SR ES
To
EN TE RE PET En ERA
ni 47
NV ee a
s'entr aident admirablement, quoy qu'il arrive fort souvent que, par nostre misere, la science empesche la naissance de
la devotion. »: C'est donc à « notre misère » qu'il faut
remédier puisque c'est en nous qu'est le germe nocif ; et nous savons que pour lui cette misère n'est point irremédiable. Ne cherchons pas le salut dans l'ignorance. Ne fuyons pas en Béotie. Mais purifions-nous du dedans, munissons-nous, selon la méthode salésienne, d’une grande force positive, faisons provision d'amour, et la science, au lieu de nous être un poison, nous exaltera et nous seramoyen: de sainteté. « L'eminente science des Cyprians, Augustins, Hilaires, Chrisostomes, Basiles, Grégoires, Bonaventures, Thomas, a non seulement beaucoup illustré, mais grandement affiné leur devotion, comme reciproquement leur devotion a non seulement rehaussé, mais extrêmement perfectionné leur science. »? La culture intellectuelle est donc bonne et désirable en soi°. À vertu égale, un saint Augustin semblera toujours à l’évêque de Genève un type d'homme supérieur à l’ermite illettré.
Hi
Traitté de l'amour de Dieu, |. VI, ch. 1v, t. IV, p. 318. 2? Traitté de l'amour de Dieu, 1. VI, ch. 1v, t. IV, p. 318.
3 Ce ne fut pas toujours l'idéal parmi les chrétiens même cultivés
Si l’on veut mesurer l'originalité de la pensée salésienne sur ce point, il convient de ne pas l'oublier. Le conflit des « grecs » et des chrétiens est toujours latent parmi nous, toujours prêt à se réveiller. Nous l'avons vu renaître violemment, en plein xix® siècle, à propos des classiques païens et de leur emploi dans l’enseignement secondaire. Ce n'était là qu'une phase de l’érernel combat entre deux théologies et deux ascèses. Saint François de Sales pense que nous avons en nous-mêmes nos périls et que le venin du paganisme littéraire n'est pas bien redoutable. Tous n'en jugent pas ainsi, La querelle était déjà vive jadis au temps de saint Basile. Le récent biographe du grand docteur, M. Paul Allard, nous le rappelle à propos : « Il y avait de son temps, nous dit-il, des chrétiens qui voyaient un danger dans l'étude des Lettres profanes. Quelques-uns parmi eux avaient été jusqu'à se réjouir de l’édit de Julien interdisant aux professeurs chrétiens de commenter les écrivains helléniques, et, tout en considérant comme un bienfait de la Providence la mort rapide de ce prince, de toutes ses réformes, avaient regretté celle-là. On les avait entendus se plaindre de ce que
Toutefois la science ne lui semble pas pouvoir être à elle-même sa propre fin. La charité, qui ne l’exclut pas, se la subordonne. Humaniste par passion de savoir, il reste « humaniste dévot » selon le mot de M. Bremond. Notre appétit intellectuel doit se régler sur le vouloir divin. En nous soumettant à lui nous remettons notre âme dans son beau rythme originel. Nous vouons à la science, non un amour de jouissance, mais un correct amour de simp'e
les classiques païens eussent recommencé sous le règne de son successeur, à être enseignés dans les écoles chrétiennes. » Cf. Vie de saint Basile. Paris, Lecoffre, pp. 181-182. Dans le même sens, MM. Pierre Rousselot et Joseph Huby écrivaient naguère sur le christianisme au temps de Tertullien : « Parmi les chrétiens, quelques esprits extrêmes comme il s’en rencontre à toutes les époques poussaient à exagérer Je conflit avec les « Grecs » : « Quoi de commun entre Athènes et Jérusalem? entre l'Académie et l’Eglise?... Nous, nous n'avons pas besoin de « curiosité après Jésus-Christ, mi de recherche après l'Evangile.» Cf. Tertullien. De proescriptione VII, édit. et trad. P. de Labriolle. Paris 1907. Les Etudes, 20 septembre 1911. Cette position agressive, disons-le, ne fut pourtant jamais à aucune époque la position officielle de l'Eglise ni même de la majorité des chrétiens. « Sans doute, écrit M. Compayré, il s’est trouvé des chrétiens qui, selon les fortes expressions de saint Jérôme, confondaient l'ignorance avec la sainteté. | Saint Augustin, prenant en pitié la vaine science, s’écriait : {ndocti sargunt et rapiunt cœlum. Saint Grégoire le Grand, au sixième siècle, tirait presque vanité des solécismes et des barbarismes qui lui échappaient : ( Je rougirais, disait-il, de soumettre aux règles de la grammaire les paroles de l'Oracle divin. » L’archevêque de Reims, Hérivée, se félicitait d'avoir rapporté l'âme sauve de ses études. Dans un élan de mysticisme, l’auteur de l’Imitation déclarera plus tard que pour plaire à Dieu il faut être ignorant oportet fieri stultum : vertu, avouonsle, moins difficile à pratiquer que les autres vertus chrétiennes ! Mais ces protestations trop nombreuses contre la science ne nous autorisent pas à faire un procès de tendance à l'Eglise ni à dire qu'elle a été systématiquement hostile au progrès de l'instruction. C’est le contraire qui est vrai. » Histoire critique des doctrines de l'éducation en France. Paris, Hachette, t. I, p.53. Disons même que pour l'/mitation, s’il lui arrive de proférer des paroles assez désabusées sur le vain savoir, elle ne pose pas la question au fond et ne condamne pas la science en elle-même. Cf. sur ce point : Mgr Puyol, La Doctrine du livre de Imitatione Christi, Paris, Retaux, pp. 181 et suivantes. Il faut dire la même chose de saint François d'Assise.
Le ne.
À rs an 2 ut gt 5 le 6, à:
msage. Nous ne la cultivons pas en vase clos comme des dilettantes : nous la destinons à sa vraie fin : la propagation de la vie spirituelle. Le vrai chrétien, dit saint François de Sales, € n'estudie plus que pour servir le prochain et sa propre ame selon l'intention divine. » ! Etudier pour s’accroître moralement, étudier pour faire de soi une offrande plus parfaite et plus agréable à la divinité, étudier pour éclairer les autres et les améliorer, voilà ce qui non seulement justifie la science, mais la canonise.
Aussi bien la passion de savoir comme toutes les autres pässions, doit se soumettre à une discipline. Notre destinée n'est pas de parvenir à la science mais à la justice. La connaissance le cède à la conscience, comme avaient dit l’/mitation et Rabelais lui-même. Et si notre saint avait pu croire, comme Dante, que Paris, symbole des lumières, dût remplacer Assise, symbole de l'amour, c'est Assise évidemment qui eût retenu son choix. Mais autant qu'il fut en lui, il ‘s’efforça toujours de ne pas disjoindre ces hauts lieux ou du moins de ne pas les opposer l’un à l’autre. Pour aller à Assise, volontiers 1l conseilla, comme il le fit lui-même,de æasser par Paris.
S'il est vrai que nous avons tous tendance à ériger en règle de conduite universelle nos expériences et réussites personnelles, il n'est pas sans intérêt de noter que saint François de Sales semble n'avoir jamais éprouvé le moindre dommage de son extrême avidité pour l'étude. Tout jeune, au collège de La Roche, puis au collège d'Annecy, il associe la plus vive piété à une ardente curiosité intellectuelle. Elève brillant, lauréat de concours, ( fort en thème », comme nous dirions aujourd'hui, il ne s’arrache de ses livres que sur l’ordre de son précepteur. Il connaît toutes les griseries de la gloriole scolaire; et néanmoins parmi ces vapeurs d’encens, il garde une tête froide et un cœur calme. Déjà,
1 Traitté de l'amour de Dieu, |. IX, ch. xvi, t. V, p. 163.
BD it SAINT FRANÇOIS DE SALES
et pour toujours, semble-t-il, par delà ces fumées capiteuses, il s’est relié à Dieu, il a formé le dessein de lui vouer sa vie dans le sacerdoce. À Paris, puis à Padoue, à mesure qu'il grandit en science et qu'il sent croître sa passion de savoir il sent aussi s’affermir sa vertu. Il s'engage même à la virginité perpétuelle. Parmi d'enivrants succès universitaires qui lui vaudront bientôt les enthousiastes éloges du grand juriste Pancirole, il garde assez de lucidité naturelle, assez de maîtrise pour ( ne penser presque à autre chose » qu’à acquérir la douceur et l'humilité :. En un mot, il éprouve sur lui-même et par lui-même que, moyennant une forte volonté de bien, une certaine provision d'amour, tout est sain aux sains, et que la science, au lieu d’être un poison est un aliment pour la vie spirituelle.
