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Cette préparation est pour lui de nécessité habituelle, Sans doute, il permet de brûler parfois cette étape, comme la suivante, à certaines âmes très entraïnées ou très favorisées de la grâce, capables de s'élever d’un coup d’aile jusqu'aux affections, mais 1l l'exige des débutants, c’està-dire en somme du gros de l’humanité : « Je sçai bien, écnivait-1l en 1607 à Mme Brulart, que quand par bonne rencontre on treuve Dieu, c'est bien fait de s’entretenir a le regarder et arrester en luy ;: mais, ma chere Fille, de le penser tous jours rencontrer ainsy a l'impourveu, sans preparation, Je ne pense pas qu il soit encore bon pour nous qui sommes encor novices. » ! L'improvisation est donc l'exception, et la préparation la règle. Cette formule est encore la sienne en 1610 et c’est elle qu'il propose à une âme déjà fort avancée dans les voies intérieures, à M€ de Chantal : © À parler clair avec vous, quoique deux ou trois fois l'été passé m'estant mis en la presence de Dieu sans preparation et sans dessein, je me treuvasse extremement bien aupres de Sa Majesté, avec une seule tres simple et continuelle affection d'amour presque imperceptible mais tres douce, si est ce que, neanmoins, je n’osay jamais demarcher du grand chemin pour reduire cela en un ordinaire. Je ne sçai, J'ayme le train des saintz devanciers et des simples. Je ne dis pas que quand on a fait sa preparation, et qu’en l'orayson on est attiré a cette sorte d'orayson, il n'y faille aller ; mais prendre pour méthode de ne se point preparer, cela m'est un peu dur. » ? Il tient donc pour communément obligatoire de passer par ce préambule de la préparation, parce que la préparation est à peu près indispensable pour établir dans l’âme une atmosphère favorable à l’idée méditée.
Réduite, commenousl’avons dit, à trois actes très simples, la préparation salésienne peut paraître, à première vue et dans l’abstrait, moins efficace que la préparation minutieuse recommandée par les méthodes de saint Ignace et de Saint-
£ Lite à la Présidente Brulart, juin 1607, t. XIII, p. 290, 2 Lettre à la baronne de Chantal, 11 mars 1610, t. XIV, p. 266.
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Sulpice. La méthode de L. de Grenade avec ses six actes pré’ paratoires, la méthode ignatienne ! avec ses trois a et ses deux préludes, la méthode sulpicienne avec ses préparations, éloignée, moins éloignée et prochaine, elles-mêmes subdivisées en plusieurs opérations secondaires ont pu faire de cet acte préparatoire un organisme riche et complexe, pourvu d’une extrême puissance naturelle. Guidée de très loin, étape par étape, vers un thème précis de méditation, l'âme se trouve ainsi mise par rapport à ce thème dans un état de réceptivité parfaite. Habilement nettoyée de tout élément étranger, elle est comme une terre fertile où l'idée fécondée par la réflexion s’épanouira puissamment. Mais l'évêque de Genève qui s'adresse de préférence à des mondains, mal entraînés au reploiement sur soi, se préoccupe avant tout de ne pas les décourager par un appareil trop ardu d'opérations préliminaires. Il est simplificateur par désir de conquête. Notons d’ailleurs que dans son système, l’acte de méditation ne s’isole pas du reste dela vie
1 Ce qu'on appelle ici méthode ignatienne est à vrai dire une méthode synthétique, élaborée par les Jésuites du xvr siècle, à l’aide des diverses méthodes de saint Ignace — car l’auteur des Exercices n'avait pas une méthode unique mais diverses manières facultatives de prier. — Cf. R. de Maumigny. Méthodes d’oraison des Exercices de saint Ignace, Paris, Beauchesne, 1917.
Certains jésuites modernes, comme le P. Poulain, et certains Sulpiciens, comme M. G. Letourneau, ont tenté de réagir contre la méthodologie minutieuse, traditionnelle dans leurs compagnies. « Des deux côtés de la barrière, écrivait récemment l’éminent curé de Saint- Sulpice, M. Letourneau, on incline à recommander les oraisons affectives plus que par le passé. Que de fois le P. Poulain m'a tenu ce angage : ( Oui, Monsieur le Curé, reconnaissons-le, Sulpiciens et « Jésuites, depuis de longues années, nous avons trop comprimé les « âmes, en les astreignant à une méthode trop compliquée dans « l’oraison mentale. Nous avons voulu leur marquer absolument, trois préparations, deux préludes, trois considérations, trois examens «trois colloques, trois résolutions, trois retours sur l’oraison, etc. « Nous avons fatigué beaucoup d’âmes par tout ce mécanisme. « Nous devons les laisser plus libres. Nous devons les laisser marcher « par des voies plus affectives. C’est ce que M. Olier, comme saint « Ignace, avait indiqué. » Ce résultat semble aujourd’hui acquis dans
spirituelle. Nos exercices n’y sont pas soumis à un cloisonnement inflexible ; ils se compénètrent, et toute notre Journée avec ses oraisons jaculatoires, ses recollections, ses « œillades intérieures », est comme une préparation incessante à l'oraison du lendemain.
