RES
1 Cf. Œuvres complètes de saint François de Sales. Edition Content Laguerre, Bar-le-Duc, 1865, t. V, p. 45. Cette Protestation, écrite | . en latin par saint François de Sales, a été copiée sur l'autographe de l’auteur par le chanoine Gard et par le P. de Quoex, prieur de
et se posait dans l’optimisme. Jamais plus il ne se reprendra. Même aux derniers jours de sa vie, quand ses vues sur l'homme se seront légèrement assombries, il restera encore l’annonciateur d’un Dieu qui ne limite point sa volonté de salut et qui laisse tomber sur le monde un regard d'universelle pitié.
Cet épisode initial de sa vie intellectuelle tire donc des circonstances une importance qui ne saurait être surfaite. L'orage, né de la pensée et descendu par l'imagination jusque dans la sensibilité, avait agité tout son être intérieur: À ce concours de circonstances, la décision survenue doit d'avoir été si constante : elle avait trop puissamment ramifié ses racines jusque dans les profondeurs de son âme pour être jamais reniée !
Or, à l'inverse de Pascal qui verra dans la visite d’En- Haut comme une privauté d'exception et qui sortira de sa crise avec le sentiment d'une investiture personnelle dont il n'est point coutume que Dieu fasse largesse à quiconque, — non fecit taliter omni nationi — François de Sales, dans son humilité, n'arrive pas à concevoir qu un privilège d'élection lui ait été si strictement réservé. Qu'a-t-il fait pour qu’un regard de Dieu l’ait ainsi distingué de ses frères ? Et pourquoi tant d’âmes charmantes qui l'entourent, âmes de sa mère, de ses frères, de ses sœurs, de ses amis, seraient-elles vouées, peut-être, par quelque prédestination secrète, aux ténèbres extérieures ? Se sentir d'une race élue, se tenir orgueilleusement à l'écart dans le jardin fermé, porter, dès ici-bas, l’auréole des prédestinés, cela pourra flatter des âmes altières comme celles d’un Saint-Cyran ou d’une Angélique Arnauld’'; François
Talloires, qui en ont affirmé avec serment l'authenticité au procès de canonisation. — Cf. Vie de saint François de Sales, par HAMoN- LETOURNEAU, pp. 56-57.
L'opuscule n'a pas encore paru dans la nouvelle édition d'Annecy. 1 Georges GoyaAU, dans son bel ouvrage récent sur Genève, a écrit de bien fines pages touchant cet orgueil singulier que le senti-
de Sales, lui, ne trouve d’apaisement que dans le sentiment d'un appel collectif qui, le touchant lui-même, n'exclut personne a priori. La goutte de sang que Pascal voyait couler pour lui, en propre, dans la passion de Jésus, saint François de Sales refuse de s'en attribuer à lui seul le bienfait. Il ne peut se résoudre à confisquer la grâce : il aspire à partager. Il veut les hommes égaux sous le regard de Dieu comme ils le sont sous les rayons du soleil. C'est de lui-même que nous tenons la comparaison : « Il vous. aborda tous, dit-il parlant de Dieu, avec une mesme lumière, il vous toucha de mesmes rayons, 1l respandit sur vous une chaleur pareille. »:
À l'heure où l'esprit de Calvin pénétrait si profondément les âmes catholiques — car, on l’a dit, la Réforme n'avait fait que mettre en système, en les aggravant, des idées partout diffuses — saint François de Sales essaie de renouer
avec la tradition évangélique dont le sens tendait à se fausser jusque dans les meilleurs cerveaux. L'esprit de
ment d’une élection d'En-Haut donnait aux Genevois : « Se targuer de leur vocation, dit-il, s'en faire une sorte de piédestal, est déjà pour eux une façon de la remplir, ou tout au moins de ne pas l'oublier. Du Bellay, qui promène à travers leurs rues, en l’année 1557, ses malveillantes flâneries, est choqué de les sentir si glorieux :
« Il semble, à escouter vos superbes louanges, « Que vous soyez parfaits, que vous soyez plus qu'anges. « Le Pharisée ainsi se vantait devant Dieu. »
Du Bellay. Œuvres poétiques, Cf, éd. Chamard, t. IL, pp. 206-210.
Près de trois siècles plus tard, Stendhal les observe à son tour : « Les Genevois, écrit-il, jouissent par l’orgueil et par les passions tenaces. » Ce n'est pas en vain que, d'âge en âge, on a pu se considérer comme un peuple à part, interpréter comme une marque d'élection les souffrances non moirs que les triomphes. Se réputant érigé par la Grâce de Dieu, à la dignité de membre de la Genève calvinienne, le Genevois du seizième siècle trouvai:, dans le sentiment même qu'il avait de cette bienfaisante grâce, une occasion de s'humilier en même temps que de s'enorgueillir. » — Cf, Une Wille-Eglise » Genève ; Paris, Perrin, 1919 ; t. II, pp. 237-239.
À Traitté de l'Amour de Dieu, 1. IV, ch. v, t. IV, p. 230.
douceur, de confiance et d'amour, que le grand mouvement fransciscain avait un instant restauré, était à nouveau refoulé par l'esprit de crainte qui soufflait d'Allemagne et de Genève. Il était temps de rendre sa signification au grand mot de saint Paul : « Tu n’es plus esclave, mais fils. Or, si tu es fils, tu es aussi héritier. » : Car si la notion de filiation divine se perdait, celle aussi des droits, qui découlent pour l’homme baptisé de son titre d’héritier, paraissait en périls. Il fallait rappeler aux chrétiens que l'héritage surnaturel est indivis et que vraiment de lui on peut dire ce qu'un poète dira de l’amour maternel :
«Chacun en a sa part et tous l'ont tout entier.»
Dans l'éternel combat que se livrent, à travers l’histoire, les deux esprits contraires, c’est toujours, chose étrange, au vieil esprit de tremblement que va d'instinct le meilleur de l'humanité. C'est en vain, dirait-on, que Jésus fit jadis franchir un abîme à la conscience humaine en l'élevant de la servitude à l'amour. Il faut de temps à autre que de grands inspirés, continuateurs du Christ, « retrouvent la piste de l'Evangile », comme dirait Bossuet, et, nous restituant l'esprit de Jésus dans sa pureté, nous arrêtent sur la pente de régression où naturellement nous glissions. On peut se demander, en vérité, ce qu'il serait advenu de l'esprit de filiation, en ce XvII° siècle, où le pessimisme fut presque universel, si, pour l'inaugurer, un saint François de Sales, avec son insigne génie et sa culture de grand humaniste, n'était venu rappeler dans une langue séduisante la doctrine capitale de Jésus reprise par saint Jean : Deus charitas est : Dieu est charité. De même qu’à l’âge précédent, saint Ignace avait été l’anti-Luther, il va être, en ce début du xvIIM€ siècle où Calvin se survit à lui-même, Je véritable anti-Calvin.
