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l'apprendre de l'exemple d’'Holopherne.. Holopherne assiégeant Béthulie coupe l’aqueduc et fait garder soigneusement toutes les fontaines. Il est un aqueduc qui alimente et ranime pour ainsi dire toute la race des hérétiques : ce sont les exemples des prêtres pervers, les actions, les paroles, en un mot l’iniquité de tous mais surtout des ecclésiastiques. C’est à cause de nous que le nom de Dieu est blasphémé.. Mais puisqu'il en est ainsi, mes compagnons d'armes, puisqu'ils regardent les actions d'autrui et non les leurs, arrêtons le cours de cette eau, je vous prie ; que chacun de nous veille à ce que sa source privée ne coule pas jusqu'à l'ennemi... Il faut renverser les murs de Genève par des prières ardentes, et livrer l'assaut par la charité fraternelle. C’est par cette charité que doivent frapper nos têtes de ligne. » * L'accent du discours est fort belliqueux, mais comme 1l apparaît bien déjà que les conquêtes, auxquelles le jeune prévôt convie ses pairs, sont les conquêtes silencieuses de la sainteté individuelle ! Modeler patiemment les âmes, après avoir cultivé la sienne propre, approfondir en elles la vie chrétienne intérieure lui semblera désormais plus efficace que de dépêcher par le monde des équipes de prédicateurs enflammés qui peuvent soulever des enthousiasmes d’un jour, mais dont l’action transitoire laisse si souvent les cerveauxet les cœurs démunis, à la merci du premier prédicant d'erreur qui survient. Sa mission du Chablais va l’instruire encore. À maintes reprises, il a vu des groupes de chrétiens convertis à sa voix, faire brusquement retour à l’hérésie, parce qu’un messager de Genève a passé parmi eux avec une parole séduisante ou les signes de la puissance. Dans les expériences de cette mission, mélange de succès prodigieux et d’amers déboires, il va trouver la règle définitive de son apostolat et même de sa vie religieuse.
H ne répudiera jamais, sans doute, aucune forme du zèle
1 Sermons autographes. Harangue pour la Prévôté, décembre 1593, t. VII, pp. 108-110.
Il est l’apôlre complet, celui en qui le cardinal Manning, ce maître du « Christianisme social » moderne, reconnaissait lui-même son maître. Tour à tour missionnaire de grands chemins, journaliste , conférencier *, fondateur d'écoles enfantines ou professionnelles *, de collèges, d'hôpitaux, d'Université, d’Académie, il a l'âme accueillante à tout ce qui peut gagner des âmes à Jésus-Christ. Entre les moyens, comme saint Ignace, il ne choisit que d'après leur degré de puissance et d'utilité *. I] n’est pour
1 On sait que, pendant sa mission du Chablais, pour atteindre les protestants qui refusaient de venir entendre sa parole, il imagina de rédiger à leur intention une sorte de journal. Il fit imprimer ses conférences sur des feuilles volantes et distribua ces feuilles de maison en maison, prenant ainsi contact par le papier imprimé avec ceux qui se refusaient à sa prédication.
? Il était toujours prêt pour une joute oratoire avec les ministres de la Réforme. Il excellait même dans ce genre que nous appelons aujourd'hui la Conférence publique et contradictoire. Les ministres en ayant fait plusieurs fois l'expérience à leurs dépens n'osèrent bientôt plus s'y mesurer avec lui.
# Il s'emploie pour fonder à Thonon une école « d'arts mécaniques ». Cette école posséda dès le début une imprimerie, une fabrique de papier, un mécanicien avec de nombreux ouvriers, un passementier et un armurier. Cf. Lettre à Mgr Pierre-François Costa, nonce aposto-
ligue à Turin, 27 août 1607, t. XII, p. 316.
# Le principe de saint Ignace, qui guide saint François de Sales dans la fondation de ses œuvres d'enseignement et dans la culture de certaines âmes d'élite, est celui-ci : «Il faut considérer entre divers moyens d'aider le prochain lequel, vraisemblablement, produira plus de fruit... aussi convient-il de viser aux hommes, aux lieux qui, une fois gagnés à Dieu, en gagneront d’autres à leur tour. » Constit. p. 7, ch. 11. Cf. A. Brou. La spiritualité de saint Ignace, p. 13. Cette règle, le P. Brou la commente ainsi :« C'est d'après ce principe qu'Ignace refusera des missionnaires à Xavier pour les Indes, parce que l'Allemagne doit passer d’abord, que Xavier lui-même sera prêt à découronner les missions de l'Inde et des Moluques pour fortifier celle du Japon qui s'annonce plus féconde. Mais de là aussi dans l’organisation de la vie religieuse, des suppressions qui ont scandalisé en leur temps, qu'aujourd'hui encore des archaïsants semblent regretter... Nous faisons allusion à l'absence de tout office choral dans la vie habituelle des Jésuites. » Id. p. 13.