Quoique réduite, la préparation, dans la méthode de saint François de Sales, a une existence propre qu'il importe de définir. Son premier acte est de nous mettre en la présence de Dieu. Rien de plus propre, en effet, à composer pour l'idée méditée un milieu favorable que cette évocation du divin interlocuteur, auquel l’âme va soumettre ses besoins et ses aspirations. Tous les chrétiens sans doute ont la notion d’une ‘omniprésence perpétuelle de Dieu. Mais il en est peu qui en aient la conscience précise, bien peu surtout qui en aient le sentiment vif. Il nous faut sans cesse passer, comme Pascal, du Dieu abstrait des philosophes au Dieu vivant d'Abraham, d'Isaac et de Jacob. Il nous faut faire descendre en nous la figure du Dieu vivant:
les divers camps, et il est très considérable. Est-ce à dire que nous devons incliner les âmes vers une oraison vague, paresseuse, libérée de toute méthode, sous prétexte de revenir à la manière des Pères du désert ou des Moines du temps de Charlemagne? Non, usage large des méthodes ne signifie pas : suppression de toutes les méthodes répandues dans l’Église, surtout depuis le temps de saint Ignace et de saint François de Sales. » Cf, La Libre Parole, 5 janvier 1922. — On en revient en somme à la position moyenne et sage de saint François de Sales, qui fut également celle de saint Ignace, position intermédhiaire entre l’oraison diffuse du Moyen-Age et l’oraison trop méthodique du xvir siècle.
Toutefois, de quelque souplesse que saint Ignace ait fait preuve dans son enseignement sur l'oraison, sachons voir que par nature il fut plus que saint François de Sales enclin à la méthodologie. « Ignace est un soldat, dit un de ses fils, le P. Brou, mais il est officier aussi et il sait le prix de la tactique. Il n’est pas pour la guerre de partisans. Ses hommes ne seront pas des enfants perdus. Il leur apprend... à se faire des méthodes.» Cf. La Spiritualité de saint Ignace Paris.
Beauchesne, p. 15.
ÿ 7 4 le PA voyons pas Du qui nous est ren
6 verité, mais chacun n'est pas attentif a Jl'appreher | encor que nous sçachions bien qu'il est present a toutes d choses, si est ce que n y pensans point, € ‘est tout autant comme si nous ne le sçavions pas. C'est pourquoy tous- jours, avant l'oraison, il faut provoquer nostre ame a une attentive consideration de cette presence de Dieu »: Et pour | que cette présence nous soit rendue plus sensible, imagi- nons-nous que Dieu réside au dedans de nos cœurs. Pensez, | dit-il {que non seulement Dieu est au lieu ou vous estes, mais qu il est tres particulierement en vostre cœur. » ' Et afin d'émouvoir en nous toutes les fibres humaines, représentons-nous Dieu, non pas comme un pur esprit invisible et intangible, mais sous ses traits saisissables et touchants de Sauveur incarné. Que notre cœur soit comme le tabernacle ou comme la crèche de l'Enfant-Dieu. Voyons, dit-il, « le Sauveur en son humanité sacree comme s'il estoit pres de nous, ainsy que nous avons accoustumé de nous representer nos amis et de dire : je m'imagine de voir un tel qui fait ceci et cela, il me semble que je le vois, ou chose semblable. » * Conseil d’une admirable psychologie qui met l'âme sous le regard d’un observateur vivant et | comme tangible. Quelle ne sera pas la vertu d’un tel regard ! On sait de quelle énergie le soldat est capable quand il se sait observé du chef suprême !