Il n’est pas difficile de voir par où la thèse augustinienne
7 Gal VE, 7.
Le es ne nn pas ee. de Du tyran sans entrailles ? Et le pécheur réprouvé pour n’a pas reçu la prémotion efficace, ne ressemble-t-il pas à
malheureux qu'on aurait pour ainsi dire, de propos db laissé choir dans un guet-apens ? Avec sa grâce illusoire- ment suffisante ce pauvre dévoyé n'est-il pas deux fois digne de pitié et ne pourrait-il à bon droit se retourner vers Dieu et lui adresser l'invective fameuse d'Athalie : «Impitoyable Dieu, toi seul as tout conduit»? Par un autre
biais que les jansénistes saint François de Sales distinguait bien la tragique inconsistance de cette grâce-fantôme,
appelée comme par dérision suffisante et dont Pascal devait faire un jour l’amère et spirituelle satire. De cette satire, il eût souri peut-être et comme Port-Royal il eût … dit volontiers par moquerie : a gratia sufficienti libera nos Domine. 4
PAM OT Phre
Aussi prenons-bien garde que les termes de grâce suffisante ne seront jamais chez lui artifice de langage. La probité de son vocabulaire est égale à la probité de : son âme. Une grâce suffisante pour lui est une grâce “4 à suffit. Si nous nous perdons, ce n'est pas parce que la 1 grâce nous aura manqué mais parce que nous aurons à manqué à la grâce. Quand il écrit : « Dieu voulut premièrement d'une vraye volonté, qu ‘encor après le péché ï d'Adam tous les hommes fussent sauvés » 1, l'épithète 54 ‘Cvraye » n'est pas sous sa plume cheville de remplissage Dur: ou masque trompeur ; elle est le visage même dela pensée : D elle nous avertit que cette volonté de Dieu est une volonté opérante, non ce simulacre de volonté que certaine école théologique se contente d'y voir. Cette volonté se manifeste par une distribution de grâces, efficaces de soi, inefficaces seulement par notre mauvais vouloir. « La grâce céleste
2 Traitté de l'Amour de Dieu, 1. IL, ch. v, t. IV, p. 185.
ne manque jamais à nostre vouloir, tandis que nostre vouloir ne défaut pas à nostre pouvoir. » : Et ce n'est pas dix fois, mais cent fois qu'il formule cette doctrine si propre à exalter les âmes généreuses : « La grace céleste, dit-il, ne t'a pas manqué... mais tu as manqué a la grace. » ? Dieu donne à toute âme qui l’accepte, une grâce réellement suffisante, une grâce telle qu'elle peut atteindre au point d'efficacité si la volonté humaine ne la met pas en échec. Moliniste *, avant même la naissance officielle du molinisme, optimiste de propos délibéré dès sa dix-huitième année, François de Ses va demeurer constamment tel avec une fidélité quifeut nous paraître toute naturelle, aujourd'hui que les brûlants conflits sur la grâce sont apaisés, mais qui n allait pas alors sans beaucoup de courage et qui dénotait, chez lui, la plus réfléchie des convictions. S'il est vrai, comme on n'en peut plus douter, que
1 Traitté de l Amour de Dieu, 1. II, ch. 1v, t. IV, p. 183.
2 Ip. 1. IL, ch. x, t. IV, p. 121. On trouvera la même idée dans le Traiité de l Amour de Dieu, au'1 IT, ch. nt, t. IV, p. %63 au I. Il, ch. v, t. IV, p. 103 ; au 1. II, ch. 1v, pp. 100-101 ; au 1. If, ch. vus, t. IV pp. 108-109 (toute la page 109 notamment est à lire de ce point de vue) ; au 1. II, ch. vs, t. IV, pp. 112-113 ; au I. IE, ch. 1x, t. IV, p. 115 ; au I. VIIL ch. 1v, t. V, pp. 68, 69, 70. — Cf. aussi t. VIE, 313-314, et t. IX, p. 439.
# Et quand nous disons Moliniste, il ne s'agit évidemment que du molinisme dogmatique par lequel l'accord du libre arbitre et de la grâce est expliqué d'une certaine manière. Nous n'entendons pas solidariser saint François de Sales, on le verra d’ailleurs assez par la suite, avec certain laxisme qui se couvrira bientôt du grand nom de Molina. La doctrine de Molina est strictement orthodoxe. « Son livre, dit le P. de Régnon, fut retourné dans tous les sens; chaque phrase, chaque mot furent examinés comme à la loupe par des yeux ennemis. Son livre est le seul, on peut bien le dire, qui ait eu cet honneur d'avoir été soumis par le Saint-Siège à un examen répété jusqu'à satiété, d’avoir été discuté pendant quatre-vingt-cinq séances en présence du successeur de saint Pierre, et d'être sorti d’une telle épreuve sans un blâme, sans une correction. Si jamais on peut suivre une doctrine inoffenso pede, c'est bien celle d’un tel livre.» Cf. Barnes
et Molina, Paris, Oudin, 1883, pp. 4-5.
saint François de Sales, en 1607, ait donné le conseil au Pape Paul V de ne pas trancher doctrinalement dans la querelle entre molinistes et thomistes, sachons voir qu’en raison des circonstances, ce conseil de neutralité avait le sens d’une adhésion publique à la doctrine de ses maîtres Jésuites.
Molinisme et thomisme ne traitaient point alors d'égal à égal. Les thèses optimistes de Molina n'avaient point encore obtenu droit de cité dans les Ecoles et ceux qui les soutenaient encouraient, ne l’oublions pas, ce genre de suspicion qui atteint si souvent les zélateurs de doctrines aventureuses ou simplement nouvelles. Aux yeux des contemporains du saint jusqu'aux environs de 1610, le molinisme fait figure d’accusé. En 1597, une grande Commission théologique connue dans l’histoire sous le nom de « Congrégation de Auxiliis est instituée par Clément VIIE pour examiner l'ouvrage de Molina. Cette congrégation est unanimement défavorable aux thèses optimistes du grand jésuite portugais. Pendant les dix années que vont durer les débats devant cette Commission, l'avantage ne cesse d’appartenir aux théologiens thomistes qui se croient toujours à la veille d'emporter la décision, c'est-àdire la solennelle condamnation du molinisme. Pendant dix ans, le dominicain Lemos, principal champion des thomistes, poursuit, devant le haut tribunal romain, sa lutte victorieuse. Doué d’une prodigieuse vigueur physique, taillé comme un belluaire antique, ce formidable jouteur en robe blanche met successivement hors de combat * tous ses antagonistes de robe noire !, Ses amis, encouragés par le succès, ne cessent d'élever la voix vers le Siège Pontifical et de requérir hautement une intervention qui dirime la controverse. Les Jésuites au contraire, en accusés qu'ils sont, se contentent de réclamer timidement un modeste non-lieu qui sauve leur opinion de l’étrangle-
: L'un d'eux tombe un jour à ses pieds, épuisé de fatigue.
ment et lui ménage un avenir meilleur. C’est en ces circonstances difficiles que François de Sales, consulté, ose donner
au Pape Paul V son audacieux conseil de non-intervention.
