L'AMOUR TERME ET MOYEN DE LA PERFECTION
Sachant de quelles maximes essentielles saint François de Sales s'inspire pour organiser la vie spirituelle du chrétien, nous devons maintenant nous enquérir des directions
générales qu'il propose à l'âme désireuse de se sanctifier.
À ses yeux, nous l'avons vu, notre destinée terrestre n’est pas tant d’acquitter envers Dieu un service de louange et d’adoration que de lui faire l’oblation d’une vie du jour plus parfaite. Mais par quel moyen allons-nous atteindre le plus sûrement à cette noblesse de vie, à cette sainteté, qui seulessont capables d’honorer Dieu dignement ? Saint François nous le dit d’un mot : par l’amour !
Aimer Dieu est à la fois pour lui le but et le moyen du progrès spirituel : € Tout est à l'amour, en l'amour, pour l'amour et d'amour en la sainte Eglise. » : Saint François de Sales va donc s’employer à construire les âmes, si l'on peut dire, du dedans, à les faire vivre puissamment, plutôt qu’à les préserver du risque. Un organisme sain, pourvu d’une sève généreuse, élimine de lui-même les poisons qui
1 Traitté de l'amour de Dieu. Préface, t. IV, p. 14.
peuvent attenter à sa vie. Donnons d'abord le maximum d'élan vital à cette plante qu est l’âme; munissons l'édifice d’une forte armature interne, et ne craignons plus à l'excès ni le torrent ni la tempête. Qu'un autre commence par détourner ou briser le torrent, l’évêque de Genève, lui, met au second plan cette précaire industrie préventive. Il bâtit solidement et laisse le torrent s'évertuer. Parlons sans figures : il met au cœur du chrétien l'amour divin et, confiant dans la vitalité qui en dérive, il attend sans frayeur les épreuves qui peuvent survenir.
L'amour est donc en vérité pour lui, non seulement le terme de notre effort ascétique mais le principium et fons de la perfection. Et sans doute peut-on malaisément concevoir qu'il en soit autrement. Nulle ascèse orthodoxe ne peut se dispenser de tendre à l'amour. Pourtant 1l arrive à des âmes généreuses de se comporter dans le train quotidien de la vie comme s’il leur échappait que « l'amour de Dieu, selon le mot du saint, comprend toutes les vertus. » : : Elles s’hypnotisent sur le détail des observances, quand il leur suffirait d'aimer Dieu et de faire strictement au jour le jour, avec le maximum d'amour, ce qui nous est demandé par Lui, c'est-à-dire par le devoir d'état. Oui, toutes les ascèses sont implicitement fondées sur l’amour : mais peu le sont avec netteté. Aucune, en tous cas, ne l’est aussi explicitement que celle de notre saint. Aucun maître de la vie spirituelle ne nous a plus lumineusement fait voir tout ce que contenait le grand mot de saint Augustin : ama et fac quod vis ; nul ne nous a mieux fait comprendre que si nous aimons Dieu par la cime de notre âme, c’està-dire par le vouloir, nous ferons infailliblement, à chaque minute du jour, l'acte le meilleur, l’acte voulu par la perfection divine.
1 Wrays entretiens. Entretien vi, t. VL, p. 93.
L'Amour-Charité, à son degré éminent, que le saint appelle dévotion, c'est en effet, l’agilité, la facihité, l’habitude acquises de conformer notre vouloir à celui de Dieu. « La vraye et vivante devotion, o Philothee, presuppose l'amour de Dieu, ains elle n’est autre chose qu’un vray amour de Dieu. Quand il est parvenu jusques au degré de perfection auquel il ne nous fait pas seulement bien faire, ains nous fait opérer soigneusement, frequemment et promptement, : alhors il s'appelle dévotion. » : Ainsi défini, l'amour n'est-il pas l'état de victoire sur nous-mêmes? Et l’ascèse qui se propose de le cultiver n'est-elle pas un système d'éducation de la volonté ? L'amour salésien fait de nous des conquérants, maîtres de toutes nos puissances instinctives, capables d'une adhésion active, réfléchie, incessante au Vouloir de l’Etre parfait. Ce n’est pas seulement un amour de sentiment, c'est surtout un amour de raison, de volonté et d'action. Arriver à vouloir comme Dieu, tout est là pour saint François de Sales. La mesure de notre perfection se prendrait au dynamomètre qui pourrait enregister le degré de notre charité, c'est-à-dire, la vigueur de notre élan à vouloir ce que Dieu veut. Tout le reste, y compris le grand ressort de l'amour affectif, n’est que moyen par rapport à cette fin suprême. La pénitence elle-même ne trouve sa raison d'être que dans son efficacité à nous accroître en charité.