Parallèlement à cette expérience personnelle, 1l en menait une autre sur la société religieuse de son temps, qui confirmait la première. I] constatait autour de lui que si la curiosité intellectuelle, la passion de s’instruire, faisait, comme toujours, tourner quelques têtes légères, elle était bien plus souvent encore conseillère de sagesse, de chasteté, de zèle et d'humilité, Il ne niait pas l’orgueil du savant, mais il voyait combien pire et plus fréquent était l’orgueil des ignorants et des sots. De toutes parts 1l constatait que des chutes dans la foi et les mœurs avaient eu pour cause la paresse et l'ignorance. Ces moines affadis ou débauchés, comme ceux de l’abbaye d'Aups qu'il allait avoir bientôt à réformer, comment étaient-ils tombés sinon par désœuvrement ? Piût à Dieu, pensaitil, qu'ils se fussent engoués de l'étude. Et d’autre part, combien de Communautés jeunes, ardentes, savantes, lui fournissaient alors comme la contre-épreuve décisive. Jésuites, Théatins, Barnabites, marchant pour ainsi dire dans le sillage de la Renaissance, savants et défen-
1 « Quand j'estois jeune garçon, disait-il, je m'adonnois à l'exercice de la douceur et de l'humilité avec ferveur. J'ay passé plusieurs années que je ne pensois quasi à autre chose qu'à les acquerir.» P.de la Rivière,
Vie, L I, ch, xvi, p.89.
seurs de la foi, lettrés et promoteurs de la piété, témoignaient que la plus haute culture peut s’allier à la plus haute vertu. Et puis en quel temps fut-il plus vrai de dire que l’homme vaut par ce qu'il sait? La vertu, comme toujours, comptait, mais jamais la science n'avait été mise à plus haut prix. Pour agir sur les esprits, il fallait avoir le prestige du savoir. L'hérésie qui avait triomphé si souvent par la controverse ne pouvait être vaincue sans la science. Tout portait saint François de Sales à conclure en sa faveur : son tempérament, son temps, son pays ?, sa foi. Unir la culture à la piété était une nécessité pour qui rêvait de reconquérir Genève.
1 La Savoie, était en effet, depuis longtemps, grâce à la cour de Turin, un des principaux foyers de l’humanisme en Europe. « En Savoie, écrit Pierre de Nolhac, auprès de son époux Emmanuel Philibert, la bonne duchesse Marguerite avait emporté dans ses coffres les vers de son poète favori (Ronsard) et continuait à en faire ses délices. Elle avait auprès d'elle, pour s’en entretenir familièrement, son secrétaire Dallier, beau-fils de Jean de Morel, et un prélat, tout à fait francisé, élevé par Morel, Jérôme de la Rovère, évêque de Toulon, puis archevêque de Turin, à qui fut dédié le « Songe » de La Vertu amoureuse dans le Bocage royal. L'humaniste Antonio de Gouvea, qui connaissait si bien la Pléiade, appartint à la cour de Turin et y mourut en 1565, maître des requêtes et conseiller secret du duc. Quant aux Français qui rimaient en Savoie, comme en Piémont, ils étaient pour la plupart de l’école de Ronsard, tels Pierre Dumay et Jean Grangier, le poitevin et le lorrain qui menèrent les « bergeries » à la cour pour les fêtes du baptême de Charles-Emmanuel, Marc-Claude de Buitet, qui comptait dans la Brigade et se trouvait être, né à Chambéry; un sujet de Madame Marguerite, Jacques Peletier enfin, qui habita trois années sa ville d’Anneey et mit sous son patronage le poème La Savoye, qu'il publia en 1572. N'oublions pas le séjour de Jacques Grévin à Turin, qui y mourait en 1570, ayant dédié à la princesse française ses beaux sonnets d'humaniste sur Rome, où se continuent dignement les Antiquités de Du Bellay. La cour de la sœur de Henri I] était assurément la seule en Italie qui fût aussi pleine des échos de La Pléiade. » Ronsard et l'Humanisme, Paris, Champion 1921, pp. 205-206. Quand naît saint François de Sales, l'élite intellectuelle de sa petite patrie est donc à la tête du mouvement littéraire en Europe. I] ne faut pas oublier cela si on veut le bien comprendre.
Aussi n’eut-il jamais, à ce qu'il semble, aucune hésttation à s’abandonner au mouvement qui, depuis la Renais-sance, entraînait presque tous les esprits vers les arts, les. sciences, les lettres. Les Jésuites de Clermont l'avaient formé à leur image. Or à Clermont, comme l’a dit Georges: Goyau « l'esprit de l’humanisme était presque imposé... comme on impose une vertu. »! Dès le temps de ses: études à Padoue, il montra par une décision surprenante: de la part d’un jeune homme de sa condition, à quelle pro-fondeur il avait été touché par l'esprit de la Renaissance et quel instinct de vénération l'inclinait devant tout ce qui touchait à la science. Atteint d'une violente dysenterie, il fut un instant considéré par les médecins comme perdu. Son précepteur Déage crut devoir lui demander quelles. étaient ses dernières volontés et quelle sépulture il désirait. Et le jeune étudiant fit cette réponse imprévue qui tira des larmes à tous les assistants : «(Mon cher maistre, je meremets: de tout cela à vostre charité... Je désire une chose tant seu-lement, que quand je seray expiré, vous remettiez ce corps. aux médecins et chirurgiens, pour en faire l'anatomie : ce me sera un soulas en l'extrémité de ma vie de sçavoir qu'au moins je serviray de quelque chose au public estant mort, puisque je n'ay servy de rien en ma vie, et que j'empesche au moins ceste fois les querelles et tueries qui arrivent entre les parents des defuncts et les escoliers de: médecine. » * Cette résolution dont s’ébahissent les vieux biographes et qui arrache notamment au P. de la Rivièrecette remarque admirative : ( Je ne sçay si jamais aucun saint a eu la mesme pensée » *, n'eut pas seulement pour motif,
! Histoire de la nation française. Histoire religieuse, Paris 1922, p. 373.
? CHARLES-AUGUSTE DE SALES, Histoire du bienheureux François de: Sales, t. I, p. 38. François de Sales ne se serait-il point alors souvenu par hasard de la célèbre épitaphe du pendu de Dolet, dans laquelle. un cadavre se loue d'être objet d'étude et d'anatomie dans un amphithéâtre? Il était bien assez lettré pour cela !
© P. De LA Rivière, Vie de l'illustrissime et révérendissime François de Sales, L. 1, ch. xv, p. 75.
omme ils le pensent, la charité et l'humilité. Le jeune François de Sales se déclarait pour une méthode scientifique. Avec son cœur ardent, son esprit curieux ‘de toute connaissance nouvelle, il avait suivi passionnément la contro- | verse engagée dans les Universités d'alors entre deux grandes Ecolés médicales, celle d'Hippocrate et celle de » Galien, l’une attachée aux vieilles méthodes d'autorité, * l'autre ne voulant connaître que l'expérience et l'observaà tion. Par sa généreuse disposition testamentaire le jeune . homme adhérait aux idées nouvelles, plus ouvert ici que . Rabelais lui-même qui n'avait pas hésité à railler l'école … de l'expérience. I] faisait plus. Pärtisan du progrès, 1l le … servait en livrant son corps au scalpel des médecins.
Cet incident révèle un état d'âme. Non moins révélateur nous apparait le petit discours de remerciement que le h jeune François de Sales, quelques mois plus tard, adressait au jury de légistes qui venait de lui conférer avec les plus » hauts éloges le bonnet de docteur. Parlant de l'honneur ) qu'on venait de lui faire par l'octroi du doctorat, il disait : » « Je recognois fort bien. qu'on ne peut pas en attendre un plus grand en ceste vie mortelle. Car tous les autres orne- - mens sont de la fortune ou du corps ; mais cestuy-cy du |: | doctorat orne la vertu mesme. » Puis ayant accordé un sou- D venir ému à sa chère Université de Paris, (cette tant renom- » mée mère des bonnes lettres », dont les « toicts mesmes » » et les « murailles » semblaient, dit-il, « vouloir philosopher, tant elle est addonnée à la philosophie et théo- | Jogie », 1] entonnait cet hymne à l'Université de Padoue, à ses maîtres éminents, à la science dont ils étaient les à dispensateurs : ( Jusques alors je n’avois point estudié Len la saincte et sacrée science du droict ; mais depuis que je resolus de m'y employer, je n’eus point besoin . d'aller en conseil pour sçavoir où Jj'irois et de quel costé Je me tournerois. Ce collège de Padoue m'attira incon- » tinent par sa int QUE me RO arriver js
j on ces paroles d’un jeune laut qui LE Po
décidé d’être d'Eglise ?.