Et contribuant ainsi, selon ses moyens, à obtenir le statu quo, c'est-à-dire la liberté, la vie et l’honneur, à une opinion décriée, 1l se posait encore une fois bravement comme son défenseur public.
De cœur et d'esprit avec les Jésuites sur cette question de la grâce, il n’hésite jamais à courir avec eux une aventure ou un risque. Il ne se contente pas d'écrire toutes ses œuvres conformément aux thèses de Molina, il se met allègrement pour elles, à l'occasion, dans l'attitude du partisan.
« Rarement un esprit ose être ce qu'il est. »
Cet admirable vers ne fut point écrit pour saint François de Sales qui sut toujours être lui-même, sans bravade, mais à visage découvert. Sa pensée imployable et réfléchie ne fut pas même sujette à ces variations de ton et d’accent . que le cours changeant des controverses imposa parfois,
. même à de grands esprits, comme saint Augustin. Aux
dernières années de sa vie, en août 1618, nous le voyons encore offrir spontanément ses encouragements chaleureux au porte-parole le plus en vue du molinisme militant, au jésuite Lessius. À cet infatigable vétéran, qui, depuis tant d'années, poursuit, sous l'injure et les censures, son dur combat contre toutes les formes dissimulées du baianisme, contre toutes les formes naissantes du jansénisme, à ce noble lutteur, dont Pascal lui-même essaiera vainement d’amoindrir la mémoire, il écrit ces lignes généreuses qui méritent d'être pieusement relevées, tant elles jettent de lumière sur les sources de son ascétisme : ( Très Révérend Père dans le Christ. Depuis Jongtemps j'aimais, bien plus, je vénérais votre personne :t votre nom, mon Père : non seulement à cause de l'estime que je fais toujours de tout ce qui tient à votre compagnie, mais encore à cause des œuvres remarquables de votre Révérence, dont j'ai d’abord entendu parler, et qu'ensuite
pu qu'y jeter ie les yeux ;: a m'a auf po rendre compte que Votre Paternité y embrasse et sout cette doctrine, qui a pour elle l'antiquité, le charme propre et le pur sens de l’Ecriture, de la prédestination à la gloire en suite de la prévision des œuvres. Cette constation m'a été d'autant plus agréable que moi-même j'ai toujours regardé cette opinion comme la plus vraie et la plus aimable, en tant que plus digne de la grâce et de la miséricorde divine. Ainsi l’ai-je indiqué dans mon petit livre de l'Amour de … Dieu. »! pt Ce n'est pas seulement le Traitté de l'Amour de Dieu, mais l’œuvre entière de saint François de Sales qui implique une conception moliniste de la prédestination et de la grâce. Néanmoins c'est en « ce petit livre » désigné par lui-même à notre attention qu'il nous livre sa pensée profonde dans les termes les plus exprès. Ailleurs, le molinisme est sous-jacent. Ici, il affleure presque à chaque page et s'exprime avec une rigueur pourainsidiretechnique. Voyons notre saint, par exemple, à propos de la vocation au salut, nous décrire le mécanisme des activités humaines et divines, qui, conjuguées, nous mènent infailliblement au ciel si nous le voulons. Avec quelle admirable minutie il nous montre les concours successifs dont Dieu nous circonvient et nous poursuit, incapable qu'Îl est de se résoudre à nous condamner avant d’avoir éprouvé notre obstination réfléchie dans le mal. « Il voulut premièrement d'une vraye volonté, nous dit-il, parlant de Dieu, qu’encore après le péché d'Adam tous les hommes fussent sauvés, c'est-à-dire Il voulut le salut de tous ceux qui voudroyent
1 Lettre au Père Léonard Lessius. 26 août 1618. Lettre latine. Traduction des Editeurs, t. XVIII, p. 272-273. Cette lettre de François de Sales à Lessius parut en son temps un document si grave que certains thomistes tentèrent d'en nier l'authenticité,
contribuer leur consentement aux grâces et faveurs qu’Il leur prépareroit, offriroit et départiroit à cette intention. Or, entre ces faveurs, Il voulut que la vocation fust la première. Et à ceux desquelz Il prévit qu'elle seroit acceptée, Il voulut fournir les sacrés mouvements de la pœnitence et à ceux qui seconderoyent ces mouvements, Il disposa de donner la sainte charité ; et à ceux qui auroyent la charité, Il délibéra de donner les secours requis pour persévérer ; et à ceux qui employeroyent ces divers secours Il résolut de leur donner la finale persévérance et glorieuse félicité de son amour éternel. » : Peut-on dire plus nettement que Dieu subordonne pour chacun de nous les grâces qui assurent le salut à la prévision qu’Il a de nos efforts et de notre bon vouloir, autrement dit, que Dieu ne porte son décret de prédestination qu'après avoir, dans sa prescience éternelle, enregistré notre mérite ou notre démérite, post merita proevisa, comme disent les théologiens ?
Se résumant à la page suivante, saint François de Sales reproduit à nouveau cette doctrine dans une formule vive qui semble d’abord une pétition de principe mais dont un contexte immédiat fait apparaître le bien-fondé : « Dieu, sans doute, dit-il, n’a préparé le Paradis que pour ceux desquelz Il a preveu qu'ilz seroyent siens. » ? Ce qui veut dire : pour ceux qui se comporteraient librement, de manière à mériter l'élection, puisqu'il ajoute aussitôt : « Or, il est en nous d’estre siens. » * Le salut apparaît ainsi comme un fruit de notre activité. Nous devenons les maîtres de notre destinée.‘ Nous ne sentons plus
