‹ Saint François de Sales, directeur d'âmesChapitre 30 sur 102 · CS · texte numérisé non relu

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L'inutiité, l'inaptitude à la culture individuelle et col: lective, voilà ce que notre saint veut avant tout prévenir.

Ïl faut être sain pour servir les autres. [l faut l'être aussi pour exercer la maîtrise sur soi-même : « Je ne veux pas, écrit-1l à une religieuse, que vous veillies le sepulcre cett'annee.. car cette demesuree veille vous tiendroit tout le jour hors d'aleyne et estoufferoit l'esprit de devotion. » : Comme saint Ignace et sainte Thérèse, il a fait sur lui-même l'expérience que trop d'austérité, trop de fatigue, non seulement compromet l’apostolat mais nuit à la dévotion même,

Après des excès qui ont entamé sa santé, il en vient à cette prudence utilitaire qui sera désormais sa loi et qu'il ne cessera de prescrire autour de lui. Il écrit à Me de Chantal qui s'informait de sa santé un moment ébranlée : (« Dieu mercy, je la sens fort entiere maintenant, ayant absolument retranché les veilles du soir et les escritures que

! Lettre à M de Vignod, religieuse de sainte Catherine, 8 avril 1607 t, XIIT, p. 278.

DE

jy soulois faire, et mangeant plus a propos aussi. »' Un pareil texte eût sans doute fort étonné les mystiques d'Alexandrie et les vieux anachorètes. Etablir ainsi bourgeoisement une liaison entre la sagesse du régime et la bonne tenue de l'âme, cela eût semblé d’une spiritualité bien aventureuse à ces virtuoses de la pénitence corporelle qui considéraient notamment comme essentielles les longues prières nocturnes, parce qu'elles nous arrachent à l’engourdissement de l'esprit, à l'esclavage de la chair.

L'idéal que propose saint François de Sales est donc en somme assez différent de celui que poursuivait une sainte Catherine de Sienne mourant à trente-trois ans épuisée d'austérités après des exploits pénitentiels qui accablent l'imagination. Son action en matière de mortification est presque toujours modératrice. Assurément, nous le savons, il ne le recule pas pour ses dirigés devant un jeûne raisonnable ni même devant quelques bons coups de discipline. Mais s'il lui arrive de recourir à ces moyens énergiques, c'est seulement quand le corps trop ardent menace d’entreprendre sur la liberté de l'âme, quand, par exemple dans la tentation, 1l y a lieu, par une diversion vigoureuse, de calmer sa pétulance. Alors oul, comme il dit, trente ou soixante coups de discipline sont une opportune médication et qui donne à l’âme le moyen de se ressaisir ?. Mais ces conseils sont exceptionnels sous sa plume.

Reconnaissons-le, saint François de Sales a nettement engagé l’ascèse dans une direction qui n’était pas celle de l'âge précédent *. « Au Moyen âge, a-t-on dit, la philosophie

1 Lettre à la baronne de Chantal, 8 juin 1606, t. XIII, p. 182.

2 ]] écrivait en effet à Mme de Chantal, le 14 octobre 1604 : « I] sera bon d'appliquer quelquefois cinquante ou soixante coupz de discipline ou trente, selon que vous seres disposee. C’est grand cas comme cette recette s’est trouvee bonne en une ame que je connais. C’est saris doute que le sentiment extérieur divertit le mal et l’affliction intérieure et provoque la misericorde de Dieu. », T. XII, p. 357. On voit que le caractère de diversion est parfaitement indiqué.

3 Le succès du livre de Louis de Vivès : L'Institution de la femme

mé risait la matière. Les étudiants vi aient dans la et méprisaient les exercices physiques. Ce régime a por effet d’atrophier chez Gargantua les facultés du corps €

\ chargé le tableau du mépris de nos pères à l'égard du corps, mais il est indéniable qu'une certaine négligence de la

que la misère physique avait conduits à la misère morale et ce spectacle lui avait profité. Toujours est-il que ses

impression de nouveauté. Les murmures qui s'élevèrent contre la Visitation naissante et sa règle trop douce en disent long sur l’état des esprits à cette époque.

