PAPER RP RE ER AE
Ecrivant à un évêque, Mgr André Fremyot, il dit : « Un seculier peut
tout cela n'est point reprehensible, et, fait par recreation, n’est nulle-
danse et des bals, éternel sujet de conflit entre les moralistes de tous les temps. Dans la Préface de son Traitté de l'amour nous l'avons entendu se plaindre de ceux qui le «bafouèrent» pour avoir autorisé les quohbets. Mais il se plaint en même temps et surtout de ceux qui le censurèrent avec âpreté pour avoir déclaré la danse chose indifférente : « Si ce livret, dit-il, a receu generalement un gracieux et doux accueil voire mesme parmi les plus graves prelatz et docteurs de l'Eglise, il n’a pas pourtant esté exempt d'une rude censure de quelques uns qui ne m'ont pas seulement blasmé mais m'ont asprement baffoué en publiq de ce que je dis a Philothee que le bal est une action de soy mesme indifferente... Et moy, sachant la qualité de ces censeurs, je loue leur intention que je pense avoir esté bonne ; mays j'eusse neanmoins desiré qu'il leur eust pleu de considerer que la premiere proposition est puisée de la commune et veritable doctrine des plus saintz et savans theologiens, que j'escrivois pour les gens qui vivent emmi le monde et les cours, qu'au partir de là j'inculque soigneusement l'extreme peril qu'il y a es danses. » !
Il est bien vrai que saint François de Sales a signalé avec autant de vigueur que personne « l'extrême péril » des danses. Il a dit d'elles : « Ce sont choses indifferentes de leur nature, mais selon l'ordinaire façon avec laquelle cet exercice se fait, il est fort penchant et incliné du costé du mal et par consequent plein de danger et de péril ». Il a dit encore : « Comme les medecins disent des potirons et des champignons : les meilleurs n'en valent rien. et je vous dis que les meilleurs balz ne sont gueresbons ». Il a dit enfin : « dansés peu et peu souvent, Philothee, car faisant autrement vous vous mettres en danger de vous y affectionner. » ? Oui, il a mis en garde de mille manières contre les dangers de la danse, mais au total, — et c'est ce qu'on ne lui pardonna pas, — comptant sur la force
1 Tyaitté de l'amour de Dieu. Préface, t. IV, p. 19. 2 Introduction à la vie devote, 3° partie, ch. xxxi1v, t. I, pp. 249-250.
régulatrice qu’il s'emploie à poser dans les cœurs, confiant -dans l'amour purificateur, il l’a néanmoins permise! C'est ainsi qu'il écrit à M" Brulart au sujet de sa fille : « De mener au bal cette fille fort souvent ou rarement, “puisque c'est avec vous qu'elle ira, 1l importe peu ; vostre prudence doit juger de cela a l'œil et selon les occurences. Mais la voulant dedier au mariage et elle ayant cette inchination, il n’y a pas de mal de l'y conduire, tant souvent que -ce soit asses, et non pas trop. » ! En dépit de ses réserves multiphées, 1l a donc heurté, par la largeur de ses vues, une portion notable de l'opinion religieuse en son temps. Le bal avait pris pour certains comme un caractère satanique. Les danses macabres d'Holbein avaient contribué pour leur part à faire considérer ce divertissement comme une chose étrange et infernale. À beaucoup de ceux qui avaient été pénétrés par l'esprit de la Réformation catholique la danse apparaissait comme le signe de la corruption humaniste et paienne. On s’indignait, parmi les âmes pieuses, de la tolérance accordée, de haut parfois ?, à la frénésie de
1 Lettre à la Présidente Brulart, 20 avril 1610, t. XIV, p. 279. — L'abbé Anselme, dans le panégyrique de saint François de Sales qu'il prononça en 1700 — Cf. Micne, Les Orateurs sacrés, t. XXI, col. 74— croyait pouvoir dire, parlant de notre saint : « Et pourquoi lui faire l’injure de soutenir qu'il permet les spectacles, les vains amusements, les profanes divertissements du siècle, lui qui impose, pour s’y trouver innocemment, des conditions impraticables ?» Que le saint ait porté dans sa doctrine de la danse mille restrictions et prohibitions, cela ne fait pas -de doute. Mais lui attribuer un anathème absolu et tel qu’il aboutisse à l’abstention totale, c'est une déformation de sa pensée. Il faut voir les choses comme elles sont et non comme nous voudrions qu’elles fussent. Si l’Introduction pouvait, à la rigueur, suggérer la conclusion tirée par J’abbé Anselme, la Correspondance li donnerait un démenti. Saint François de Sales a permis expressément le bal à telle ou telle de ses dirigées, sous réserve de certaines précautions. Par exemple, il le permet ici à une jeune fille accompagnée de sa mère. L'abbé Anselme, il est vrai, ne connaissait sans doute que l’Introduction. Ce livre exquis est, hélas, un peu comme Le vase brisé de notre saint !
