II. — Partie cognitive
Préparée par les opérations que nous venons de décrire, l'âme qui médite doit maintenant exercer son activité sur l'idée qu'elle a choisie comme sujet. Il s’agit pour elle de donner vigueur et croissance à cette idée, ce qui peut se faire d'abord par le jeu des facultés cognitives, c'est-à-dire de l'intelligence, de la mémoire, de l'imagination. « Ayant donc enfermé vostre esprit comme j'ay dit dans l’enclos du sujet que vous voules mediter, ou par l'imagination si le sujet est sensible, ou par la simple proposition, s'il est insensible, vous commencerés a faire sur iceluy des considerations. » : C'est l'exacte application de notre axiome moderne : il faut entretenir en soi des idées conformes aux actes qu'on veut produire. Le but de l'oraison est de nous amener à des volitions fermes, puis à des actes précis, dans le prolongement pour ainsi dire de la vertu ou de la vérité méditée. Mais pour que la volonté prenne des résolutions valables, ne faut-il pas que l'intelligence les lui ait d’abord solidement motivées? Fournir des motifs à la volonté, tel est particulièrement le rôle de l'entendement dans ce que François de Sales appelle la considération.
Prendre conscience de soi-même, de ses progrès, de ses besoins, par rapport à telle vertu, connaître sa température morale, faire le compte de ses défaillances et prévoir les mesures à prendre pour l'avenir, voilà ce qui ressortit à la considération.
Et cette considération sur un sujet donné doit se faire
1 Introduction à la vie devote, 2 partie, ch. v, t. III, p. 80.
d’abord en détail et par parties. Un débutant ne doit pas craindre de la morceler. « Pour nous qui sommes encore novices », écrivait l'évêque de Genève à M€ Brulart, nous ( avons plus besoin de considerer les vertus du Crucifix l’une apres l’autre et en détail que de les admirer en gros et en bloc. » * La considération par le détail n’est que la mise en pratique plus stricte du nil volitum nisi præcognitum des scholastiques. Lancer d'emblée une âme dans la considération globale c'est, pour ses débuts dans la vie intérieure, la priver en partie de ces solides motifs d'agir qui peuvent seuls donner du permanent à la vertu. C’est la condamner à des volitions parfois généreuses, mais passagères, intermittentes, soumises au flux et reflux des mouvements affectifs. Une résolution qui ne repose pas sur une ferme assise de raison, une résolution née fortuitement d’un heureux mouvement de la sensibilité, c’est la maison bâtie sur le sable mouvant. La première impression contraire qui survient la réduit à néant. Elle ne résiste aux impressions hostiles qu'à la condition de s'appuyer sur des vérités longuement considérées, pesées, contrôlées en détail par notre entendement, figurées vivement par notre imagination. Pour tenir fermement dans la pratique d’une vertu, il faut que les motifs de la pratiquer nous soient devenus pour ainsi dire consubstantiels. Pour agir conformément au vanitas vanitum, il faut avoir fait longtemps la critique lucide, implacable, de nos pauvres voluptés terrestres, et les avoir évaluées l’une après l'autre. Cet examen patient, réitéré, peut seul nous préserver d'agir comme si nous ignorions que nous sommes mortels et que tout est fragile hormis ce qui ne passe pas.
Îl nous faut donc dans l’oraison imiter les abeilles qui, pour faire leur miel, pratiquent une succion prolongée sur les mêmes fleurs. « Elles vont, dit saint François de Sales, cueillant le miel qui descend du ciel sur les fleurs, puis les portent dans leur ruches. Ainsy nous allons, picorant les
À Lettre à la Présidente Brulart, juin 1607, t. XIII, p. 290,
RE
vertus de Nostre Seigneur, l’une après l’autre, pour en tirer l'affection d'imitation. » : Le but de la considération pour l'évêque de Genève c'est de nourrir et de renforcer l'idée choisie comme thème, c’est de l’accroître en quantité, en attendant que les affections l'accroissent en qualité.