En tous temps, il est vrai, sous l'influence d’une antique et glorieuse tradition, les âmes que visite un rêve de sain-

chrestienne, paru en 1542, est caractéristique à cet égard. Parlant de ce livre austère, Jules Lemaître écrit : « Ce ne sont que préceptes de retranchement et de coercition. On est un peu surpris de l’idée qu'il semble se faire des jeunes filles. Il a l’air de les considérer comme des bêtes chaudes et malignes... qu’il faut donc surveiller et garder strictement et garrotter de devoirs et de disciplines. Un peu plus, 11 conseillerait les saignées... Passons au chapitre de la cure du corps en la pucelle. I] n’y est question que de corps à débiliter, que d’ardeur de jeunesse à réfréner et à éteindre. La jeune fille ne boira que de l’eau, ou du vin très étendu d'eau, pour digérer la viande, non pour enflammer le corps; elle s’abstiendra d'épices et de sauces; elle ne mangera que des viandes légères et encore rarement et en petite quantité et elle se “à nourrira surtout de potages. » Cf. Impressions de théâtre. Onzième série, Paris. Boivin, pp. 25-30.

? Roerich, Philosophie de l'éducation, Paris. Alcan, p. 56. Ce que M. Roerich dit ici du Moyen-âge, c'est du xvi siècle qu'il faut le dire. Avant la Réforme on se lavait beaucoup, bien plus qu’au xvi° De: et au xvIF siècles. « Lorsque les étuves du Moyen âge disparurent,

es dit M. Plattard, anathématisées à la fois par les prédicateurs catholhques et par les ministres huguenots, on perdit l’habitude de l’eau et on finit par ne plus $e laver, même chez soi. » Cf. Rabelais. Œuvres, Edit. Abel Lefranc, t. II, p. 219, note 33. Rabelais lui-même ne

prévoit pas pour la toilette matinale de Gargantua l'usage de l’eau.

de l'esprit. » ! A la suite de Rabelais on a sans doute parfois

. Cguenille » était alors commune. Notre saint avait pu con- naître pendant ses années d'étude à Paris de ces jeunes gens

conseils de modération firent en leur temps une vive

de fe Lies eee

teté et qui ont reçu la grâce d'un renouvellement intérieur se Jettent avec quelque impétuosité dans la pénitence corporelle. D'instinct tous les débutants vont là. Mais souvent il arrive que, leur ardeur de néophytes étant tombée, ils trouvent trop lourd le fardeau qu'ils se sont mis sur les épaules et non seulement alors ils se hbèrent du superflu pénitentiel dont ils se sont chargés, mais ils vont jusqu’à prendre la piété même en dégoût.

Saint François de Sales a vu le danger. L'exemple de Luther, qui, s'étant exténué de jeûnes, s'était ensuite livré aux boissons, était d’ailleurs trop proche pour être oublié. C'est pour sauvegarder l'avenir de la dévotion dans les âmes que l’évêque de Genève prescrit la discrétion et la mesure. « Les jeunes gens, dit-il, portés à des infirmités par l’exces des jeusnes, se convertissent aysement aux delicatesses. Les cerfz courent mal en deux tems : quand ilz sont trop chargés de venaison et quand 1lz sont trop maigres. Nous sommes grandement exposés aux tentations quand nostre cors est trop nourri et quand il est trop abbattu ; car l’un le rend insolent en son ayse et l'autre le rend desesperé en son mesayse ; et comme nous ne le pouvons porter quand il est trop gras, aussi ne nous peut-il porter quand il est trop maigre. Le defaut de cette moderation es jeusnes, disciplines, haires et aspretés rend inutiles au service de la charité les meilleures années de plusieurs. et d'autant qu'ilz l'ont maltraitté au commencement, ilz sont contrains de le flatter a la fin. N’eussent-1ilz pas mieux fait de luy faire un traittement egal et proportionné aux offices et travaux auxquelz leurs conditions les obligeoyent ? » ! Faisons feu qui dure, répétait avec sagesse notre saint.