: « S'il faut en croire, dit Mourret, le journal de Sanudo et les æécits de Molmenti, plusieurs princes de l'Eglise ne se seraient pas
Ve
bals qui s'était emparée de la chrétienté depuis la fin du: xv® siècle. : Nombre de prédicateurs, pour remonter ce: courant de paganisme, se livraient à des déclamations. indignées allant souvent jusqu'à l’exagération doctrinale,. contre ceux qui, à l'exemple de saint François de Sales... laissaient une porte ouverte à ce dangereux divertissement. Il est bon de se rappeler ces circonctances pour apprécier la: hardiesse du saint dans cette affaire.
Il n’est pas moins hardi, par esprit de conciliation, sur le chapitre des attitudes, de la toilette et de la parure. C'est. encore le devoir d'état qui est sa règle en cette matière. Îl n'est point d'avis que le candidat à la sainteté apparaisseparmi les hommes comme un être bizarre, inadapté, prenant. sous le sac et la cendre des mines compassées. Notre saint s'est agréablement moqué de lui-même, à ce propos, et des airs penchés qu'il avait cru devoir prendre, étant encore
fait scrupule de prendre part à des bals. » Cf. Histoire générale del'Eglise, Paris. Bloud, t. V, p. 256.
1 L'horreur de la danse comme symbole du paganisme renaissant se retrouvera chez les Jansénistes qui en feront une sorte de péché irrémissible. Cette horreur sacrée se perpétuera grâce à eux jusqu'à. nos jours. Mgr d'Hulst, dans La France chrétienne devant l'Histoire, donne à ce sujet des détails infiniment curieux : ( Le cardinal Guibert, écrit-il, lorsqu'il était jeune prêtre de la Congrégation des Oblats de- Marie, fut chargé, avec un de ses confrères, de prêcher une mission aux environs de Barcelonnette ; mais il n’avait de l’évêque, Mgr Mioilis, la juridiction pour confesser qu'avec des réserves sans nombre, applicables, entre autre cas, aux suivants : le péché d’ivrognerie, la danse en général, le prêt à intérêt et généralement la rechute habituelle dans. les fautes mortelles. Tous les pénitents qui se trouvaient dans l’un de ces cas devaient aller demander l’absolution à l’évêque en personne. et traverser pour cela un département montagneux... Faut-il s'étonner après cela si la pratique religieuse s’est bientôt ralentie partout?» Cf. op. cit. Paris, Firmin Didot, 1896, p.671. Ainsi, en plein xIx° siècle, un évêque teinté de Jansénisme faisait de la danse non seulement un:
péché grave, mais un péché réservé !
dévotion ?. 1, Le modèle qu'il proposera sur ce point c'e | comme toujours, saint Louis, le roi chevalier, le
À tout fust en lustre autour de lui... pour maintenir la dignité . royale. » ? Proposant encore les anges comme modèles au dévot, il dit : « Leurs visages sont beaux et gais. » * Homme de la Renaissance et apôtre, toujours préoccupé de la con- quête des âmes, 1l veut que le dévot se présente avec des
comme d’un moyen d'action. Îl restera toujours l'homme qui écrivait de Padoue au sujet d’un de ses camarades : « Une seule chose est à regretter en lui, c’est qu'il ait un corps chétif, peu proportionné à ses grandes qualités, à sa belle nature. » ‘ Le charme de sa propre personne et, ne craignons pas de le dire, sa beauté dont tous ses contemporains ont été si frappés, ne fut peut-être pas tout à fait étranger à ses succès de missionnaire à travers le Chablais.