Ce n'est donc pas l'œuvre d’austérité corporelle qu'il importe de mettre au premier plan de nos perspectives. Gardons-nous, répètera, sous mille formes, saint François de Sales, gardons-nous de décentrer notre vie, comme le faisaient trop souvent jadis ces anachorètes, virtuoses de l'ascèse pénitentielle, toujours aux écoutes en leur désert pour recueillir la recette de quelque belle macération inédite ; mais donnons-nous sans réserve à l'œuvre de conquête intérieure par l’assouplissement du vouloir. L'’anachorète- . pensait généralement que les jeûnes, les veilles, les disci-
1 Introduction à la vie devote, |® partie, ch. 1, t. IT, pp. 14-15.
-plines étaient le signe et comme le thermomètre de la sainteté ?. Il ne lui semblait pas seulement expédient mais imdispensable de commencer par là, de continuer par là, de finir par là. Saint François de Sales, au contraire, commence par un élan du cœur, par un désir d'aimer, et, de ce désir il entreprend la culture, en s’aidant au besoin des œuvres afflictives et de la crainte de Dieu dont il ne faudrait pas croire qu'il fait litière, mais qu'il sait remettre à leur juste rang de moyens.
En rectifiant ainsi l’économie de l’ascèse, en remettant devant ce qui trop souvent allait derrière, il se sépare sciemment de toute une école vénérable dont il connaît la puissance de séduction sur les âmes éprises de sainteté. « Pour moy, Philothee, dit-il, je n’ay jamais peu appreuver la méthode de ceux qui pour reformer l’homme commencent par l'exterieur, par les contenances, par les habitz, par les cheveux. Il me semble, au contraire, qu'il faut commencer par l'interieur. car aussi, le cœur estant la sourcedesactions
1 À la vérité, comme l’a bien montré M. Martinez, les premiers anachorètes, tout en faisant de l’austérité corporelle le principal de leur ascèse la pratiquaient comme un moyen en vue d’un but qui était la chasteté. La chasteté jouait, en quelque sorte, dans leur spiritualité le rôle de l'amour dans celle de saint François de Sales. « Pendant, longtemps, dit M. Martinez, la virginité constitue, avec la pauvreté, Ja seule pratique des ascètes. Elle est le point central dans l’ascétisme : tous les autres éléments s’y réfèrent et lui doivent d’une certaine façon leur existence. Car, à mésure que l'expérience faisait toucher du doigt les difhcultés de l’observance du célibat, on en chercha le soutien dans l'éloignement du monde, dans une vie de prière, dans la mortification et dans l’apostolat. » Cf. L’Ascétisme pendant les trois premiers siècles de l'Eglise, Paris, Beauchesne, 1913, p. 197. C'est un peu plus tard que l’austérité corporelle tendra à devenir une &n. Mais dans les deux cas l'idéal anachorétique reste fort distinct de l'idéal salésien. Aujourd'hui, par contre, presque tous les maîtres de l’ascèse sont ici tributaires de saint François de Sales. Mgr Gay notamment sur le point qui nous occupe est salésien de langue et d'esprit. Il parle volontiers comme son maître de l’amour « qui remplace tout et que rien ne remplace ». Cf. De la vie et des vertus chrétiennes dans l'état religieux
Tours, Mame, 19% édit., t. IE, p. 227.
elles sont telles qu'il.est.. C'est pourquoy, chère Philothee,. J'ay voulu avant toutes choses graver sur vostre cœur ce mot saint et sacré : Vive Jesus, asseuré que je suis qu'après. cela, vostre vie, laquelle vient de vostre cœur comme un amandier de son noyau, produira toutes ses actions qui sont ses fruitz, escrites et gravées du mesme mot de salut, et que, comme ce doux Jésus vivra dans vostre cœur, il vivra aussi en tous vos deportemens, et paroistra en vos yeux, en vostre bouche, en vos mains : voyre meme en. vos cheveux. » ! Etablir l'amour dans les cœurs sera donc l'alpha et l'omega de tout son enseignement spirituel. La perfection est là, redit-il sans cesse, elle n’est que là. Et
- pour exprimer cette idée de salut il trouve des formules si
vives, si fraîches, si fines, qu'il parvient à donner comme un air de nouveauté à cette doctrine, vieille commel'Evangile.