Cette ardeur d'enthousiasme, hormis quelques ‘invec- tives obligées contre la science qui enfle ?, inspirera désor-
Pi mais toute son activité, sa vie, sa parole, ses écrits. À peine
docteur, il demande à son père de faire à travers l'Italie une sorte de voyage d'étude. Il projette de se promener sur cette terre des arts non seulement ex pèlerin mais en ” touriste. Il veut « étudier les merveilles » de la Péninsule. Et ce qui prouve chez lui l'intention scientifique a semi-profane, c'est quil est accompagné dans son | périple d'étudiants passablement libertins. | Muni donc d'une parfaite éducation mondaine et d’une riche culture, grand seigneur, homme de lettres, humaniste et dévot, prince de la science et prince de l'Église, François. de Sales évêque de Genève va réaliser en sa personne la. plus parfaite alliance qui se soit jamais vue peut-être entre les Belles-Lettres et la sainteté. Egalement vives et fraîches les deux passions de sa jeunesse vont subsister en lui. jusqu ‘à son dernier jour. Apôtre de la piété, il sera toujours | avec une pareille conviction l’apôtre de la science, l'apôtre de cette culture littéraire par quoi la parole ou l'écrit reçoivent un surcroît décisif de grâce et de puissance. Il ne néglige rien pour promouvoir autour de lui, notam-
1 CHARLES-AUGUSTE DE SALES. Histoire du bienheureux François des Sales, t. I, pp. 40-41.
2 Cf. notamment : Sermons recueillis, Pour la Pentecôte, vers 1620, f t. X, p. 425. Hype de la présomption t laquelle dit-il, rend les esprits enflés et hydropiques, ainsy que sont d'ordinaire les sçavans du. monde, » Notons que nous sommes ici devant un sermon recueilli, non devant un sermon autographe. AE “
ment dans son clergé, le goût de la haute culture. Il redonne entrain et vigueur à ses collèges, il fonde une sorte d'Université à Thonon. Il envoie des étudiants ecclésiastiques prendre leurs grades à Avignon, il en dirige d’autres jusque vers la célèbre Université de Louvain et les recommande lui-même au chancelier Jacques de Bay ‘. Il préside des argumentations solennelles entre ses jeunes docteurs de retour en Savoïe et 1l les étonne par l'étendue et la précision de son savoir. Il applique avec rigueur le Canon du Conaile de Trente qui prescrit de n'attribuer qu'au concours les cures et autres bénéfices ecclésiastiques et il s'oppose avec la dernière énergie aux dérogations qui pourraient ruiner cet usage *.
La science est toujours un titre à sa faveur. À son sens, elle crée même une sorte de noblesse, un droit à un traitement exceptionnel. Il honore non seulement la science mais le savant. Un jour il écrit au Nonce à Turin pour obtenir qu'on relève la condition de quelques prêtres savoisiens distingués par le savoir mais de peu de fortune, « tels les chanoines Deage, Grandis, Gottry, Bochut, tous docteurs et très savants » Et il ajoute : « Outre ceux-ci nous en avons plusieurs qui, sans être docteurs, sont cependant très instruits et d'autres en assez grand nombre qui prendront leurs grades cette année à Avignon... Ce qui nous arrête, c'est que nous n avons nul moyen de procurer à ces hommes de mérite un logement convenable à leur condition et à leur
1 «Ce sont, lui écrit-il, les seules nouvelles dont je vous puis servir, et, comme je pense, les plus agreables et qui vous donneront tant plus de courage de favoriser ce diocese, eslevant aux lettres et a la piété ceux qui vous sont envoyés. » Lettre à Jacques de Bay, 8 octobre 1612,
DOC rD:/275:
2 [l écrit à ce propos au Nonce à Turin pour lui demander que les chevaliers des saints Maurice e: Lazare cèdent les cures qu'ils détiennent, ajoutant : « Je ne voudrais pas que les Chevaliers eussent le droit de patronage sur ces cures : ce serait ruiner le concours, et, avec le temps, on verrait des nominations peu avouables. » Lettre à
Mgr Riccardi, 25 mars 1597, t, XI, p. 258.
office. » : Plus tard, il écrira au célèbre Camaldule Alexandre Ceva pour lui recommander un jeune homme qui « s'est rendu assez remarquable dans les belles-lettres et les sciences mathématiques. » ? Les historiens font un mérite à Louis XIV d’avoir, en favorisant l’homme de lettres et l’homme de science, procuré par contre-coup l'essor des sciences et des arts. François de Sales dans sa sphère a droit aux mêmes éloges.
Le savoir n’est pas seulement un titre à sa faveur mais un titre à son amitié. Presque toutes ses amitiés ont été des amitiés intellectuelles. Il reste toujours l’homme qui fut attiré à Padoue par le renom d'un Pancirole. Pendant son séjour à Rome, nous le voyons rechercher le commerce des maîtres de la science. Il noue d'amicales relations avec le grand historien Baronius, avec le grand théologien Bellarmin ; 1l se met sous la direction du savant jésuite Possevin, à la fois linguiste, humaniste, poète. Son amitié célèbre avec le père de Vaugelas, le sénateur Antoine Favre, est encore une amitié fondée sur l'amour des Lettres humaines. Leur correspondance est une correspondance d'humanistes. Elle fait songer à ces joutes d’érudition et d'esprit dont les grands lettrés de la Renaissance nous ont laissé de si curieux modèles. Elle est toute fleurie de citations profanes et de souvenirs antiques. On y respire déjà l'esprit qui va s'épanouir bientôt dans les salons de la marquise de Rambouillet. « L'éclat de votre érudition, éenit François de Sales, alors prévôt du Chapiître, à son ami, m a si fort ébloui l'esprit que, tout en me disposant à vous écrire je désespérais de pouvoir m'élever à la hauteur de votre savoir. C'est ainsi que l'oracle d’Apollon répondait, dit-on, avec tant de subtilité, que s’il eût posé lui-même les questions, la sagesse humaine eût été incapable de les résoudre, »* Le même juvénile enthousiasme pour la
? Lettre à Mgr Riccardi, 17 janvier 1600, t. XIE, p. 46-47. ? Lettre du 31 mars 1610, t. XIV, p. 275.
® Lettre à Antoine Favre (latine) Août 1594, t XI p 78
DS EC 0 ip ie D CL EE CCE Ds | EN A
RE En LS
De sein adaridt le LS mle di
LES dut
TE
d ÿ q if:
science et pour la beauté littéraire apparaît dans toutes les lettres du saint à cette époque. « Vos lettres, écrit-il au sénateur, ne sont pas seulement merveilleusement écrites et pensées. elles sont aussi des chefs-d'œuvre d'élégance et des monuments d'amitié » !, et, dans une lettre de la même année, il félicitait en ces termes lyriques son cher ami qui venait de lui dédier un recueil de vers : « Quelle est l’opimion du public? Le voici : on admire le charme du style, la richesse et l'élévation des pensées. Pour moi, étant chez nos parents de Sales, au milieu des oiseaux qu: chantent le printemps, j'ai admiré et admire encore dans tous ses détails ce très suave poème, et 1l ne faut pas que vous ignoriez ceci : Je ne crois pas qu'on ait jamais chanté plus belle ode que celle où, avec autant d'esprit que d'élégance vous rappelez les larmes d'Alexandre le Grand, au point :
« Qu’à tel récit nul ne retient ses pleurs.
{ Talia fando temperet a lachrimis. » ?
Cette ferveur d’humanisme prendra sans doute avec les années un ton plus apaisé, mais elle ne sera jamais reniée ni combattue. En 1622, quelques mois seulement avant de mourir, l'évêque de Genève estimait encore à si haut prix le travail littéraire et scientifique qu'il écrivait à un cardinal pour se plaindre qu’on eût enlevé à la science, en le portant à la tête se son Ordre, son ami, le savant Feuillant Dom Jean de saint François, fils de l’helléniste Nicolas Goulu, petit-fils du grand Daurat * : « Et pour moy, disait-il, je ne trouve en tout cecy qu’une chose à redire : c’est qu'il me semble que ce n’est pas un detriment de peu d'importance au public, qu'un personnage d’une condition si eminente
1 Lettre à Antoine Favre (latine) 24 février, t. XI, p. 49. 2 Lettre à Antoine Favre (latine) fin mai 1595, t. XI, p. 139.
8 Dom Jean de saint François devait être l’un des biographes du saint. Nous lui devons encore une treduction des Œuvres de saint Denys l’aéropagite, parue en 1608, une traduction du Manuel d’Epictète. en 1609, une traduction des Homélies de saint Basile sur l'Hexameron en 1616. En 1627, il écrira encore contre Balzac les lettres de Phylarque
et qui a escrit tres elegamment pour le service de l'Eglise se trouve neantmoins maintenant occupé ès affaires qu'apporte la charge et la superiorité qu'on luy a imposée... car il me semble que luy ayant reussy d’escrire avec l’heur et la grace qu’on remarque es traductions du grec en latin et en français qu'il a données au public, et en refutant les heresies de ce temps, il pouvoit rendre un plus grand et plus important service à la sainte Eglise en la continuation de cest employ. » : Jusqu'à la dernière heure saint François de Sales sera l'homme qui voit ainsi dans la Littérature,non pas une ennemie, mais une alliée qu'on ne peut bouder impunément. Il la subordonne à l'amour divin : il en fait un instrument de culture individuelle et sociale, mais il l'aime sans arrière-pensée et, semble-t-il, sans inquiétude sur sa liceité.
