‹ Saint François de Sales, directeur d'âmesChapitre 16 sur 102 · PREMIER COROLLAIRE · texte numérisé non relu

PREMIER COROLLAIRE

L’acte en soi n’est rien. Le motif d'amour est tout.

Pour saint François de Sales la qualité de nos actes tient au motif d'amour qui les inspire. Une action est noble ou vile, non pas selon qu'elle est éclatante ou modeste, mais selon qu'elle est informée par un vif ou par un débile amour. Il pense en ascèse comme Boileau en esthétique : nulle hiérarchie que de l'intérieur :

« Un sonnet sans défaut vaut seul un long poème. »

Notre saint dit pareillement : une action sans éclat peut valoir un brillant exploit. Il écrit à une dame du monde : « Ne regardés nullement a la substance des choses que vous ferés, mais a l'honneur qu'elles ont, toutes chetifves qu'elles sont, d'estre voulues de sa volonté divine, ordonnées par sa providence, disposées par sa sagesse. »! Nos actes prennent donc place, dans l'échelle des valeurs, non pas d'après leur importance matérielle, mais d'après l'intention qui les accompagne. Un acte vulgaire, comme de manger ou boire, peut l'emporter en valeur surnaturelle sur un acte retentissant, s'il est fait avec beaucoup d'amour. « Pensés souvent, écrivait-1}, que tout ce que nous faysons a sa vraye valeur de la conformité que nous avons avec la volonté de Dieu : si qu'en mangeant et beuvant, si je le fay parce que c'est la volonté de Dieu que je le face, je suis plus agréable à Dieu que si je souffrais la mort sans cette intention la. »? La noblesse du motif d'amour anoblit l'acte vulgaire. En un mot, le mérite d’une œuvre ne se mesure ni à sa hauteur ni à son étendue, ni à son volume, ni à son poids. [l tient à la petite flamme secrète qui l'anime intérieüurement.

1 Lettre à la Présidente Brulart, 10 juin 1605, t. XIII, p. 53. ? Lettre à la Présidente Brulart, 13 octobre 1604, t. XII, p. 350.

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Nous sommes là sans doute sur un tout autre plan que celui où se meut un politique dans la Cité temporelle. Impuissant qu'il est à « sonder les reins et les cœurs », celui-ci classe les actes du citoyen d’après leur utilité pour le groupe. « Dans une République, a-t-on dit, ce n’est pas l'effort qu'on couronne, c’est le succès. » On y pratique, par une sorte de nécessité, la politique des résultats. Le meilleur citoyen est celui qui accomplit les actions les plus utiles à la Patrie. Mais l’ordre ascétique n’est point l’ordre politique. Pour saint François de Sales une minutie peut s'élever par l'amour au rang des grandes choses. Dormir d'après un commandement, par amour du commandement, par amour de celui qui commande, vaut mieux que d'imiter par vanité les difficiles prouesses du stylite ou du jeûneur. « Ainsy, comme je pense, dit notre saint, en toutes occurences, ouÿ mesme en dormant profondement, nous sommes encore plus profondement en la tressainte présence de Dieu. Ouy certes, Thevtime, car si nous l’aymons, nous nous endormons non seulement a sa veue mais à son gré, et non seulement par sa volonté mais selon sa volonté. » L'âme qui s’est élevée à l'amour salésien, à cet amour que le saint définissait : « la complaysance et le mouvement ou escoulement de la volonté en la chose aymable », ? cette âme-là n’a plus à se poser qu’une seule question : par quel acte entrerai-je le plus exactement et le plus intimement dans les vues de Dieu?