Il avait bien saisi en outre cette vérité d'expérience, qui devait être reprise et développée par le pape Léon XIII dans une de ses Encycliques, qu'un certain bien-être matériel est désirable pour la conservation de la foi, à plus forte raison pour le développement de la piété. L'homme,

1 Introduction à la vie devote, & partie, ch. xxun, t. IT, p. 218.

” quand il est trop pressé du besoin, trop incertain de l'avenir immédiat, ne peut guère s’adonner pleinement à la culture de son âme : Dans une lettre au P. Possevin, le saint laisse échapper cette réflexion : « C'est grand cas combien de pouvoir a la commodité de ceste vie sur les hommes. »! Il savait que les natures d'élite seules peuvent supporter longtemps avec profit une certaine dose de souffrance physique. Dans une minute de ferveur on se charge inconsidérément et puis l’on plie, on se déprime et le tout se solde par un recul ?.

Ïl faut voir avec quelle charmante bonhomie, dans un des derniers sermons qu'il ait prononcés, dans un de ceux, par conséquent, où nous sommes en droit de chercher sa pensée définitive, 1l s'oppose à saint Bernard dont l’intransigeance était extrême en matière de soins corporels. Ce grand saint, raconte-t-il, ne voulait point que ses moines eussent recours aux ( medecins » et aux ( medecines », ( cela estant propre aux gens du monde de faire venir avec grandempressement les medecins et d'employer frequemment des remedes, mais aux moines il ne leur est point licite. » Sur quoi 1l remarque doucement : « Saint Bernard paroist bien austere en cecy».* Pour lui, au contraire, sainteté et santé ne sont point ennemies : (Si que le lever du matin, dit-il, sert a la santé et a la sainteté, » C’est à dessein qu'il associe ces

1 Lettre d'avril 1595, t. XI, p. 121. C'est dans cet esprit qu'il intervient, en 1615, auprès du duc de Savoie pour lui demander de protéger l'art de la soie qui venait d’être introduit dans son diocèse et qui lui semblait devoir procurer quelque aisance à ses fidèles. Cf. Lettre au duc de Savoie, 2 octobre 1615, t. XVII, p. 65.

? I] n'eût pas laissé pourtant, je crois, de trouver étrange cette boutade de Huysmans, écrite de Ligugé pendant un carême : « Le résultat le plus certain de la dureté de ces observances, c’est de nous mettre dans un état de nervosité et d'irritabilité permanente. Le manque de viande est tout bonnement une source de péchés. » Lettre à J. Esquirol. Cf. Mercure de France, 17 juin 1920, p. 460.

* Sermons recueillis. Pour le jeudi après le 3° dimanche de Carême,

3 mars 1622, t. X, p. 292.

# Introduction à la vie devote, 3° partie, ch. xxIui, t. HI, p. 220.

deux mots ; il entend par là rappeler son idée favorite que le corps agit sur l’âme et l’âme sur le corps, « sachant bien que le bon portement de son cors depend beaucoup de celuy de son ame. » : La santé doit être protégée parce qu'elle aide au bon gouvernement de soi-même. Avec mille nuances respectueuses, mais avec décision, il dénonce autour de lui et dans le passé les exagérations présomptueuses. Îl s'efforce de prémunir ses Visitandines contre l'esprit de surenchère qui sévissait par accès dans les thébaïdes d'autrefois. « L'esprit de douceur est tellement l'esprit de la Visitation, que quiconque y voudroit introduire plus d’austérité qu'il n’y en a maintenant, detruiroit incontinent la Visitation. Vous me direz peut estre : s'il arrive qu une Sœur ayt une complexion robuste, peutelle pas bien faire des austérités plus que les autres, avec la permission de la Supérieure, en sorte que les autres Sœurs ne s'en apperçoivent pas? Je responds à cela qu'il n'y a point de secret qui ne passe secrettement à une autre : et ainsi de l'une à l’autre l’on vient à faire des Religions dans les Religions et des petites ligues et puis tout se dissipe. » ? Il serait aisé de produire ici d'innombrables textes de notre saint * qui répètent ce grand conseil de