- ainsi dire pas un aspect de la propagande moderne dont
il n'ait donné l'exemple ou le conseil : ( O vrayment, ‘J'appreuve fort que vous soyes maistresse d’escolle », : ‘écrivait-il un Jour à la baronne de Chantal. Une autre fois il lui disait : « Je suis bien ayse, ma Fille, que vous faciez les litz des pauvres malades. » ? À une femme du monde il conseille la visite des hôpitaux *. Et tout récemment un économiste disait avec vraisemblance que, s’il vivait de nos jours, saint François de Sales fonderait des syndicats.
Mais, répétons-le, ce qu'il recherche par-dessus tout, cest la paisible contagion du bien doucement propagé d'âme à âme. Il met son espoir dans le rayonnement des cœurs purs. [l rêve de reconstituer la Cité chrétienne,
1 Lettre à la baronne de Chantal, 11 février 1607, t. XHIL, p. 264. 2 Lettre à la baronne de Chantal, 20 janvier 1608, t. 2III, p. 356.
3 Lettre à la présidente Brulart, 3 mai 1604, t. XII, p. 270. À toutes les femmes du monde, par l'intermédiaire de Philothée, il disait dans l’Infroduction : « Rendés-vous dong'servante des pauvres; allés les servir dans leurs litz quand ils sont malades, je dis de vos propres mains; soyés leur cuisinière... soyés leur lingère et blanchisseuse. » {ntroduction à la vie devote, 3° partie, ch. xv, t. III, p. 190.
Cette visite des malades, il l'avait même voulue d’abord, on le sait, pour ses Visitandines. Cela soit dit sans aucune-intention de rouvrir un débat qui peut être considéré comme clos. La Visitation fut et demeure un Ordre essentiellement contemplatif. La visite des malades ne fut pour elle, même à l'origine, qu’un hors-d'œuvre par quoi l'office de Marthe était associé à celui de Marie et qui devait permettre au profane de respirer le parfum des vertus nées du cloître. N'oublions pas que, dans chaque monastère, deux religieuses seulement vaquaient à ce service actif. Rien là qui ressemble à la mission des Filles de la Charité. Mgr Bougaud et M. de Margerie se sont, après bien d’autres, abusés, quand ils ont fait de saint François de Sales un précurseur de saint Vincent de Paul. Sans doute notre saint dira plus tard qu'il avait « deffait » ce qu'il avait voulu faire, mais ce n’était pas à l’activité extérieure de ses religieuses qu'il songeait, c'était aux vœux solennels que, sur les injonctions de l'archevêque de Lyon, il avait été amené à leur imposer. Îl avait rêvé de religieuses affranchies de cette contrainte extérieure, retenues dans le service de Dieu par « l'unique lien de l'amour ». Il ne quitta qu’à regret son noble rêve.
cellule par cellule, en rendant chaque fidèle ee attentif à lui-même. | Nul égoisme d’ailleurs dans ce reploiement sur sol. S'il est vrai que le christianisme salésien soit un peu, en somme, ce christianisme de confessionnal et de sacristie dont on a dit trop de mal, souvenons-nous que la vertu cultivée par lui au confessionnal doit briller au besoin sur la place publique. Le souci de l'apostolat n'est jamais absent de sa direction la plus individuelle et nous y revenons toujours quels que soient les détours et les apparences. La formule de cette pacifique mais conquérante ascèse, 1l nous la donne lui-même dans une lettre à Mme de Chantal : « se rendre bon pour servir aux autres. * » Quelle que soit la vertu sur laquelle il exerce momentanément nos efforts, il met toujours le bien du prochain dans nos perspectives immédiates. Les vertus les moins guerrières ont pour lui une mission apostolique. Pourquoi s'est-il tant appliqué à conquérir pour lui-même la douceur et pourquoi l’a-t-il si obstinément cultivée chez les autres ? C’est parce qu’à ses yeux la douceur est la plus captivante de toutes les vertus, la plus capable de gagner des âmes à Dieu. La bénignité n'était pas chez lui, comme on a dit, vertu naturelle et de luxe, elle était un instrument forgé délibérément pour sa propagande. Îl avouait s'être «appliqué» pendant des années à l'acquérir. « C'est tout en somme, écrivait-il un jour, d'avoir le cœur doux.» ? Et développant sa pensée pour Mme de Chantal, il disait une autre fois : « Le sucre ne gaste nulle sauce. Rien ne matte tant l'éléphant que l'aigneau, et rien ne rompt tant la fureur du canon que la laine. Ceux qui se courroucent combattent le mal, mais ceux qui sont doux le vainquent. » À Me Bourgeois, il écrivait encore : « Je vous recommande surtout l'esprit
? Lettre à la baronne de Chantal, fin octobre 1606, t. XIII, p. 223 ? Lettre à Me de Limojon, 28 juin 1605, t. XII, p. 59.