La présence de Dieu a pour effet en outre de créer dans la conscience tout à la fois la plénitude et le vide. Ellela remplit du divin et la vide de tout élément étranger ou hostile à l'idée qui tout à l'heure y doit être introduite. Elle la met dans cet état de monoidéisme, comme on dit aujourd’hui, qui fait que l’idée, seule dans-la conscience, évolue avec aisance sur un chemin uni et sans obstacles. Dieu, en occu-
1 Introduction à la vie devote, 2 partie, ch. 111, t. In, p. 75-74. ? Introduction à la vie devote, 2° partie, ch. 111, p. 76. 8 Introduction à la vie devote, 2 partie, ch. It, p. 75.
pant toute l’âme, fait en elle le silence et le recueillement. Il étouffe les clameurs comme il abolit les visions profanes. Nous n'avons plus de regard et d'oreille que pour Lui. Les fenêtres de l’âme sont automatiquement aveuglées. Dieu seul apparaît dans le champ de la vision intérieure.
Tous les psychologues ont observé cette liaison entre la présence de Dieu et le silence intérieur, qu'on appelle recueillement ‘, Saint François de Sales avait bien aperçu pour son compte les affinités étroites qui existent entre ce phénomène de présence et le silence de l’âme. Il expliquait par une ingénieuse comparaison le pouvoir qu'a la pensée de Dieu de grouper et de polariser toutes les forces psychologiques, chez ceux qui ont préludé à l’oraison par l'exercice de présence. « Leur faysant sentir, écrivait-il, parlant de Dieu, sa tres aymable presence il retire a soy toutes les facultés de nostre ame, lesquelles se ramassent autour de luy et s’arrestent en luy comme en leur object tres desirable. Et comme qui mettroit un morceau d’aymant entre plusieurs eguilles, verroit que soudain toutes leurs pointes se retourneroyent du costé de leur aymant bienaymé et se viendroyent attacher a luy, aussi Ihors que Nostre- Seigneur fait sentir au milieu de nostre ame satres delicieuse presence, toutes nos facultés retournent leurs pointes de ce costé la pour se venir joindre a cette incomparable douceur. » ?
Ainsi la présence de Dieu est étroitement liée à l’acti-
1 Récemment M. Segond le notait encore dans sa thèse sur La prière. Il disait avec raison : le recueillement est « le phénomène complémentaire de la présence. » Cf. La prière, Paris. Alcan, p. 84. C'est aussi ce que constatait Maine de Biran. « La présence de Dieu, écrivait-il, s'annonce par un état interne de calme et d'élévation. » Cf. Maine de Biran. Vie et pensées, Paris, édit. Naville, Cherbuliez, 1857 p. 316. Et c'est le même enseignement que nous donne le fameux «talisman » de Pascal. L'état de recueillement : « Oubli du monde et de tout hormis Dieu » nous mène comme à une conclusion naturelle
au « Joie, joie, joie, pleurs de joie ! »
2 Traitté de l'amour de Dieu, 1. VI, ch. vu, t. IV, p. 327,
vité de prière. Elle nous met en état de le ee et:
de vigilance. Elle accroît nos forces de résistance et de. contrôle contre les irruptions du dehors. Elle est comme un premier tamis à larges mailles qui défend les abords de la conscience et en écarte les impuretés. Force offensive et défensive, force d’action et de protection, elle met l'âme en garde et elle la vivifie indirectement en la libérant de ses ennemis, en la « désoccupant » comme dit notre saint ; et le second bienfait n'est pas moindre que le premier, car s'il est bon d’être fort de sa propre force, il faut l'être encore, si possible, de la faiblesse de ses ennemis.
L'âme ainsi mise en présence de Dieu et « désoccupée de toutes autres choses » est-elle suffisamment préparée pour la méditation proprement dite? Saint François de Sales ne le pense pas. Il prescrit un second exercice qu’il nomme /nvocation et pour lequel il fait appel non seulement à notre activité spirituelle mais à notre activité physique. Saint Ignace avait eu déjà cette vue profonde que le rythme intérieur est dans la dépendance du rythme extérieur. Dans l’une de ses instructions sur les modes de prier, il conseille à celui qui entre en oraison de se tenir debout, de faire un pas en avant, ou, s’il le juge meilleur, de se prosterner, en un mot de provoquer par une cadence du corps une cadence analogue de l’âme. Cette instruction était digne d'un saint chevalier, et chevalier espagnol, désireux de faire du chrétien un soldat, et. d'éveiller en lui, pendant la méditation, des images vives.
