‹ Saint François de Sales, directeur d'âmesChapitre 21 sur 102 · SEPT · texte numérisé non relu

SEPT

este supérieure au choix. À une dame que la maladie tient æveillée la nuit, il écrit que ses insomnies peuvent sur- ‘passer en mérites les veilles pratiquées volontairement par des saints !. Et à ses filles 1l déclare avec une étrange vigueur, une vigueur calculée : «O mieux vaut tousjours sans compaxaison, ce que l’on nous fait faire. que ce que nous faisons æt choisissons à faire nous-mesmes. » ? Allant au fond du problème, il marque d’ailleurs la raison de cet apparent paradoxe : (car, dit-il, quand nous nous employons nous mesmes, et par le choix de nostre propre volonté ou propre élection, cela nous donne tousjours beaucoup de satisfaction à nostre amour propre ; mais à nous laisser employer. c'est là où gist le souverain degré de l'abnégation. » * L’incomparable observateur qu'était saint François de Sales devançait encore là nos modernes psychologues qui nous ont expliqué savamment comment le choix vide æn partie nos actes de leur âpreté.

Inspiré par la mode ou la fantaisie, en effet, le choix est “un plaisir qui émousse la souffrance, la transforme ou J'abolit. La chinoise qui se fait douloureusement de petits pieds pour être belle, la coquette européenne qui se plie à des modes crucifiantes, le chasseur de loutres qui passe aux aguets des nuits glaciales, le jeûneur qui veut gagner un pari, l'amateur de sports d'hiver, le nageur en eau glacée, tous. ceux-là savent bien que le plaisir du choix atténue sensiblement la dureté de leurs exercices. Notre saint aussi le savait comme eux, car il disait : « Les feux, les flammes, les roües et les espees sembloyent des fleurs et des parfums aux martyrs. » { [l savait bien qu'il est souvent plus rude de se ælier à d’humbles et médiocres besognes, de faire un accueil souriant au fâcheux qui vous dérobe un temps précieux,

1: Lettre à M®® d’Aiguebelette, 15 décembre 1611, t. XV, p. 131.

2-3 Wyays entretiens spirituels, Entretien 1V, t. VI, p. 65. Voir aussi ur cette question du jeûne choisi et du jeûne commandé : Sermons recueillis. Pour le mercredi des cendres, 9 février 1622, t. X, p. 187.

4 Introduction à la vie devote, \"° partie, ch. 11, t. III, p. 17.

que d’accomplir selon son caprice, les exploits des stylites, des flagellants et des jeûneurs. Le chef-d'œuvre de la volonté c’est cette acceptation toute nue du vouloir divin, acceptation sans prestige, dégagée de tous ces excitants où anesthésiques que sont l'amour-propre, l'émulation, la mode, l'instinct de liberté. Seule, l'acceptation fait cette merveille : nous arracher à nous-mêmes.

Ce que François de Sales appelle la sainte indifférence est donc la plus haute expression de la volonté libre. Aussi peut-on s'étonner que de bons esprits aient cru pouvoir dénoncer dans cette doctrine comme le germe d'un fatalisme pernicieux. M, Crouslé, dans sa forte et minutieuse étude sur Fénelon et Bossuet, formule contre Fénelon un grief qui, s'il était fondé, attemdrait directement notre saint lui-même’. Il cite en effet ce mot de Fénelon : « La liberté fondée sur le vrai renoncement à soi-même est un assujettissement perpétuel aux signes de la volonté de Dieu qui se déclare en chaque moment. » Et il ajoute en commentaire : («Si ces paroles ne portent point en elles le fatalisme et le fanatisme, nous les entendons mal ; mais comment faut-il donc les comprendre? Croire que « la Volonté de Dieu se déclare en chaque moment, » ? qu'est-ce sinon

1 Contrairement à l'intention de M. Crouslé, il atteindrait aussi. Bossuet, comme l'a bien montré M. Delplanque. Cf. Revue du Clergé français, 1 décembre 1910.