1 Lettre à M. Claude Crépy, 20 avril 1605, t. XII, p. 36.

? Vrays entretiens spirituels. Entretien x, t. VI, pp. 229-230,

3 La baronne de Chantal et la future Mère de Bréchard avaient été quelque temps dirigées au château de Monthelon par un certain père de Monchy dont le saint disait qu'il avait plus de bonne volonté que de talent et qui leur « ordonnait souvent le jeûne et la discipline. » Devenue religieuse et restée fidèle à ses pratiques de rigueur, la sœur de Bréchard se fait rappeler à la discrétion par ce joli billet de l'évêque de Genève : « L'on m'a adverti que vous vous accables de peyne, que vous ne vous devestes point plusieurs nuitz de suite, que vous ne manges comme point... O ma Fille, ma Fille, je ne veux point que vous soyes si brave. » Lettre du 29-31 octobre 1611.t. XV, p. 112. Il prenait de même un malicieux plaisir à modérer l’ardeur de la Mère de Chantal, Les deux compagnes de la sainte étant un jour dans l'impossibilité de jeûner, il écrit à leur supérieure en ces termes enjoués et charmants pour lui prescrire dese modeler sur ses filles : (Que je suis ayse, ma chere

‘abbesse de Port-Royal, la mère Adieu Arnauld qui bientôt, sous la direction de Saint-Cyran, allait reprenc dre son premier pli : (Ne vous chargés pas trop de veilles ni d’ lausténités, et croyés: moy, ma tres chere Fille, car j'entens : bien ce que je dis en ceci, mais alles au Port Royal de la vie religieuse par le chemin royal de la dilection de Dieu et du prochain, de l'humilité et de la débonnaireté. »! Ainsi l'âge m l'expérience n'avaient pu modifier sa conviction ancienne et réfléchie sur ce point. À la veille de sa mort, comme aux premières années de son épisco- pat, il pensait qu'une certaine surcharge de pénitence est périlleuse, qu’une certaine débilité physique est funeste à la bonne conduite de l'âme. Il calmait le zèle intem- . pérant de ses dirigés pour ces œuvres afflictives qui épuisent le corps et peuvent le rendre impropre aux efforts de l’ascèse individuelle comme de l'apostolat.

Îl faisait plus ; il donnait un complément naturel à sa

Fille, que ces deux filles de nostre cœur ne puissent pas jeusner demain, et qu’en eschange elles ayent des petites mortifications involontaires.… Mais vous qui estes robuste, jeusneres donq en pain et eau. Cela s'entend, ma chere Fille (car vous ne l’entendres pas, si je ne vous le dis), cela s'entend l'annee qui vient, s’il y escheoit; car pour celle-ci, vrayement, il faut estre Juifve aux Juifz et gentile aux gentilz, manger avec les mangeans et rire avec les rians. » Lettre du 31 juin 1610, t. XIV, p. 323-324. Enfin devant ses Visitandines rassemblées, il formulait cet axiome général : « Il ne faut pas tant esplucher pour le regard du jeusne ; l'Eglise veut que l’on penche tousjours plustost a la charité qu'a l’austerité. » Wrays Entretiens. Entretien xv1, t. VI, p. 308. Souvenons-nous toutefois qu'il parlait ainsi à des âmes généreuses portées à l'extrême rigueur et qu'il n'eût pas tenu le même langage à de mols épicuriens !

Dar à l'Abbesse de Port-Royal, 15-20 juillet 1619, t. XVIII, p. 390.

doctrine en préconisant une certaine culture positive du.

corps. S il est admis que la vigueur de l’âme a pour condition le bon état de son enveloppe charnelle, il faut faire plus que de ne pas ruiner les forces physiques, il faut les entretenir et les développer. Usons donc d’une nourriture suffisante et saine, dormons le nécessaire pour sauvegarder notre santé. Si nous voulons mortifier notre goût et notre toucher, faisons-le plutôt dans les modalités du manger, du boire et du dormir, par exemple dans la qualité de la nourriture : ( Pour l'asnesse — 1l veut parler du corps — j'appreuve, écrivait-1l à la Baronne de Chantal, le jeusne du vendredi et le souper sobre du samedi. J’appreuve qu’on la matte le long de la semaine, non tant au retranchement des viandes, la sobriété estant gardée, comme au retranchement du choix d'icelles. »! Mais ne dédaignons pas de donner à notre corps, dans la mesure de l’utile, délassement, propreté, souplesse et même beauté, pour en faire un meilleur auxihaire de l'âme et un meilleur instrument de conquête.