1 Traitté de l'Amour de Dieu, 1. III, ch. v, t. IV, p. 185.
2 Traitté de l’ Amour de Dieu, |. II, ch. 1v, p. 186.
3 Traitté de l'Amour de Dieu, 1. III. ch. 1v, p. #86.
4 I] y a loin, comme on le voit, de l’optimisme, ainsi considéré par son côté doctrinal, à l’optimisme purement instinctif, tel que nous le décrivent aujourd'hui certains littérateurs. Si nous en croyions plusieurs de nos critiques, la source unique de l'optimisme ou du
peser sur nos épaules cette inexorable fatalité qui nous: prédestine au salut ou à la damnation et dont le naturel effet est de nous déconseiller l'effort. Il est en nous
pessimisme serait dans une prédisposition physiologique qui nous inclinerait à voir les choses en rose ou en noir. Simple question de foie, d'estomac ou de système nerveux. M. Gustave Rudler, tirant la conclusion de récents travaux sur cette question, écrit dans La: Revue universitaire du 15 janvier 1911 : « Une fois de plus les récentes enquêtes ont départagé les philosophes, en faisant percevoir partout la neurasthénie sous le pessimisme. Le pessimiste est un malade d'esprit puissant ; l'optimiste est l’homme bien portant. Cela est gros, sans doute, mais vrai et capital. » Cela est gros en effet; — tellement gros que cela ne peut être ni vrai ni capital. Une telle définition ne peut convenir qu'à un petit nombre de cas. Nos grands écrivains. du xv1i siècle, qui furent presque tous des pessimistes. — Cf. F. Bru- NETIERE. Études critiques sur l'histoire de la Littérature française, & série, au chapitre intitulé « Jansénistes et cartésiens ». Paris, Hachette, — n'étaient à aucun degré, semble-t1l, des neurasthéniques. Les Jansénistes, qui représentent pour nous le pessimisme dans une de ses formes les plus aiguës, étaient à l'exception de Pascal, des gens extrémement bien portants. La tribu des Arnauld presque tout entière florissait de santé. Le grand Arnauld, notamment, était un athlète dans tous les sens du mot, et, ni Antoine Le Maître, ni Saint-Cyran, ni Tillemont, ni M. de Pontchâteau, ni M. Hamon, ni même Nicole, ne paraissent avoir été des égrotants ou des névrosés. Bossuet qui, sans avoir été janséniste déclaré, est pourtant nettement pessimiste dans sa philosophie et sa spiritualité, nous est à bon droit traditionnellement donné comme le type du solide bourguignon en excellente santé physique et morale. Le tempérament et la santé n'expliquent donc pas tout. Il y a des pessimistes maladifs et des pessimistes bien portants. Il y a aussi des optimistes détraqués. Rousseau en fut un, malgré ses accès de pessimisme social. Quand il écrivait : ( Tout est bien sortant des mains de l’Auteur des choses »,. il avait déjà sa névrose !
On ne peut évidemment refuser d'admettre que le tempérament, le moment, le milieu, la race, constituent comme unterrain favorable à l'éclosion de l'optimisme ou du pessimisme idéologiques. Mais ils ne le déterminent pas nécessairement. Dans un article de La Revue des Deux Mondes, 15 avril 1911, M. L. Herbert exagère, à notre sens, l'influence de la race. Pour lui, le pessimisme du puritain anglais « préexiste dans la race. » A cette thèse, comme à celle qui rattache Je même pessimisme puritain aux conditions de vie, nous pourrions
d'appartenir à Dieu ici-bas et dans l'autre monde, Dieu ne décide sur nous qu'après avoir prévu comment nous déciderions nous-mêmes. Les sources de l'énergie se rouvrent. Nous voilà prévenus d’avoir à ceindre nos reins
opposer la belle démonstration de ME d'Hulst qui établissait un: jour par l’histoire et l’ethnographie que sur la même terre et dans la même race on est optimisme ou pessimiste pour des raisons dogmatiques. — Cf. Conférences de Notre-Dame. Carême de 1892, Paris, Poussielgue, pp. 457-458. — « Le Français d'autrefois, disait-il avait, quoi qu'en disent de maladroits apologistes du passé, la vie: plus difficile que le Français d'aujourd'hui; il était cependant plus joyeux... Au sein de la civilisation anglo-saxonne et sous le même ciel, ‘Irlandais est plus misérable et pourtant moins mélancolique que l'Anglais, le catholique du Tyrol que le protestant de la Souabe, lecatholique du pays rhénan que le luthérien du Brandebourg. »
Comment oublier aussi que sur les bords du même lac de Genève naquit le pessimisme exagéré de Calvin et l’optimisme extravagant de Rousseau ? Je sais bien que Calvin et ses premiers disciples. n'étaient que des Génevois d'importation. Mais la colonie calviniste.. comme l’a rappelé récemment Georges Goyau, n’a-t-elle pas gardé. pur, à travers les siècles, son pessimisme primitif, face à face avec: un des paysages les plus enchanteurs qui soient sur cette terre ? Nous ne nions pas — faut-il le répéter ? — que le climat, le paysage, Ja race, le tempérament, entrent comme éléments dans la compo-sition de l’optimisme et du pessimisme ; mais ces éléments n’en. sont pas l'essence, laquelle est idéologique. — Voir aussi sur ce sujet : Xavier MoisanT. L'optimisme au XIX® siècle, notamment le beau: chapitre sur « la tristesse de Caryle » ; Paris, Beauchesne, 1911, pp. 79-84. — Qu'un saint François de Sales se sente inconsciemment porté vers l'optimisme par le spectacle de la merveilleuse campagne. alpestre qui fut le cadre habituel de sa vie, rien n’est plus croyable. Une atmosphère vive et légère, une admirable lumière, une terre généreuse qui verdoie toujours même sous l’ardent soleil d'été. un beau lac transparent d'un bleu si pur et si profond qu'il semble réfléchir le ciel, et sur ce lac de féérie des îles et presqu'iles qui sont comme des corbeilles de fleurs à la surface des eaux, mille charmes divers d’une nature enjôleuse ne laissèrent pas sans doute: d'émouvoir son âme d'artiste et de l’inviter à l'optimisme. Mais tout cela ne fut pas suffisant. Comme l'a bien dit M. Xavier Moisant : « Sans dogmes, pas d’optimisme » — Cf. op. cit., p. 84.— Si François. de Sales est optimiste, c'est avant tout parce que son dogme est optimiste.
. ’ A 2 et de ne pas nous endormir dans l'attente d’une grâce qui nous emporte inertes sur son aile.
Nous n'avons pas à expliquer la manière dont saint François de Sales comprenait le comment de l'action de la grâce sur la volonté libre, ce que les théologiens appellent l’actuation de la grâce suffisante, pour la bonne raison qu'il n’a pas cru devoir s'expliquer lui-même sur ce sujet. Il détestait les controverses purement théoriques : Je « hais, disait-il, toutes les contentions et disputes entre les Catholiques, dont la fin est inutile. sur tout en ce tems plein d'espritz disposés aux controverses. »! Dans la controverse moliniste, il avait pris parti en fait pour les Jésuites, mais en demandant et obtenant la cessation du débat public. Il refusa toujours de s'engager dans le dédale d'une discussion qui lui paraissait peut-être sans issue. Il pensait, en ceci, croyons-nous, comme ce théologien moderne qui, ayant exposé les arguments du thomisme et du molinisme, concluait humblement : « Le mieux, semble-t1l, est. de laisser dans le mystère le mode selon lequel la grâce actuelle agit sur la volonté humaine. >? Le saint tenait, lui aussi, les deux bouts d'une chaîne mystérieuse. Il ne jugeait pas nécessaire de savoir comment la soudure se faisait au centre. Il affirmait avec une même énergie la nécessité de la grâce et la liberté humaine. « Bien que ce soit, disait-il, un don de Dieu d’être à Dieu, c’est toujours un don que Dieu ne refuse jamais à personne, mais l'offre à tous, pour le donner à ceux qui de bon cœur consentiront de le recevoir. » * Mais, tout adonné à la culture des âmes, il adhérait d'instinct au molinisme et parlait
1 Lettre à M. Benigne Milletot, 1-5 septembre 1611, t. XV, p. 95.
? L. LaBaucHE. Leçons de théologie dogmatique, Paris, Bloud, t. I, p. 227. Voir pourtant une comparaison nettement moliniste : Sermons autographes, t. VII, pp. 13-14.