In'yavait d’ailleurs AD En rien là que detrès naturel à cette date. Depuis un demi-siècle et plus l'Eglise, non seulement avait accueil l’humanisme, mais en avait souvent pris délibérément la tête. Dès le début du xvi® siècle il s'était formé en divers endroits, notamment à Grasse, à Lérins, à Carpentras, à Turin, de petits cénacles littéraires dont les véritables promoteurs avaient été des hommes d'Eglise. De hauts prélats, — gentilshommes comme F. de Rohan, parvenus de la finance ou de la robe comme les Amboise les Garray, les Briconnet, les Bohier, — s'étaient faits les protecteurs de l’art, des artistes et des écrivains. François de Sales n'apparaît donc pas d’abord comme une exception en son temps. Mais, notons-le bien, car son originalité est là, tandis que pour beaucoup de chrétiens et de religieux, le culte des lettres humaines est une concession faite au goût du siècle, pour lui, plus encore que pour saint [Ignace qui pourtant avait prescrit la rhétorique à ses religieux, la culture humaine fait partie de la culture chrétienne. La plus haute sainteté peut et doit s’allier à l’éducation littéraire la plus poussée. Ne méconnaissons pas la
1 Lettre au Cardinal Scipion Cobelluzzi, 21 juin 1622, t, XX, p. 323
SE De PP Re ER TE EE PR re EU ME Te
TL
SAS ge
ee VO et NE eee ue Den
hardiesse de sa position en un temps où se rencontraient encore, nombreux et puissants, les héritiers intellectuels d'un Gaguin ou d’un Francesco Pic, contempteurs de toute littérature, et les émules de ce farouche cardinal Adrien de Corneto, qui, dans sa haine de l’humanisme, ne reculait pas devant la pensée d'empoisonner Léon X pour en débarrasser la chrétienté :.
La tranquille sincérité de sa passion pour les Belles- Lettres se montre avec éclat dans la fondation qu'il fait à Annecy d'une Académie, destinée à entretenir dans ses chères montagnes savoisiennes le feu sacré littéraire. Cette « Académie florimontane » que, de concert avec son ami, le président Favre, il établit pendant l'hiver de 1606-1607, et qu'à bon droit il appelait « nostr’académie » ?, n’était pas, dans sa pensée, un groupement de théologiens, c'était bel et bien un aréopage de lettrés, une sorte de sénat des beaux esprits de la province. On s’y rencontrait, nous disent les statuts, pour traiter « de l’ornement des langues, et surtout de la françoise », et pour se former au bon «stile de parler ou de lire » qui devait être « grave, exquis, plein», et ne ressentir (en point de façon la pedanterie. » Pour y être admis, il fallait « faire preuve de sa doctrine et capacité, ou par escrit ou par parolle, ou en prose ou en vers. » Ebauche en quelque sorte de l’Académie française à la veille de naïtre, cette assemblée de lettrés devait avoir pour la guider et l’assister dans ses travaux un ( Prince » et un secrétaire. « Le Prince de l’Académie, disait le Règlement, sera toujours choisi quelque homme illustre, vertueux et porté au bien de l’Académie. Le secrétaire sera d’un esprit clair, subtil, expéditif et genereux et bien versé aux lettres
1 DE MauLpe. Vie de saint Gaëtan, Paris Gabalda, p. 23. 2 Lettre au baron Amédée de Villette, 7 juillet. 1608, t. XIV, p. 48.
« Je vous diray seulement que nostr' Académie a receu pour faveur la demande que M. Nouvelet luy a faitte pour vous entre les Academiciens. » L'Académie florimontane prit pour emblème un oranger et pour devise : « Fleurs et fruits. »
humaines. » Ne respire-t-on pas en lisant ces statuts, que Richelieu allait bientôt consulter pour son Académie française, comme un parfum de Renaissance italienne? Aussi, croyons-nous sans peine le vieux biographe du saint quand 1} nous dit : « Certes, il ne se pouvoit rien voir de plus beau ni de plus suave que ces exercices ; et la ville d'Anicy se vit en peu de temps habitée, sous ces deux grands personnages, le bien-heureux François et le président Favre, des plus beaux esprits, non seulement du Genevois, mais encore de toute la Savoye ». L'évêque de Genève était le président-né de cette compagnie d'esprits délicats et le biographe ne semble rien dire qui n'’aille de soi quand il nous confie que « le bien-heureux François donna le commencement à l'académie par une très belle harangue, et dès lors tint la place du prince. » !
Savant et lettré, François de Sales le fut par goût et par nécessité. « [1 faut extremement bien sçavoir pour bien escrire, » ? disait-il. I] voulait bien écrire pour agir sur les esprits de son temps : il lui fallait donc bien savoir. Aussi le voyons-nous décider, dans son règlement de vie épiscopale — au seuil d'une existence qu'il savait devoir être dévorée de soucis et d'affaires — de consacrer au moins deux heures chaque matin au travail proprement intellectuel. Résolu d'être devant son clergé l’apôtre de la science, il voulait d'abord prêcher d'exemple. Dès lors, quelle résonance ne durent pas avoir dans l’âmedeses prêtres les paroles ardentes qu'il leur adressa pour les convier à la haute culture de l'esprit, paroles devenues justement fameuses et qui demeurent comme l’un des plus beaux plaidoyers qu’on ait élevés en faveur de l'étude : « Je vous le dis en vérité, écrivait-1l, l'ignorance dans les prêtres est plus à craindre que le péché, parce que par elle on ne se perd pas seulement soimême, mais on déshonore, on avilit le sacerdoce. Je vous
? CHARLES-AUGUSTE DE SALES. Histoire du bienheureux F rançois de Sales, 1. VIL, t. II, pp. 2-5.
? Controverses. Epître à MM. de Thonon, t. I, p. 4.
conjure donc, mes tres chers frères, de vaquer sérieusement à l'étude : la science dans un prêtre c'est le huitième sacrement de la hiérarchie ecclésiastique ; et les plus grands malheurs de l'Eglise sont venus de cequel'archede lascience s'est trouvée en d’autres mains que celles des lévites. Si Genève a fait des ravages si terribles parmi nous, c’est que nous étions oisifs, nous bornant à dire notre bréviaire sans penser à nous rendre plus savants, et elle a profité de notre négligence pour nous faire croire que jusqu'alors on n'avait pas compris le sens de la Sainte Ecriture. Ainsi, tandis que nous dormions, l’homme ennemi a mis le feu à la maison, etnous aurions tous été perdus si la bonté divine n’eût suscité les Pères de la Compagnie de Jésus, ces puissants esprits, ces grands hommes, qui ont un courage infatigable, un zèle intrépide, une doctrine profonde, qui non seulement mènent une vie exemplaire, mais qui dévorent les livres par leurs continuelles études. Mes chers frères, puisque la divine Provinence, sans égard à mon indignité, m'a établi votre évêque, je vous conjure d'étudier tout de bon, afin qu'’étant doctes et de bonne vie, vous soyez irréprochables et prêts à répondre à tous ceux qui vous interrogeront sur les choses de la foi. >» On voit avec quelle fermeté, pour sa part, faisant écho à Ronsard et à saint Pie V, il défendait « l’arche sacrée de la science»et quels accents entraînants lui inspirait son culte pour ce « huitième sacrement » de la loi nouvelle ?.
1 Hamon-LETOURNEAU. Vie de saint François de Sales, t. 1, p. 499-
2 Ronsard chantait en effet :
« Las! des luthériens la cause est très mauvaise
‘ « Et la défendent bien, et par malheur fatal « La nôtre est bonne et sainte, et la défendons mal. »
Saint Pie V écrivait en 1566 au roi de France Charles IX : « Les vices des prêtres ont été la première cause des hérésies. »
La littérature du xvi° siècle est pleine de traits de satire à l'adresse des moines et des prêtres ignorants. « En nostre abbaye, dit Jean des Entommeurs dans Gargantua, 1, 39, nous ne estudions jamais.