Il conçoit donc l'opération exactement comme nos psychologues contemporains. « En chimie, écrit l’un d’eux, si dans une solution contenant plusieurs corps en saturation on plonge un cristal, des profondeurs de la solution les molécules de même nature que le cristal, mues par une attraction mystérieuse, viennent se grouper lentement autour de lui. Le cristal s'accroît peu à peu, et si le calme a duré des semaines ou des mois, on obtient ces admirables cristaux qui, par leur volume et leur beauté, font la joie et l'orgueil d’un labotatoire.. Il en va de même en psychologie. Maintient-on au premier plan de la conscience un état psychologique quel qu'il soit : insensiblement par une affinité non moins mystérieuse que l’autre, les états intellectuels et les états affectifs de même nature viennent se grouper autour de lui. Si cet état est maintenu pendant longtemps, il peut organiser autour de lui une masse considérable de puissances, acquérir d’une façon décisive une souveraineté presque absolue sur la conscience, et faire taire tout ce qui n'est pas lui. Si cette & cristallisation » s’est opérée lentement, sans à-coups, sans interruption, elle prend un caractère de solidité remarquable. Le groupe ainsi organisé a quelque chose de puissant, de calme, de définitif. Et notez qu'il n’est peut-être pas une idée qui ne puisse, sinous voulons, se créer en nous un (clan >» très considérable. monter en nous à la toute puissance. DE
C'est à cela que prétend la a arta dans la méthode salésienne : faire monter l’idée à la toute-puissance
1 Sermons recueillis. Pour le dimanche des Rameaux, 12 avril 1615,
t. IX, pp. 68-69.
2 Jules Payot. L'Éducation de la volonté, Paris. Alcan, pp. 92-93.
; ji jusqu’à l'épuisement de sa ‘valeur de suggestion. De je idée, de chaque parcelle d’une même idée, extrayons,
vostre esprit treuve asses de goust, de lumiere et de fruit sur l’une des considerations, vous vous y arresteres sans | passer plus outre, faysant comme les abeilles qui ne quittent point la fleur tandis qu “elles ytreuvent du miel a recueillir. » Toutefois, comme il n’ignore point que telle considération
peut être féconde pour une âme et stérile pour une autre,
il se hâte d'élargir sa direction, sans sortir de sa ligne. € Mais si vous ne rencontres pas selon votre souhait en l’une des considerations, apres avoir un peu marchandé
et essayé, vous passeres a une autre; mais alles tout
bellement et simplement en cette besoigne, sans vous y empresser. » ? Ainsi restons-nous quand même dans la théorie des examens particularisés et des approfondisse-
ments successifs.
C'est à ce stade de la considération que l’oraison salésienne se distingue surtout de l’oraison liturgique, de cette oraison diffuse, sans règle et sans sujet déterminé, dont nous avons parlé au commencement de ce chapitre. Le liturge, nous l'avons vu, se contente des mille suggestions pieuses que produit en lui le chant ou la récitation de l'Office
. divin. Au lieu de s'arrêter sur une pensée, sur un texte en particulier, pour en épuiser le suc, il va de fleur en fleur, sans se poser sur aucune. Le voudrait-il d’ailleurs qu'il ne le pourrait pas.
1 Introduction à la vie devote, 2° partie, ch. v, t. III, p. 80. 2 Introduction à la vie devote, 2° partie, ch. v, t. III, p. 80.
dit-il, tout le suc, avant de passer à une autre. « Que si
Dans un livre, plein de vues ingénieuses, un partisan de l'oraison liturgique, Dom Festugière, a dû reconnaître qu'il ya des «tiraillements entre l'imagination qui s’attarde et l'Office qui poursuit inexorablement sa marche. » ! C'est pour fixer la substance de ces beaux textes que notre saint recourt à la méditation qui en isole quelquesuns pour les considérer à part ?.