personnelle dans certains de ses conseils. Il se montre tou- Jours abondant en recommandations sur la tenue et même sur la toilette qui achève de composer notre habitus physique. Il . voulait que l'on composât son visage, son costume, son geste, tout en les maintenant dans la simplicité et le naturel. «Îlya des gens, dit-il, qui ne font nulle sorte de contenance -et de mouvement qu'avec tant d'artifice que chacun en est
1 « Estant Jeune escolier, dit-il. il me prit une ferveur et une envie
pour cela il falloit que je repliasse ma teste sur mon espaule en disant : mes Heures, parce qu'un autre escolier qui estoit vrayement un saint Je faisoit, ce que je fis soigneusement quelque tems durant, sans que pourtant J'en devinsse plus saint. » Cf. Vrays entretiens spirituels.
ÆEntretien 1x, t. VI, p. 141.
Diane à Crete de Chantal, 8 décembre 1610, t. PA P-
* Introduction à la vie devote, 17° partie, ch. n, t. IL, p. 18.
dehors agréables, sinon séduisants. Il fait cas de la beauté
On dirait qu'il y a comme le souvenir d’une expérience à
d’estre saint et parfait; je commençay à me mettre en la fantaisie que
* Lettre à un ami inconnu. Lettre latine, 25 mars 1591, t, XI, p. 12.
brillant, qui ( comme un autre Salomon avait soin que 13
ennuyé ; et comme celuy qui ne voudroit jamais se pourmener qu'en comptant ses pas, ni parler qu’en chantant, seroit fascheux au reste des hommes, ainsy ceux qui tiennent un maintien artificieux et qui ne font rien qu'en cadence importunent extremement la conversation. » ! Il s'élève d'ailleurs contre « ce ceremonieux assemblage de paroles, de gestes. de reverences, d’inclinations », qui n implique nullement « la juste estime du prochain » ? La Philothee qu'il rêve est à la fois libre et réservée, à mi chemin entre « l’amazone » et la « petite oie blanche », comme on dit aujourd'hui. Ni excentrique ni provocante, elle n’est pourtant point effacée. Elle a de l’aisance et de la dignité ; elle ne s’assied point, balbutiante et transie, sur le bord des chaises ; elle a du respect pour le vrai mérite, sans tomber à l'égard de personne dans l’obséquiosité vile. « Une fille qui, estant dans le monde, dit-il, voudroit tenir la veue aussi basse comme nos Sœurs ne seroit pas estimee.… La gravité est extremement bienseante a une personne agée qui seroit affectée a une plus jeune. » * On ferait à l'aide de ses Lettres et de son {ntroduction tout un code charmant de la véritable élégance mondaine, faite de noblesse et de simplicité, de spontanéité et d'application discrète. Tous les âges et toutes les conditions y trouveraient le conseil juste pour « marier la vertu civile avec la chrestienne », { pour se composer une tenue bienséante et Bbre, d'une eurythmie qu'on pourrait appeler racinienne. La justesse et la grâce des attitudes trouvent leur complément nécessaire dans l’art de se vêtir. Saint François de Sales n’a pas omis de nous dire son sentiment sur la toilette, non plus que sur la propreté. Toujours soucieux de donner
