TROISIÈME COROLLAIRE
L’acceptation ou la sainte indifférence
Si le mérite d'un acte a pour mesure la volonté de Dieu et le degré d'adhésion que nous donnons, en le faisant, à cette volonté supérieure, le « blanc de la perfection », comme dit saint François de Sales, n’est-1l pas d'abandonner en quelque sorte le choix de nos actes à Dieu? N'est-il pas de nous laisser faire par la vie, de soumettre notre vouloir aux circonstances de temps, de lieux, de personnes, par où se déclare à nous la volonté divine? Nous touchons là à cette haute doctrine si méconnue, si injustement travestie, qui fait de l'indifférence et de l'acceptation comme le couronnement de l’ascèse, doctrine que plusieurs se sont donnés le tort de confondre avec le fatalisme et le quiétisme.
Qu'il y ait généralement plus de vertu dans un acte fait par obéissance que dans un acte fait par inclination et par choix, l'évêque de Genève l'affirme avec décision. « Les jeunes apprentiz en l'amour de Dieu, dit-il, se ceignent eux-mesmes : 1lz prennent les mortifications que bon leur semble, 1lz choisissent leur pénitence…. et font leur propre volonté parmi celle de Dieu ; mais les vieux maistres au mestier se laissent lier et ceindre par autruy. » : Notre saint n'ignorait certainement pas que de vénérables maîtres en la vie spirituelle avaient pensé tout autrement que lui
1 Lettre à la Mére de Chantal, 1®7 août 1612, t. XV, p. 253.
sur ce point capital. Il avait lu Cassien, et il n’avait pas pu Jui échapper que le grand cénobite donnait à ses moines une direction tout opposée. Parlant de la prière, en effet, Cassien disait : « L'offrande volontaire que nous en faisons est plus méritoire que les exercices de piété qui nous sont imposés par la règle. » ? Mais il avait lu saint Ignace aussi, il avait médité ses exemples et s'était inspiré surtout de lui pour élaborer sa doctrine. Il nous avertit lui-même que c'est l’auteur des Exercices qui est son maître en ce point : (Le P. Ignace de Loyola, qu'on va canoniser le mercredi-saint, écrit-il à M€ de Chantal, mange de la chair sur la simple ordonnance du medecin, qui le jugeoit expedient pour un petit mal qu'il avait. Un esprit de contrainte se fut fait prier trois jours. » ? L'évêque de Genève avait compris saint Ignace.
Il enseigne donc lui aussi toujours ceci, qui entre diffcilement dans les têtes étroites, qu’un acte agréable fait par obéissance l'emporte sur un acte ardu fait par fantaisie. Prendre gaiement une récréation commandée peut être plus méritoire que de s’infliger une dure pénitence choisie. C'est lui qui a fait la fortune de cette jolie et raisonnable maxime : ne rien demander, ne rien refuser 5. Ce n’est pas toujours vertu, pense-t-il, que de se dérober aux honneurs, aux dignités, aux plaisirs humains. Tout dépend ici encore de la volonté de Dieu : « Mieux vaudroit, disait-il, estre eslevé en dignités contre nostre volonté .. que non pas de les refuser par nostre choix et eslection… Ce seroit temerité de les refuser lorsqu'elles nous sont présentées par ceux qui
? Institutions. Traduction E. CARTIER, Paris, Poussielgue, 1872, 1. II, ch. II, p. 38. Les Conférences et les Institutions de CASSIEN jouirent pendant des siècles d’une autorité presque absolue, Saint Benoît au chapitre xLI1 de sa règle prescrit de les lire chaque jour dans les monastères de son Ordre.
? Lettre à la baronne de Chantal, \4 octobre 1604. t. XII, p. 366.