? Traitté de l Amour de Dieu, |. HI, ch. v, t. IV, p. 186.
son vocabulaire‘, pour épargner aux âmes le désespoir dans lequel il avait failli sombrer.
On a dit, avec assez de légèreté, que le catholicisme était « la triste religion du Mercredi des Cendres et du Vendredi-saint. » Si le trait convient peut-être à la religion de Jansénius, il est d’une injustice flagrante pour la religion de saint François de Sales dont la juste austérité s’atténue de tant de grâces attrayantes, et qui, par de sages alternances, allie toujours à la componction du cœur la plus libre allégresse. « Dieu est le Dieu de joye »,? disait-il un jour à une dame du monde, et ce mot, par où s'exprime une de ses idées les plus chères, repasse si constamment
1 C'est pourquoi il disait : « Dieu ne nous donne pas seulement une simple sufhsance de moyens pour l’aymer et en l’aymant nous sauver, mais. une sufhsance riche, ample, magnifique. » — Cf. Traitté de l Amour, 1. I, ch. vint, t. IV, p. 113. — En un mot, il met l'accent sur la part de l’homme dans l’œuvre du salut, tandis que le thomiste appuie plus volontiers sur la part de Dieu. « La spiritualité dominicaine, écrit le P. Bernardot.., insiste plus sur l'efficacité de la grâce divine à obtenir par la prière, que sur l'effort humain de notre volonté. À ses yeux, la grâce est efficace par elle-même et non par le consentement qui la suit. » — Cf. La Spiritualité dominicaine. Librairie Saint-Thomas d'Aquin, p. 57. — Le P. de Régnon a bien marqué le nœud du différend entre thomistes et molinistes : « En d’autres termes, dit-il, et pour prendre la fdisjonctive posée par Acquaviva, faut-il admettre que Dieu prédétermine d'avance la volonté humaine à chacun de ses actes par une prémotion toutepuissante qui entraîne nécessairement le consentement ? Ou bien faut-il reconnaître que la grâce actuelle n'est pas efficace de soi et par sa nature, et par conséquent, n'obtient pas nécessairement l'acte auquel elle pousse ? Encore une fois, là est le nœud, là est la question dégagée de toutes ambages et de toute subtilité de plaideurs. Suivant qu'on se prononcera dans un sens ou dans un autre,on donnera des solutions différentes aux grandes questions.» — Cf. Bannés et Molina, pp. 6-7. — Saint François de Sales s’est prononcée dans le second sens, comme le prouve le texte du Traitté de l’ Amour, t. IV, p. 186, que nous avons cité plus haut.
2 Lettre à la Présidence Brulard, 18 février 1605, t. XIIT, p. 16.
dans son œuvre, qu’il nous en donne comme le ton dominant. Aux Philothées très diverses qu'il a guidées il n’a cessé de dire et de répéter : « Vivez joyeuses, vivez en joie. » À sa mère survivante d'une génération dont une théodicée rigide avait un peu comprimé l'essor religieux, il écrit : « Il faut un petit peu plus mettre vostre esprit au large et a l’ayse avec Notre-Seigneur. >! A l'impétueuse et versatile abbesse du Puits d'Orbe, à cette terrible . Me Bourgeois qu'il lui faudra bien parfois gouverner un peu par la crainte, il conseille pourtant encore et malgré tout la confiance : « Ma Fille, je vous prie, que toutes ces méditations là des quatre fins se finissent toutes par l'espérance et confiance en Dieu, et non par la crainte et l’effroy, car quand elles finissent par la crainte elles sont dangereuses. » ? À la Baronne de Chantal qui, par éducation et tempérament, se contractait si facilement devant Dieu, il s'efforce de redonner l'élan cordial et Joyeux. C'est avec une sorte de fougue qu'il s’évertue à la dégager de cette gêne paralysante dans laquelle une direction inhumaine l'avait pour ainsi dire figée. À tout prix, 1] veut la conduire jusqu’au cœur à cœur fial. Il lui écrit donc sur un ton d’impérieuse imploration : & Je vous en supplie, pour l'honneur de Dieu, ma Fille, ne craignés point Dieu, car Il ne vous veut faire nul mal; aymés le fort, car Il vous veut faire beaucoup de bien. » ? Et discernant, semble-t-il, à travers la difficulté particulère d’une de ses dirigées, l’objection de tout un siècle, il disait un jour avec une pointe d’impatience où l’on sent comme le dessein de briser d’un coup l'erreur opimiâtre qu'il rencontre sans cesse sur son chemin : « Non, non, Dieu n'est pas si terrible à ceux qu’Il ayme ;
1 Lettre à Mme de Boisy, sa mère, 29 novembre 1609, t. XI Non. 213:
? Lettre à Mme Bourgeois, abbesse du Pis d'Orbe, 9 octobre 1604, #. XII, p. 333.
* Lettre à la Baronne de Chantal, 6 août 1606, t. XIII, p. 210
Il se contente de peu, car Il sçait bien que nous n'avons. pas beaucoup.» !
Et ne craignons point qu'il endorme ainsi les fidèles sur l'oreiller d’une paresseuse confiance. Il ne retire à la Divinité aucun de ses attributs essentiels. Il se garde même d8 les voiler, sachant bien qu'à les taire on en prépare l'oubli. Il les propose tous au regard du chrétien, mais dans un « dispositif » en quelque sorte nouveau. L'âge précédent avait aimé voir en Dieu surtout la Justiceet la Puissance ; lui, il met en lumière de préférence la. Miséricorde et la Bonté. Ce qui prédominait se subordonne.