1 Introduction à la vie devote, 3 partie, ch. xxIv, t. III, p. 224,
2 Traitté de l'amour de Dieu, 1. VIIE, ch. xut, t. V, p. 101
3 Wrays entretiens spirituels. Entretien 1x, t. VI, pp. 133-134,
4 Lettre à Celse-Bénigne de Chantal, 8 décembre 1610, t. XIV, p. 378.
‘un visage aimable à la piété, il recommande « l'honnesteté et bien-seance es habits », et condamne « les deux vices contraires » ( qui sont la saleté et la superfluité. » : I] ne veut point que Philothee soit barbarement affublée d'oripeaux criards, surchargée de joailleries et de parures miroitantes. « Les filles du monde, dit-il par moquerie, portent les cheveux éparpillés et poudrés, leur teste est ferrée comme on ferre les pieds des chevaux, elle sont plus empanachées et bouquetées qu'il ne se peut dire ; bref, elles portent quantité d’affiquets. » ? Il fait honte aux jeunes dandys trop pommadés, trop soigneux de leur petite personne : « Vous vous plaisez de porter des moustaches relevées, vous regardez souvent si vostre barbe est bien peignée. » * Maiss’il méprise la recherche efféminée, 1l n'est pas moins sévère pour le négligé ou, comme nous disons aujourd'hui, pour le débraillé. 1 se retrouve là fidèle à la belle tradition de son collège de Clermont, dressé par les Jésuites en face de ce « collège de pouillerie qu'on nomme Montaigu », dont Erasme avant Rabelais avait dénoncé la saleté.
Celui qui porte la barbe doit l'entretenir décemment, celui qui ne la porte pas doit la raser proprement. Saint François de Sales n'eût peut-être pas approuvé saint Alphonse de Liguori de porter une barbe broussailleuse, négligemment coupée aux ciseaux. Il écrivait au Prieur de Talloires pour Jui demander que ses moines « fussent bien rasés a la teste et au menton, selon les anciennes coustumes des benedic-
1 Wrays entretiens spirituels Entretien 1x, t. VII, p. 132.
2 Sermons recueillis. Sermon pour le lundi de la 19° semaine après la Pentecôte, 15 octobre, 1618, t. IX, p. 215: Il disait encore : « Les filles du monde portent des robes qui les serrent et les gesnent extremement, et cela pour faire voir qu’elles ont la taille belle; folie qui les rend pour l'ordinaire incapables de rien faire, parce qu'elles en deviennent malades et languissantes... Les robes de ces filles du monde ont les manches larges et grosses du costé des epaules mais au bout, devant, elles sont fort estroites. » Méme sermon, p. 215.
3 Sermons recueillis. Pour le dimanche des Rameaux, 20 mars 1622 HN p.031.
… tins. >! Il ne pense point que la saleté soit une condition
de sainteté. S'il avait eu à composer un règlement de vie pour des moines, il ne leur eût pas conseillé, comme saint Basile, de porter un ( vêtement sordide » et une « chevelure négligée, » ? et ce n'est pas lui qui eût suggéré à Pascal de ranger les balais au nombre des meubles superflus. À son sens, s’il arrive que l'Eglise canonise des saints malpropres, ce n'est pas à cause de leur malpropreté, mais en dépit d'elle. I] disait à Philothee : « Soyes propre. qu'il n'y ait rien sur vous de trainant et mal ageancé : c'est un mespris de ceux avec lesquelz on converse d'aller entr’eux en habit desagreable. » Il dit encore : « Quant a la netteté, elle doit presque tous-jours estre egale en nos habitz, sur lesquelz, tant qu'il est possible, nous ne devons laisser aucune sorte de souillure et vilenie. La netteté exterieure represente en quelque façon l’honnesteté interieure. » ‘ Enfin, dans une lettre à la baronne de Chantal, il avait surla propreté ce joli mot : «II faut, a l'exemple de nostre saint Bernard, estre bien net et bien propre, mais non pas curieux ni miste. » 5 En toutes choses, l’exquise mesure de son goût le portait à prendre position Ln des excès.
Ce point de justesse, de décence et de bon goût, qu'il nous invite à chercher sans cesse, n’est pas identique pour tous. Il varie selon l’âge, la condition, le moment : «On se moque tous-jours, dit-il, des vieilles gens quand ilz veulent faire les jolis : c’est une folie qui n’est supportable qu'a la jeunesse. » © C'est dire qu'il faut en une certaine mesure
1 Lettre au Prieur de Talloires, le P. de Quoex, 10 juillet 1609, t. XIV, p. 174.
2 Paul Allard. Vie de saint Basile, Paris, Lecoffre, p. 36.
3 ]ntroduction à la vie devote, 3 partie, ch. xxv, t. III, p. 226.