2 C'est bien ainsi pourtant que l’entendait saint François de Sales. À ses filles de la Visitation il donnait, en effet, cette instruction précise : « Voyez-vous, mes cheres sœurs, le grand saint Anselme se sousmet à tout ce qui n’est point contre les commandements de Dieu ou de. la sainte Eglise ou contre les Regles; car ceste obeissance marche toujours devant... Mais apres cela, sa regle generale estoit, en ces choses indifferentes, de condescendre à tout et à tous. » Les justes désirs du prochain, voilà par où, d'ordinaire, Dieu nous fait connaître en effet sa volonté : « Ma principale consideration est de croire que Dieu me manifeste ses volontés par celles de mes Freres, et partant j'obéis à Dieu toutes et quanies fois que je leur condescens en quelque chose. » — Cf. Vrays entretiens, Entretien Xv, t. VI, p. 266-269. —

attribuer à Dieu toutes ses propres mspirations, et prendre toutes choses comme voulues de lui? Qu'est-ce que « cette entière extinction de toute volonté propre, pour n’agir et

Et de cette doctrine qu'il a si bien prêchée d'exemple, se pliant à toutes les exigences légitimes de son entourage — au point d’avoir paru trop débonnaire à ceux qui n’allaient pas aux motifs de cette condescendance, — il à imaginé aussi d'innombrables applications tout aù long de son œuvre. Dans le Traitté de l'amour, il écrit : «Ma mere ou moy mesme (car c’est tout un) sommes au lit malades : que sçay-je si Dieu veut que la mort s'en suive? Certes je n’en sçay rien; mais je sçay bien pourtant, qu’en attendant l’evenement que son bon plaisir a ordonné, il veut, par sa volonté declairée, que j'employe les remedes convenables a la guerison : je le feray donq fidelement,

sans rien oublier de ce que bonnement je pourray contribuer a cette intention. Mays si c’est le bon plaisir divin que le mal, victorieux des remedes, apporte en fin la mort, soudain que j'en seray certifié par j evenement,] acquiesceray amoureusermnent en la pointe de mon esprit,

nonobstant toute la repugnace des puissances inferieures de mon ame» Cf. Traitté de l’ Amour de Dieu, 1. IX, ch. vi, t V, p. 125. Pareillement, dans une lettre à Me de Chantal, il disait : « Une ame qui s’est attachee a l'exercice de la meditation, interrompés-la; vous la verres sortir avec du chagrin, empressee et estonnee. Une ame qui a la vraye liberté sortira avec un visage esgal et un cœur gracieux a l’endroit de l'importun qui l’aura incommodée, car ce luy est tout un ou de servir Dieu en meditant, ou de le servir en supportant le prochain. » Lettre du 14 octobre 1604, t. XII, p. 363. — Est-il besoin de montrer combien un tel enseignement peut être puissant pour paciñer les conflits. sociaux et généralement pour donner le bonheur ici-bas ? Si vraiment « en quelque sauce que Dieu nous mette », ce nous est « tout un », ‘comme 1l dit, — Cf. Lettre à la Présidente Brulart, mars 1605, t. XIII, p. 21 — si l’on ne cherche à modifier, améliorer son sort et celui des autres que selon la justice parce que la justice est encore la volonté de Dieu, on évite à la fois l'agitation subversive et la stagnation. L'ascèse salésienne, en mettant au-dessus des besognes choisies les besognes acceptées, supprime cette fièvreuse course aux places qui empoisonne la vie publique, elle adoucit les douleurs de la maladie, elle donne, comme dit notre saint, (la vraye tranquillité. . ., le Paradis. durant le cours de ceste vie mortelle ». — Cf. Vrays entretien XI, t. VI, p. 187. — Et c’est bien de la Religion ainsi comprise que Montesquieu devait dire un jour dans l'Esprit des lois : « Chose admirable : la religion chrétienne qui ne semble avoir d'autre objet que la félicité de l’autre vie fait encore notre bonheur dans celle-ci. »

qui, par Fou ne se ur qu’ ‘en ARE au 4 sentiment Menus, bon ou mauvais, parce qu il est tou de

| fanatisme de ble si ere ri M. Crouslé vaudrait si la soumission demandée par saint François de: Sales tendait à anéantir toute volonté, y compris la volonté d'obér.

