III. — Culture du Corps
Chez saint François de Sales l'amour de Dieu n'est pas même l'ennemi du corps. Une sage culture physique est déjà pour lui la condition d’une bonne éducation de la volonté. Il est encore tout moderne en cela. Contrairement à beaucoup d’ascètes anciens qui, dominés par certaines idées néo-platoniciennes, faisaient du corps un ennemi dont la déchéance devait être poursuivie, il pense que l'âme n'est saine que dans un corps sain. [l se garde d'immoler le physique au métaphysique : il en appelle à la collaboration des deux forces.
Sans doute, son indulgence pour ce que Molière appellera notre « guenille » s'inspire encore d'une considération mystique. Il veut que notre guenille nous soit chère parce qu'elle est l'œuvre de Dieu. « Le chrestien, dira-t-il, doit aymer son cors comme une image vivante de celuy . du Sauveur incarné, comme issu de mesme tige avec iceluy et, par consequent, luy appartenant en parentage et consanguinité. » ? C'est donc toujours le même motif surnaturel, celui par lequel nous l'avons vu légitimer, comme Dante, les affections humaines, qui le guide en cette matière. Aimons les êtres vivants et même les objets inanimés parce que Dieu qui les a créés les a Lui-même aimés.
Mais ici, pour justifier les soins du corps, il va trouver
1 M, G. Dumas, dans un article de la Revue des Deux-Mondes, 15 séptembre 1906, intitulé : « Comment aiment les mystiques », écrivait : (On a pu avec raison définir le mysticisme l’amour exclusif de Dieu. Non seulement les grands mystiques aiment Dieu comme toutes les âmes religieuses, mais ils aspirent sans cesse à l’aimer davan tage, et partant à n'aimer que Lui. » Pour le mystique salésien, Dieu est le seul être qu’on aime sans condition. Mais cet amour, loin d'« exclure » les autres, comme on l’a vu, les exige au contraire |
2 Traitté de l'amour de Dieu, 1. HE, ch. vin, t. IV, p. 193.
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et donner des motifs plus utilitaires, les motifs mêmes que donne aujourd'hui dans son ordre, avec peut-être un peu trop de complaisance, la pédagogie profane. Il faut maintenir son corps en forme pour mieux posséder son âme, pour avoir plus d'énergie à mettre au service de ses frères. Ce fut la grande erreur de l’école d'Alexandrie, ce sera la grande erreur du xXvII® siècle, avec Descartes, Malebranche et nombre de Jansénistes imbus de cartésianisme, de trop disjoindre l'âme du corps et d'en faire comme une étrangère dans une hôtellerie de passage. L'évêque de Genève, sur ce point comme sur bien d'autres, discipie de saint Thomas, voit dans l’âme une associée du corps. Il professe que l'être humain, d’abord simple végétal, passé par degrés à la vie sensible, puis à la vie intellectuelle, ne cesse jamais d’être un composé dont les parties restent interdépendantes. [Il voit notre âme tout engagée dans la matière. Ensemble le principe spirituel et le principe matériel grandissent et s’affermissent, ensemble ils s'étiolent et achèvent leur vie terrestre. Origène et Clément d'Alexandrie pensaient que la vigueur et l’agilité de l'âme avaient pour condition l’affaiblissement du corps ‘. L'idéal vers lequel ils tendaient c'était en somme l'extinction de la vie physique, source et principe du mal. Ils voulaient notamment qu'on s'entraînât à ne plus dormir pour arracher "esprit à cette torpeur funeste, à cette espèce de mort “passagère qu'est le sommeil. Il fallait s’exténuer de veilles pour se rendre plus agile dans la contemplation.
1 Parlant de Clément d'Alexandrie et de son école, M. Martinez écrit : « Clément recommande d’une façon générale la mortification du corps : Il faut arriver à ne plus tenir compte de la chair, et pour cela lui refuser tout, à l'exception de ce qui est absolument nécessaire pour ne pas l’exposer à la mort... Pour l'écrivain d'Alexandrie, le corps est plutôt un obstacle qu'un auxiliaire... L'âme, en attendant la séparation de la mort, doit dès cette vie s’en rendre aussi indépendante que possible... Il veut aussi qu’on engage une lutte contre le sommeil: » Cf. L'ascétisme chrétien pendant les trois premiers siècless
Paris, Beauchesne, pp. 140-141.
