‹ Saint François de Sales, directeur d'âmesChapitre 26 sur 102 · À J } FR · texte numérisé non relu

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écrivait à Me de Cornillon sa sœur : «O Dieu, ma pauvre tres chere Sœur, que j'ay de peine pour le desplaysir que vostre cœur souffrira sur le trepas de ce pauvre frere, qui nous estoit a tous si cher !... Pour moy, ma chere Fille, j'ay pleuré plus d’une fois en cette occasion car j'aymois tendrement ce frere, et n’ay sceu m’empescher d’avoir les ressentimens de douleur que la nature m'a causés. » : Il semble que François de Sales échappe à l'influence de ce courant stoïcien qui commençait à se dessiner puissamment et qui inspirera bientôt à Corneille tant de maximes écrasantes de grandeur et de roideur, où la raison sera proclamée souveraine non seulement sur les passions mais jusque sur les soupirs instinctifs : :

( Et sur mes passions ma raison souveraine « Eût blâmé mes soupirs et dissipé ma haine, » ?

À la même époque,un Montaigne feint d'ignorer lechiffre exact des enfants qu'il a perdus en bas âge et Malherbe voit mourir les siens avec une étrange sécheresse. Bientôt, Angélique Arnauld en viendra, d'après son propre témoignage, à n'avoir plus de naturel. Elle dira parlant de ses deuils de famille : « Je ne me souviens pas de m'être Jamais troublée pour toutes ces pertes. » * La raison salésienne sait réprimer les effets de la passion mais n'entreprend point de blâmer les soupirs !

1 Lettre à M" de Cornillon, sa sœur, 30 ma 1617, t. XVIII, pp. 16-17.

2 Polyeucte, I, 2. N'oublions pas que nous sommes à la veille du jour où Balzac va nous tracer ce portrait du Romain idéal : (Le Romain ne connaît ni Nature, m Alliance, ni Affection, quand il y va de l'intérêt de la patrie, il n’a point d'autre intérêt particulier que celui là, et n'aime ni ne haït que pour des considérations publiques... Tout ce qu’il y a dans le monde d’effroyable et de terrible n'est pas capable de lui faire cligner un œil. » Dissertation 1, Le Romain.

8 R. Monlaur, Angélique Arnauld, Paris, Plon, 1908, pp. 77 et 386,

4 Si l'on objecte qu'à l'encontre de sa doctrine habituelle, Saint François de Sales invite Mn de Chantal à refouler son amour maternel

Pour ce qui est de l'amitié, l'Evêque de Genève est peut- . être encore de tous nos Saints celui qui s’est exprimé sur elle avec le plus de chaleureuse abondance. Sans doute, entre les amitiés, il donne sa préférence à celles qui se proposent expressément d'élever les âmes à Dieu, mais il n'exclut pas les autres amitiés honnêtes qui donnent le

