‹ Saint François de Sales, directeur d'âmesChapitre 37 sur 102 · III. — Partie affective · texte numérisé non relu

III. — Partie affective

Pour saint François de Sales, en effet, comme d'ailleurs pour saint Ignace, l’oraison n'est pas seulement, ni surtout, un exercice d'introspection et d'exploration de soi-même ; elle est une prière, un élan du cœur ; elle met en jeu toutes nos puissances de sentiment. Si elle n’était qu’un pur et froid examen particulier, ressortissant à la seule pensée, elle mériterait en partie les reproches que lui font quotidiennement les liturges *. Mais elle est pure de cet intellec-

? Ceux, par exemple, du P. Mortier, dont la critique s'étend, il est vrai, à tous les abus de la méthodologie. Cf. Histoire des Maîtres généraux de l'Ordre des Frères précheurs, Paris 1911, t. V, p. 612. « L'oraison mentale, dit-il, devient (au xvi£ siècle) un exercice que l'on fait de telle heure à telle heure, d'après un système complet de pensées et d’affections qui se succèdent presque mécaniquement dans l’âme de celui qui médite. C’est une sorte d'exercice militaire qui convient Fort bien au chevalier de Dieu que fut saint Ignace. Il] monte à l'assaut de la vertu comme à l'assaut d’une forteresse. Ses exercices sont une #actique de siège. Tout est ordonné, combiné, pour emporter de haute lutte la place attaquée. Chaque puissance de l'âme a son rôle tracé, son acte à produire, son bastion à enlever, son fossé à franchir. Rien n'est laissé à l’imprévu; aucune spontanéité n’est permise: il faut suivre de tous points le plan d'attaque. Et plus l'âme avance, plus les moyens d'action se font serrés. Méthode puissante à coup sûr, qui empoigne toutes les facultés et les brise sous le joug. Elles doivent se rendre et produire, dans la méditation suivie, répétée, presque obsédante à force d’être impérieuse, des vérités de la foi, la transformation spirituelle... La méditation point par point, calquée sur un discours de

tualisme outré dont on lui fait communément grief à la légère. « La méditation quotidienne, écrivait récemment le cardinal Mercier, nous est souvent représentée comme un exercice qui occupe, en chacune de nos journées, une place à part et consiste en une concentration intense de la pensée sur un point de la vie chrétienne... Je n'affirme pas que les maîtres contemporains de la vie spirituelle s’attachent à définir ainsi la méditation, mais je crois ne point me tromper en disant, appuyé sur une expérience déjà longue, que beaucoup d'âmes pieuses, religieuses, sacerdotales, se font de leur oraison journalière la conception qui vient d’être esquissée. La méditation, pour elles, est un exercice solitaire où l'esprit s’absorbe dans un effort soutenu de réflexion. Sans doute leur méditation ne se termine pas à un acte d'intelligence ; la pensée y est destinée à émouvoir la volonté... Néanmoins le travail de fête est regardé comme l'œuvre principale du méditatif : les facultés cognitives y entrent les premières en exercice pour mettre l'âme em présence de Dieu et pour lui donner au moyen de préludes une solide assiette intérieure ; puis, elles gardent dans la méditation entière le rôle le plus actif. » : C’est ainsi que l’on s’est représenté trop souvent l'oraison. Ce n'est pas ainsi que la comprend saint François de Sales.

L'oraison pour lui, même dans sa forme la plus discursive, n'est que subsidiairement intellectuelle. [l se garde bien de concevoir l’homme qui médite comme un avocat qui étudie ses dossiers ou comme un architecte qui élabore ses plans. Les facultés cognitives, même chez le débutant, ne sont appelées par lui à s'exercer que dans la mesure où leur concours est nécessaire pour provoquer et soutenir le mouvement de la volonté. L'oraison qui peut commen-

rhétorique, composé selon toutes les règles du savoir-dire, avec l’exorde, les divisions proportionnées et la péroraison affective, s'impose à peu près partout... » On sait assez déjà que l'oraison salésienne: n'a point cette rigidité !

1 A mes Séminaristes, Paris, Gabalda, 1909, pp. 123-124,

cer, qui doit commencer quelquefois, par un acte d'intelligence, ne doit pas se terminer à un acte d'intelligence. Me la confondons pas avec l'étude. Les « applications de l’entendement », écrivait-il à MM de Chantal, ne se font (que pour esmouvoir les affections et les affections pour les resolutions et les résolutions pour l'exercice, et l'exercice pour l’accomplissement de la volonté de Dieu, en laquelle nostr'ame se doit fondre et resoudre. » ‘ Le saint d'ailleurs n'entre pas dans le détail des affections à produire. [ai : comme au chapitre des considérations 1l laisse du jeu à l'initiative. Alors que la méthode de Saint-Sulpice, toujours plus circonstanciée, mentionne trois sortes d'opérations affectives : regrets pour le passé, confusion pour le présent, désir pour l'avenir ; 1l se contente, kw, d'une indication globale *?. :

Les actes cognitifs sont donc nettement établis par saint François de Sales dans leur humble rang de moyens. Simples moyens, ils ne sont pas même des moyens nécessaires. Nous sommes autorisés et même invités à nous en passer si le

1 Lettre à la baronne de Chantal, 8 juin 1606, t. XIII, p. 184.

2 La méthode de Saint-Sulpice qui, dans sa forme actuelle, est surtout l’œuvre de M. Tronson, donne beaucoup moins de place que celle de saint François de Sales aux opérations affectives. Cette méthode, écrit le P. Poulain.— Cf, Traité des grêces d'oraison, Paris, Beauchesne, p. 45 — « a passé par deux phases assez -différentes, comme l’a montré M. Letourneau, curé de Saint-Sulpice, dans son livre très documenté : Méthode d’oraison mentale de Saint-Sulpice. La première rédaction, due à M. Olier (1656) est semblable à l'oraison de M. de Condren, qui lui-même la tenait du cardinal de Bérulle. C'était presque uniquement une oraison affective, supposant des hommes déjà instruits, et n'ayant guère besoin que d’exciter leur volonté. Sans chercher à développer un sujet, on adore Jésus-Christ dans un de ses mystères, puis on tâche d'entrer en participation de ses sentiments. La seconde rédaction est due à M. Tronson. Il ft un changement profond, mais qui, à première vue, a pu paraître msigmifant. Il voulut rendre l'exercice plus pratique, l'adapter aux séminaristes qui, au point de vue de l’oraison, sont des commençants. Pour cela, il transforma l’oraison affective de M. Olier en vraie méditation, ajoutant des considérations et renforçant les demandes. »

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