de da pose avec is ee principe contraire. L des soins, du sommeil et du repos à son corps, | c'est le Crevigorer », c'est le rendre capable de servir € mieux son Dieu par apres ». Ce motif, qui découle de sa doctrine sur le moyen de procurer la gloire de Dieu, il le détaille, il y insiste : « Acte tres excellent de charité, dit-il, parlant du repos, car... elle nous oblige d’aymer nos cors convenablement en tant qu'ilz sont requis aux bonnes œuvres, qu'ilz sont une partie de nostre personne, et qu'ilz seront participans de la felicite eternelle. »: C'est pourquoi, ayant appris que Mme de Chantal retranchait sans discrétion sur son sommeil du matin et du soir, il la reprend avec vivacité : « Pourquoy faites vous cela, ma chere Fille? Non certes il ne faut pas accabler l'esprit a : force de travailler le cors. » ? Voilà le principe qui éclaire et domine toute sa doctrine en cette matière : accabler le corps, c'est accabler l'esprit, c'est amoindrirsa force morale, c'est se désarmer pour le combat. Il avoue bien que, pour son compte, il lui arrive de fatiguer son corps par des … : veilles excessives, par des travaux nocturnes, mais il s'en … IEEE excuse comme d'une faute : « Je fay cela, il est vray, dit-il, … #4 mais c'est par vive force : autrement, je dors fort bien ce … qui m'est necessaire, et je veux que vous en facies de mesme. La lettre ci-jointe vous fut escritte a la minuit, mais il y = avoit lontems que je n’avois tant veillé. Il ne faut pas pour peu de chose, se detraquer comme cela, notamment les … femmes ; car par apres on ne vaut rien tout le long du jour. » $ Et nous revenons ainsi, par un détour, à l’axiome qui lui a servi de point de départ : exténuer le corps c'est 108 opprimer l'âme. Veiller trop tard, c’est se condamner à ne + (rien valoir ensuite tout le long du jour. » Visiblement,
T Traitté de l'amour de Dieu, 1. HI, ch. vin, t. IV, p. 192. ? Lettre à la baronne de Chantal, 5 mars 1608, t. XIII, p. 367. $ Lettre à la baronne de Chantal, 5 mars 1608, t. XIII, p. 367.
comme nous l'avons établi au chapitre second, il est tout orienté vers l'utile,
Obtenir de l’âme un bon rendement, la maintenir en état d'alacrité, voilà sa grande pensée. « Ma chere Sœur, écrit-il à l’Abbesse du Puits d'Orbe, il n’est pas croyable combien les longues veilles du soir sont dangereuses et combien elles débilitent le cerveau. On ne le sent pas en jeunesse, mais on le ressent tant plus par apres, et plusieurs se sont rendues inutiles par ce moyen la. » ? [] ne faut pas laisser passer sans la souligner cette réflexion sur les veilles qui débilitent le cerveau et tendent à nous rendre inutiles. Nous verrons bientôt Port-Royal accepter d’un cœur léger qu'on se rende inutile par austérité. Pour lui, c’est le tout de la vie que d'être utile. Avant tout, il faut servir, il faut durer. Ainsi deux conceptions différentes s'affrontent perpétuellement en ascèse à propos des plus menus détails de notre activité. Admirons d’ailleurs en passant comment toute la doctrine spirituelle de saint François de Sales se rattache solidement à deux ou trois idées centrales qu ramifient dans toutes les directions. Souvent chez les anciens, le corps était considéré comme une sorte d’holocauste qu'il convenait d'offrir à un Dieu justicier avide de nos immolations. Pour notre saint, préoccupé de culture individuelle et d’apostolat, :l est un outil qu'il faut entretenir et ménager.
Son enseignement sur ce point rejoint exactement celui du Christ qui n’a pratiqué le jeûne et les veilles qu’en des circonstances exceptionnelles. La partie afflictive de l'ascèse évangélique se ramène presque tout entière aux fatigues de l’apostolat. Travail de préparation oratoire, déplacements
.incessants pour la prédication, repas incertains et impro-
visés, sommeil irrégulier, avanies, insuccès, intempéries, tout cela constitue, quand on y songe, un lot de souffrances qui peut tenir lieu des haires et des disciplines librement choisies. Ainsi l’apostolat, qui fut la pensée directrice de
1 Lettre à M®® Bourgeois, 22 novembre 1604, t. XII, p. 391.
l'évêque de Genève, lui paraît comporter des pénitences singulièrement méritoires et plus conformes que toutes autres à l'esprit de Jésus. Enseigner l'Evangile, comme:il le fit en
Chablais, devant des auditoires dérisoires, rédiger dans de
froides maisons aux portes disjointes des controverses d'une
efficacité problématique, faire le catéchisme aux enfants
pauvres d'Annecy, parcourir chaque année son immense:
diocèse, recevoir avec un visage souriant des étrangers et
des importuns, qui oserait dire que cela n'est pas aussi
rude que de jeûner volontairement. Le saint nous a lui-
même avoué qu'il avait frémi dans sa chair à la seule pensée
d'entreprendre sa première visite pastorale à travers ses
hautes montagnes. Pour un humaniste ami des livres, quel
supplice, en effet, que ce long et triste pèlerinage parmi
des villages perdus !