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«la gaye diapreure du paisage », le murmure des ruisseaux, tout cela l'enchante avant de l'élever à Dieu. Au sortir d'une maladie, il écrit à son ami Antoine Favre pour lui dire combien vive est sa Joie de renaître et de revoir les belles choses que Dieu a faites pour le plaisir de nos yeux. « Quoi de plus doux... pour un convalescent que de quitter l'obscurité d’une maisonnette pour aller souvent contempler les jardins les plus agreables et les plus émaillés de fleurs et d'y respirer à souhait l’air embaumé des parfums les plus suaves. » : Avec les pages fleuries qu'il a écrites sur les oiseaux et sur les « avettes », et qui parfois, je le sais, ne sont pas exemptes d’une pointe de mièvrerie, on ferait toute une exquise anthologie.
Aimer les paysages de sa patrie, c'est aimer déjà sa patrie elle-même. Nous savons, par un beau texte cité plus haut, que le patriotisme vient en bon rang parmi les sentiments que saint François de Sales cultive dans les âmes. L'amour de la patrie est un devoir. Il le rappelle au président Frémyot en un temps où il était plus nécessaire qu'aujourd'hui de l’enseigner? : « Nous nous devons a Dieu, a la patrie, aux parens, aux amis. » ® À sa place, qui n’est pas la première, mais qui n'est pas non plus, comme on le voit, la dernière, le patriotisme est une vertu : (« O Dieu eternel, … si la vaillance, l'obeissance au prince, l'amour de la patrie et la magnanimité ne vous estoyent aggreables, j je ne suivrois Jamais leurs mouvemens que je sens maintenant ;
mais parce que ces vertus vous playsent, J'embrasse cette occasion de les prattiquer. » “ Pour être compris dans l'amour de Dieu, l'amour de la patrie n’en est pas moins
1 Lettre latine du commencement de février 1594, t. XI, pp. 41-42.
2 Lettre au Président Fremyot, 7 octobre 1604, t. XII, p. 331.
8 Dans son beau livre sur La France en 1614. Paris, Nelson, 1913, p. 422, Gabriel Hanotaux écrit, en effet : « Les discordes religieuses avaient jeté un tel trouble dans les consciences que le respect de l’ordre antique et le patriotisme naissant furent refoulés. »
4 Traitté de l'amour de Dieu, 1. IX, ch. XIV, t. V, p. 289.
entier. Il se couronne en Dieu, mais le chemin qui mène à Dieu passe par la patrie, comme le chemin qui mène à - Paris pour notre saint — c'est lui qui fait la comparaison — passe par Lyon. Paris est le terme du voyage, mais 1l ne faut pas négliger de traiter à Lyon toutes les affaires qui nous y sollicitent.
C'est donc une mauvaise chicane de prétendre, comme on’ l'a fait à propos du Duc de Bourgogne, que la dévotion gêne le service de la Patrie. La dévotion correcte, celle qu'’enseigne saint François de Sales, fournit des motifs et un fondement au patriotisme : « Non, Philothee, la devotion ne gaste rien quand elle est vraye, ainselleperfectionne tout, et lhors qu'elle se rend contraire a la legitime vocation de quelqu'un, elle est sans doute fausse... Chacun devient plus aggreable en sa vocation, la conjoignant a la devotion : le soin de la famille est rendu paisible, l'amour du mani et de la femme plus sincere, le service du prince plus fidelle. » Des étourdis peuvent s'imaginer que les saints, tout aux affaires du ciel, négligent celles d'ici-bas. Il n’en est rien. Les saints ne sont pas d'ordinaire des politiques, mais ils sont, ils doivent être, pour réaliser toute leur définition, des patriotes. [Il leur faut s'intéresser et contribuer à la prospérité de leur pays, qui conditionne celle de l’humanité. L'intelligence du christianisme a conduit François de Sales | à prescrire le plus cordial dévouement à la patrie, et non seulement à la patrie abstraite, mais à la patrie vivante, comme incarnée dans la personne du Prince.
Le patriotisme le mène au loyalisme politique. Dans une lettre à l'archevêque de Tarentaise, il demande que l’on fasse connaître à tout le pays combien «Sa Sainteté souhaite la conservation de ce royaume, et combien elle desire que tous dressent les peuples a la vraie et sincere obeissance et soumission que les sujets doivent à cette couronne. » ?
* Introduction à la vie devote, "°° partie, ch. 1, p. 20. ? Lettre à Mgr Anastase Germonio, mars 1610, t. XV, p. 189.
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1] s’agit ici de la France, car le saint avait en réalité deux patries : une partie de son diocèse étant savoisienne et l’autre française. Ce loyalisme politique va pour lui jusqu’au . respect de la personne du Prince. Il n’admet pas ces dénigrements systématiques, cette passion de caricature qui s'exercent sur les chefs de nations et qui tend à diminuer la patrie elle-même dont ils sont la figure visible. « Chacun, dit-il, se donne liberté de juger et censurer les princes et de mesdire des nations toutes entières, selon la diversité des affections que l'on a en leur endroit : Philothee; ne faites pas cette faute: car outre l'offense de Dieu, elle vous pourroit susciter mille sortes de querelles. »’! Ainsi, le patriote salésien préfère son pays, mais juge équitablement et sans violence tous les autres.