1 La Liturgie catholique. Essai de synthèse. Maredsous, p. 98.
2 A la question de la considération se rattache tout naturellement celle de la tentation. Les deux problèmes sont connexes et se résolvent par les mêmes principes. Saint François de Sales, comme saint Ignace, a encore eu cette belle intuition de psychologue que pour donner vie et puissance à une idée il faut y penser longuement et que pour la faire mourir il faut l'oublier et la fuir. Il avait parfaitement connu la loi formulée par M. Payot : « Les grandes conquêtes intellectuelles se font en y pensant toujours, les grandes conquêtes sur la sensualité se font en n’y pensant jamais. » Cf. Education de la volonté, p. 212. La tentation c'est une idée pernicieuse qu'il faut empêcher d'entrer, puis de cheminer dans la conscience. Si l'on s’attarde à la combattre de front, il y a grand risque d’être envahi par elle. La considérer, même pour lui faire la guerre, c'est déjà lui donner asile, c'est lui ouvrir la porte. Cette porte, l'évêque de Genève prescrit avec la dernière énergie de la fermer avant tout débat « : Laissons roder, virevolter l’ennemy, écrit-il à Me de Chantal... tenons nos portes bien fermees. » Lettre du 20 juillet 1607, t. XIII, pp. 300-301. — « Tenésvous close, lui écrit-il une autre fois... Prenes garde a ne point disputer et marchander. » Lettre du 6 mars 1606, t. XIII, p. 152. — Se dérober devant la tentation, refuser le combat, c’est sa tactique constante et réfléchie : « Ne vous efforcés point de vaincre vos tentations, car cet effort les fortifieroit. » Lettre du 6 août 1606, t. XIII, p. 210. — Et encore : ( Soyés extremement prompte a vous destourner de tous les acheminemens et de toutes les amorces de la lubricité, car ce mal agit insensiblement, et par des petitz commencemens fait progres a des grans accidens : il est tous-jours plus aysé a fuir qu'a guerir.» Întroduction, 3° partie, ch. XIII, t. III, p. 181. Saint François de Sales est infiniment plus précis sur ce point de tactique, non seulement que l’Imitation, mais que la plupart des grands directeurs spirituels, y compris Bossuet : « Si tost, dit-il, que vous sentes en vous quelques tentations, faites comme les petitz enfans quand :lz voyent le loup ou l'ours en là campagne... ne regardes point au visage de latentation, ains seulement regardes Nostre Seigneur; car si vous regardes la tentation, principalement quand elle est forte, elle pourroit esbranler
C'est encore au stade de la considération que se pose la grosse question toujours controversée, de l'emploi de l'imagination en vue de soutenir l'effort de l'entendement. Saint François de Sales ne balançait pas à le permettre dès la phase préparatoire : (Par exemple, disait-il, si vous voules
vostre courage. » Introduction, 4 partie, ch. vit, t. III, p. 304. Et pour que son enseignement soit plus prenant il le soutient à l’occasion de quelque charmante anecdote : « Dernierement, dit-il, j'estois aupres des ruches des abeilles, et quelques unes se mirent sur mon visage. Je voulus y porter la main et les oster. Non, ce me dit un paisan, n'ayés point peur et ne les touchés point, et elles ne vous piqueront nullement. Si vous les touchés elles vous mordront. Je le creus; pas une ne me mordit. Croyés-moy, ne craignés point les tentations, ne les touchés point, elles ne vous offenceront point; passés outre et ne vous y amusés pas. » Lettre du 28 août 1605, t. XIII, p. 88. M. Payot n'avait donc qu'à s'inspirer de notre saint pour écrire : « Règle générale, la lutte directe est dangereuse contre la sensualité; toute l'attention qu'on lui donne, même pour la combattre, la fortifie. Le courage ici, c’est de fuir. Lutter c’est ruser. Attaquer l'ennemi de front c’est courir à la défaite... Sion laisse les images se préciser, si on prend plaisir à les évoquer et qu'on s'y complaise, il est trop tard. » Cf. Education de la volonté, pp. 212-213. Quant au remède positif, c'est-à-dire la substitution d’une pensée saine à la pensée lascive, le saint ne l'avait pas davantage ignoré : « Divertisses vostre esprit, disait-il, par quelques occupations bonnes et louables ; car ces occupations entrans dedans vostre cœur et prenans place, elles chasseront les tentations et suggestions malignes. » {ntroduction, 4 partie, ch. vint, t. III, p. 304. Saint François de Sales avait donc discerné la vraie tactique à suivre dans la tentation : il avait fait mieux, il en avait découvert et noté la raison psychologique.