Des éléments identiques se retrouvent chez lui différem-ment ordonnés. Dieu reste le Tout-puissant qu'il faut craindre, mais quil faut craindre amoureusement. Notrecrainte doit s'achever en amour et l’amour prendre le pas: sur la crainte. « Ce n’est pas mal fait, disait-1l, de trembler quelquefois devant Celuy en la présence duquel les Anges. mesmes tremoussent, quand 1lz le regardent en sa majesté : à la charge toutefois que le saint amour, qui prédomine en toutes ses œuvres, tienne aussi tous-jours le dessus,
. le commencement et la fin de vos considérations. » ? Cette-
hiérarchie des attributs divins, il ne l’enseignera pas comme une doctrine réservée, qu'il ne faut annoncer qu'avec prudence à certaines âmes d'élite, mais comme une vérité commune destinée à toute âme qui tend au parfait. [l l'enseignera du haut de la chaire, en 1622, sept jours avant sa mort, dans un sermon pour la fête de saint Thomas. Parlant du Sauveur, 1l dira : « [I] nous donne en cecy des preuves de la douceur avec laquelle il traite les pécheurs, car Il a deux bras, : l’un de sa justice toutepuissante et équitable, et l’autre de sa miséricorde qu'Il
“fete à Mme Bourecois, ablesse dr Puits d'Orbe, 15-16 avril 1605. t. XIE, p. 29.
2 Lettre à M®® de la Fléchère, 1610-1612, t. XV, p. 319.
rs aussi bien que Li « Fou » s'émurent à ces | | accents inaccoutumés. Les âmes aimantes surtout, celles
qui n'avaient pu prendre leur parti du Dieu farouche dont Luther et Calvin avaient propagé l'image, tressail- Jirent de joie et d’étonnement en entendant cette parole secourable qui semblait rouvrir le ciel. Vaugelas, qu connaissait bien son temps et qui connaissait bien saint François de Sales, étant le fils de son meilleur ami, disait : © Il a le premier frayé aux âmes le chemin de la doulceur. »? Pour être catégorique à l'excès — car les mouvements d'idées n'ont point de ces commencements absolus — la remarque de Vaugelas exprime bien l'ef- __ fet de surprise que produisit alors sur les esprits l'apaisante doctrine de saint François de Sales. Même les … âmes légères, âmes pécheresses que la crainte avait troublées mais non subjuguées et qui continuaient en tremblant de courir au plaisir, mêmes ces âmes-là furent remuées en apprenant qu'un Dieu miséricordieux les attendait encore, toujours prêt à pardonner.
Henri IV, à qui ne manquaient pas, 1l est vrai, d’excellents motifs pour souhaiter d’avoir au Ciel un juge clément, mais en qui nous pouvons voir un bon témoin de ces âmes ‘inquiètes dans le désordre, faisait écrire à François de
1 Sermons recueillis. Sermon pour la fête de saint Thomas,
21 décembre 1622, t. X, p. 409. Camus rapporte encoré une jolie formule de saint François qui résume bien sa pensée sur ce point : « C’estoit son grand mot, dit l’évêque de Belley : Il faut craindre Dieu par amour, et non pas l’aymer par crainte. » — Cf. Esprit du Bienheureux François de Sales. Partie III, section XXV, t. I, D 1107.
* ? Processus remissorialis parisiensis. ad art. 28. — Cf. t. III, p. 31. — Vaugelas était le fils du sénateur Antoine Favre.
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Sales pour le prier d'enseigner, par la parole et par la plume, une spiritualité conforme à l'esprit de miséricorde que l'opinion publique lui attribuait. Ce roi si fin, dont la souple intelligence avait des ouvertures sur tout et qui avait dû se trouver durement à l'étroit dans le roide protestantisme de Calvin, s’affligeait en effet, nous dit son secrétaire Antoine Deshayes, de voir tant d'âmes autour de lui se représenter Dieu comme un tyran pointilleux, épiant sans cesse les pécheurs, ( toujours prest à les surprendre. en quelque légère faulte pour les perdre éternellement. » : Il se tournait vers saint François de Sales comme vers le prophète d’un esprit nouveau. Et le jeune évêque, bien éloigné de trouver abusive cette invitation, et téméraire cette interprétation de sa pensée, faisait répondre au roi € qu il ne manqueroit point en ses prédications et dans les livres qu'il feroit imprimer, d’instruire le mieux qu'il pourroit ses subjects, les esloignant à son possible des extrémités vicieuses.»* Le roi dut éprouver une joie vive en 1608, quand il put constater que l’/ntroduction était si conforme à ses vœux exprimés. S'il ne souligna pas d’un coup de crayon, comme le fit plus tard le roi Jacques IIL, les passages qui invitaient à la confiance en Dieu, au moins dut-il les recueillir en son cœur et achever par eux de se nettoyer l’âme des tristes nuées calvinistes.
1 Déposition d'Antoine Deshayes. —Cf. Process. remiss. parisiensis. ad art. 51,t. III, p.9. — Ce témoignage de Deshayes dont le haut intérêt n’a pas besoin d'être signalé, ne doit pourtant pas nous induire à considérer l'Introduction comme inspirée par Henri IV. Certains critiques l'ont fait un peu à la légère. François de Sales, en effet, ne donna son /ntroduction que six ans plus tard, et nous savons sous quelles influences directes. Il n’est pas d’ailleurs interdit de penser que l'invitation d'Henri IV fut pour lui un encouragement à prendre la plume.
2 Œuvres. t. III, p. 31. Sans doute, d’autres écrivains spirituels au XVÉ et au XvII® siècles ont mis l’amour au-dessus de tout, sans être pour cela des optimistes comme saint François de Sales. Mais il y a ici un ton qui ne trompe pas. Et puis, l'argument que nous en tirons n'est qu'un argument de surcroît. La thèse de l'optimisme salésien tient parfaitement sans lui!
Un peu plus tard, un autre personnage illustre, dont le témoignage, en sens inverse, nous est également précieux comme indice, les recueillait aussi, ces termes miséricordieux, et les soulignait à son tour non plus avec amitié comme Jacques II], mais avec un froncement de sourcils et sans doute avec un frémissement de colère. Saint-Cyran, prince des rigides, avec son flair de rigoriste méticuleux avait bien discerné, dans l'Œuvre de saint François de Sales cet esprit qu'il poursuivait de sa haine, cet esprit de confiance et d'abandon qu'il estimait être un esprit de relâchement. Aux affidés de sa petite Chapelle, il le dénonçait avec une mauvaise humeur que seul le prestige du saint l’empêchait de formuler avec éclat. Dans une’ confidence qui achèverait de nous instruire, s’il en était besoin, sur l'interprétation qui fut donnée jadis — et qu'il faut donner encore — à la doctrine de l’évêque de Genève, l'abbé de Saint-Cyran osait porter sur elle cet insolent jugement : (Saint François de Sales est du nombre des saints. mais pas des Apôtres dont il faut suivre la doctrine. Par sa douceur, il a été l’occasion de ruines pour plusieurs. » ! Saint-Cyran avait bien senti que les âmes seraient réfractaires au Jansénisme tant qu'on ne les aurait pas détachées de saint François de Sales.