Sans doute, il ne demande pas à tous la mêmescience. Cet évêque, qui n’était pourtant pas muré dans une spécialité, qui aimait qu’on eût des clartés de tout, eut la sagesse de comprendre que nous ne pouvons pas être des encyclopédies vivantes et que chacun de nous ne doit prendre du savoir que ce qui convient à sa profession. [l se garde de conseiller l'étude des mathématiques à un juriste comme le président Frémyot. Mais il les exige d'un chef d'armée comme le duc de Mercœur: Elles sont, dit-il, ( non seulement bienseantes mais presque necessaires à la perfection d'un prince chrétien. »? Et si les langues vivantes lui semblent de luxe pour un gentilhomme sédentaire, elles lui paraissent indispensables pour un gentilhomme engagé dans la carrière des armes. Aussi fait-il un mérite au duc de Mercœur d’avoir eu « la grace de bien exprimer ses belles conceptions, non seulement en ceste nostre langue françoise, mays mesme en allemande, italienne et espagnole, esquelles 1l estoit beaucoup plus que mediocrement disert.» ? François de Sales, qui savait lui-même l'italien et un peu l'espagnol, eût donc été sans indulgence pour ceux de nos officiers trop nombreux qui, en 1870, n'avaient ni l'usage ni même la connaissance de l'allemand.
Aux femmes il concède tout le savoir qu’elles voudront pourvu qu'elles n’en fassent pas étalage et n’oublient pas, au profit de la grammaire et de l'astronomie, leurs devoirs d'épouses ou de mères. Malheureusement, dit-il, « l’ordi-
Nostre feu abbé disoit que c’est chose monstrueuse veoir un moyne sçavant. » Chose étrange, l'abbé de Rancé, au cours de sa bruyante controverse avec Mabillon, en viendra bientôt, un demi siècle après saint François de Sales, à formuler des propositions analogues à celle de Jean des Entommeures, tant était puissant un certain courant d'hostilité à la science en ces temps où l’humanisme était pourtant en apparence triomphant.
? Sermons autographes. Oraison funèbre du Duc de Mercœur,t. VII,
2? Sermons autographes. Oraison funèbre du Duc de Mercœur, t. VII,
naire des personnes du monde est que si elles ont une once de sçavoir on ne peut les tenir de parler, tantelles ont envie de se faire estimer sçavantes. » : Toutefois, sous la réserve que la science féminine soit en service et se soumette à la discipline des bienséances et du devoir d'état, elle trouve
ygement grâce devant lui. « Sainte Catherine martyre fut fort sçavante, mais sa science estoit humble au pied de la croix. » ? Erasme avait déjà posé avec vigueur la question du savoir chez les femmes et l'avait résolue hardiment en leur faveur dans son piquant Dialogue entre une femme instruite et un abbé ignorant. L'évêque de Genève est de son école. S'il déronce chez la femme, avant Molière, la manie vaine ( de se rendre savante afin d'être savante », il approuve au contraire le dessein qu’elle peut avoir d'être savante, comme sainte Catherine, afin d’être utile. Les doctes Visitandines d'Annecy qui nous donnent en ce moment une édition parfaite des œuvres de leur Père ne sont point en marge de sa direction, pas plus que celles qui cultivent ailleurs avec tant d'éclat l'enluminure ou la peinture. Ici notre saint dépasse nettement Montaigne qui dès lors, bourgeoisement, comme bientôt Chrysale, ne tolérait pas d'autre science chez la femme que celle qui se hausse à connaître un pourpoint d'avec un haut-de-chausse.
Saint François de Sales n’est pas seulement un ami de la science, c'est un ami des arts, de tous les arts, et d’abord de l’art littéraire. Nous avions vu par sa correspondance avec le sénateur Favre que le goût du bien dire était comme inné chez lui. Il était aussi l’effet d’une recherche et d’un calcul. (Il m'est avis, disait-il, qu'il faut grandement estre attentifz
1 Sermons recueillis. Pour la veille de l’Epiphanie, 5 janv. 1618, t. IX, p. 143.
2 Sermons recueillis : Pour la fête de la Pentecôte, vers 1620, €. X,:
à la façon de proposer la doctrine catholique, en sorte que, comme la rayson est de nostre costé, aussi l'apparence, le lustre et la spéciocité ne nous défaillent point. »! Assurément, cette (spéciosité» ne doit pas être artifice de styliste, ajustement laborieux sur la pensée d'ornements adventices. La vraie beauté « n’est pas distincte de l’enseigner et esmouvoir, c'en est une dépendance ». Défions-nous de cette « délectation qui ne dépend pas de l’enseigner et esmouvoir, mais qui fait son cas à part et bien souvent empesche l’enseigner et l'esmouvoir. C’est un certain chatouillement d'oreilles qui provient d'une certaine elegance seculière, mondaine et prophane, de certaines curiosités, ageancemens de traitz, de parolles, de motz, bref qui dépend entièrement de l'artifice. »? Î] s’opposait ainsi à ce groupe d'artistes libertins qui florissait alors et dont M. Strowski a dit : (La maladie hittéraire sévit sur eux avec ses deux symptômes : l'importance exagérée donnée au vain labeur de l'art pour l'art, et la jlquste ou l'orgueil poussés à un étrange degré. » °
Mais dans les limites . naturel, nous devons vêtir la vérité de toutes les grâces du langage. « Dites merveilles, mais ne les dites pas bien, ce n'est rien, dites peu et dites bien, c'est beaucoup. »* Appliquons-nous donc à « relever » nos « petites besognes », comme il dit, pour leur donner plus de puissance conquérante. C'est à quoi, pour son compte, il s'applique sans cesse, polissant et repolissant ses écrits à mesure que les éditions s'écoulent, rectifant l'orthographe, aiguisant le trait, améliorant le rythme. Ayant en 1607 composé l'Oraison funèbre de la duchesse de Nemours, il l’envoie à son ami Ântoime des Hayes, parisien de goût pur, pour qu'il en efface les expressions savoyardes qui auraient pu lui échapper : « Je la vous veux addresser premierement
? Lettre au P. Jacques de Bonivard, 17 août 1609, t. XIV, p. 191. ? Lettre à Mgr André Fremyot, 5 octobre 1604, t. XII, p. 305.
# F. Strowski. Pascal et son temps. Paris, Plon, t. I, p. 133.
* Lettre à Mgr André Fremyot, 5 octobre 1604, t. XII, p. 321
‘affin que vous la voyes et revoyes pour y corriger, … car j'ay crainte qu'il ne m'eschappe quelques accens de nostre ramage de deça. » ! Devant ces préoccupations de … purisme et d'élégance littéraire, comme nous nous sentons … loin, non seulement de Calvin et de sa triste nudité volontaire, mais de Jansénius, de Saint-Cyran et de tous les ” contempteurs de l'art si nombreux alors !
… «À Port-Royal, a-t-on dit, on haïssait la beauté comme une ennemie et une corruptrice. » ? [nspiré par une théologie optimiste, saint François de Sales voit au contraire dans la beauté une éducatrice et une amie. Les belles - formes terrestres lui semblent des moyens pour atteindre … aux réalités supérieures. Il les aime toutes, pourvu qu'elles soient ramenées à leur juste rang secondaire et dépouillées de ce qu'elles peuvent avoir accidentellement de charnel ” et de voluptueux. Sans avoir de grandes connaissances en musique, par exemple, il en a le sentiment le plus vf : « Je garde les livres des Psaumes, écrit-1l à la baronne de Chantal, et vous remercie de la musique, en laquelle je n'entens rien du tout, bien que je’ l’ayme extremement quand elle est appliquee à la louange de Nostre-Seigneur. » ? Et plus tard il écrit à la même : « Hier, ma chere Fille, je fus si consolé, oyant que l’on chantoit en musique. » * Jusque dans son Traitté de l'amour de Dieu, il trouve, pour nous parler de « la suavité d’une harmonieuse musique » ”, des accents qui ne trompent pas. Il est bien, comme ll dit, « tant homme que rien plus ». Se recréer les oreilles et les | yeux, comme de s’affiner et enrichir l'esprit, ne détourne pas nécessairement de Dieu : cela peut y mener au contraire, Îl n’a point les répugnances d’un saint Bernard, à plus
e Lettre du 12 octobre 1607, t. XIII, p.325.
2 ANDRÉ HaALLays. Le Pelerinage de Port-Royal, Paris, Perrin, pp. 6-7.
: 8 Lettre du 21 novembre 1604, t. XI, p. 388.
4 Lettre du 2 juillet 1607, t. XIII, p. 293.
5 Traitté de l'amour de Dieu, 1. VIL, ch. ut, t. V, p. 16
238 SAINT FRANÇOIS DE SALES forte raison d’un Savanarole ou des iconoclastes calvinistes, à l'endroit des chefs-d’œuvre de la peinture et de la sculpture !. Devant une image pieuse, surtout quand elle est de main d'artiste, 1l sent sa piété s’'émouvoir et sa prière mont=r plus ardente. Un jour qu'il a reçu du P. Possevin son ouvrage sur La poésie et la peinture et du P.Chérubin une belle image de la Vierge, il écrit à son ami À. Favre : (Celui-ci m'a envoyé une image de la Vierge Mère adorant l'Enfant Jésus qui dort. Comme je n'ai ici presque aucun autre objet pour reposer ma vue, je me plais à prendre en main de temps en temps ce cher et pieux présent d'un très tendre ami. De Possevin j'ai reçu un livre magnifique, et, à peine l'ai-je ouvert que j y trouve la charmante berceuse de la Vierge Mère au Christ enfant, composée par Horace Torsellini. L'un m'a donné un portrait parlé, l’autre un portrait naturel et véritable. L'un a charmé mes yeux, que fatigue la vue de nos temples déserts et ruinés, l’autre a recréé mes oreilles, continuellement étourdies par d’horribles blasphèmes. Ainsi, par leurs présents si pieux et si saints tous les deux, remplis de bienveillance à mon égard, impriment plus profondément Jésus-Christ dans mon cœur.»? Ilest de ceux, comme on le voit, qui prient mieux devant de la beauté.