Il ne s’agit plus de rechercher par quels actes les saints se sont illustrés, ni jusqu'où ils ont poussé leurs jeûnes, leurs veilles, leurs disciplines #. Le problème n'est pas là :

1 Traitté de l'amour de Dieu, 1. VI, ch. x1, t. IV, p. 342.

2 Traitté de l'amour de Dieu, |. 1, ch. vit, t. IV, p. 42.

3 C'était justement là ce que se demandaient jadis bon nombre des. grands ascètes qui peuplaient les déserts d'Oriert. L'ascétisme tendait parfois à devenir pour eux quelque chose comme un sport. L'apprenti en perfection se posait vraiment la question : que pourrai-je faire d'’inédit ou de rare ? (Quelques ascètes, écrit M. Pourrat, avaient de la perfection une conception un peu formaliste, et étaient portés à croire

il nous faut dépasser cette écorce accidentelle et dire au besoin comme’le poète : |

« Sur des pensers nouveaux faisons des vers antiques: »

Ressaisissons l'esprit qui animait les saints et, pour le détail des actes, laissons-nous faire par la vie. Demandonsnous seulement : qu'est-ce que Dieu veut de moi sur l'heure ? Il se peut que de tel saint, en telle circonstance, pour telle raison, Il ait exigé tel acte d’héroïsme qui mérite l'admiration, mais cet acte pour moi est-il en ce moment le meilleur? Voilà toute la question. C'est le choix de Dieu qui doit guider le nôtre. Entre deux actes, l’un difficile et glorieux, l’autre facile et sans prestige, j'opterai pour le second s'il est préféré de Dieu « car, de quelque façon que la sainte volonté de Dieu se fasse, ou par de hautes au par de basses opérations, il n'importe. Souspirés souvent à l'union de vostre volonté avec celle de Nostre Seigneur... ne vous empressés point et ne multipliés point vos desirs pour les actions qui vous sont impossibles. » ! Si la valeur d'un acte est déterminée par lé degré de préférence que Dieu y met, son mérite correspond au degré d’adhérence que nous y réalisons entre notre volonté et celle de Dieu. Au-delà des actes qui ne sont qu'une façade, voyons le point d'union de l'âme avec Dieu. « Le mérite de la croix n’est pas en sa pesanteur, ains en la façon avec laquelle on la porte. Je diray bien davantage : il y a quelquefois plus de vertu à porter une croix de paille que non pas une croix bien pesante. Je veux dire qu'il peut y avoir plus de vertu à retenir une parolle qui nous a esté défendue par nos supérieurs, ou bien à ne pas lever la veüe pour regarder quelque

qu'elle consistait dans les pratiques extérieures de la pénitence... Les tentations de vaine gloire étaient assez fréquentes parmi les moines. Macaire d'Alexandrie ne pouvait entendre parler d’une austéxité sans la pratiquer aussitôt. » Cf. La spiritualité chrétienne. Paris, Gabalda, 1898, pp. 172-193. D'une Thébaïde à l’autre on cherchait aïnsi à se dépasser.

? Lettre à la Présidente Brulart, juin-août 1606, t. XIII, p. 194.

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… haire, parce que dès qu'onl’a sur le dosil n’est plus besoin d’ | que dès q dosiln'est p y penser ; mais en ces menues obéissances 1l faut avoir une

grande attention pour n'y pas faillir. » Les actes ont pour ainsi dire un corps et une âme. C'est à l'âme qu'ils se jugent. Pensant ainsi, notre saint était bien le fils intellectuel de ces Jésuites que l’Université de Paris dénonçait en 1560: comme de dangereux novateurs parce que leurs statuts ne mentionnalent pas d'austérités obligatoires, parce que leur spiritualité reposait tout entière sur ce principe que la valeur d'un acte de vertu n’est pas dans son élément matériel mais dans son principe spirituel. I] ne faisait que développer et préciser l'enseignement reçu de ses maîtres. Mais il n'en faisait pas moins accomplir à l'ascèse, au moins dans la pratique, par la clarté de son enseignement, un progrès magnifique. ( Le Moyen âge, a-t-on dit, n'avait pas ignoré que ce qui plaît à Dieu dans l'œuvre pie, ce n'est pas l’action en soi, mais l'intensité de l'amour qui l'anime. On ne peut nier cependant qu'il n'ait eu parfois un attachement excessif au matériel de l'acte... Ce littéralisme n'est pas absent des meilleurs mystiques. [l semble qu'en en retrouve quelque chose } Jusque dans saint Bernard, nd il a l’air d'identifier la voie des conseils, c'est-à-dire pratiquement la voie monastique avec la voie du salut. De même dans ie monde franciscain : qu'on lise en ce genre l'opuscule de saint Bonaventure sur les Sandales des Apôtres. Les controverses qui si longtemps ont divisé l’ordre séraphique, sur la façon d'entendre la pauvreté, ne s'inspiraient-elles pas du même littéralisme? Prendre la lettre et oublier l'esprit, s'attacher au matériel de l'acte, la tendance était assez forte pour qu'un jour ou l’autre se produisit une réaction. » ? De cette réaction saint François de Sales

2 Sermons recueillis. Sermon pour la fête de saint Blaise, 8 février 1614,

+. IX, p. 19.