* Fragments de leitres à la Baronne de Chantal, 1605-1608, t. XIV, pp. 105-106.
de douceur qui est celuy qui ravit les cœurs et gaigne les ames. ? » Et qui ne connaît son joh mot : On prend plus de __ mouches avec une cueillerée de miel qu'avec un tonneau de vinaigre?
Prendre des mouches, c'est-à-dire des âmes, voilà le dermer mot dé sa spiritualité. Il faut se cultiver soi-même pour Dieu, mais 1l faut se cultiver aussi pour élever les autres à Dieu. La piété que saint François de Sales pratique et enseigne est une piété sociale, une piété qui, se faisant aimer, fait aimer Dieu. Cette piété, 1l la décrivait finement dans une lettre à une femme du monde : « Je ne veux point une devotion fantasque, brouillonne, mélancholique, fascheuse, chagrine ; mais une piété douce, souëfve, aggreable, paysible et, en un mot, une piété toute franche et qui se fasse aymer de Dieu premièrement, et puis des hommes. Rendés vostre devotion aggreable sur tout a Monsieur vostre mari. » ? I] revient sans cesse sur ce conseil de rendre la dévotion agréable et conquérante par son agrément. € Faites honneur a nostre devotion ; rendés la fort aymable », ® écrivait-il à la Présidente Brulart. Et l’on sait comme il réussissait dans son dessein. M€ de Chantal était à peine depuis quelques semaines sous sa direction que toute sa domesticité était gagnée par le charme de sa nou velle piété ‘.
Ce n’est donc pas de notre saint que l'on recevra le
1 Lettre à M®® Bourgeois, Abbesse du Puits d'Orbe, 3 mai 1604, 2 XI -p>272
2 Lettre à M®® de Limojon, 28 juin 1605, t. XIIH, p. p. 59-60.
8 Lettre à la Présidente Brulart, 13 octobre 1604, t. XII, p. 351.
4 « Les domestiques de cette sainte veuve, écrit la Mère de Chaugy disaient par proverbe entre eux, ainsi que nous l'avons appris de leur propre bouche : « Le premier conducteur de Madame... ne la faisait prier que trois fois le jour et nous en étions tous ennuyés; mais Monseigneur de Genève la fait prier à toutes les heures du jour, et cela n'incommode personne. » Cf. Mémoires sur la vie et les vertus de sainte Jeanne Françoise Fremyot de Chantal. Œuvres de sainte Chantal. Paris, Plon, t. E, p. 73.
conseil de trop « faire sa violette » et de cacher trop jalou sement sa vie. Il faut permettre à la vertu de répandre son parfum ; il faut suivre le conseil évangélique : videant opera vestra bona : « L'humilité qui cache et couvre les vertus pour les conserver, dit-il, les fait néanmoins paroistre quand la charité le commande... En quoy elle ressemble a cet arbre des isles de Tylos, lequel la nuit resserre et tient closes ses belles fleurs incarnates et ne les ouvre qu'au soleil levant. Les humilités qui préjudicient a la charité sont indubitablement fausses. » ? A M€ Brulart il conseille l'assistance: quotidienne à la mésse pour que son geste pieux soit en quelque sorte autour d'elle une leçon de choses : (Il est mieux en toute façon, lui dit-il, que vous oyiés la sainte Messe tous les jour et y faire l'exercice de la Messe, que de ne l’ouir pas, sous prétexte de continuer l'orayson chez vous... parce que vostre exemple est utile au simple peuple en la qualité que vous estes : or, 1l n'aura point d'exemple de ce que vous ferez en vostre oratoire. » ? Cette diffusion de la vertu par rayonnement, il la rêvait même pour ses Visitandines. Parlant un jour à ses Religieuses de leur esprit propre, il disait : « I] y en a qui sont tellement jalouses de cet esprit, qu'elles ne le voudroyent point communiquer hors de la maison. Il y a de la superfluité en ceste jalousie, laquelle il faut retrancher ; car a quel propos, je vous prie, vouloir celer au prochain ce qui luy peut profiter ? Je ne suis pas de ceste opinion, car je voudrois que tout le bien qui est en la Visitation fust recognu et sceu d’un chacun. Et pour cela, j'ay tousjours esté de cest advis, qu'il seroit bon de faire imprimer les Regles et Constitutions, à fin que plusieurs les voyant en puissent tirer quelque utilité. » Ainsi de toutes parts et toujours, avec saint François, nous aboutissons à l’utile, comme au point de convergence de ses directions. Dans cette recherche de l’utile individuel ou
1 Introduction à la vie devote, 3° partie, ch. v, t. III, p. p. 149-150. ? Lettre à la Présidente Brulart, 1 mars 1611, t. XV, p. 25-26. 3 Wrays entretiens spirituels. Entretien xvi, t. VL, p. 303.