C'est sur le même fondement que repose sa doctrine des lectures pieuses, de ce que nous appelons aujourd’hui «la lecture spirituelle», elles « entretiennent en nous des idées conformes aux actes que nous voulons produire. » Ecrivant à l’évêque de Dol, Antoine de Revol, pour lui recommander la lecture de Grenade il lui disait : « H dressera vostre esprit a l'amour de la vraye devotion... Pour le lire fructueusement il ne le faut pas gourmander, ains il le faut peser et priser, et chapitre après chapitre le ruminer et appliquer a l’âme avec beaucoup de consideration et de prieres a Dieu. Il faut le lire avec reverence et devotion comme un livre qui contient les plus utiles inspirations que l'ame peut recevoir d’en haut; et par la, reformer toutes les puissances de l'âme.» Lettre du 3 Juin 1603, t. XIII pp. 189-299. Le mot d'ordre est donc double : pour les idées pieuses, y penser toujours, pour les idées frivoles ou perverses, n’y penser jamais |
mediter Nostre Seigneur en croix, vous vous imagineres d'estre au mont de Calvaire et que vous voyes tout ce qui se fit et se dit au jour de la Passion. » : C'était revenir au procédé fameux de saint Ignace, connu sous le nom de « fabrication du lieu », et qui consiste à se représenter par l'imagination le cadre et les acteurs du mystère à méditer ?. Mais remarquons-le, malgré le prestige de l’enseignement ignatien, l'auteur de l’Introduction ne recommandera Jamais ces ( reconstitutions » sensibles qu'avec une sorte d'hésitation et de timidité.
Déjà la discussion était ouverte entre les partisans de l'imagination et ses adversaires, et le parti du saint n'était pas encore pris. À peine a-t-1l donné congé à Philothée de recourir au procédé de « fabrication du lieu » qu'il ajoute aussitôt comme pris d'un doute sur sa valeur : « Quelques uns vous diront neanmoins qu'il est mieux d'user de la simple pensee de la foy et d’une simple apprehension toute mentale et spirituelle, en la représentation de ces mystères. »° Il ne conclut pas. Mais il semble qu’on perçoit déjà à travers ces lignes circonspectes comme une prédilection naissante pour une manière purement intellectuelle de conduire sa méditation. Et ceci ne laisse pas que d’étonner chez un imaginatif comme saint François de Sales ! Mais justement ne serait-il pas vrai que l'imagination est d'autant plus redoutable et périlleuse qu'on l’a plus prompte et plus vive? L'évêque de Genève n’avait-il pas fait déjà pour son compte quelque fâcheuse expérience qui l’engageait secrètement à préférer des voies plus arides ! Et puis, ne l’oublions pas, notre saint portait dans cette entreprise de la méditation son souple génie français, à la Montaigne, tandis que saint Ignace, sorte de Velasquez de la spiritualité, y portait son ardente imagination espagnole, prompte à se représenter matériellement les choses.
1 ]ntroduction à la vie devote, 2 partie, ch. 1v, t. III, p. 78. 2 Exercices spirituels. Trad. Jennesseaux, Paris, Poussielgue, p. 61. 3 Introduction à la vie devote, 2e partie, ch. 1, t. IT, p. 79.