2 A. Brou et P. RousseLorT. Christus, Paris, Beauchesne, 1912, p».. 900-901.

{ Ÿ ) 182 SAINT FRANÇOIS DE SALES - fut après saint Ignace le meilleur ouvrier. Son enseignement mène à celui de Bérulle, de Surin, de Malebranche et de Fénelon.

Mais de ce que le mérite d’un acte se mesure au degré d'amour qu'il implique, n’en concluons pas, comme on le fait trop souvent, qu'il soit strictement lié à l'intensité de notre effort pour l’accomplir. L’effort est conditionné par la difficulté. Et c'est un abus de langage très courant que de dire à propos d’une œuvre qu'elle vaut ce qu'elle coûte. Pour saint François de Sales, d'accord ici avec les meilleurs psychologues, l'acte se qualifie, non par sa difficulté, non par la dureté de l'effort qu'il exige, mais par la puissance et vivacité du mouvement d'amour qui l'accompagne. Ce qui n'empêche pas d’ailleurs que la difficulté extérieure puisse devenir l’occasion d’un nouveau mérite.

L'effort, en effet, pour le psychologue, se décompose en trois éléments distincts : un élan de la volonté vers l'acte, une résistance ou difficulté provenant de cet acte, enfin une souffrance issue de la difficulté rencontrée. La difficulté, il est vrai, peut servir à mesurer l’acte et à le qualifier, mais elle est distincte de lui ; car, il arrive qu'à la suite d'un dressage ou d'un entraînement la difficulté, vaincue par l'habitude, s’atténue ou s’anéantisse, sans que l'élan ait faibli. L'homme de sport fait sans difficulté des exercices fort durs. Quant à la souffrance, proportionnelle à la diffculté, elle n’est nullement proportionnelle à l'élan, c'està-dire à l'amour, car le dressage et l’habitude qui font disparaître la difficulté font disparaître en même temps la souffrance. Or, la souffrance et la difficulté supprimées, l'élan peut subsister avec une vigueur intacte ou même accrue. Voilà pourquoi saint François de Sales estime trompeur de proportionner le mérite à l'effort, si l’on entend ce mot au sens vulgaire de lutte douloureuse contre une difficulté. Toute la prétention de son ascèse est au contraire de nous libérer de la difficulté proprement dite par un habile

dressage. Comme la plupart des saints, n’en vint-il pas luimême à accomplir les actes en apparence les plus ardus avec une aisance qui stupéfie ? Arriver ainsi au maximum de rendement avec le minimum de difficulté, c 'est l'idéal même de la vie spirituelle.

Le saint voulait nous faire libres, au sens que donne à ce mot la Liturgie dans sa belle formule liberis mentibus serviamus, c'est-à-dire, par l'habitude qui supprime la difficulté, nous pourvoir d'une sorte d’automatisme vertueux. (Quand le monde sera mort en vous, disait-il, vous pourrez être un peu plus libres. »’ Il ne pensait pas qu'il fût indispensable de pratiquer le bien dans les larmes et la souffrance. Il avait compris que de calculer le mérite sur la difficulté, cela menait à d’étranges conclusions, notamment à celle-ci : que le chrétien mol et paresseux à qui sa négligence a rendu la vertu pénible, l'emporterait en mérite sur le chrétien valeureux qui s’est fait de la vertu, par l'exercice, commeune seconde nature. « Pour estre devot, dit-il, il faut avoir, outre la charité, une grande vivacité et promptitude aux actes charitables. » ? Or, cette agilité, cette vivacité, cette promptitude, sont tout le contraire de la difficulté *. Elles sont le résultat de cet assouplissement qui tend à éliminer de l'acte vertueux la souffrance, l'effort au sens vulgaire, tout en y maintenant l'élan, c’est-à-dire l'ardeur amoureuse et volontaire.