Mais, l'acceptation salésienne est tout le etre

de l'inertie et de la passivité. Faire le bon plaisir de Dieu, ce n'est pas cesser de vouloir, c'est vouloir comme Dieu. Herbart et Renouvier nous remettaient en garde naguère contre les fâcheuses confusions courantes, qui identi- fient par exemple « l'absence de volonté » et « la volonté négative ». À bon droit ils nous invitaient à distinguer entre le « ne pas vouloir » et le « vouloir ne pas ». Or, vouloir comme Dieu c'est généralement vouloir deux fois, puisquec'est vouloir contre notre instinct, quoique pour notre saint, sinon pour Fénelon, cet instinct puisse coincider avec le vouloir divin. Se renoncer c'est être soi, c'est arracher son moi aux fatalités inférieures et instinctives qui Je tyrannisent, c'est se libérer du caprice. Etouffer ses aveugles fantaisies, c'est assurer sa personnalité, c'est établir en soi la magistrature de la volonté, d'une volonté. ajustée à celle de Dieu. L'évêque de Genève a bien aperçu ‘ cette identité de la sainte indifférence et de la liberté : (© voyla pourquoy, disait-il à Me de Chantal, il nous faut acquérir le plus que nous pourrons l'esprit de la sainte liberté et indifférence. »? Dans l'état d’indifférence, en effet, on n'est plus dominé par la vie: on la domine. Et, bien

1 FÉNELON ET Bossuer. Etudes morales et littéraires, Paris, Honoré: Champion, t. I, p. 467.

? Lettre à la baronne de Chantal. 30 janvier 1606, t. XIII, p. 138.

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loin que l'acceptation salésienne mène à l’ataxie bouddhique et au fatalisme werthérien, elle développe au contraire l'initiative en faisant un appel constant à l'élan volontaire. « Et si vous y prenez garde, dit saint François de Sales, l'attente de l’ame est vraiment volontaire... et lors que les evenemens sont arrivés et receuz, l'attente se convertit en consentement, » ! Ce consentement lui semble si pénétré de « volontaire » qu'il hésite à le nommer acceptation, mot qui hu semble ambigu, « d'autant que, dit-il, accepter et recevoir sont de certaines actions qu'on peut en certaine façon appeler actions passives. » ? Simple question de mot, d’ailleurs. Quel que soit le nom que nous donnions à l’attitude mentale préconisée par l'évêque de Genève, que nous l'appelions acceptation, indifférence ou abandon, elle implique toujours pour lui un élan de notre part, une coopération active, un effort d'adhésion. Elle est uneacceptation, une indifférence, un abandon volontaires. | Elle n'a rien de commun avec l'apathie chimérique rêvée par le stoïcien. Le salésien ne dit pas :« Je m’abandonne en proie aux lois de l'univers. » A l'antique sustine, il ajoute un élément positif d'amour qui le transforme. Il dit : « Porter sa croix qui est bien plus que de la supporter. » * Il dit encore : « La résignation se prattique par manière d'effort. » 4 Accepter ce n'est donc pas s’abandonner, c'est se prendre en mains, si l’on peut dire, et par un effort de virile adhésion s'adapter à l’ordre fixé par Dieu. C'est par un constant appel à la volonté que saint François de Sales nous conduit à la sainte indifférence.

Cette indifférence crucifiante, dont la pratique exige, comme l'avait bien compris M. Olier, un véritable héroïsme, n'implique pourtant pas la mort du désir. Elle demande.

1 Traitté de l'amour de Dieu, F. IX, ch. xv, t. V, p. 159. 2 Traitté de l'amour de Dieu, 1. IX, ch. xv, t. V, p. 158. 8 Traitté de l'amour de Dieu, 1. IX, ch. un, t. V, p. 114. 4 Traitté de l'amour de Dieu, |. IX, ch. n, t. V, p. 118.