Ïl estime en conséquence que la récréation joyeuse, la promenade, le jeu, la chasse et tous ces exercices physiques auxquels nous donnons aujourd’hui le nom de sport sont favorables à la bonne hygiène de l’âme et du corps. Il veut que ses Visitandines se divertissent loyalement et librement à certaines heures du jour : « Les Sœurs ont besoin de se recreer, et sur tout 1l faut bien faire faire la recreation aux Novices. Il ne faut pas tenir toujours l'esprit bande, il seroit dangereux de devenir melancolique. » ? Il voulait à tout prix de la joie autour de lui, parce que la joie lui semble un bain de jouvence qui restaure les forces. Vivés joyeuse), ° ordonne-t-il à M€ de Chantal. « Tenés-vous joyeuse en Nostre-Seigneur » “ dit-il à sa mère. Îl n'aime point ceux qui s’en vont sombres et gémissants et qui { portent leur cœur en écharpe ». Il pense comme Lafontaine que le

. 1 Lettre à la baronne de Chantal, 14 octobre 1604, t. XII, p. 360. 2 Wrays entretiens spirituels. Entretien 1v, t. VI, p. 70. 8 Lettre à la baronne de Chantal, 2 octobre 1606, t. XIII, p. 222. 4 Lettre à MM de Boisy, sa mère, 1603, t. XII, p. 244.

chagrin nous ( ronge » et que nulle santé ne résiste aux humeurs noires. Nous l'avons vu proscrire la « devotion bigearre et melancholique ». Il s'efforce de nous re-creer, au vrai sens du mot, c’est-à-dire de nous refaire par la joie. « Resveilles souventefois en vous l'esprit de joye et. de suavité et croyes fermement que c'est le vray esprit de devotion ; et si parfois vous vous sentes attaquee du contraire esprit de tristesse. sortes a vous promener. chantes quelque chanson devote. Et ceci vous le deves faire souvent car, outre que cela recree, Dieu en est servi. » ‘ Cette recréation du cœur et du corps n'est-ce pas ce que lui-même allait chercher auprès de son ami Camus, célèbre par ses facéties, — facéties dont l’austère Angélique Arnauld devait un jour se scandaliser.

Dans la Préface du Traitté de l'amour de Dieu il se défend avec quelque vivacité contre ceux qui |” ( ont asprement baffoué en publiq » pour avoir dit à Philothée qu'en récréation on peut se permettre ( des quolibetz ». Se couvrant de l'autorité de « cet admirable roy saint Louys » qui longtemps avant lui fit usage du mot et de la chose ?, 1l recommande les quolibets et plaisanteries au sortir de table, comme la conclusion naturelle et bienfaisante d’un honnête repas. « Quant aux jeux de paroles, dit-il, qui se font des uns aux autres avec une modeste gayeté et Joyeuseté, ils appartiennent a la vertu nommee eutrapelie par les Grecz, que nous pouvons appeler bonne conversation : et par iceux on prend une honneste et amiable recreation sur les occasions frivoles que les imperfections humaines nous fournissent. La gayeté et gausserie provoque a rire par une simple liberté, confiance et familiere franchise, conjointe a la gentillesse de quelque mot. Samt Louys, quand les religieux vouloyent luy parler de choses relevees apres disner : il n’est pas terns d'allezuer, disoit-il, mais de se recreer pay

1 Lettre à M® de Rye, 10 octobre 1605, t. XII, p. 112. 2 Traitté de l'amour de Dieu, Préface, t. IV, pp. 19-20.

quelque joyeuseté ‘et quolibetz. » ? On a peine à imaginer qu il se soit trouvé des esprits chagrins pour lui reprocher d'avoir permis, à l'exemple de saint Louis, un léger: badmage après le repas. L'esprit de Calvin ne s'était pas propagé seulement parmi les Huguenots !