On voit dès lors comment un acte sans éclat peut sur-

2 Sermons autographes. Plan d'un sermon pour l’octave des saints Innocents. 4 janvier 1709, t. VII, p. 35.

3 Introduction à la vie devote, | partie, ch. 1, t. I, p. 15.

8 Et voilà, pour le dire en passant, ce qui explique en partie l'étonnante modestie des saints. La facilité présente avec laquelle ils surmontent la difficulté leur en ôte le sentiment. Il leur semble n'avoir fait encore que du facile. Ils voient tout le difficile dans l'avenir et ils s'humilient d’avoir encore un si long chemin à parcourir. Il est à peine besoin d'ajouter qu'aucune habitude vertueuse ne supprime totalement la difficulté de notre vie. Îl restera toujours, hélas, assez d'occasions de vaincre avec peine.

passer en valeur un acte en apparence généreux. C'est l'amour qui décide en ascèse comme le génie en art. Dix vers de Racine effacent une tragédie de Pradon ; de même en spiritualité une promenade ou une récréation de saint Framçois de Sales effacent la macération d'un vaniteux.

Il poussera même si loin dans cette voie, 1l donnera à sa pensée une pointe si vive que d'aigres protestations accueil leront de son vivant son audacieux enseignement. Mais la doctrine lui semble de si grande conséquence qu'il la maintiendra toujours dans son intégrité. [l ne se contentera pas de dire, en effet, qu'une action vulgaire, comme le manger, le dormir ou le boire, peut devenir par l'amour plus méritoire que le jeûne ou la disciplme, il n'hésitera pas à enseigner que la charité peut changer d'aventure l'essence même des actes, et de mauvais ou indifférents les rendre bons :. Que leur nature soit ainsi transformée, que par le motif qui les dicte ils se haussent à la catégorie du Bien, ils empruntent alors, comme les actes naturellement bons, leur degré de perfection au degré d'amour qui les informe.

En vertu de ce principe, la danse et le jeu peuvent devenir plus méritoires que des œuvres austères justement estimées, bien que de leur nature ces divertissements soient, comme

1 Nous avons ici, dans cette doctrine de l'amour, l’exacte contrepartie de sa théorie du péché. Les deux exposés ne sont que l'envers et l'endroit d’une même conception de la vie religieuse. Nous l'avons vu mettre la malice du péché dans l'affection à l'acte vicieux plutôt que dans l'acte lui-même. ( Une faute, pour petite qu'elle puisse estre, faite avec affection, disait-il, est plus contraire à la perfection que cent autres faites par surprise et sans affection. » Cf. Vrays entretiens. Entretien vi, t. VE, p. 121. Une faute est grave par la défaillance d'amour qu’elle implique. Un acte est bon par l'élan d'amour qui l'accompagne. C’est au deg de haine comme au degré d'amour que tout se cote : c'est pourquoi, dans son système, toute action, pour mince qu’elle soit, prend tant d'importance : elle exprime la vigueur ou le fléchissement de l'organisme : «© certes, encore que les choses sont petites en soy, il ne faut pas pour cela laisser de les faire avec beaucoup de soin et d'affection; car rien n'est petit en Religion, et qui méprise les petites observances, viendra bientost à négliger les grandes ». Wrays Entretiens. Entretien xvwu, t. VI,p. 333. Les petites choses sont grandes par leurs implications !

… il le dit, blamables, périlleux ou mauvais. «ÆEn un mot, écrit-il,

» dansés et joués selon les conditions que je vous ay marquées,

quand pour condescendre et complaire a l’honneste conversation en laquelle vous seres, la prudence et discretion veus le conseilleront ; car la condescendance, comme surgeon de charité, rend les choses indifférentes, bonnes, et les dangereuses, permises. Elle oste mesme la malice a celles qui sont aucunement mauvaises : c'est pourquoy les jeux de hasard qui autrefois seroient blasmables, ne le sont pas, si quelquefois la juste condescendance nous y porte. » ! Cette doctrine, hardie en apparence, ne peut être d’ailleurs un scandale que pour des esprits irréfléchis.