Le mouvement des esprits au commencement du XVII siècle a pu contribuer, reconnaissons-le, à mettre saint François de Sales sur le chemin d’une doctrine de l'amour. Tout écrivain, même spirituel, dépend de son temps. Ni Corneille ni Racine ne seraient tout à fait ce qu'ils sont s'ils n'avaient appartenu, l'un à une société stoicienne, passionnée d'aventures et d'héroïsme, l’autre à une société polie tout entière embarquée sur le Fleuve de Tendre. L'auteur du Traitté de l'Amour n’a pas échappé plus qu'un autre à la pression du goût public. Le grand thème d’inspiration pour dla littérature profane était alors plus que jamais l'amour. Ce n'est pas en van que notre saint a baigné, pour ainsi dire, dès son enfance, dans une atmosphère. intellectuelle tout amollie de tendresse. Non seulement 1l s'en imprègne inconsciemment, mais il délibère expressé ment de s’y conformer : « J'ay eu en considération, écrit-il dans la Préface de son Traitté de l’ Amour de Dieu, la condition des espritz de ce siècle et je le devois : il importe beau-
1 Jntroduction à la vie devote, 3° partie, ch. xut, t. III, pp. 216 217:
coup de regarder en quel aage on escrit. » Nous pouvons nous le représenter comme un esprit supérieur en qui sont venus confluer, pour être transposés, filtrés et clarifiés, tous les grands courants de la littérature dévote ou séculière.
Déjà saint Gaétan et ses Théatins avaient donné l'exemple de reléguer au second plan les macérations et de mettre au premier l’activité dans les œuvres et la charité. Les sociétés du Divin Amour, qui avaient commencé de fleurir en Italie vers 1561, avaient aussitôt « foisonné par une foule de
filiales comme une franc-maçonnerie. » ! Saint Ignace, .
après avoir trois fois, et jusqu’à l'épuisement deses forces, ‘tenté d'arriver à la sainteté par les austérités physiques, en était venu à concevoir leur véritable rôle dans l'économie de la vie spirituelle. « L’intensité de la foi, de l'espérance, de la charité, la joie et le repos spirituels, dit-il..., pas un de ces dons très saints qui ne doive être préféré à toutes les pratiques corporelles, lesquelles n’ont de valeur que dans la mesure où elles tendent à l'acquisition de ces dons.» ? Un de ses fils bientôt, le jésuite Jean de Padranos, allait donner à sainte Thérèse le mot d'ordre libérateur : Aimez ! qui la mènerait à ce type de sainteté dont saint François de Sales ferait son modèle.
Un esprit analogue inspirait depuis longtemps déjà les écrivains profanes ou semi-profanes.
Trois grands courants de littérature amoureuse préparaient en quelque sorte un saint François de Sales : le courant italien d'où émergent l’Ameto de Boccace, l’Aminta du Tasse, le Pastor Fido de Guarini, le Courtisan de Baltazar Castiglione ; le courant espagnol, plus chevaleresque et moins voluptueux, où nous pouvons signaler l’Amadis de Gaule traduit par Herberay des Essarts et la Diana de Montemayor qui obtient en France un prodigieux succès et dont notre saint fera des citations dans ses œuvres de
De MauLpe LA CLAVIÈRE. Saint Gaétan, Paris, Gabalda, p. 32.