; pas pouvoir tirer tout de suite Fi raisons ss une 1 nation. L'autorité de saint Ignace d'ailleurs le rassure et, p
visoirement, 1l évite toute expression qui pourrait marquer
= de la mésestime pour l'imagination. Mais de plus en plus,
il va se rendre compte que cette faculté mérite sa vieille
et solide réputation de folle du logis et que, si parfois elle
est un secours, elle est encore plus souvent un péril. Les facultés imaginatives mises au service de l’idée ou du mystère médités, ont sans doute pour effet de les rendre passagèrement plus sensibles et plus émouvants. Mais bien vite les détails secondaires qui s'évoquent aux alentours du mystère, les petits spectacles adventices, complémentaires du spectacle central, sont en mesure de nous arracher à notre thème et de nous lancer sur les plus fallacieuses pistes latérales. Chacun de nous, selon ses habitudes d'esprit, naturelles ou acquises, va s’accrocher à tel ou tel détail du tableau. Dans la contemplation de la Passion, par exemple, l’archéologue et l'historien s'’intéresseront au costume des prêtres juifs ou du soldat romain ; l'artiste, aux attitudes des personnages pendant le drame du Calvaire. Les tableaux célèbres qui ont représenté Jésus en croix vont surgir devant le regard intérieur du chrétien en prière, et la méditation va se trouver soudain transformée en songerle artistique : toute l'activité spirituelle va s’ engager dans une direction étrangère à Dieu. Au lieu de passer son heure avec Jésus-Christ, on va la passer avec Velasquez et Rembrandt ; et tout le secours qu’on a reçu d’abord de l'imagination va se retourner soudain contre les intérêts de l'oraison : péril particulièrement menaçant pour les jeunes filles et les femmes auxquelles s’adressait le plus souvent saint François de Sales ! Inviter des âmes féminines à considérer les mages à Bethléem, à contempler longuement ces beaux rois d'Orient avec leurs présents, leurs bijoux, leurs chameaux, leur escorte, n’était-ce pas leur offrir les tentations les plus captieuses?
Aussi voyons-nous qu'après une phase d’indécision où
notre saint fut comme partagé entre sa vénération pour saint [gnace : et la nécessité d'épargner aux âmes tout danger de dispersion, il s’orienta délibérément vers un dépouillement presque complet qui lui parut tutélaire. À mesure qu'il avançait en âge et qu'il acquérait de l’expérience son oraison se spiritualisait ou, si l’on veut, se dématérialisait. Il préparait les voies à Saint-Sulpice qui achèvera l'évolution et ne laissera plus subsister dans sa méthode aucun élément imaginatif et sensible. Même dans la période où, sous l'influence de saint Ignace, il tolérait encore l'usage de l'imagination, il recommandait déjà de ne pas trop préciser ses évocations, de les laisser dans une sorte de brume
et de lointain. Dès l’année 1606, il écrivait à Mme de Chantal de ne pas (trop particulariser, comme seroit de penser la couleur des cheveux de Nostre-Dame, la forme de son visage et choses semblables », mais de la considérer « simplement en gros. et cela briefvement. » ? Quelques semaines
1 Saint Ignace, en effet, tout en proposant des types d'oraison sans « fabrication de lieu », avait témoigné d’une sympathie évidente pour l'emploi des facultés sensibles et imaginatives. A l'inverse de saint François de Sales qui recommandera de ne pas se faire des choses une représentation trop minutieuse, il avait été nettement particulariste. Saint Ignace va très loin dans ce sens. Non seulement pour lui l'imagination doit, à l'encontre de ce que dira saint François de Sales, « contempler dans le détail », mais les cinq sens peuvent être appelés à intervenir : Nous lisons en effet dans les Exercices, à la méditation de l'enfer : « Dans le premier point, je verrai des yeux de l'imagination ces feux immenses et les âmes des réprouvés comme enfermées dans des corps de feu. Dans le deuxième, j'entendrai, à l'aide de l'imagination, les gémissements, les cris, les clameurs, les blasphèmes contre Jésus-Christ Notre-Seigneur et contre tous les saints. Dans le troisième, je me figurerai que je respire la fumée, le soufre, l’odeur d’une sentine et de matières en putréfaction. Dans le quatrième, je m'imaginerai goñfer intérieurement des choses amères, comme les larmes, la tristesse, le ver de la conscience. Dans le cinquième, je foucherai ces flammes vengeresses, m'efforçant de comprendre vivement comment elles environnent et brûlent les âmes des réprouvés. » Cf. Exercices spirituels. Trad. Jennesseaux, Paris.
Poussielgue, p. 76.
2 Lettre à la baronne de Chantal, juin 1606, t. XIII, pp. 183-184.
auparavant il lui avait donné le même enseignement avec encore plus de précision : « Cette imagination doit estre fort simple et comme servant d’esguille pour enfiler dans nostre esprit ses affections et resolutions.. Il est bien vray que ces imaginations ne doivent point estre entortillees de beaucoup de particularités, mais simples.» : Notons que saint François de Sales avait fait une distinction entre les sujets sensibles, comme sont les scènes de l'Evangile, et les sujets abstraits, comme sont les vertus ou les vérités de la foi, et que c’est dans les premiers seulement qu'il permet encore un usage assez large de l'imagination ?.
