IV. — Les Sacrements
Les Sacrements, qui sont, comme on a dit « la charpente extérieure » protégeant (notre vie et notre action intime, » ! tiennent certainement dans la spiritualité de saint François de Sales — et cela peut surprendre d’abord — une moindre place que la prière, particulièrement que la prière mentale. À l'exemple de Notre-Seigneur qui semble avoir voulu épuiser les ressources du langage humain pour nous faire sentir la nécessité urgente et constante de prier, l’auteur de l'Introduction a fait de la prière intérieure le grand, le principal moyen de s'élever à la sainteté. Il a considéré qu'on peut sans se perdre, comme tels malades, tels ermites, ou tels prisonniers, être retranché des sacrements, mais qu'on ne peut pas l'être impunément de la prière ?. Il a su et rappelé volontiers que de grands solitaires, comme saint Jérôme et saint Antoine, en s’enfonçant dans le désert, s'étaient volontairement privés de l’Eucharistie, mais qu'ils avaient
1 J. Schryvers. Les Principes de la vie spirituelle. Bruxelles, Dewit, 1912, p. 281.
2 I] ne s’agit évidemment dans ce chapitre que des sacrements qu'on peut appeler d'entretien : Eucharistie et Pénitence, et non des sacrements d'initiation qui ne sont pas par nature destinés à se renouveler périodiquement.
les festes. Hors de la point.» Dourant ils étaient s sain Et ils étaient saints parce qu'ils priaient. A Mais tout en mettant la prière au premier rang de nos 9 moyens de culture spirituelle, saint F rançois de Sales, on le pense bien, ne tient pas en médiocre estimelessacrements, :« Helas, dit-il, les Messaliens et les Euchites contestaient toute efficacité aux sacrements afin d'en attribuer davantage à la prière.»° Il ne tombera pas dans une pareille erreur. S'il nous entretient des sacrements avec moins de complaisance que de la prière, c'est qu'il a toujours traité des questions théologiques en psychologue et en directeur … . d’âmes plutôt qu’en théologien. Dans l'étude des moyens de salut, ce qui l'intéresse ce n’est pas de savoir ce qui l'emporte en dignité, mais ce qui l'emporte en efficacité habituelle. La prière étant du matin au soir à notre dispo- ‘sition, c’est à elle surtout qu'il a donné son attention. 5 Mais son rôle est grand dans le mouvement qui ramène les âmes vers les sacrements à la fin du xvi® siècle et au commencement du xvii®. Le premier humanisme, celui des Valla, des Pogge, des Beccadelli, avait beaucoup fait pour ruiner dans l'esprit des chrétiens la dévotion aux Sacrements. En enseignant « que l’homme tire de lui seul et de ses efforts individuels sa fin dernière et sa perfection»? il avait peu à peu détourné les âmes de recourir aux moyens surnaturel que sont les sacrements. Le Protestantisme, dont l'esprit filtrera bientôt secrètement dans le Jansénisme, avait encore accru le discrédit où les sacrements étaient tombés. Les Jésuites en adoptant l’humanisme, en le rechristianisant, avaient favorisé un mouvement de retour.
7-2 Sermons autographes. Avent 1616, t. VIIL, p. 230. * Jean Guiraud. L'Eglise romaine et les Origines de la Renaissance,
Paris, Lecoffre, 1904, p. 295.
Grâce à eux, pour une bonne part, les catholiques s'étaient repris à considérer comme un devoir de se confesser le plus souvent possible. Le confessionnal qui n'existait pas encore dans les églises y fut alors introduit. À partir du XVI® siècle il fait partie de son mobilier, il y occupe une place fixe à côté de la chaire. « Nulle part, a-t-on pu dire, ce développement. d’une si haute portée, de la pratique de la confession, n’a trouvé de patrons plus zélés que dans l'ordre des Jésuites. Déjà, lorsqu'il n’était qu’un directeur: de conventicules, Ignace avait attaché la plus grande importance aux confessions aussi fréquentes et aussi complètes que possible. Comme chef d'Ordre, non seulement il fit de cette pratique un devoir personnel pour ses disciples, mais 1l leur recommande d'y amener partout les laïques. Les résultats de cette méthode furent extraordinaires. Le confesseur Jésuite jouit bientôt en tous lieux d’un crédit égal à celui du professeur Jésuite, et le confessionnal put être partout considéré comme le symbole de la puissance et de l’activité de l'Ordre, au même titre que la chaire professorale et la grammaire latine. » * Saint François de Sales élève des Jésuites nous apparaît ici comme le pur disciple de saint Ignace. Fidèle à son esprit, en avance sur son temps, à l'opposé du Jansénisme, il prépare la discipline moderne en matière sacramentaire. Moderne, il l’est jusque dans sa ‘manière de concevoir l’action des sacrements dans l'âme chrétienne.