2 Epistole, t. Il, p. 233, cité par A. Brou. La Spiritualité de saint Tgnace, Paris, Beauchesne, p. 116
Sr SE
jeunesse. Enfin tout un cycle immense de littérature amoureuse en langue française qui va donner sa fleur dans l'Astrée d'Honoré d'Urfé, de ce d’Urfé dont nous savons, quoi qu'en ait dit M. de Baudry, qu'il fut l'ami de saint François de Sales et de Camus. Dans ce cycle copieux on a pu dénombrer jusqu’à près de cent romans d'amour, publiés. de 1593 à 1620. Notons : Le martyre d'amour, L'enfer d'amour, Epines d'amour, Le désespéré contentement d'amour, etc. Cette tendance au sentimental, comme on le pense bien, ne reste pas limitée au profane : elle pénètre dans la littérature religieuse. Les dernières années du xvI® siècle et les premières du XvII* siècle voient surgir toute une floraison. d'œuvres mystiques et tendres. Parmi elles, signalons : un Sophologue d'amour, en 1542 ; une Philosophie d'amour, en 1594; L'Antidote d'amour, en 1559; Les amours spirituelles de Psyché, en 1600; Lanaissance d'un belamour,en 1602: La victoire de l'amour divin sous les amours de Polydore et de Virginie, en 1608; Le Parénétique d'amour, par Camus, en 1608 ; Du vray et parfait amour, en 1612 ; Le Palaisdel'amour divin par le P. Laurent de Paris en 1614... Toute cette littérature affective forme pour ainsi dire la substructure du T'raitté de l'amour de Dieu ; elle est comme le parterre d’où va s'élever tout à l'heure la fleur unique et merveilleuse. De grands saints, de bons écrivains, ont préparé les âmes ; mais la doctrine d'amour reste flottante, [l faut une tête théologique pour l’ordonner. Saint François de Sales y va porter la science, la méthode et la raison régulatrice ! En vérité, aucune ascèse n'est constituée sur une idée plus solidement que ne l'est la sienne sur le conceptd’amour. Encore une fois, ce n'est pas une découverte. Tous les saints, depuis saint Paul, ont'eu l'intuition de ce rôle unique joué par l'amour dans la vie spirituelle. Mais chez plusieurs, la vérité est pour ainsi dire voilée, sous-entendue, supposée ; elle n’est -pas l’objet d'une démonstration directe et systématique. Elle est comme le soleil derrière la montagne. Une vertu secondaire nous y masque cette vertu primordiale. Un saint Jérôme, par exemple, semble donner
comme fondement à son ascèse la chasteté ; un saint Francois d'Assise, la pauvreté ; un saint Bernard, la mortiñcation : un saint Benoît, le zèle liturgique. Sans doute à qui leur eût fait observer que la charité est pourtant le principe générateur de toute sainteté, ils eussent répondu comme ce diplomate du Congrès de Vienne : « Mais cela va sans dire !» À quoi saint François de Sales eût répliqué sagement comme Talleyrand : « Cela va encore mieux en le disant ». Et il le dit, il le répète, avec une insistance qui n'a pas été dépassée.
Saint Ignace lui-même, à qui notre saint doit tant, n'a peut-être pas attribué à l'amour, dans son système ascétique, l'importance qui lui sera donnée dans le Traitté et dans Introduction. Un théologien suisse, Mgr Fragnière, dans un discours qui eut quelque retentissement, en faisait naguère grief à l'auteur des Exercices : « Est-ce que, disait-il, les conducteurs d’âmes ont fait à cet égard tout leur devoir? N'ont-ils pas donné à des pratiques secondaires plus d'importance qu'au premier et au plus grand des commandements? Même parmi les meilleurs et les plus autorisés des guides spirituels, la charité divine tient-elle toute la place à laquelle elle a droit ?.. Prenons un exemple frappant. Saint Ignace de Loyola a fait tant de bien dans le monde entier à l’aide de ses Exercices spirituels, qu'on ne dira jamais trop à la louange de cette œuvre admirable. Cependant quelle place occupe la charité dans cette savante stratégie des moyens de salut? La dernière. Non certes la dernière en importance et en dignité, mais la dernière dans le temps et l’ordre des moyens employés. C'est-à-dire que saint Ignace réserve pour la fin, comme étant ce qu’il y a de plus parfait,auquel on ne peut arriver qu'après s'être exercé dans les degrés inférieurs. Donc, en somme, la charité apparaît ici plutôt comme but à attemdre que comme moyen d'arriver à la perfection. Et même comme but, la charité n'apparaît qu'au dernier terme des Exercices, dans la contemplation qui termme tout ce vaste travail de la retraite. Lorsqu’au com-
ar
mencement, 1l s’agit de bien fixer le but et le terme de toute notre existence, le mot d'amour n'est même pas prononcé. Ainsi, tandis que notre catéchisme déclare que l’homme a été créé pour connaître, aimer et servir Dieu et par ce moyen acquérir la vie éternelle, saint Ignace nous dit simplement : l'homme a été créé pour louer, révérer et servir Dieu Notre-Seigneur et par ce moyen sauver son âme. Ainsi, d'après cette définition, l'amour de Dieu n'apparait ni comme but de la vie, ni comme voie nécessaire pour arriver à notre fin suprême. Sans doute cette omission n ‘équivaut nullement à une négation. Seulement, il n’a pas jugé opportun d’accentuer, ni même d’énoncer cette vérité au commencement de ses Exercices. On peut aisément trouver de bonnes raisons pour justifier cette omission. Cependant je ne puis m'empêcher de regretter qu’une phrase aussi fondamentale et destinée à donner à l'âme humaine une idée plus complète de sa destinée temporelle et éternelle ait omis précisément le mot le plus nécessaire et le plus essentiel, celui de l’amour de Dieu. » :
Un fils de saint Ignace, le P. Watrigant, s’est ému, il est vrai, de ce jugement porté sur la spiritualité des Exercices et s’est efforcé de nous montrer, dans une brochure alerte que l’on consultera avec fruit, que l’amour n'y est point méconnu ?. Quoi qu'il en soit de cette controverse sur l'importance de l’amour dans l’ascèse ignatienne, ‘et supposé même que Mgr Fragnière se soit mépris sur la vensée de saint Ignace, il suffit de noter, pour marquer la différence entre nos deux saints, qu'une pareille méprise eût été tout à fait impossible à l’endroit de saint François de Sales, tant l'amour, en fait et en droit, tient chez lui une place prépondérante !