De toutes parts donc, à peine eut-il pris la plume,
1 Cf. Les Études. 5 avril 1912. — Ces lignes sont extraites d’une lettre inédite de Saint-Cyran, publiée par le P. Brucker. Elles mettent une petite omibre — n'est-il pas vrai ? — au tableau de l'idyllique accord spirituel que M. Augustin Gazier imaginait naguère entre sainte Chantal, Angélique Arnauld, Saint-Cyran et saint François de Sales. « Dans tout ce qui va se passer, écrit-il, entre sainte Chantal, la Mère Angélique et le prisonnier de Vincennes, on ne saurait trouver l'apparence de la cabale.… c’est la continuation et la consécration de l’œuvre saintement commencée en 1619, sous les auspices de ce François de Sales que les trois amis vénéraient également ». — Cf. Jeanne de Chantal et Angélique Arnauld. Paris. Champion, 1915, p. 49. — La lettre publiée par le R. P. Brucker aurait-elle échappé à la sagacité de M. Gazier, pourtant si renseigné sur tout ce qui regarde le Jansénisme ?
SON OPTIMISME él
motre saint fut accueilli comme le messager d’un Dieu
d'amour, d’un Dieu vraiment désireux de sauver tous les
- hommes et de leur donner libéralement les moyens de salut.
Une tendance aussi constante à la confiance en Dieu devait amener saint François de Sales à faire une sorte d'inversion dans l’économie de la dévotion à Marie. De fait, sa mariologie nous apparaît en réaction marquée contre celle du Moyen-Age. Si son amour pour Marie est aussi vif que celui de l'âge précédent, l'idéologie qui l'inspire est toute différente. C'est ce que Sainte-Beuve n'a pas parfaitement vu : € Saint François de Sales, dit-il, eut, on le conçoit, un culte singulier pour la Vierge. : Notre-Dame... avait été la grande adoration, l'idéal chevaleresque et mystique du Moyen-Age : ce culte n’a plus cessé. Saint François de Sales autant que saint François d'Assise était du Moyen-Âge en ce point.»! Non,
saint François de Sales n'était pas aussi complètement
du Moyen-Age que semble le penser Sainte-Beuve. M. Charles Flachaire, l’un des derniers historiens de la dévotion à Marie, a vu plus juste quand il a dit de lui : il « ne partage pas pleinement, sur la miséricorde et l'intercession de la Vierge, les idées chères au Moyen-Age. » ?
Expliquant sa pensée, M. Flachaire avait dit précédemment : « Certes, à s’en tenir aux apparences, sa dévotion mariale est toute séraphique, fleurie et attendrie ; mais ce serait trop facilement conclure de la forme au fond, et je crains que Sainte-Beuve sacrifiant un peu trop aux exigences du contraste qu'il établit entre Saint-Cyran et François de Sales n'ait porté un jugement hâtif. »’ Pourquoi faut-il que M. Flachaire, si exact comme historien
Z SAINTE-BEUVE. Port-Royal, t. 1, p. 632.
2 Charles FLACHAIRE. La dévotion à la Vierge dans la Littérature catholique au commencement du XVIIe siècle, Paris, Leroux, 1916, p. 40.
SD: p. 30
. Sr moins Ann en on. que ne l'a Sainte-Beuve. »! C'est tout le contraire qu'il faudrait dire. Si, dans sa mariologie, l’évêque de Genève se distingue du Moyen-Age, c’est justement parce qu'il fut optimiste en théologie. Le chrétien du Moyen-Age, comme le peuple juif, inclhinait à voir Dieu au travers des éclairs et des nuées ; il n'allait généralement à Lui qu'avec une sorte d'hésitation tremblante, et de préférence, par des voies indirectes, notamment par Marie, considérée, à la lettre, comme le refuge des pécheurs. | Le célèbre P. Binet, en qui nous entendons pour ainsi : dire toute la tradition mariale du Moyen-Age, exprime bien l'idée fondamentale sur laquelle cette tradition : repose quand il dit : « Jésus veut damner et Marie veut … sauver ; la justice est du costé de Jésus, la clémence du costé de Marie. l’un allègue le droit et la loy, l’autre ee les passedroits et l'amour. » ?
Ainsi le Moyen-Age, dominé par son pessimisme +4 théologique ne s'adresse à Dieu que par personne inter- : posée. Sans cesse 1] en appelle du tribunal de Dieu au tribunal de la Vierge. Selon sa croyance, Marie, toujours accueillante et pitoyable, arrache des mains de Dieu les plus audacieux pécheurs et les sauve pour ainsi dire malgré Lui et malgré eux. L'histoire fameuse du malandrin Théophile, histoire qui traîne encore aujourd'hui dans notre littérature dévote, s'était répandue à travers la littérature du Moyen-Age sous mille formes variées. Avec une complaisance jamais lasse, mais combien inquiétante, les pieux auteurs ne cessaient de conter à leurs millions de
# In., p. 40.
2 P. Biner. Le nl chef-d'œuvre de Dieu ou les perfections de la Sainte Vierge, 1"° édit., 1634, p. 673.
lecteurs les exploits scabreux de ces joyeux drilles, frères de Théophile, de ces détrousseurs de grand chemin, forbans sataniques parfois vendus au diable, qui pour leur astucieuse fidélité à l’Ave Maria, étaient finalement soustraits par Marie à la vengeance du juste Juge. La théologie de saint François dé Sales, on le devine, sera sans tendresse pour ces petites roueries, pour ces expédients de casuistique. Le pessimisme menait à Marie en éloignant de Dieu. L'’optimisme de saint François de Sales rétablit les rapports directs avec Dieu, sans éliminer Marie. Dieu nous est montré si prochain qu’on peut aller à Lui sans détour ; mais on doit revenir à Marie pour plaire à Dieu. « La Vierge, dit saint François de Sales, est... tant aymée et chérie de Dieu, qu'on ne peut bien aymer le Filz que pour l'amour de Luy on n’ayme extrêmement la Mère, et que pour l'honneur du Filz on n’honore excellemment la Mère. »' Ainsi, pour saint François de Sales, l'amour de Dieu, le culte à Dieu, ne sont pas seulement premiers en dignité, ils sont tels chronologiquement. C'est de Dieu que découle la dévotion à Marie. Selon sa formule, nous allons à Marie par Dieu : « De la dévotion de Notre-Seigneur, dit-il encore, naist incontinent celle de sa très sacrée Mère. »°
Si néanmoins, conformément à l’habituelle manière de parler, saint François de Sales continue de nous mener à Dieu par Marie, si déjà même la jolie formule du B. Gri-: gnion de Montfort : Allons à Jésus par Marie, apparaît sous sa plume, ce n’est pas parce que, dans sa pensée, il nous faut un interprète pour parler à Dieu, c’est parce qu'il est bon, en passant par Marie, d'attendrir et détremper nos âmes dans la confiance, pour porter ensuite cette confiance jusque dans nos rapports avec Dieu. Comme le
1 Sermons autographes. Pour la fête de l’Assomption, 16 août 1602, t. VII, p. 458.
2 Sermons recueillis. Pour la fête de Notre-Dame des Neiges, 5 août
n 1017, 3. IX, p.90.