3 « Je dis donc qu'il ne faut rien demander ni rienrefuser. .. Toute
nostre perfection gist en la pratique de ce point. » Cf. Vrays entretiens, AXI, t. VI, p. 384.
ont du pouvoir sur nous. » ! À plus forte raison l’acceptation est-elle de règle quand il s’agit des pénitences ou, comme on dit en spiritualité, des croix. « Vous voulez bien avoir une croix, écrivait-il à MM€ de Chantal, mais vous voulez avoir le choix... Et qu'est cela, ma Fille tres aymée? Ah non, je desire que vostre croix et la mienne soit entierement croix de Jesus-Christ et quant a l'imposition d'icelle et quant au choix. Le bon Dieu sçait bien ce qu’il fait et pourquoy ; c’est pour nostre bien sans doute. Nostre Seigneur donna le choix a David de la verge de laquelle il seroit affligé ; et Dieu soit béni, mais il me semble que je n'eusse pas choysi, j'eusse laissé faire tout a sa divine
: Majesté. » ? Cette doctrine porte loin et décide en un point
délicat.
On sait quelle résonance avait eue dans les Carmels et dans les communautés ferventes d’alors le mot prodigieux de sainte Thérèse : ou souffrir ou mourir. Un ardent appétit de souffrance avait gagné les nobles âmes et leur inspirait ce beau désir imprudent d’être cruellement tourmentées dans leur corps. Bientôt Pascal allait redire la sublime prière de sainte Thérèse et demander au Seigneur de le visiter, en lui faisant sentir l’aiguillon de la souffrance. Saint François de Sales reste plus près de la terre et de la commune humanité. Îl enseigne à bien supporter les misères qui surviennent. Mais il enseigne aussi à ne les point appeler de nos vœux. « Ne desires pas les croix, dit-il à Philothée, sinon a mesure que vous aures bien supporté celles qui se seront presentées. » * Son mot d'ordre
1 Sermons recueillis. Pour la fête de saint Claude, 6 juin 1617, t. IX, p. 87.
2 Lettre à la baronne de Chantal, 21 novembre 1604, t. XII, p. 386.
8 Introduction à la vie devote, 3° partie, ch. xxxVit, t. [IT, p. 261.
Cette passion de la souffrance chez sainte Thérèse se rattache d’ail-
leurs à tout un mouvement de pensée, général dès le xv® siècle. M. Emile Mâle nous a montré dans ses belles études que l’art religieux du xv£ siècle était douloureux, alors que celui du x était tout empreint de sérénité.
est de ne point rêver, mais de ceindre ses reins pour être prêt au pire.
Quel chrétien ne sait par cœur l'i ndeation fameuse qu'il adressait un Jour à la souffrance : « Ouy, je vous salue, vous, petites et grandes croix, spirituelles ou temporelles, exterieures ou interieures.. Ma chair fremit mais mon cœur les : adore ! » Paroles brüûlantes, mais qui ne vont pas au-delà d'une prudente acceptation. La douleur, 1l ne l'appelle pas, il la prévoit, et par avance il adore la main qui l'enverra, car tout aussitôt il ajoute humblement : « Mon Dieu, supportés la faiblesse de mes espaules et ne les chargés que de peu, pour seulement me faire connoistre quel pauvre soldat je serois, si je voyais les armées au front. » : Dégageant ainsi son ascèse de tout romantisme et de toute utopie, il remonte encore ici à la pure source évangélique, à cette tradition si divine et si humaine à la fois qui fait de la souffrance une chose redoutable dont il ne faut point former le désir à la légère. Imitant le Christ à Gethsémani, il ne dit point : Que ce calice vienne à moi! —. Comme le Maïtre, 1l dit modestement d’abord : Seigneur, que ce calice s'éloigne de moi ! Et ce n’est que par une reprise de volonté qu'il rebondit au Fiat et que de tout lui-même :il adhère au vouloir divin. Nous revenons, il est vrai, Mais par un autre chemin, au même point que Pascal, à la « renonciation totale et douce ». Nous n'avons pas couru au devant des épreuves, nous sommes entrés seulement dans des dispositions stoïques pour les bien recevoir.
Sans doute, pour l’évêque de Genève il demeure infniment méritoire de s'imposer « des afilictions volontaires », mais ( 1l l’est encor davantage » de les recevoir ( avec patience, doucement et aggréablement, en considération de la volonté divine qui nous les envoye. »? De cela il ne se départit jamais. Toutes choses égales d’ailleurs, l'acceptation
* Lettre à la baronne de Chantal, 13 octobre 1605, t. XIII, p. 113. 2 Traitté de l'Amour de Dieu, 1. IX, ch. in, t. V, pp. 116- 117.
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