1 FRAGNIÈRE. La Voie. Discours prononcé à Fribourg, le 19 novembre 1897, lors des fêtes données pour l'introduction de la cause de la Vénérable Marie de Sales Chappuis. Paris, 19, rue de Vaugirard, 1898, pp. 13-15.
2 WATRIGANT. Deux méthodes de spiritualité, Lille, Desclée, 1900. notamment pp. 45-47 et 72-74.
Comme l'a noté judicieusement un autre Jésuite, le P. A. Brou, «il n’est guère d'écrivain qui n'ait ses formules favorites dont le retour trahit les préoccupations de l'âme. Pour saint Ignace ce sont avant tout celles qui attestent le domaine de Dieu sur sa créature. » ? Pour saint François. de Sales ce sont celles qui attestent l'amour de Dieu envers sa créature. « On a fait le calcul, écrit le P. Brou. Dans les seules Constitutions, saint Ignace en appelle 259 fois à la plus grande gloire de Dieu, à peu près une fois par page. » ? On pourrait faire un calcul analogue pour saint François de Sales. Seulement on constaterait que c'est l'amour qui a pris la place de la gloire de Dieu. Sans doute, comme le note encore le même écrivain, il arrive trop souvent, qu’en parlant de la spiritualité de saint Ignace, ( on oubiie.. l'amour intense qu'elle suppose. » * Mais c'est là justement qu'est la différence entre nos deux saints. L'un supose l'amour et n'en parle guère L'autre ne se contente pas d'y penser, il en parle sans cesse.
Son insistance n'était pas superflue. Âu temps même de saint François de Sales, et jusque dans l'élite chrétienne, la fonction cardinale de l'amour en spiritualité était, comme aux premiers siècles, pratiquement méconnue. Survivance d’un glorieux passé, la croyance était encore partout répandue dans le monde pieux que la perfection était rigoureusement liée à l’austérité corporelle, que cette austérité n’était pas seulement un moyen de sainteté mais la sainteté même“. La Visitation naissante, dès ses premiers pas, rencontrera
1 La Spiritualité de saint Ignace, Paris, Beauchesne, 1914, p. 82.
+ id id. p. 10.
; id id. p. 89.
# En dehors des théologiens et des croyants, d’ailleurs, les erreurs à ce sujet pullulent encore. Un Izoulet, un Gabriel Séailles, un Paul Stapfer, — Cf. notamment le Léonard de Vinci de SÉAILLES, Paris, Perrin, 1891, Préface; et le Montaigne de STAPFER, Paris, Hachette, 1895, p.91, — en sont encore, semble-t-il, à confondre l’ascétisme avec les pénitences corporelles. Que ne connaissent-ils l’ascèse chrétienne par saint François de Sales !
es
sur sa route l'écueil d'une opinion mal éclairée, et le fondateur, avant de faire triompher sa doctrine, devra subir, lui et ses Religieuses, l'épreuve d’amères censures. Le monde a toujours du penchant pour l'austérité des autres et préfère d’instinct les acrobates aux véritables athlètes. Il ne put se retenir aux débuts de la Visitation de marquer quelque froideur dédaigneuse à ces Religieuses d’un genre nouveau qu'il jugeait trop indulgentes à leur corps. Qu'étaient-ce que ces moniales délicates qui prétendaient s’élever à la perfection sans jeûnes prolongés ? Le saint dut plus d’une fois rassurer ses Filles contre les criailleries d’une opinion mal éclairée qui ne laissait pas parfois de les ébranler. « Je désirois, disait-il, que les filles de nostre Congregation eussent les pieds bien chaussés, mais le cœur bien deschaussé et bien nud des affections terrestres : qu'elles eussent la teste bien couverte et l'esprit bien descouvert, par une parfaitte simplicité et despouillement de la propre volonté. » * Ainsi cette vérité, si simple à nos yeux ?, que la