dit un de nos meilleurs mariologues contemporains, M. Neubert : « La dévotion à Marie fortifie notre confiance. Nous savons à la vérité, que Dieu est infiniment miséricordieux, mais souvent nous ne senfons pas cette miséricorde. »! Une station préparatoire aux pieds de Marie nous met en vibration, nous fait prendre le sentiment d'un Dieu bon, nous aide à prier à la fois de la tête et du cœur. Mais le recours à Marie, pour saint François de Sales, doit laisser à Dieu sa place, et cette place est la première, non seulement en théorie, ce qui va de soi, mais en pratique, ce qui s’oublie couramment. « Aussi, dit-il, bien qu'on doive à la sacrée Vierge un culte et un honneur plus grands qu'aux autres saints, néanmoins il ne faut pas qu'il soit égal à celuy que l'on rend à Dieu. Je dis cecy pour refuter l’hérésie de quelques-uns, lesquels ont voulu soutenir qu'il la falloit honorer en la mesme façon que Notre-Seigneur, ce qui est faux. »?
Il semble que dans la piété exaltée du Moyen-Age pour Marie, il y ait eu comme une survivance obscure de l’hérésie collyridienne dénoncée ici par saint François de Sales. Le pessimisme remettait les esprits et surtout les cœurs sur la pente de l’hérésie. Marie passait au premier plan de la dévotion. Son culte éclipsait celui de Dieu. C'est ce que l'évêque de Genève ne pouvait admettre. « Qui veut plaire à Dieu et à Nostre-Dame, dit-il, fait très bien ; mais qui voudrait plaire à Nostre-Dame également ou plus qu'à Dieu, il commettrait un desrèglement insupportable. » * Et n'allons pas imaginer qu'en écrivant ces lignes, saint François de Sales ait fait une hypothèse vaine et se soit escrimé contre des moulins à vent. Les pieuses extravagances de quelques excités fournirent souvent, au cours du XvI® siècle, de beaux et bons arguments à
1 L'Apôtre de Marie, 15 novembre 1910.
Tase recueillis. Pour la fête de la Visitation, 2 juillet 1621, t. X, p. 72.
* Traitté de l'Amour de Dieu, 1. XI, ch. xx, t. V, p. 287.
- la polémique protestante. Mais fort longtemps avant Pascal, | l'auteur de l’Introduction, au nom du juste dogme, s'était employé utilement à trancher dañs les exubérances de la piété populaire, à restaurer la véritable hiérarchie cultuelle : Latrie, hyperdulie, dulie !
Saint François de Sales va si loin dans la notion d'un Dieu munmiñcent et bon qu'il se refuse à le voir délaissant ici-bas le pécheur, pour dépravé qu'il soit. Judas, lui-même, pense-t-il, ne se perdit que par froide opiniâtreté. Après … son crime, Dieu l'attendait encore et lui offrait sa grâce : » « Hé, le malheureux, ne sçavoit-il pas bien que Nostre … Seigneur... estoit le Sauveur et tenoit la rédemption entre “ses mains ?.… Certes, il le sçavoit, mais il ne voulut nt n'osa demander pardon.»' Pour l’évêque de Genève, » le terrible « Allez maudits » est un anathème dont il ne plaît pas à Dieu de faire usage en ce monde.
Nous sommes ici aux antipodes de Port-Royal et de presque tout le xvII® siècle. Une doctrine contraire a dicté pendant plus d'un siècle, — elle inspire encore souvent aujourd'hui, — une manière de faire toute oppo- “se. S'il vient un temps, comme le croyaient Arnauld et Saint-Cyran où Dieu se retire du pécheur, lui retranche “sa grâce et l'abandonne à sa propre misère, quel peut être ‘encore le rôle du Directeur auprès de cette âme vouée » désormais à l'ataxie et à la mort spirituelle ? Quel essor “attendre de l'oiseau qui n'a plus d'atmosphère pour voler ? « Quand, à divers signes, le Directeur a reconnu cet abandon de Dieu, il n’a plus qu'à s'éloigner à son tour. Ce serait gaspiller son temps et sa peine que de s’attarder auprès
… 2 Sermons recueillis. Pour le Vendredi-Saint, 25 mars 1622, t. X, . p. 377. Saint François de Sales dit au même endroit, marquant ainsi poci était au fait des discussions sur la grâce suffisante : « Je sais bien qu'il y a de la différence entre la grâce efficace et la grâce suff-
fs
'Sante, comme disent les théologiens ; ; mais je ne suis pas en ce lieu pour prouver et disputer si cette inspiration du: peccavi de Judas fut efficace aussi bien que celle de David, ou seulement suffisante; elle fut cerfainement suffisante. »
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1e en soi. nt nie Ra se compo envers de nobles âmes avec une dureté qui peut. raître, étrange si! l'on oublie de quelle théologie pessimiste elle, s ‘inspirait. Quand Pascal, après une premièreet.éphémère, conversion, retourne à. ses CORRE mondains, A pourtant ' assez innocents, les sol itaires le jugent perdu et À le traitentiavec une sévérité si disproportionnée à à Sa faute: à qu'elle nous semble: barbarie. À peu près semblable fut, leur conduite envers Racine. Quand on yit cet Eliacin, en, apparence prédestiné, cet élu de la grâce, ce « petit Racine ». tendrement choyé, courir au plaisir et cultiver le plus | mondain des arts, on le tint, pour un Lucifer foudroyé.. ik 1 quittait Dieu, mais; par un juste retour, Dieu le quittait aussi et les: colères méprisantes de la Mère Agnès de: à Sainte- l'hècle ne semblaient au an cénacle janséniste, À qu’un faiblerécho: de la colère d'En-haut. 1 50 . Si l'on pense, au contraire, avec saint F rançois, de Sales, à A que. l'heure du: châtiment ne vient pour l'âme qu'après les, 1 Re jours de l'épreuve terrestre, s1 l'on donne tout leur sens, ra aux divines ‘paraboles: du Bon Pasteur et de l'Enfant: pro, … digue, si l'on prend pour une des paroles, essentielles de, l'Évangile, et non, comme 1l arrive, pour une métaphore, sans conséquence la, consigne du Christ : n'éteignez pas, la mèche qui fume encore, on estime le pécheur plus digne, :