4 Introduction à la vie devote, 3 partie, ch. xxv, t. III, p. 226.
5 Lettre à la baronne de Chantal, 11 février 1607, t. XIII, p. 263. — À ce joli mot opposons celui de l’Abbesse de Port-Royal qui s’écriait un Jour : ( Que cette maudite propreté fait faire de fautes!» Cf. Ange-
digue Arnauld par R. Monlaur. Paris, Plon, p. 382.
6 Introduction à la vie devote, 3° partie, ch. xxv, t. III, p. 227,
des modes nouvelles, il ne convient pas davantage q les heurte avec ostentation : (Voyés de garder cette regle … écrit-il à la Présidente Brulart : c'est que vous traitties __ sorte qu’eu esgard a vostre qualité et de ceux que vous | traittés, vous ne facies pas comme les moins liberaux et magnifiques de vostre condition, ni aussi comme les plus magnifiques et liberaux. » : Il écrivait encore : «Saint Louys dit en un mot que l’on se doit vestir selon son estat, en sorte que les sages et bons ne puissent dire : « Vous en faites trop, ni les jeunes gens : vous en faites trop peu. » ? Conformément à cette règle, 1l réprimande doucement Mme de Charmoisy parce qu'elle n’habille pas son fils conformément à son rang : ( [] faut que je me courrouce un peu avec vous, lui écrit-il, parce que mon neveu (il appelle ainsi le fils de Mme de Charmoisy quoiqu'il ne fût que son cousin) n'est pas habillé convenablement ni à sa qualité ni au servic auquel il est ; et outre que cela luy detraque l’esprit,voyant tous ses compagnons beaucoup mieux que luy, cela est blasmé par ses amis, desquelz quelques uns m'enontparlé avec zèle. Il n'y a remede, ma tres chere Fille, il faut suivre les loix du monde, puisqu'on y est, en tout ce qui n'est pas contraire à la loi de Dieu. »*
Cette règle empirique de juste milieu est évidemment d'elle-même un peu flottante. À se régler seulement sur son entourage il peut arriver qu'un jour Philothee passe les bornes. Tout en gardant ses distances, tout en se poudrant,
: se décolletant, s’écourtant moins que ses voisines, elle peut fort bien, à des époques de décadence et de libertinage, ver-
1 Lettre à la Présidente Brulart, 30 janvier 1607, t. XIII, p. 260.
2? Introduction à la vie devote, 3° partie, ch. XXV, t. III, p. 228.
3 Lettre à MM de Charmoisy, 10 novembre 1621, t. XX, p. 173. « Les douces remontrances du saint furent entendues, nous disent les savants éditeurs d'Annecy. Quelques jours après, Henri de Charmoisy allait à Genève se faire ( coupper trois paires d’habitz » du prix
de soixante quinze fldrins. » Archives de Mie À. Vüy. Compte-rendu de la Tutelle.
ser elle-même dans l'impudeur :. Aussi bien, saint François de Sales compte-t-il implicitement, ici comme en toutes choses, pour faire trouver à ses filles un point fixe de décence, sur la force d'amour divin qu’il a mise dans leur cœur, force qu'il sait être la grande inspiratrice et régulatrice de la vertu.
En dépit des traits aigus que nous l'avons vu décocher tout à l'heure aux élégantes et aux muscadins de son temps, il est plein de condescendance pour les éternelles petites faiblesses humaines qui nous portent à rechercher la parure pour notre corps. Non seulement il permet aux mondains de faire discrètement toilette, mais en certains cas il leur en fait un devoir. « La femme mariee, dit-il, se peut et doit orner aupres de son mari, quand il le desire. On permet plus d’affiquetz aux filles, parce qu’elles peuvent loysiblement desirer d'aggreer a plusieurs, quoy que ce ne soit qu'affin d'en gaigner un par un saint mariage. On ne treuve pas non plus mauvais que les vefves a marier se parent aucunement, pourveu qu'elles ne facent point paroistre de folastrerie. » ? On peut voir sur ce texte combien Renan fut injuste en reprochant au christianisme d’avoir fait offense à la beauté en proscrivant toute parure *.