… Sans doute, mettre en balance l'acte de danser et celui de prier, et même prévoir une éventuelle primauté du premier sur le second, peut au premier abord surprendre un esprit non prévenu.

Passer sa nuit au bal ou la passer au chevet des malades, cela peut-il entrer en parallèle? Entre cette femme du monde qui consume son après-midi en papotages de salon, er essayages, en promenades, en sauteries, et cette autre femme qui s'emploie pendant le même temps à soigner les infrmes, à prier ou à enseigner les enfants, peut-il s'établir une comparaison qui soit à l'avantage de la première? Un esprit timide hésiterait. Saint François de Sales qui voit le fond des choses ne balance pas : la première peut être une sainte, et la seconde un sépulcre blanchi. Il aconnu des femmes du monde, M€ Acarie par exemple, qu'un devoir d’obéissance, ou simplement de « condescendance » envers leur mari, conduisait aux bals, aux dîners joyeux, et

: qui, dans leurs instants les plus mondains, vivaient par la pensée sur le cœur du Christ ; il en a connu qui, dans la minute même où elles livraient leur corps à la danse, s'en arrachaient par le vouloir, se transportaient mentalement au Prétoire et s’unissaient à Jésus flagellé. Il savait que ces femmes-là, si elles avaient suivi l'inspiration de leur amour,

L Introduction à la vie devote : 3% partie, ch. xxx1V, t. II, p. 252.

auraient passé cette heure de frivolitéen œuvres eten prières. Il savait que, rentrées chez elles, elles expiaient à huis clos ce qu'elles considéraient malgré tout comme une misère et une diminution. Dans le même temps, il avait pu connaïtre d’autres femmes qui, malgré la protection du cloître, s'étaient affadies dans le service de Dieu, qui accomplissaient les actes les plus sacrés avec langueur et dégoût, et il en concluait que l'on peut danser avec profit et se donner stérilement la discipline, que l’on peut donner plus de gloire à Dieu en mangeant une friandise, comme saint François d'Assise, qu’en jeûnant orgueilleusement sous le sac et la cendre. « Que celles qui jeuneront, dit-il à ses Religieuses, ne mesprisent point celles qui mangent, ni celles qui mangent celles qui jeuneront.. puisque mesme il peut se faire qu’une personne mange avec tel renoncement de sa propre volonté qu'une autre qui jeuneroit. » ! Toujours donc et par tous les détours nous en revenons avec saint François de Sales à l'éternel et profond ama et fac quod vis. Aimons et tout ce que nous ferons tirera de l'amour une valeur infinie. L'amour pourtant, s’il est pour notre saint le principal critère, n'est pas le seul qui serve à déterminer le mérite et la valeur de nos actes. Sans doute il dit, parlant de Dieu : (IT faut avoir grand soin de le bien servir aux choses grandes et hautes et aux choses petites et abjectes, puysque nous pouvons egalement, et par les unes et par les autres, luy desrober son cœur par amour » ; ? mais il est d’évidence que le terme « également » doit s'entendre sous la réserve “habituelle : toutes choses égales d’ailleurs. Saint François de Sales n'a laissé à personne le soin de nous apprendre que de deux actes inégaux faits avec un égal amour, le grand l'emporte sur le médiocre : Si, dit-il « une grande œuvre est faite avec autant de charité que la petite, sans doute celuy qui la fait a beaucoup plus de merite. » Quant à

Vrays entretiens. Entretien 1, t. VI, pp. 15-16. ? Introduction à la vie devote, 3° partie, ch. xxxv, t. III, p. 254 ® Vrays entretiens. Entretien x, t. VI, p. 166.

- fixer une stricte hiérarchie de nos actes, quant à leur attri- - buer ne varietur un coefficient de valeur, ce sont là curiosités vaines contre lesquelles le saint ne cessera de mettre en garde ses filles et tous ses pénitents !.