Ïl faut lire tout le chapitre de l’/ntroduction, où il traite: « des passetems et recreations » pour comprendre l'intelligente humanité de sa doctrine et sa conformité avec nos vues modernes en matière de culture physique. À chaque ligne, on y hit sa sympathie pour les exercices de force, vantés par Rabelais et Montaigne, qui affermissent la santé et détendent l'esprit : ( courses à la bague », jeu de paume, jeu de ballon, « paille-maille », escrime, chasse. Evêque en notre temps, saint François de Sales eût encouragé les. sociétés sportives. Ce gentilhomme, qui avait appris la danse à Paris, qui s'était exercé chez les Jésuites au maniement des armes, qui avait même croisélefer un jour contre des étudiants provocateurs, eût aimé présider des concours athlétiques. Ce n'est pas lui en tous cas qui eût eu l'idée de chambrer et de confiner dans la solitude, comme contribua à le faire Port-Royal, ce pauvre grand Pascal dont le corps chancelant avait tant besoin de détente. « Il est force,. disait-il, de relascher quelquefois nostre esprit et nostre: cors encores a quelque sorte de recreation. C'est un vicesans doute, que d'estre si rigoureux, agreste et sauvage », ? qu'on ne veuille prendre pour soy ni permettre aux autres aucune sorte de recreation. Prendre l'air, se promener, s’entretenir de devis joyeux et amiables, sonner du luth ou autre instrument, chanter en musique, aller a la chasse,

2 ]ntroduction à la vie devote, 3° partie, ch. xxvni, t. [IT pp. 231-232.

3 Ces esprits (rigoureux, agrestes et sauvages » n'étaient pas rares. au temps de saint François de Sales. M. Compayré, parlant des exercices physiques que les Jésuites avaient introduits dans leurs collèges à la fin du xvi® siècle, écrit : « Qu'on lise les statuts de l'Université publiés en 1600 par ordre de Henri IV, et l'on se convaincra qu'il y avait au Xvi° siècle quelque originalité à les recommander, » Cr Histoire des doctrines de l'éducation, Paris, Hachette, t, I, p, 189.

toutes es le rang, de tem, Le lieu fa mesure, »

compagnie sont-elles d'un homme qui eût encouragé le duc de Bourgogne dans ses habitudes de vie confinée? En un temps où la culture physique était encore à peu près réservée aux gentilshommes, lui, il la recommande à tous. Mais parmi les divertissements mondains qui peuvent contribuer au délassement du corps, il en est un que les ” rigoristes de son temps ne lui pardonnèrent pas d’avoir toléré, quoique avec mesure et parcimonie. Il s’agit de la

L'esprit de ces statuts devait survivre longtemps, notamment à Port- Royal où, nous dit M. Edouard Paradis — Cf. La pédagogie janséniste, Paris, Vitte 1910, p. 90 — l’on ne fera (rien pour encourager l'exercice des muscles, ni chez les garçons, ni chez les filles, dont les recréations, passées en rond autour d'une maîtresse, sont d'ordinaire fort ‘ calmes. »

-1 ]ntroduction à la vie devote, 3 partie, ch. xxxi, t. II, pp. 246-247. Toutefois, notons-le, au nom de son grand principe de l'adaptation que nous étudierons plus loin, saint François de Sales ne conseille

- pas à tous et en toutes circonstances les mêmes exercices corporels.

joûer, aller à la chasse, sortir de nuict pour aller aux conversations, et

ment peché. Mais en un Evesque, en un predicateur, si ces actions ne sont assaysonnees de cent mille circonstances qui malaysement se

peuvent rencontrer, ce sont scandales et gros scandales. On dit : Ilz ont bon tems, ilz s’en donnent a cœur joye. Allés apres cela prescher la mortification, on se mocquera du prescheur... La chasse, elle, est interdite du tout. » Cf. Lettre du 5 octobre 1604, t. XII, p. 302. Ainsi pas de chasse pour un évêque! Et pourtant, l'évêque de Genève, qui avait sans doute chassé dans sa jeunesse, continua, quand il fut d'Eghise, de s'intéresser aux choses de la chasse. Il écrivait à son éditeur, Pierre Rigaud, de Lyon : « Je vous prie de m'envoyer par la première commodité le livre La Venerie, de Jacques du FouILLOUx, et celuy d'Esperron.» Cf. Lettre du 14 décembre 1610, t. XIV, p. 384.— Il est vrai que ces ouvrages de Vénerie, notamment celui de J. du Fouilloux, furent des livres célèbres en leur temps et qu'un esprit cultivé devait les connaître !

lignes allègres qui sentent si fort leur cavalier de bonne

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