1 Pour ce qui est du décolletage, il faut bien convenir encore que saint François de Sales, au nom du principe supérieur de la charité, l’a toléré. Il écrit en effet à la Présidente Brulart : « Je connois une dame des plus grandes ames que j'aye jamais rencontré, laquelle a demeuré Jongtems en telle sujettion sous les humeurs de son mari que, au plus . fort de ses devotions et ardeurs, il falloit qu’elle portast sa gorge ouverte et qu’elle fust toute chargée de vanités en l'exterieur... autrement elle eut excité mille tempestes en sa mayson. Et par ce chemin, elle est arrivee bien haut, comme je sçai pour avoir esté son pere de confession fort souvent.» — Lettre de fin octobre 1606, t. XIII, p. 228. — Ayant été le père spirituel de M€ Acarie — car c’est d'elle qu'il s’agit ici — il a donc admis son décolletage opportuniste.
2 ]ntroduction à la vie devote, 3° partie, ch. xxv, t. III, pp. 226-227.
3% Renan a écrit en effet : « Le défaut du christianisme apparaît bien
ici. J] est trop uniquement moral; la beauté chez lui est tout à fait sacrifiée. Or..…., elle vaut la vertu. La femme belle exprime aussi bien
Saint François de Sales ne dédaigne pas même d'entrer dans certains détails de toilette qui montrent combien sa condescendance était réelle et concrète. Ecrivant à la baronne de Chantal qui avait cru discerner comme une critique dans une parole du saint sur la manière dont elle habillait sa fille, 1l lui dit : « Je demanday voirement a Jan si nostre chere Marie bienaymee portait le moule, mais je n’y entendois nul mal, car vous sçaves bien que j'ayme les testes bien moulees, et si cette petite teste est moulee par la vostre, Je l'en cheriray davantage. » Et il ajoute ce mot d'indulgente et délicieuse bonhomie : « Que voules-vous ? Il faut bien que les filles soyent un petit jolies ! » : Une dame du monde se faisant scrupule de poudrer ses cheveux, il lui en donne généreusement licence : « Dites-luy qu’elle poudre ses cheveux, puisque son intention est droite. qu'elle poudre hardiment sa teste. » ?
Il va même jusqu’à dire : « Je voudrois que mon devot et ma devote fussent tousjours les mieux habillés de la troupe. » * Cela s'entend d'ailleurs, car nous savons que pour lui la véritable élégance est dans la simplicité. On ne peut sans abus s’autoriser de son propos pour dire, comme on l'a fait parfois, que le dévot doit cultiver diligemment sa beauté pour en faire l’offrande à Dieu, comme si le Dieu de saint François de Sales était une idole sensible aux oblations tangibles. Le souci d'élégance et de beauté tre sa raison d'être pour lui de la nécessité de rendre la dévotion aimable à ceux qui nous entourent, non d'en faire une sorte d'encens devant la Divinité, N'oublions
une face du but divin, une des fins de Dieu, que l'homme de génie ou la femme vertueuse... Et pourquoi lui interdire de mettre en valeur le don qui lui a été fait, de sertir le diamant qui luiest échu2 » Cf. Marc-Aurèle, Paris. Calmann-Lévy, p. 554.
! Lettre à la baronne de Chantal, 25 juin 1608, t. XIV, p. 35.
* Lettre à M®® Le Blanc de Mions, 26 avril 1617, t. XVII, pps 386-3817.
# Introduction à la vie devote, 3 partie, ch. xxv, t. IL, p. 227,
jamais qu il appartient au grand courant que nous avons appelé : l'ascétisme moral !
On le voit donc, rien de ce qui est humain n’est ue
à saint François de Sales. N1 la science, ni les arts, ni
… l'amour, ni l'amitié, ni le soin du corps ne sont a priori
- l’objet d'une prévention de sa part. Le dévot salésien ne
poursuit point le chimérique idéal d'une vertu stoïcienne.
Il est homme, il est (tant homme que rien plus ». Composé
dune âme et d'un corps, 1l donne à cette âme et à ce
corps tous les soins compatibles avec l'amour divin, à
… plus forte raison, tous les soins requis par le bon service
de Dieu!
VRNEETTE