Mais voici qu'enfin, en 1622, dans une instruction générale à ses Visitandines, il nous livre sa pensée réfléchie, sa pensée définitive sur ce point. Et cette pensée n'est pas favorable à l'imagination ]l ne la condamne pas, sans doute, il a trop de respect pour une tradition vénérable! Mais il en restreint l'emploi tant qu'il peut. Il se montre tout à fait détaché de ce moyen sensible et hasardeux. Jadis, il tolérait qu'on s’en passât et maintenant il tolère tout juste qu'on en use. I] raille doucement l'abus qu’on en fait, même dans les sujets sensibles. « On s’imagine, par exemple, dit-il, tant de larmes qui se jetterent en la Passion au rencontre du Fils et de la Mere, quand le Sauveur portoit sa croix sur le mont de Calvaire, et tant d’autres qui se verserent a la flagellation et au pied de la croix. Pour representer les convulsions et les douleurs de la tres sainte Vierge Nostre Dame, les uns se la sont figurée tout alarmée, toute pasmée et defaillie de douleur à la mort de son Fils et nos peintres l'ont ainsi representée au pied de la croix, comme s’il luy eust pris quelque foiblesse ou defaillance, ce qui ne luy
1 Lettre à la même, avril 1606, t. XIII, p. 162.
? Saint Ignace conseille le recours à l’imagination même dans les méditations sur « des objets non sensibles. » Dans la méditation sur le péché il écrit : « Je me regarderai comme un ulcère et un abcès d'où sont sortis tant de péchés. » Cf. Exercices spirituels. Trad. Jennesseaux, Paris, Poussielgue, p. 70.
arriva jamais ni en la vie ni en la mort de Nostre Seigneur. Or, je ne dis pas qu'il ne se faille servir de l'imagination pour mediter, ni des considerations pieuses qui nous ont esté laissées par les saints Peres et par tant de bonnes ames. Puisque ces saints et grans personnages les ont faites, qui n'osera s'en servir, et qui refusera de penser ou croire pieusement ce que pieusement ils ont creu ? © certes, il fautaller asseurement apres des personnages de telle authorité. Mais l’on ne s'est pas contenté de ce qu'ils ont laissé, ains on a fait plusieurs autres imaginations ; c’est icy où il faut prendre garde pour n’en pas user dans la meditation à tort et à travers, selon nostre fantasie, ains sobrement... Voylà quant à cette première façon de mediter, qui est bonne et que je ne desapprouve nullement, car plusieurs grans et samts personnages l'ont prattiquée et prattiquent encores : aussi est-elle excellente quand on s’en sert comme ils l'ont fait. La seconde maniere est de ne point faire d'imagination, mais de se tenir au pied de la lettre, c'est-à-dire de se contenter de mediter purement et simplement les Evangiles et les mysteres de nostre foy. Or, cette façon iCY est plus haute et meilleure que la premiere, et si même elle est plus
simple et plus asseurée. » : Voilà donc qu'il n'a plus à faire
valoir en faveur de l'imagination qu’un timide argument d'autorité. Sa désaffection personnelle à son endroit est évidente. Il ne la permet désormais qu'avec tant de réticences et tant de (mais », et par contre il se déclare si hautement pour la considération toute nue qu'on ne peut pas douter de la transformation qui s'est faite dans sa pensée.
Ajoutons que la considération elle-même, c'est-à-dire. la partie proprement intellectuelle et cognitive de l'oraison,
perd de son importance pour lui à mesure que son expé-
rience s'étend et s’approfondit. La plupart des âmes qu'il dirigeait en arrivaient peu à peu à une forme d'oraison supérieure, presque entièrement affective, où les considé-
1 Sermons recueillis. Pour le jeudi après le 3° dimanche de Carême
3 mars 1622, t. X, pp. 286-287.
SAINT FRANÇOIS DE SALES ii