Où qu'elle soit d’ailleurs, la beauté l’attire et fixe son
1 C'est Calvin, plus conséquent d’ailleurs avec ses principes que Luther, qui fit dévier le protestantisme vers le puritanisme antiartistique. € Luther avait accepté » le concours des humanistes, des lettrés, des artistes, écrivent avec raison les PP. Brou et Rousselot dans Christus. Paris Beauchesne, p. 891. « Calvin fut plus logique. Il déclara la guerre aux libertins, aux amants de la beauté antique. Les humanistes lui rendirent haine pour haine. Rabelais cingla en passant les démoniacles Calvins, ennemis de la bonne nature. Ronsard les abhorra... Les Calvinistes sont vite des iconoclastes, des ennemis des arts plastiques, des puritains bourreaux de la joie et du sourire. On sait qu'au temps de Cromwell, l'intransigeance de Calvin fut dépassée par ses disciplés anglais et aboutit à une véritable phobie, la phobie du plaisir ». L. HERBERT. Revue des Deux-Mondes, 15 avril 1911. La haine du plaisir dans le puritanisme anglais.
? Lettre latine du 11 avril 1595, t. XI, p. 126.
regard, à moins que des bienséances supérieures ne l'en ,. détournent. Saint Louis de Gonzague, on le sait, se faisait scrupule de régarder sa mère. Notre saint, tout au contraire, » ose considérer la sienne en artiste. Morte, elle lui apparaît L. si belle sur son lit funèbre qu'il prend note de cette beauté à sereine répandue sur le cher visage et la signale dans une D lettre à la baronne de Chantal : « Elle rendit l'âme à Nostreà Seigneur doucement, paysiblement et avec une contenance ét beauté plus grande que peut estre elle n'avait jamais eu, D. demeurant une des belles mortes que j'aye jamais veu. »! Îl est bien de la Renaissance, ce Prélat humaniste qui révère la beauté humaine comme un reflet de Dieu même, ou comme un moyen de s'élever jusqu’à Lui!
Pareil aux premiers Pères de l'Eglise qui surent incorporer au Christianisme ce qu'il y eut de pur et de vrai dans l2 pensée antique, l'Evêque de Genève avec son génie à la fois audacieux et réaliste sait exorciser pour ainsi dire la science et l’art en les destinant à une fin supérieure. Il ne maudit pas la nature comme Calvin. Il ne l'adore pas non plus comme certains païens de la Renaissance. il cherche, en s'appuyant sur elle, à l’élever, à la remettre dans cet heureux équilibre qu’elle avait avant la chute. Il ne songe pas à la détruire, il la soumet à l’ordre éternel et il la transfigure par l'amour. Bien loin que la culture de l'esprit sait exclue de son ascèse, elle en fait partie intégrante. Et de même celle du cœur.
1 Il — La vie du cœur. —Les Affections humaines.
Homme ou chrétien ! a-t-on dit. Frivole disjonction dont on sent encore plus vivement l'injustice quand on a pénétré. la doctrine de saint François de Sales. Dans l’ordre de la sensibilité comme dans l’ordre des connaissances, son christianisme est fleur d'humanité. La charité divine, telle qu'il l'entend, n’est pas exclusion mais préférence. La créature
1 Lettre du 11 mars 1610, t. XIV, p. 262.
249 SAINT FRANÇOIS DE SALES (NN é
n'est traitée en ennemie que si elle se pose en rivale du Créateur. Pourvu que l’amour humain ne nous enlève pas à Dieu, pourvu que nous maintenions dans nos affections | la hiérarchie nécessaire, toute tendresse nous est permise. Il s’est expliqué là-dessus dans un beau texte qu'il faut mettre en exergue à tout cet article : « Qui dit tout ne forclost rien, et toutefois un homme ne laissera pas d’estre tout a son pere, tout a sa mere, tout au prince, tout a Dieu, tout a la république, tout a ses enfans, tout a ses amis : en sorte qu'estant tout a un chacun, il sera encore tout a tous. Îl ne doit rien aymer qui puisse oster son cœur a Dieu. Or, jamais aucun amour n'oste nos cœurs a Dieu, sinon celuy qui luy est contraire. Sara ne se fasche point de voir Ismael autour du cher Isaac, tandis qu'il ne se joüe point a le heurter et piquer ; et la divine Bonté ne s’offense point de voir en nous des autres amours aupres du sien, tandis qu'ilz conservent envers luy la reverence et soumission qui luy est deue.. Ouy mesme Jacob, qui est appelé le saint de Dieu... il ayme Rachel de toutes ses forces, il ayme Dieu de toutes ses forces : mais il n’ayme pas pour cela Rachel comme Dieu, ni Dieu comme Rachel. Il ayme Dieu comme son Dieu, sur toutes choses et plus que soymesme ; 1l ayme Rachel comme sa femme, sur toutes les autres femmes et comme luy-mesme. Il ayme Dieu de l'amour absolument et souverainement supreme, et Rachel, du supreme amour nuptial : et l’un des amours n’est point contraire à l’autre, puisque celuy de Rachel ne viole point les privileges et advantages souverains de celuy de Dieu ». ? À condition de ne pas faire pour l'amour de Rachel des actes qui sont réprouvés par Dieu, il est bon, il est louable, il est salutaire d'aimer Rachel. Il faut seulement, en cas de conflit, savoir se décider pour Dieu. C’est encore ce que dit notre sant quand, parlant de l'affection qu'on doit « a ses parents, au pais, a la mayson, aux amis », il prescrit au vrai chrétien d’aimer (tout cela en son rang... parce que l'Espoux
? Traitté de l'amour de Dieu. 1. X, ch. ut, t. V, p 171-175.
celeste le veut, le commande et l'entend ». : Notons bien sur quel fondement repose ainsi pour lui l'amour humain, amour de la famille, de la patrie, des amis : Dieu le veut, :
dit-il. Et voilà qui peut et doit redonner un merveilleux
épanouissement à toute notre vie sentimentale! Saint François de Sales a parfaitement vu tout ce que nos puissances de sentiment pouvaient gagner à se remettre ainsi dans l'ordre, « Vive Dieu ! ma chere Fille, écrivait-il à Madame de Chantal, il m'est advis que tout ne m'est plus rien qu'en Dieu, auquel neanmoins et pour lequel j'ayme plus tendrement que jamais ce que j'ayme... © il est bien vray, ma Fille, j'ay ce sentiment la l»? Comme Dante, en effet, il professe que le véritable et complet amour de Dieu mène à aimer ce qu'il a créé, ce que, par conséquent, il a aimé. I] le disait expressément à Me de la Forest : « Ma tres chere Fille, soyes tousjours bien douce et suave, aymant amoureusement les créatures pour lesquelles Nostre- Seigneur est mort d'amour. »* Et voilà pourquoi, selon Jui, en avançant dans l'amour de Dieu, on peut avancer aussi dans l'amour des créatures !
Nous voilà loin déjà du dilemme simplificateur : homme ou chrétien ! Ceux qui voient dans le christianisme une doctrine inhumaine et desséchante sont trop enclins peut-être à la juger sur certains excès qui n'ont point été canonisés par l'Eglise en même temps que leurs auteurs. Saint François de Sales a lui-même noté avec une sorte d'étonnement l’austérité de saint Charles Borromée, « J’homme le plus rigoureux de cet âge », qui, dit-il, (en vingt-quatre ans... n’entra que deux fois en la mayson de ses frères estans malades. » * Il s’est opposé plus vivement encore à sainte Angèle de Foligno qui avait demandé à Dieu d'être débarrassée de sa mère, de son mani, de ses fils, et
