » Et, en effet, les bandes de Nemours se retirèrent au bout de trois jours*.
Rien n'échappait à l'infatigable activité de ce père des âmes. De fréquentes et longues visites pastorales, entreprises et poursuivies à travers les mille difficultés
1. Vie de saint François de Sales, par C h. -Auguste de Sales. *. Ibid.
d'un pays presque inaccessible et d'une santé souvent atteinte, répandaient partout la lumière de sa parole, le parfum de ses vertus, les séductions irrésistibles de sa bonté, et l'initiaient lui-même à tous les besoins et à toutes les misères. La réforme des monastères, la réconciliation des. ennemis, la conversion des pécheurs endurcis, le soulagement de toutes les souffrances, l'affermissement des mœurs chrétiennes, la fondation des écoles, des collèges, de cette Académie Florimontane dont il créa le nom charmant et rédigea les statuts, il y avait là, avec les soins de l'administration courante et l'habituelle direction des âmes qui faisaient à Annecy son troupeau particulier, de quoi surcharger une vie d'ailleurs ouverte à tous.
Et cependant ce n'est là qu'un des aspects de ce prodigieux apostolat. Je n'ai point parlé de ses nombreux Avents et Carêmes prêches annuellement, tantôt dans les petites villes de son diocèse, tantôt dans nos grandes cités françaises, à Dijon, à Grenoble, à Paris surtout où il revint, en 1618, en compagnie du cardinal de Savoie et où, pendant un séjour d'un an, il piêcha, de compte fait, trois cent soixante-cinq fois. Je n'ai rien dit de son immense correspondance, véritable source d'eau fraîche et vive où, pendant vingt ans, beaucoup d'âmes puisèrent la lumière, la consolation, la paix, l'inspiration des plus hautes vertus. J'ai laissé volontairement dans l'ombre l'écrivain immortel. Enfin je n'ai point voulu toucher encore à son œuvre de prédilection, à l'œuvre où, aujourd'hui encore, son esprit vit et rayonne loin du monde, à cette œuvre pour laquelle Dieu mit sur son chemin et sous sa conduite une âme digne de
la sienne, à cette œuvre qu'il prépara par tant de réflexions et de prières, par un si parfait abandon à la volonté divine, qu'il fonda avec tant de résolution et de sagesse, qu'il suivit avec tant de sollicitude depuis son humble berceau, qu'il laissa grandissante et qu'il protège encore : on entend bien que je parle de la Visitation et de sainte Jeanne de Chantai.
Nous reviendrons sur ces grands chapitres. Je i;e les indique en ce moment que pour donner quelque idée de l'immense somme de travail qui, sans que rien y nuisît à rien, put tenir dans cette vie terminée au seuil de la vieillesse. Et j'arrive au soir de ce beau jour.
Un mot cependant encore à la mémoire et à l'honneur de Mme de Boisy.
Bien que j'aie à peine parlé d'elle, on a pu voir quelle part elle avait eue dans la première formation de son fils, avec quel docile courage elle avait accepté les vues de Dieu sur lui, et comment elle s'était placée avec toute sa maison sous la paternité spirituelle de ce cher fils qui l'aimait avec une merveilleuse tendresse. Dieu lui donna cette récompense de vpir venir de loin la mort que rien n'annonçait, et de s'y préparer, dans une pleine et douce possession d'elle-même, par une retraite d'un mois qu'elle fit sous la direction de son fils avec une admirable ferveur. Elle revint ensuite au château de Sales. Et ici il faut laisser la parole à ce fils ; aucun discours ne saurait égaler la simple beauté de ce tableau.
a Cette mère s'en alla à Thorens, le jour des Cendres, où elle se confessa et communia avec très grande dévotion, ouït trois messes et vêpres; et le soir étant
au lit et ne pouvant dormir, se fit lire par sa fille de chambre trois chapitres de V Introduction à la vie dévote pour s'entretenir en de bonnes pensées, et fit marquer la protestation pour la faire au matin suivant. Mais Dieu, se contentant de sa bonne volonté, disposa d'autre sorte; car, le matin étant venu, cette bonne femme se levant, elle tomba comme toute morte. On me vient appeler ici ; et j'y vais aussitôt avec le médecin A mon arrivée, toute aveugle et endormie qu'elle étoit, elle me caressa fort et dit : Cest mon fils et mon père celui-ci. Et me baisa en m'accolant de son bras, et me baisa la main, avant toute chose. Elle continua en même état presque deux jours et demi, après lesquels on ne la put plus guère réveiller; et le I er de mars elle rei> dit l'âme à Notre Seigneur doucement, paisiblement, avec une contenance et beauté plus grande que peutêtre elle n'avait jamais eue,, demeurant une des plus belles mortes que j'aie jamais vues. Au demeurant, encore faut-il vous dire que j'eus le courage de lui donner la dernière bénédiction, de lui fermer les yeux et la bouche et lui donner le dernier baiser de paix à l'instant de son trépas. Après quoi le cœur m'enfla fort, et pleurai sur cette bonne mère plus que je n'avais fait depuis que je suis d'Église 1 . »
Entre la mort de la mère et celle du fils arrivée douze ans plus tard, Dieu voulut mettre cette harmonie que la seconde fut prévue comme la première.
Les derniers mois que François passa à Annecy furent des mois d'adieux et de règlement des affaires diocé-