…. Il ne s’agit donc pas tant pour nous de faire grand et de … faire beaucoup que de faire bien. Il importe de développer sa vie spirituelle en profondeur plus qu’en étendue, car des - actes de vertu plus encore que des idées il faut dire : non numerantur sed ponderaniur. Sant François de Sales le rappelait un jour finement à ses Visitandines sous le couvert à d'une plaisante anecdote : ([ly a quelque temps qu'il y - eut des saintes Religieuses qui me dirent : Monsieur, que ferons-nous ceste année? L'année passée nous jeûnasmes trois jours de la semaine, et nous faisions la discipline autant. Que ferons-nous maintenant le long de ceste année? Il faut bien faire quelque chose davantage, tant pour rendre grâces à Dieu de l’année passée, comme pour aller toujours croissant en la voye de Dieu. C’est bien dit qu'il faut toujours s’avancer, respondis-je : mais nostre avancement ne se » fait pas comme vous pensez, par la multitude des exercices de piété, ains par la perfection avec laquelle nous les faisons. . L'année passée vous jeusniez trois jours de la semaine et vous faisiez la discipline trois fois : si vous voulez tousjours doubler vos exercices, ceste année la semaine y sera entière ; mais l’année qui vient comment ferez-vous? Il faudra que vous fassiez neuf jours en la semaine, ou bien que vous jeusniez deux fois le jour. Grande folie de ceux qui s'amusent à désirer d’estre martyrisés aux Indes, et ne s'appliquent pas à ce qu'ils ont à faire selon leur condition : . mais grande tromperie aussi à ceux qui veulent plus manger qu'ils ne peuvent digérer. » ? Vérité toute évidente, semble- . til, mais qu'il faut sans cesse rappeler aux âmes pieuses

1 [] y avait un peu de cette erreur chez certains anachorètes qui avaient, pour ainsi dire, des tableaux, des catalogues où les actes - étaient rigidement classés à priori selon leur noblesse ou leur éclat.

3 Vrays entretiens. Entretien vu, t. VI, p. 109.

si

cg He ne ne us ete de la société chrétienne.

| des Lettres. Ici le collecteur de fiches, l'assembleur de petites :

| notes érudites sans horizon essaie périodiquement de faire prévaloir sa manie germanique sur la haute conception tra-

pation dominante semble être celle que dénoncera Boileau :

leur vie spirituelle, sont toujours légion à tous les échelons

Ïl en est un peu dans le domaine spirituel comme en celui l

ditionnelle d’une Littérature éducatrice du goût. Là, nous voyons des hommes et surtout des femmes dont la préoccu-

PE er

« Par des formalités gagner le Paradis. » ‘

es FE Use

Au lieu de ramener ue vie, comme le veut saint F rançois À de Sales, à l'unité d’un principe qui pénètre et inspire tout, ï au lieu d'intensifier en eux cette poussée de vie profonde à qui se crée pour ainsi dire des organes, et se réalise en. actes impérés par la charité dir ectrice, ils juxtaposent l des dévotions minutieuses, sans liaison avec un principe ; central, au détriment souvent du devoir d'état ?. [ls se. précipitent vers des ligues et associations, bonnes en. soi, mais parfois dévoyées, vains agrégats dont le lien n est.

ormé trop souvent que par des récitations et des rites aux- l

quels on prête une sorte d'efficacité magique, et qui, au leu à

d'être des sociétés de secours mutuel ou des syndicats d'i ini | tiative, ne sont que des sociétés d'assurance.

1 Epitre x11, v. 46. ve

? Cette tendance, qui, pour les Lettres, est si visiblement d’ origine germanique, ne le serait-elle point aussi quelque peu pour la spa tualité? Qu'on lise dans cette pensée le petit livre si répandu d'un religieux allemand, le P. Martin de Cochem, intitulé : La Sainte Messe. On y découvrira, si je ne m’abuse, cet étrange esprit de capitalisation | qui fait de l'âme un réceptacle à mérites plutôt qu'un organisme vivant, qui fait de r assistance à la Messe comme un placement à gros intérêts plutôt qu’un moyen de culture spirituelle, à

Depuis longtemps, depuis le xv° siècle surtout, un déplorable esprit formaliste avait envahi la chrétienté. L'attachement désordonné aux œuvres, le souci de leur nombre plus que de leur qualité, l'abus des indulgences et des pèlerinages, s'étaient manifestés de mille étranges manières :. Rabelais exagère sans doute outrageusement, mais dénonce un état d'esprit réel quand il représente Gargantua, dans sa première éducation, oyant ( vingt-six ou trente messes » marmonnant ( curieusement toutes ses Kyrielles », en récitant (plus que seize hermites. » ? Sainte Thérèse dira bientôt « Je ne suis pas une faiseuse de signes de croix. »* La réaction inaugurée par elle et par saint Ignace, à l'intérieur du catholicisme, et continuée par saint François de Sales, ne triomphera pas entièrement d'un état d'esprit devenu si général au XvI° siècle.