1 Traitté de l'amour de Dieu. 1. IX, ch. xvi, t. V, p. 162.
2 Lettre du 11 décembre 1609, t. XIV, p. 230.
3 Lettre du 2 août 1610, t. XIV, p. 337.
4 Lettre à la Baronne de Chantal, 14 octobre 1604, t. XII, p. 365,
de qui nous tenons l’aveu que «leur mort lui fut une grande
consolation. » : Cette étrange attitude de la sainte lui revenait sans doute en mémoire quand il écrivait: « Il y a certaines histoires qui donnént plus de lumieres pour la conduitte de nostre vie. Il y en a d’autres ou il y a plus de sujet d'admiration que d'imitation, comme celle de sainte Marie Egyptienne, de saint Simeon Stylite, des deux saintes Cathérine de Sienne et de Gennes, de Sainte Angele et autres telles, lesquelles ne laissent pas neanmoins de donner un grand gout general du saint amour de Dieu. » ? Le motif d' amour qui inspira sainte Angèle lui semble un leurre. Il n’y a pas pour lui une morale des maîtres et une morale des esclaves, une morale des saints et une morale des simples fidèles. Il redoute a bon droit ces périlleuses distinctions dont peuvent se prévaloir des illuminés. Le surnaturel se construit sur le naturel, et l'amour de la famille est une vertu naturelle. Angèle de Foligno a cru voir un conflit entre son amour pour Dieu et son amour pour les siens. Ce conflit est toujours soluble. Et la solution salésienne n’est pas dans la suppression de l’un au bénéfice de l’autre ; elle est dans la subordination de l’un à l’autre. Cette grande idée que l'amour est un, il l'avait trouvée chez les humanistes chrétiens d'Itahie qui, avec saint Gaétan, avaient fondé les Académies du Divin Amour. Leurs idées développées par Bembo avaient été reprises magnifiquement par le grand jésuite Bellarmin, le vrai
1 Nous lisons en effet dans les œuvres de sainte Angèle de Foligno : « Ce fut alors que Dieu voulut m'enlever ma mère, qui m'était pour aller à Lui d'un grand empêchement. Mon mari et mes fils moururent aussi en peu de temps. Et parce que, étant entrée dans la route, j'avais prié Dieu qu’il me débarrassât d'eux tous, leur mort me fut une grande consolation. Ce n'était pas que je fusse exempte de compassion ; mais je pensais qu'après cette grâce, mon cœur et ma volonté serait toujours dans le cœur de Dieu, le cœur et la volonté de Dieu toujours dans mon cœur.» Cf. Le livre des Visions et Instructions de la Bienheureuse Angèle de Foligno. Trad. Ernest Hello, 4 édit. avec avertissement de Georges Goyau. Paris, Tralin 1910, pp. 47-48. ? Introduction à la Vie devote, 2 partie, ch. xvui, t. HI, p. 108.
maître de saint François de Sales, dans son De ascensione mentis in Deum per scalas rerum creatarum, paru en 1606. Elles vont inspirer l'œuvre entière de l’évêque de Genève.
Toutes ses sympathies vont à ces saints au cœur de chair qui nous ont laissé le modèle d’une vertu traitable, comme cétte sainte Paule dont 1l disait à ses filles : « Certes, la grande sainte Paule, qui estoit si sainte, aymoit si fort son mary et ses enfans, qu'elle pleuroit tousjours tant a leur trespas qu'elle en pensoit mourir de douleur, tant son inclination d'aymer estoit grande sans qu'elle y peust remedier. Elle ne laissoit pas pour cela d’estre une grande sainte et bien resignee à la volonté de Dieu! » : « Grande folie », pense-t-il, que cette (sagesse impossible » des stoiciens au cœur froid qui tenaient à vertu comme Sénèque de ne pas pleurer sur le cercueil de leurs enfants !
Peu de saints se sont expliqués avec autant de complaisance et aussi d'humanité sur cette question des affections de famille et notamment sur celle qui de toutes est le plus sujette à anxiété : l'affection conjugale. Les auteurs spirituels se sont souvent comportés avec une sorte de réserve gênée àson égard. Notre saint, dont l’âmeétait admirablement pure, entre au contraire ici dans des précisions qui n'ont pas laissé d'effaroucher les prudes. La grande controverse du xvi® siècle sur le mariage, dont l'écho remplit le Tiers Livre de Rabelais a contribué peut-être à libérer sa plume. S'il ne franchit point certes les bornes de la discrétion chrétienne, 1l sait mettre l'accent, et même l'accent aigu, en un sujet où l’on ne mettait guère d'ordinaire que des points de suspension. Il s’est efforcé de mettre à l'aise le cœur de ceux de ses dirigés qui, étant engagés dans le mariage, se faisaient scrupule de s'aimer trop tendrement : ( Aymés vostre mari tendrement, écrit-il à une nouvelle mariée, comme vous
1 Vrays entretiens spirituels. Entretien XVu, t. VI, p. 333.
ayant esté donné de la propre main de Nostre-Seigneur. » : Ce « tendrement », qui nous change de l'abstraite phraséologie habituelle en cette matière, il le commente, il le développe avec autant de précision que d’abondance.
Il invite les époux à se témoigner leur amour par des caresses. [l ne fait point le renchéri® : iln’approuve pomtces athtudes «distantes», cette réserve cérémonieuse que Rousseau préconisait et que des modes récentes ont introduites chez nous !# « L'amour et la fidélité jointes ensemble, dit-il, engendrent toujours la privauté et confiance ; c'est pourquoy les Saintz et Saintes ont usé de beaucoup de réciproques caresses en leur mariage, caresses vrayement amoureuses mais chastes, tendres mais sinceres. Ainsy Isaac et Rebecca, le plus chaste pair de mariés de l’ancien tems, furent veus par la fenestre se caresser en telle sorte, qu'encor qu'il n'y eust rien de deshonneste, Abimelech conneut bien qu'1lz ne pouvoyent estre sinon mari et femme. Le grand saint Louys, egalement rigoureux en sa chair et tendre en l'amour de sa femme, fut presque blasmé d’estre abondant en telles caresses, bien qu’en verité il meritait plustost loüange de sçavoir demettre son esprit martial et coura-
1 Letire à MM de la Croix d Autherin, 12 mars 1613, t. XV, p. 358
? Comme M. Jules Lemaître qui écrivait dans son Chateaubriand : « Ï] n'y a rien de plus odieux que le spectacle de l'amour de deux jeunes
mariés. L'amour triomphant et repu est déplaisant. » Cf. Chateaubriand. Paris, Calman-Lévy, p. 226.
% Rousseau en effet, chez qui, malgré sa croyance à la bonté naturelle de l'homme, survit toujours un peu de l’antique esprit de Calvin, approuve les Romains d'avoir condamné les marques publiques d'affection entre époux. « Quand le patricien Manilius fut chassé du sénat de Rome, écrit-1il, pour avoir donné un baiser à sa femme en présence de sa fille, à ne considérer cette action qu’en elle-même qu'avait-elle de repréhensible? Rien sans doute : elle annençait même un sentiment louable. Maïs les chastes feux de la mère en pouvoient inspirer d'impurs à la fille. C'était donc d’une action fort honnête faire un exemple de corruption. » Lettre à d' Alembert sur les spectacles. Admirons que saint François de Sales, si proche de Genève, n'ait pas subi la contagion de son puritanisme.
geux à ces menus offices requis a la conservation de l'amour conjugal ;: car bien que ces petites demonstrations de pure et franche amitié ne lient pas les cœurs, elles les approchent neanmoins et servent d’un ageancement aggre- “ble à la mutuelle conversation. »: En bon psychologue “Qui sait la valeur du geste et son influence sur le senti- * ment, il met en garde contre ces silences dangereux qui “tuent vite les plus chaudes affections. Des « yeux qui D », c'est bien. Mais des yeux qui ne se ferment . pas, cest mieux encore !
É: Aussi, malgré le murmure des prudes qui s'élevait contre sa condescendance et qu'on devine à certains louvoiements - de sa plume, reste-t-il ferme dans cette note de délicieuse : humanité. Au sujet de son jeune frère Bernard qui vient td'épouser Marie-Aimée de Chantal, il a ce mot char- ; mant : « Je l'ayme beaucoup plus que fraternellement, et surtout quand il parle avec suavité de sa petite femme. Dieu est bon, ma Fille, soyons dongq bons aussi! »? Peut-on “rêver plus aimable et sociable vertu que celle qui dicte de tels mots, sortis des entrailles, à un évêque qui était un saint mais qui était aussi complètement un homme. À l'encontre . de nos modernes législateurs des bienséances, il pensait | que de proscrire les marques extérieures de l'affection c'est en tarir la source, et ce lui était un motif de chérir plus .tendrement son frère que de l'entendre parler de sa {petite | femme » avec suavité.
Mais justement, pour que l'affection conjugale fût durable il voulait qu'elle fût pure dans sa source. Il n'est pas un adversaire du mariage de raison, mais 1l veut que ce mariage dé raison s'accompagne d'amour. Pas de mariages improvisés, conclus, bâclés, d'après le pur caprice, non certes, mais | que le cœur soit consulté et les droits de l'amour réservés. à C’est à travers ses devoirs qu'il montre à l'amour ses droits : « O vierges, dit-il, si vous pretendes au mariage temporel,
1 Introduction à la vie devote, & partie, ch. xxxvint, t. [T, p. 270. 2 Lettre à la Baronne de Chantal, 11 décembre 1609, t. XIV, p.231,
gardés dong jalousement vostre premier amour pour vostre | premier mari.» : Même avertissement aux jeunes gens :. «Prenés garde, je vous supplie, écrit-il à Celse Bénigne de Chantal, a ne vous point embarrasser parmi les amoureites et à ne point permettre a vos affections de prevenir vostre jugement et rayson au choix des sujetz aymables, car, quand une fois l'affection a pris sa course, elle traisne le jugement comme un esclave a des choix fort impertinens et dignes du repentir qui les suit par apres bien tost. » ?