Dans ses rapports avec le pouvoir, l'évêque de Genève évite tout ce qui serait servilisme, obséquiosité, courtisanerie. Ce n'est pas un évêque césarien. Il tient à l’amitié de son prince, non seulement parce que cette amitié lui est utile pour son apostolat, mais parce que, ici encore, outre sa raison, son cœur est engagé, Mais s'il arrive que cette affection, précieuse à ses yeux, lui soit retirée, comme son grand compatriote Joseph de Maistre, il ne se trouble point, n'ayant rien fait pour mériter la disgrâce. À plus forte raison ne meurt-il point de chagrin comme ce pauvre et tendre Racine qui dessécha de tristesse, dit-on, pour une froideur de son roi. Un jour, le duc de Savoie a pris ombrage de lui, l'évêque se disculpe par écrit, mais il attend l'issue des événements dans la sérénité et — au sens que nous avons dit — dans l'indifférence : « Je me suis fort plaint par une lettre, écrit-il.… or, j'en attens l'evenement, et ne voudrois pas que vous fussies icy qu'après que cette
bourrasque sera passee, qui sera bientost, Dieu aydant. * Mais quand je l'appelle bourrasque, dame ne penses pas que j'en sois agité, non plus certes que de la moindre chose
1 Introduction à la vie devote, 3 partie, ch. xxix, t II, p: 243
c'est au premier que vont ses Satis les plus viv mais pour le second néanmoins il est d’un dévouement absolu. « Je supplie tres humblement… vostre Altesse, lui écrit-il, de croire que ] ’ay gravé trop avant en mon cœur le devoir que je luy ay, pour jamais me relascher a faire chose qui puisse tant soit peu nuyre au service de ses affaires, et que j'ay une trop grande aversion au tracas des choses d’Estat, pour jamais y vouloir penser d'une attention deliberee. » ? Pour Henri IV l'élan est tout cordial, spontané tout ensemble et réfléchi. Il aime ce Prince non seulement en sujet mais en ami, et nous ne comprendrions pas toute la pensée de saint F rançois de Sales sur les affections humaines si nous ne savions comment il a chéri ce souverain de mœurs volages, mais d'esprit supérieur. Sa mort lui arrachera des plaintes dont l'accent pathétique rappelle celles de Bossuet pleurant Madame. « Ah! Monsieur mon amy, écrit-il au Président Fremyot, il est vray, l'Europe ne pouvoit voir aucune mort plus lamentable que celle du grand Henri IV... Les quinze ou dix-huitans que sa forte complexion et santé et que les vœux de la À France et de plusieurs gens de bien hors de France luy promettoyent encore de vie vigoureuse, eussent esté suffisans pour cela : et voyla qu’une si grande suite de grandeurs aboutit en une mort qui n’a rien de grand que d’avoir esté grandement funeste, lamentable, miserable et deplorable : et celuy que l'on eust jugé presque immortel, puisqu l n'avoit peu mourir parmi tant de hasars desquelz il avoit si longuement fendu la presse pour arriver a l’heui reuse paix de laquelle il avoit esté jouissant ces dix années. dernières, le voyla mort d’un contemptible coup de petit 330 couteau et par la main d’un jeune homme inconnu, au
1 Letire à la baronne de Chantal, 11 décembre 1609, t. XIV, p. 227. ? Lettre au duc de Savoie, 12 juin 1611, t, XV, pp. 68-69.
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milieu d’une rue :.. Pour moy, je le confesse, les faveurs de ce grand Roy en mon endroit me sembloyent infinies, mettant en consideration ce que Jj'estois lhors qu’en l’annee 1602 il me fit des semonces (demandes) d'arrester en son royaume qui estoyent capables d'y retenir, non un pauvre prestre tel que j'estois, mais un bien grand prelat. Or, Dieu disposoit autrement. Et j'ay esté extremement consolé que ce royal courage m'ayant une fois departi sa bienveillance, ayt si longuement et gracieusement perseveré a m’en gratifier, comme mille tesmoignages qu'il en a faitz a diverses occasions m'en asseurent ; et bien que je n’aye jamais receu de sa bonté que la douceur d’estre en ses bonnes graces, si cependant m'estime-je extremement redevable a continuer mes foibles prieres pour son ame et pour le bonheur de sa posterité. Je ne finirois pas aysement de parler d’un Prince digne de tant de mémoire. » ? On peut voir par ce morceau tout vibrant de libre émotion avec quelle largeur saint François de Sales donnait licence au cœur de s'exprimer |
L'amour de Dieu qui le possédait si complètement, et dont il voulait que les autres fussent animés comme lui, n'a pas desséché une seule fibre de son cœur humain. Parents, amis, patrie, rien n'est « exclu », rien ne doit être exclu de notre sympathie. Et c'est à d’autres qu’à lui qu'il faut reprocher cet « amour exclusif » de Dieu dont on
1 Saint François de Sales semble exclure de ses perspectives la vie privée du roi. Dans cette longue lettre au président Fremyot, il n'y fait qu’une légère et discrète allusion; et c’est pour exprimer l'espoir « que la douce et misericordieuse providence du Pere celeste aura insensiblement mis dans ce grand cœur royal, en ce dernier article de sa vie, la contrition necessaire pour une heureuse mort. » L’évêque se montre attentif surtout à la mamière dont le Prince accomplit ses fonctions royales. La maîtrise dont il y fit preuve suffit à le mettre très haut dans son estime. Et cela s’harmonise très bien avec la doctrine du saint sur l’excellence du devoir d'état. Mais cela ne signifie pas qu'il ‘passe l'éponge sur la frivolité des mœurs royales !
2 Lettre au président Fremyot, 27 mai 1610, t. XIV, pp. 309-311.
dit faussement qu'il fait dépérir autour de lui toutes les — affections terrestres !,