Un vif conflit s'élèvera bientôt entre MM® Acarie et M. de Bérulle ‘ sur cette éternelle question des dévotions ou, comme nous dirions aujourd'hui, des dévotionnettes, dans leurs rapports avec la perfection. MM® Acarie, héritière de l'esprit de saint François de Sales, osera tenir tête à son maître sur ce point et se faire l’avocate obstinée de la doctrine qui unifie la vie dans l'amour. Peut-être avait-elle entendu chez elle * le saint évêque de Genève railler douce-

1 « Les indulgences, écrit M. Imbart de la Tour, ce n’est pas seulement leur nombre qui se multiplie au début du xvit siècle, c'est surtout leur caractère qui se déforme. Etablies pour un service charitable, une œuvre d'utilité sociale, elles sont prodiguées de plus en plus comme une faveur, à quelques privilégiés... Jules IT était déjà intervenu en 1598; Léon X est à son tour obligé de sévir. » Les origines de la Réforme, t. IL, l'Eglise catholique et la crise de la Renaissance, Paris, Hachette, 1909, p. 266.

2 Gargantua, ch. xx1.

3 Henri Jouy. Sainte Thérèse, Paris, Lecoffre 1908, p. 23.

4 Sur ce conflit entre MM Acarie et M. de Bérulle, voir : La Bienheureuse Marie de l'Incarnation, par le prince de BROGLIE, Paris, Lecoffre, pp. 192 et suiv.

5 On sait que saint François de Sales fréquenta beaucoup le salon de Me Acarie pendant le séjour qu il fit à Paris en 1602.

ment, avec le fin sourire qu'il avait en ces circonstances, les deux cents génuflexions quotidiennes du stylite sur sa colonne :. Peut-être avait-elle eu connaissance de la défense qu'il faisait à ses filles de se lier à des pratiques de fantaisie, de s’obliger à réciter ( tous les jours ou un an durant ou certain temps,» telle ou telle prière. — « Cela il ne le faut pas », ? disait-il — Sans doute elle avait reçu de sa bouche même cette maxime qui revient si souvent au bout de sa plume : « Ce n’est pas par la multiplicité des choses que nous faisons que nous acquérons la perfection, mais c'est par la perfection et pureté d'intention avec laquelle nous les faisons. » * M. de Bérulle parut un jour oublier ce principe. Respectueusement, au nom de la doctrine salésienne, Me Acarie le redressa. Pour saint François de Sales, en effet, ce qui importe avant tout ce n’est pas de pratiquer des dévotions c’est d’avoir la dévotion, ce n’est pas d’entasser œuvre sur œuvre, mérite sur mérite, c'est d’avoir une piété organique, articulée, dont toutes les manifestations sont ramiñées au centre et réglées par l'amour.

Tout pénétré du grand axiome latin non multa sed multum, il sera toujours l'adversaire de cette piété rituelle, méticuleuse, tâtillonne qui, de l’arithmétique surnaturelle ne

1 Il le ft dans un sermon pour le mercredi des cendres, 9 février

1622. Cf. Sermons recueillis, t. X, p. 190.

2 Vrays entretiens. Entretien x, t. VI, p. 167.

3 Vrays entretiens. Entretien xin, t. VI, p. 227. Bourdaloue, le plus salésien peut-être de nos grands écrivains du XVI siècle, enseignera spirituellement, à sa manière, le salutaire Amour d'abord de saint François de Sales. Entendons-le satiriser, dans son «Sermon sur la vraie et la fausse piété», les menues dévotions que l’amour ne régit point : « Une femme est la première à toutes les assemblées: elle a l'usage de la méditation, et elle aspire à l’oraison la plus relevée : elle ne se pardonnerait pas de s'être dérangée seulement une fois d'une certaine méthode qu'elle suit, et dont elle se fait une règle invariable. .. Pourvu qu'elle ait passé devant les autels une partie de la journée, qu'elle ait assisté à certaines cérémonies, tout serait ren-

versé dans une maison qu’à peine elle y prendrait garde et y donnerait quelque soin. »