pour entrer au cloître, en passant au besoin sur le corps de son jeune fils à peine adolescent, faisons observer que le Saint prit sur lui de retenir la baronne dans le monde, malgré son désir, pendant plusieurs années. Il la retint malgré elle jusqu’à ce que le sort temporel de ses enfants fût parfaitement réglé : « Demeurés de cœur et d'esprit avec nostre Sauveur, lui écrivait-il.. Et puisque sa volonté est que vous soyés encor au service et à la conduite de vostre famille, demeurés-y en paix, avec la fidélité que vous devés a ce saint vouloir. » Lettre du 8 octobre 1608, t. XIV, p. 77. Le principe est nettement posé et les exigences du devoir d'état sauvegardées. Si quelques détails d'application nous paraissent peu conformes à nos mœurs modernes, souvenons-nous que toutes les circonstances de ce départ ne nous sont pas connues et que, d'ailleurs, tout fut arrangé conformément aux usages du temps. Saint François de Sales est si convaincu d’avoir pourvu à tout le nécessaire et même à tout le convenable en cette affaire qu'il s'exprime en homme absolument inattaquable. Parlant de M€ de Chantal et de son entrée en religion, il écrit à Vespasien Aiazza, abbé d'Abondance : « Pressee des desirs de Dieu, elle a tout quitté, et, avec une prudence et une force non commune a son sexe fragile, elle a pourveu a son desengagement ; en sorte que les bons treuveront beaucoup de choses a loüer en cela, et les enfans malins du siecle ne sçauront sur quoy s’attacher pour former leurs mesdisances. » Lettre du 3 avril 1611, t. XV, p. 39. Parlant ainsi, non seulement il défie la critique, mais il atteste qu’elle ne s’est pas produite. Et de fait, le père de Mn® de Chantal lui-même avait souscrit à l'arrangement, comme le prouve la lettre qu'il écrivait à l'Evêque de Genève le 29 mars 1610. Cf. t. XIV, p. 415. Le Président Fremyot se chargeait de l'avenir de Celse-Bénigne. Et Me de Chantal emmenait avec elle à Annecy celle de ses filles dont l'éducation n’était pas achevée. Le saint avait d’ailleurs prévu certaines absences deila Mère de Chantal pour le soin de ses affaires temporelles. Elle « pourrait, dit la Mère de Chaugy, faire quelques voyages en Bourgogne, s'il était nécessaire, pour le bien de ses enfants. » Cf. Mémoires, I partie, ch. xxv. Et nous savons qu'elle en fit. — Voir aussi sur ce sujet les fines remarques de M. Henri Bremond, au t. II de son Histoire littéraire du sentiment religieux.

meilleur de son charme au pacte social. Il lui suffit toujours qu'en cas de conflit Dieu soit préféré. D'ailleurs, par ellemême, pense-t-il, une bonne amitié est un stimulant moral ou du moins un appui. Sur ce point encore, il se connaît plus tolérant que bien d’autres chrétiens auxquels il n’hésite pas à s'opposer. ( Plusieurs vous diront peut estre qu'il ne ù faut avoir aucune sorte de particulière affection et amitié, 4 d'autant que cela occupe le cœur, distrait l'esprit, engendre les envies : mais 1lz se trompent en leurs conseilz; car 11z ont veu escrit de plusieurs saintz et devotz autheurs que les amités particulieres et affections extraordinaires nuisent infiniment aux religieux ; 1lz cuydent que c'en soit de mesme du reste du monde..., mais quant a ceux qui sont entre les mondains et qui embrassent la vraye vertu, il leur est nécessaire de s’allier les uns aux autres par une sainte et sacree amitié ; | car par le moyen d’icelle 1lz s’animent, 1lz s’aydent, ilz À s’entreportent au bien. Ceux qui sont es Réligions n'ont pas besoin des amitiés particulieres !, mais ceux qui sont 3 au monde en ont necessité pour s'asseurer et secourir les uns les autres, parmi tant de mauvais passages qu'il leur faut franchir. Au monde, tous ne conspirent pas a mesme à fin, tous n'ont pas le mesme esprit ; il faut donq sans doute | se tirer a part et faire des amitiés selon nostre pretention ; 1 et cette particularité fait voirement une partialité, mais une

1 Saint François de Sales a trop le sentiment du réel pour ne pas comprendre que l’absolue égalité de traitement entre humains, au couvent comme ailleurs, est un idéal difficile à atteindre. Il condamne les amitiés particulières, mais 1l ne serait pas lui-même s’il n’atténuait et ne nuançait son arrêt : (Ce quej'ay dit que nous devons rendre nostre ' amour si esgal envers les Sœurs, que nous en ayons autant pour les | unes que pour les autres, cela veut dire autant que nous le pouvons; car il n’est pas en nostre pouvoir d’avoir autant de suavité en l'amour É que nous avons pour celles à qui nous avons moins d'alliance et 1 correspondance d'humeur, qu'avec les autres avec lesquelles nous avons de la sympathie. » Il ajoute toutefois : « Mais cela n’est rien; ‘4 l'amour de charité doit estre general, et les signes et tesmoignages de ; nostre amitié esgaux, si nous voulons estre vrayes servantes de Dieu. » Vrays entretiens. Entretien 1V, t. VI, pp. 68-69.

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