François de Sales, moins spécialisé, se donne du champ, mais fait son profit de l'indication : il introduit au second acte de sa préparation des éléments physiologiques. L’invocation qui constitue ce second acte n'est pas une simple prière du cœur : elle «se fait, dit-il, en cette manière : vostre ame se sentant en la presence de Dieu, se prosterne en une extreme reverence. » ! Prostration toute spirituelle sans doute, mais qui s'accompagne d’un mouvement du
1 Introduction à la vie devote, 2° partie, ch. ut, t. HE, p. 77.
corps ébauché ou figuré. Et d'ailleurs, voici que le corps est expressément convie à faire sa partie dans cet exercice : « Que si vous le voulés, vous pourres user de quelques paroles courtes et enflammees, comme sont celles ci de David : ne me rejettes point, 6 mon Dieu, de devant votre face. » 1 Un élément physique est donc mis en jeu, une parole articulée est appelée au secours de l’âme pour lui donner plus de tension, plus d’élan. La forme indiquée pour cette prière, ardente, heurtée, brisée, voisine de l'interjection et du cri divin de Gethsémani, estéminemment propre à déterminer un grand mouvement de toute l’âme. Des paroles vives en forme d'appel sont pour la conscience comme la pierre dans l’eau qui dort : elles l’ébranlent jusqu'aux profondeurs. Par leur caractère de soudaineté, au seuil de l’oraison, elles opèrent comme le rassemblement des forces spirituelles : elles nous élèvent à un ordre de choses nouveau : elles font comme une transposition. Après l'exercice de la présence qu'on peut comparer au « recueillement mélodique » des musiciens, elles sont le prélude même de la méditation.
Dans la pensée du saint — faut-il le dire? — ces brûlantes paroles initiales n'ont pas surtout pour but d’émouvoir Dieu qui connaît bien nos besoins, mais de nous émouvoir nous-mêmes et de nous jeter à Lui ; elles ont pour fonction de faire jouer le désir et de l'appliquer au bien que nous voulons acquérir : l'amour par une bonne oraison. À la faveur de ces cris élémentaires, tumultueux, où l'esprit violente son vocabulaire, l'âme acquiert comme une brusque notion de son besoin et dans cette vision soudaine elle se tend vers la prière. L’oraison va s’engendrer du désir et le désir va s’accroître de l’oraison. Admirable enchaînement dont le cri impétueux du début forme le premier anneau |
Bien que saint François de Sales ait parfaitement perçu la nécessité de mettre ainsi l’âme, au début de l’oraison,
1 Introduction à la vie devote, 22 partie, ch. int, t. III, p 77.
les siennes. Dans l’art de prier, si l'on peut ainsi parler, ilreprésente sur toute la ligne, entre saint Ignaceet M. Olier, |
Peut tirer de la à î n'indique pas d'atttade 10
particulières pour le corps : chacun reste libre de choisir
une certaine liberté d’allure, un certain dégagement du mécanisme et du procédé, qui le mettent à part. Néanmoins presque tout le suc psychologique des méthodes plus savantes qui ont cours en chrétienté se retrouve dans la sienne, et notamment dans ce moyen préparatoire à l’oraison qu'il appelle l’{nvocation.*
À la faveur du grand silence intérieur obtenu par la présence de Dieu, et quand l’âme s'est mise en mouvement par l'Invocation, il reste, avant d'entrer dans l'oraison proprement dite, à faire ce que notre saint appelle « la proposition du mystère », c’est-à-dire à introduire dans la conscience « désoccupée » l'idée à méditer. L'oraison n'est efficace que si elle est spécialisée. L’exploration intérieure, pour être menée à fond, doit être limitée dans son objet. « Enfermons, dit-il, nostre esprit dans le mystère que nous voulons mediter, affin qu'il n'aille pas courant ça et la, ne plus ne moins que l’on enferme un oyseau dans une cage, ou bien comme l’on attache l’espervier a ses longes, affin qu'il demeure sur le poing. » ? Pour éviter la dispersion et par conséquent le gaspillage des forces spirituelles, il faut donc se fixer un thème bien défini, que ce thème soit un mystère de la vie du Sauveur, une vérité morale ou une
1 Est-il besoin de faire observer qu’én matière de préparation, notre saint n'oublie jamais le point de vue théologique, d’après lequel l'influx de la grâce survient avec d'autant plus d'abondance que le silence intérieur est plus parfait. Non in commotione Dominus | Un écrivain comme saint François de Sales est toujours à la fois psychologue et théologien. Mais dans les pages qui vont venir le psychologue seul est l’objet de notre étude.
2 Introduction à la vie devote, 2 partie, ch. 1v, t. III, p. 79.
vertu. Îl va sans dire qu'il est absolument loisible au chrétien de prendre son sujet dans la Liturgie et notamment dans le Psautier. Il suffit de ne pas vagabonder et de ne pas : promener sa pensée sur vingt textes disparates en une demi-heure. Il n'y a pas d’antagonisme entre l’oraison salésienne et la liturgie !