Ïl faut aller au mariage avec l'amour et il faut faire durer l'amour dans le mariage. Saint François de Sales dépasse encore ici Montaigne qui ramenait l'amour conjugal à la simple amitié. « Quelle consolation, dit-1l à M£ Brulart, de sçavoir que de plus en plus monsieur vostre mari reçoit de la douceur et suavité de vostre société ! C'est la, l’une des vertus des femmes mariées, et celle seule que saint Paul indique !»° Mais l'amour des gens mariés tel qu’il le recommande n'est pas celui que célèbre notre théâtre contemporain, amour purement sensuel qui fait de la femme une courtisane et qui comme tel ne peut être qu'éphémère, c'est l'amour fondé sur l'harmonie des âmes, lequel s'achève tout de même en amitié. « Pleust a Dieu que son Filz bien aymé fust appellé a toutes les noces comme il fut a celles de Cana : le vin des consolations et benedictions ny manqueroïit jamais, car ce qu'il n y en a pour l'ordinaire qu'un peu au commencement, c’est d’autant qu'en lieu de Nostre Seigneur on y fait venir Adonis.. O mariés ce n'est rien de dire : aymes vous l’un l’autre de l'amour naturel, car les pairs de tourterelles font bien cela : mi de dire : aymes vous d’un amour humain, car lès payens ont bien prattiqué cet amour la. » * Il savait en effet, par d'innombrables confidences, que le mariage fondé sur la
* Introduction à la vie devote, 3° partie, ch. xui, t. III, p. 286.
* Lettre du 8 décembre 1610, t. XIV, p. 378.
* Lettre de la mi-septembre 1606, t. XIII, pp. 216-217.
* Introduction à la vie devote, 3° partie, ch. xxxvI11, t. LIT. p. 264,
% ule volupté réserve de promptes désillusions et que si tant d'époux trainent ici-bas une vie désenchantée, c'est qu ‘ils ont commencé par n ’être que des amants. … Aussi, tout en donnant sa bonne place à l’amour dans le - mariage, tout en pressant les gens mariés d'accomplir sans LVaines minaudéries toutes les obligations de leur état, se Psarde-t-1l des hymnes à l'instinct génésique qu'il est de ! mode aujourd hui d'entonner jusqu'en des livres qui pré- Riendent à l'éducation de la pureté. Nombre d'écrivains 4 religieux se Fo tenus au Wrsue quand ils abordent ce sujet délicat. Saint François de Sales est beaucoup plus > calme Il ne pense pas que l'appétit qui multiplie le genre Dhumain soit d'une autre essence que l'appétit de manger Rquite conserve. C'est à celui-ci qu'il emprunte ses images D Pour nous entretenir de celui-là, Pas de pruderies intempestives, certes non, mais, dit-il, ( c'est une vraye marque d'un esprit truant, vilain, abject et infame de penser aux » viandes et à la mangeaille avant le terns du repas. Les gens d'honneur ne pensent à la table qu'en s'asseant. »! Respectons l'amour, mais à sa place |
Si notre saint veut de la tendresse et des marques de
tendresse entre époux, 1l est intraitable pour les menues » intrigues et folâtreries que nous avons appelées du nom bénin de flirt et qui lui semblent attentatoires à l'amour dont il veut l'intégrité et la durée dans le mariage. Proscrire le flirt c'est encore protéger l'amour. Quiconque, en effet, s'engage, avant ou pendant le mariage, dans des manèges amoureux qui vont presque toujours au delà du simulacre, y déflore son cœur, y éparpille sa puissance d'aimer. « Je pense, dit-il, que c'est une grande tromperie ; de presenter en lieu d'un cœur entier et sincere un cœur … tout usé, frelaté et tracassé d'amour. » ? M. Emile Faguet, ' ayant un jour cité ce beau texte de notre saint contre un théoricien de l'amour avant le mariage, ajoutait : (Il n'y a
1 Jntroduction à la vie devote, 3° partie, ch. xxxix, t. III, p. 277, 2 Jntroduction à la vie devote, 3 partie, ch. xxxix, t. III, p. 286
pas une de ces expressions pleines de sens, qui ne fournit un! chapitre excellent, très probant, sur la flétrissure de la vie avant la vie, avant cette vie qui demande, qui exige loyauté,
intégrité et force intacte de l'âme et qui en a besoin pour
pouvoir être vécue. » ! D'où viennent, en effet, les fissures
par où s'écoule l'amour, d'où viennent ces jalousies et
défiances qui énervent tant d’unions d’abord heureuses,
sinon de ces galanteries à côté, réputées anodines, où l'on
gaspille ses réserves d'affection? On vient au mariage avec
un cœur qui n'a plus sa fraîcheur et sa force, on a dans sa
vie des coins de mystère qu'il faut dérober,on a des sou-
venirs et des émotions qu'il faut taire. D'où l'inquiétude
et la nervosité. C'est la mince et fatale fêlure qui fait
inexorablement le tour du cœur.
Saint François de Sales a bien senti que là était le grand péril de l'union conjugale. Aussi s'est-il exprimé sur ce point avec une extrême énergie : ( Ces amitiés, dit1l, sont toutes mauvaises, folles et vaines : mauvaises d'autant qu'elles aboutissent et se terminent en fin au péché de la chair et qu'elles desrobent l'amour et par consequent le cœur a Dieu, a la femme et au mari, a qui il estoit deu ; folles, parce qu'elles n’ont ni fondement ni rayson ; vaines, parce qu'elles ne rendent aucun prouffit, ni honneur, ni contentement. Au contraire, elles perdent le tems, embarrassent l'honneur, sans donner aucun playsir que celuy d'un empressement de pretendre et esperer, sans sçavoir ce qu'on veut ni qu'on pretend ! »? Avec quelle finesse il note l'étourderie, le vide et la malfaisance de ces « muguetteries » sans issue : ( Qui prend est pris en ce jeu. L’herbe aproxis reçoit et conçoit le feu aussi tost qu'elle le void, nos cœurs en sont de mesme, soudain qu’ilz voyentune ame enflammee d'amour pour eux, ilz sont incontinent embrasés pour elle. J'en veux bien prendre, me dira quelqu'un, mais non pas fort avant. Hélas vous vous trompés, ce feu d'amour
1 Journal des Débats, 4 décembre 1909.
* Introduction à la vie devote, 3 partie, ch. xvint, t. III, p 199.
est plus actif et penetrant qu'il ne vous semble; vous cuyderes n'en recevoir qu'une estincelle, et vous serez tout 'estonné de voir qu'en un moment il aura saisi tout vostre œur,reduit en cendre toutes vos resolutions et en fumee vostre reputation. © Dieu, quel aveuglement est celuy-c1, de jouër ainsy à credit sur des gages si frivoles la principale pièce de nostre ame. » !
Ce jeu mondain du fhrt, qui lui semble la plus directe des menaces pour la perpétuité de l'amour conjugal, il ne | 4 se lasse pas de l’analyser et de le flétrir. Il y revient dans - la suite de son Introduction : : « Les uns, dit-il, parlant des Dhaticiens du flrt, n’ont d'autre dessein que d’assouvir “leurs cœurs a donner et recevoir de l'amour, suivans en 2 cela leur inclination amoureuse, et ceux-ci ne regardent a »nen pour le choix de leurs amours sinon a leur goust et Vinstinct, si qu'a la rencontre d’un sujet aggreable, sans examiner l'interieur ni les deportements d'iceluy, 1l com- Dnenceront cette communication d'amourettes et se four- “reront dedans les miserables filetz desquelz‘par apres ilz à auront peyne de sortir. Les autres se laissent aller a cela par vanité, leur estant advis que ce ne soit pas peu de “cloire de prendre et lier les cœurs par amour ; et ceux-ci, | faysant leur election pour la gloire, dressent leurs pieges Let tendent leurs toyles en des lieux specieux, relevés, rares “et illustres. Les autres sont portés et par leur inclination D et par la vanité tout ensemble, car encores
qu “lz ayent le cœur contourné a l'amour, si ne veulent À ilz pourtant pas en prendre qu'avec quelque advantage : . de gloire. »? Quel romancier, quel analyste du cœur humain a jamais dit des choses plus aiguës et plus nuancées sur cet éternel sujet des { amourettes ». Mais comme on sent bien à travers toutes ces fines analyses où les comparai- . sons précisent encore l'idée, l'homme qui a senti la poésie