1 Lettre à la baronne de Chantal, mi-décembre, 1609, t. XIV, pp. 231-232.
2 À qui s'étonnerait que des vérités si limpides se fassent pratiquement oublier, nous pourrions rappeler que vers la même époque une méprise analogue se produisait dans le domaine des Lettres et des Arts. Tout comme le monde pieux était en train de méconnaître le rôle essentiel de l’amour dans la conquête de la perfection morale, ainsi le monde lettré allait oublier le rôle du plaisir esthétique dans l'ordre littéraire. Les dévots faisaient de la pénitence corporelle la mesure de toute sainteté. Malherbe et Boileau attribueront de même une valeur absolue à des règles partiellement arbitraires, à des règles utiles mais non nécessaires. Parmi tant d’esprits distingués qui vont paraître au XVII siècle, c'est à peine si quelques têtes supérieures sauront, à l'exemple de saint François de Sales dans son ordre, discerner la valeur relative de ces règles et les remettre à leur vraie place. Qu’importent, diront en substance Molière et Lafontaine à leurs étroits censeurs, qu'importent nos hiatus, nos enjambements et nos licences poétiques si nous vous donnons des cadences musicales et de beaux rythmes ? Et qu'importe, disait l'Evêque de Genève si je renonce aux dures macérations des anachorètes, pourvu que je vous conduise à la charité et par elle à la sainteté. « Vous êtes de plaisantes
perfection n’est pas dans la mortification faite par choix et fantaisie, mais consiste à vouloir comme Dieu, avait besoin: d'être en quelque sorte réapprise au monde chrétien.
Le rôle de sant François de Sales fut vraiment de replacer les esprits de son temps devant cette évidence que l'amour mène à tout dans l’ordre spirituel. Il nous propose donc cette vue aigüe si conforme à la thérapeutique moderne, qu'il est vain de soigner un mal local tant qu'on n'a pas reconquis la santé générale du corps par le régime et par l'hygiène. La maladie vaincue ‘sur un point renaït sur un autre si l’on ne modifie la diathèse. « Certes, dit-il, pour guérir la démangeaison, il n’est pas tant besoin de se laver et baigner, comme de purifier le sang et rafraîchir le foye ; ainsy, pour nous guérir de nos vices, 1l est voyrement bon de mortifier la chair, mais 1l est surtout necessaire de bien: purifier nos affections et rafraîchir nos cœurs. » : Nous. reconnaissons en outre, dans ces formules de stratégie spirituelle, les principes mêmes de la grande stratégie napoléonienne qui, dans l'ordre militaire, prescrit d'attaquer au point vital avec toutes ses forces, sauf à négliger provisoirement les positions secondaires, parce qu'elles.
gens avec vos règles dont vous embarrassez les ignorants», dira Molière, et saint François de Sales disait de même : « Pauvres gens, ils se tourmentent pour trouver l'art d’aymer Dieu et ils ne sçavent pas qu'il n’y en a point d'autre que de l’aymer ! » — Cf. Vrays entretiens... Entretien xu, t. VI, p. 204. — Tous les procédés sont bons si le désir d'aimer reste intact. Ami, frappe-toi le cœur », eût-il pu dire lui aussi. c'est là qu'est la sainteté plus certainement encore que le génie. «Bref, qui a gaigné le cœur de l’homme a gaigné tout l'homme. »: Cf. Introduction à la vie devote, 3° partie, ch. xt, t. HI, p. 217. Avant tout, il faut allumer ce foyer et ne plus le laisser se refroidir.
Saint François de Sales remettait la pénitence corporelle à sa place et lui redonnait sa vraie signification, mais il ne la supprimait pas. Ne donnons pas à penser qu'il dépouille le vieil ascétisme de. toutes ses épines visibles pour ne lui en laisser que d’immatérielles... Il maintint dans la vie de certaines femmes du monde des jeûnes, parfois même des disciplines, dont une mondaine d'aujourd'hui -serait sans doute éberluée !
! Introduction à la vie devote. # partie, ch. xin, t. HI, p. 222.