seulement qu’on soit assez maître de soi pour faire éventuellement plier ce désir devant celui de Dieu. Désirons la santé, désirons le succès de telle ou telle affaire, mais si notre rêve est déçu, si le succès nous échappe soumettons-nous et rendons grâces. ! Ainsi faisait le saint. Ïl avait un jour avec Me de Chantal formé le beau projet légitime de marier la petite Marie-Aimée, fille de la baronne, avec son frère Bernard de Sales. Ils s'emploient l'un et l'autre à procurer la réussite de ce projet. Mais, parmi ces soins, l’évêque de Genève écrit à Philothee pour la modérer et la maintenir au juste diapason : « Faysons tout bellement ce qui se peut pour le faire reuscir, ainsy que je feray de mon costé ; mais au bout de la, si l'œil de Dieu qui pénètre l’advenir, voyant que cela ne reviendroit pas peut estre ni a sa gloire ni a nos intentions, sa divine Majesté ordonne autrement, il ne faut pas, ma Fille, pour cela, en perdre le sommeil d'une seule heure. »? Etrevenant un peu plus tard sur cette même affaire, il dit encore dans un plus vif mouvement : (« Dieu m'est tesmoin combien je désire cette belle sœur et comme elle me sera chère... Mais pour cela se faut-il * empresser ? » Ce n’est donc pas le désir qu'il condamne, c'est le désir « empressé », le désir inquiet qui met l’âme en fièvre et lui fait perdre cette liberté, cette maîtrise de soi, qui ne peuvent être entières que dans le calme et l'acceptation.

Ce désir inquiet nous devons le bannir même dans la

1 Egalement éloigné de l’orgueil nietzchéen qui s'est appelé stoïcisme et du subtil fatalisme religieux qu’on a nommé quiétisme, saint François de Sales reste encore ici dans la ‘juste note humaine. À propos du quiétisme, remarquons en passant que notre saint ne versera jamais dans la capitale erreur de Fénelon qui fut de croire à la possibilité d'un état habituel d’amour pur. L'évêque de Genève, avec Bossuet, croit seulement à la possibilité du pur amour comme acte transitoire. [] ne pense pas qu’on puisse éliminer totalement de la conscience les motifs intéressés d'espérance et de crainte.

? Lettre à la baronne de Chantal, 29 septembre 1608, t. XIV, p. 71; ? À la même, fin 1608 ou 1609, t. XIV, p. 117,

ep de: à

poursuite de la perfection, acceptant sans impatience nos menues défaillances morales.

Îl avait tant à cœur qu’on ne confondit pas l'indifférence avec cette impassibilité orientale, qui n'est souvent qu’un mol désenchantement, une paresseuse démission de la vie, qu'il disait un jour avec quelque impétuosité : « Je n’ayme nullement certaines ames qui n’affectionnent rien et à tous evenemens demeurent immobiles :.… cela elles le font faute de vigueur et de cœur... Mais celles qui, ajoutait-il, par une entière résignation en la volonté de Dieu, demeurent indifférentes, o mon Dieu, elles en doivent remercier sa divine Majesté. » : Ayons des désirs, mais sachons les discipliner. C'est chimère de prétendre étouffer en nous les puissances de sentiment; laissons-les s'épanouir sous le contrôle d'une volonté soumise à Dieu. Ce n'est pas la sensibihté qui doit arriver à l'indifférence, c’est le vouloir, c'est-à-dire cette ( fine pointe de l'âme», ce réduit central qu'il appelle quelque part « le don imprenable. » ? Pourvu que ce donjon intérieur reste inviolé, nous sommes à Dieu en dépit de toutes les vibrations discordantes de notre être inférieur.

À travers les pires tempêtes de la sensibilité nous pouvons nous hausser à ce point d'abandon que les mystiques ont appelé, d’une admirable image, la liquéfaction de l’âme. Comme le liquide, en effet, l’âme n’a plus alors de forme propre : elle se laisse modeler par les événements qui la contiennent comme l'eau par les parois du vase. En ce point de sérénité supérieure, elle a touché ce que saint François de Sales appelle « le blanc de la perfection. »* Elle

‘a réalisé par l’amour effectif l'idéal d’une vertu à la fois

humaine et surnaturelle.

1 Lettre à Madame de la Fléchère, 28 octobre 1608, t. XIV, p. 82. 2 Lettre à la haronne de Chantal, 18 février 1605, t. XII, p. 10. 8 Lettre à la Présidente Brularf, mars 1605, t. XIII, p. 21.

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