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veut connaître que l'addition et néglige ce grand multiplicateur qu'est la volonté. L'âme ne sera pas pour lui une citerne à remplir mais une source à faire jaillir, une force motrice à accroître et assouplir. Comme ce Montaigne qu'il aimait, 1] veut des têtes bien faites et non des têtes bien pleines. Accumuler des récitations et des observances, ne songer qu à thésauriser pour le ciel, comme on se fait des rentes pour la vieillesse, tout cela lui semble mesquine

- avarice, étroit calcul de capitalisme spirituel. Il se

moquait un jour en chaire de ceux qui déduisent qu’une personne est sainte sur ce ( qu'elle récite quantité de chapelets et entend beaucoup de messes. » ! Il importe moins, pense-t-1l, d’avoir présentement des mérites que la faculté d'en acquérir. Ce qui compte, ce n’est pas la masse, c’est la qualité ! « Nous devons nous appliquer, dit-il, à doubler non nos désirs ni nos exercices, mais la perfection avec laquelle nous les faisons, taschant par ce moyen de gagner plus par un seul acte, comme indubitablement nous ferons, que nous ne ferions pas avec cent autres faits selon nostre propension et affection. » ? Nous avons là, condensée dans une courte formule, toute la substance de la doctrine salésienne en cette matière. Cette maxime peut nous servir ici de conclusion, ou, comme dirait notre saint, de « bouquet spirituel ».

SECOND COROLLAIRE La dévotion dans le monde

La conséquence de cette indifférence aux actes, sur laquelle saint François de Sales a tant insisté, allait être de mettre la dévotion, c'est-à-dire la vie parfaite, à la portée des mondains. Si la perfection est dans le manger ou dans le dormir, dans l'éducation des enfants et dans les soins du

1 Sermons recueillis. Sermon du 27 septembre 1619, t. IX, p. 225 2 Vrays entretiens. Entretien Vu, t. VL, p. 114

Ordres mendiants avait été une tentative pour séculariser la sainteté. Mais elle avait besoin d'être codifiée, systé-

d’être humanisée et propagée parmi les foules. M. Georges Goyau le disait récemment : « Au surlendemain de ce Moyen âge qui, sous la plume même de saint Bernard, avait eu l'air quelquefois d'identifier la voie proprement monastique avec la voie du salut, au lendemain des reproches que de ce chef la Réforme protestante avait faits à l'Eglise romaine, certaines précisions étaient désirables. Après saint Ignace qui, par la fondation même de sa Compagnie, avait prouvé que la vie religieuse n'était pas nécessairement régie par des règles étroites, il convenait de se tourner vers les laïcs et de leur montrer que la perfection ‘ pouvait devenir une chose commune et qu'en tous états on pouvait atteindre. » ! C’est ce que fit l’évêque de Genève. A des milliers d'’âmes qui ne le savaient pas encore ou l'oubliaient, il rappela que la perfection tient à nous-mêmes et non à notre état. * L'amour peut naître et grandir partout.

1 Histoire de la nation française, Direct. notons T. VI, Histoire religieuse, Paris, Plon, 1922, p. 390.

2 Il disait en effet, avec une admirable clarté, dans l'Introduction,

32 Partie, ch. x1, t. HE, p. 172 : « La seule charité nous met en k

-__ perfection; mais l’obéissance, la chasteté et la pauvreté sont les trois grans moyens pour l’acquérir . Je ne diray rien de ces trois vertus en tant qu'elles sont voüees solennellement, parceque cela ne regarde que les religieux... Pour nous rendre parfaitz, il n'est pas necessaire

qu'estans voüees et solennellement, elles mettent l’homme en l’estat

. mventé pa vraie den sur ce point. Cote docti n'avait | Jamais été totalement méconnue dans la chrétienté. Depuis 24 Je x siècle elle était allée se précisant, et la création des

matisée par une tête bien faite ; elle avait surtout “besoin L

qu ‘elles soyent voüees, pourveu qu'elles soyent observees. Car bien

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