CHAPITRE V LE GRAND MOYEN DE CULTURE. — L'ORAISON MENTALE
L'objectif essentiel de saint François de Sales est d’installer fortement l'amour dans les cœurs, l'amour qu'il sait être à la fois exterminateur de vices et générateur de vertus.
Or, parmi les moyens que nous avons de développer en nous l'amour, d'en favoriser les premiers mouvements et d'en assurer la croissance, il en est un qui lui semble passer de loin tous les autres en efficacité : c’est l’oraison mentale. Saint François de Sales n’a pas créé l’oraison mentale, même dans sa forme actuelle. On la pratiquait comme exercice autonome et méthodique dès le xv® siècle et peut-être même dès la fin du xIv® :. Néanmoins,
1 I] ne faudrait pourtant pas croire que, sous sa forme méthodique, l’oraison mentale remonte bien au delà du xvi® siècle. Naguère encore, on lui croyait volontiers la plus haute antiquité. À tort. Chez les Anciens, comme le remarquait déjà Dom Martène, méditer signifiait souvent faire une simple lecture ou se livrer à une pieuse étude. Le cardinal Mercier, dans son livre À mes séminaristes, p.138, nous a dit la surprise qu’il éprouva quand on lui apprit assez tard que ni Ja Règle de saint Bruno, ni celle de saint Benoist ne faisaient mention de l’oraison proprement dite. « On n’aperçoit pas, remarque-t-il, que jusqu'à la fin du Moyen-Age, les maîtres de la vie spirituelle se
l'ayant enseignée d’une certaine manière qui lui est propre, qui ne ressemble totalement à aucune autre, il en est véritablement, avec saint Ignace, le maître et le père. La nouveauté de son enseignement consiste surtout en ceci qu'il l'a conçue comme accessible à tous et qu'il l’a voulue pratiquée même par les mondains. !
Son originalité sur ce point parut tout de suite si évidente que beaucoup de ses contemporains se montrèrent stupéfaits de son audace. On n’entrait pas encore dans l’idée que les gens du monde et même les gens du peuple pussent être conviés à méditer. C'était affaire aux spécialistes! Les religieux seuls, ou quelques rares élus qui en avaient reçu le « don », pouvaient raisonnablement, croyait-on, prétendre
soient préoccupés de réserver dans la journée des âmes chrétiennes une heure à part pour l’oraison formelle ».
Chez les Dominicains, c’est au chapitre de Milan, en 1505, que, pour la première fois, apparaît la mention d’une oraison mentale faite en communauté. On la prescrit pour une demi-heure le matin et autant le soir.
Chez les Franciscains, elle semble s dti vers le milieu du xvre siècle. Elle est prescrite clairement par le chapitre général de 1594.
Mais une ordonnance solennelle, comme celle que nous relevons chez les Franciscains en 1594, n’a pu créer un changement brusque. Selon la remarque du P. Poulain, elle suppose que « depuis quelque temps... l'usage de l’oraison mentale était répandu dans certaines maisons ou familles de l'Ordre. Mais elle suppose aussi que cet usage n'était pas encore universel ni obligatoire. Une évolution se produisait, » Cf. Traité des grâces d'oraison, Paris, Beauchesne, p. 43.
Jusqu'à saint Ignace, l'oraison semble demeurer assez amorphe et d'un usage restreint. L'auteur des Exercices la pourvoit d’une méthode et même de plusieurs méthodes et en étend sensiblement la diffusion. Saint François de Sales fait la synthèse des méthodes ignatiennes et propage l'exercice ainsi simplifié jusque parmi les mondains.
1 Il a eu lui-même conscience de son rôle, puisqu'il a dit parlant de l’oraison : « C’est une chose, laquelle, pr malheur, peu de gens sçavent en nostre aage. » {ntroduction à la vie devote, 2° partie, ch. n,
t. [IE p. 74.
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