collectif, dans ce que nous avons nommé son moralisme, et que nous appellerions volontiers son pragmatisme, si le mot n'était un peu mal famé, nous trouvons l’un des premiers principes de sa spiritualité. Nous l'avons dit, saint François de Sales aime, envie les oiseaux chanteurs, les { âmes parfumières » qui adorent et louent Dieu dans la solitude. Mais chanter ainsi n’est pas son lot. Chasser, voilà sa « droicte balle », comme disait Montaigne. Toute son activité est ordonnée vers la culture et la conquête des âmes. Ses traités mystiques eux-mêmes sont des livres d'action. De ce devoir d'agir il ne se croira jamais déhé, Jamais, pas même aux derniers jours de sa vie, lorsque, fatigué, malade, il pourrait s’accorder un légitime repos.
Evidemment, lui aussi, comme toutes les âmes hautes, comme (Cicéron, comme saint Grégoire . de Nazianze, comme saint Bernard, comme Rancé, il a fait parfois le rêve de finir, loin du monde et du bruit, une vie consumée dans l’action. Un jour même, il semblera qu'il soit tout décidé à la retraite. Sur le haut belvédère de Saint-Germain de Savoie, face à son cher lac d'Annecy, au fond de la magnifique baie de Talloires, il se fait préparer un petit ermitage modeste où, bientôt, pense-t-il, il viendra se préparer dans le silence à paraître devant Dieu. Mais cette retraite sera-t-elle, comme pour tant d'autres, une pares- seuse démission de la vie? Viendra-t-il sur son haut promontoire pour y murmurer l'inhumain suave mari magno et promener désormais sur notre pauvre univers un regard lointain et désenchanté? Viendra-t-il réfugier lui aussi son égoïisme à Tibur et goûter dans l'isolement une oisiveté parée de dignité : otium cum dignitate? Non! Apôtre et Directeur-né, il sera tel jusqu’au dernier jour. Ce qu'il rêve de trouver à Saint-Germain, c’est une oasis de fraîcheur pour sa pensée, c'est un loisir studieux pour exercer plus parfaitement l’apostolat qu'il aime par-dessus tout : celui de la plume. Il veut écrire encore, dans la solitude apaisante de la montagne de beaux livres, müûrement pensés, lentement écrits, qui répandront par le monde le
meilleur de son génie. Jusqu'à la dernière heure il restera fidèle à son unique idéal : se conquérir et conquérir les autres pour la plus grande gloire de Dieu :.
. 1 « La dernière fois qu'il vint à Saint-Germain, en 1621, raconte le: P. de la Rivière, il dit au Prieur de Talloires qui l’accompagnait : « Cela est arresté qu'il nous faut venir icy demeurer. » Et mettant la teste à la fenestre du costé d'Annecy : « O Dieu, ditl, voicy une retraite toute propre à bien servir Dieu et son Eglise avec nostre plume ; sçavez-vous, nostre père Prieur, les conceptions descendroient et pleuvroiïent dru et menu, ainsi que les neiges y tombent en hyver. » Cf. Vie de l'Illustrissime et Révérendissime François de Sales, par le P. L. pe LA Riviere. Lyon, Rigaud, 1625, 1. III, ch. xviit, p. 294. — Si l’on osait accrocher un commentaire à ce beau texte, il conviendrait de noter combien s'y montre vive chez saint François de Sales l’allégresse d'écrire. On sent qu'il goûte, au travail de la plume, cette noble et fine ivrésse de l’âme qu'inspire le sentiment de l’utile, cette griserie lucide, si différente de la décevante fièvre romantique. Th. Gautier en viendra à dire : « Cela m'a toujours ennuyé d'écrire, et puis c'est si inutile ! » Saint François de Sales dirait au contraire : « Cela m'a toujours diverti d'écrire et puis cela est si nécessaire en face de Genève et de ses folliculaires intempérants! »