Dans l’économie du système salésien le sacrement garde toute sa valeur d'acte générateur de la grâce. L'évêque de Genève n'a garde de paraître oublier que l'acte sacramentel est de lui-même efficace pour accroître la sainteté et qu'il agit, comme disent les théologiens, ex opere. operato. Mais cette part d'efficacité automatique n'est pas
1 H. Boehmer. Les Jésuites. Trad. Gabriel Monod, Paris. Colin, p. 245.
celle qui intéresse avant tout un éducateur spiritue lui. Ce qui retient son attention dans le dogme sacra à D de nos
c'est la part d'efficacité qui dépend du coefficient dispositions morales. Le sacrement est cause de grâce. C'est entendu. Mais nous sommes, pour notre part, condi-
tion de cette grâce. Le sacrement agit ex opere operato, mais aussi ex opere operantis. Nous pouvons par nos mau-
vaises dispositions empêcher la cause de produire son effet ou par nos bonnes dispositions multiplier sa puisssance.
À l'inverse donc de tant d'auteurs spirituels, attentifs surtout à la manière en quelque sorte mathématique dont les sacrements versent en nous la grâce et par suite trop enclins à négliger les entours de l'acte sacramentel, préparation et action de grâces, l'évêque de Genève se préoccupe d'abord de notre coopération et de nos dispositions. Parlant des grâces jointes au fait même de la réception du sacrement, il en prend acte, sans plus : (Îlest vray, dit-il, qu'elle y sont jointes, et pourveu que nous recevions les Sacrements en estat de grace (j'entends en celuy de la confession que nous ne reservions aucune affection a aucun peché mortel) nous recevons tousjours la grace dependante du Sacrement ». Mais sur cette action du sacrement contre laquelle Luther s'était si violemment élevé, disant que toute l'efficacité sacramentelle venait de notre foi, le saint n'appuie pas. Il affirme simplement, fuyant la polémique, et tout de suite il passe, pour y insister, à notre indispensable collaboration : « Mais, dit-il, nous ne recevons pas les graces appartenantes a la preparation, qui sont la force pour entreprendre la correction de nos mauvaises inclinations, le courage pour embrasser la pratique des vertus et enfin la perfection. partant, il faut sçavoir comment il nous faut bien preparer pour recevoir ces deux sacrements, et tous les autres encor.» Ainsi le sacrement l’intéresse surtout comme source d'énergie spirituelle.
1, rays entretiens spirituels. Entretien xvint, t. VI, p. 338. A force de ne voir dans les sacrements que leur action ex opere operato, que
mentel
nt 9 de QE SE mt
« La nécessité de réfuter les protestants, a-t-on dit justement, força les théologiens à creuser plus avant certains sillons. » : C’est en tant qu'il peut donner à l’âme élasticité, courage, endurance, que le sacrement sollicite l'attention de saint François de Sales. Il est bien encoreparlà de ce siècle où un grand écrivain venait de dire : mieux vaut une tête bien faite qu’une tête bien pleine.
Le sacrement est si bien pour notre saint un instrument de culture avant d’être un moyen de capitaliser, un excitateur d'énergie avant d'être un accumulateur de mérites, qu'il subordonne parfois la réception de l'Eucharistie à cet excellent exercice de gymnastique morale que peut être la privation de communier. « Vous aves bien fait, écrit-1l en 1612 à la Présidente Brulart, d'obéir a vostre confesseur, soit qu'il vous ayt retranché la consolation de communier souvent pour vous espreuver, soit qu'il l’ayt fait parce que vous n'avies pas asses de soin de vous corriger de vostre impatience. Et si vous obeisses humblement, une Communion vous sera plus utile en effet que deux ou troys faites autrement; car il n’y a rien qui nous rende la viande si prouf-
leur qualité de distributeurs automatiques des grâces, on peut arriver et on arrive à d'étranges abus. On fait la communion comme certains prennent de l’eau bénite. On communie n'importe quand, n'importe comment. Ni on ne se prépare, ni on ne médite sur l'acte accompli. Et l’on mérite cet avertissement que donnait le cardinel archevêque de Lyon à ses diocésains en 1919 : « On ne peut servir deux maîtres, recevoir le matin dans son cœur le Dieu de toute sainteté et le soir, rendre un culte à la déesse dont ma plume se refuse à écrire le nom.» Sur cette indécente liberté que prennent certains chrétiens à l'égard des sacrements le curé de Saint-Sulpice écrivait encore récemment : « Certaines personnes en ces derniers temps, sous prétexte de lutter contre le rigorisme, ont affecté de communier avec une désinvolture cavalière, se précipitant à la Table Sainte aussitôt après être entrées à l’Église, sortant de l'Eglise aussitôt après avoir communié. » Cf. Georges Letourneau. Guide du prêtre dans ses retraites annuelles. Paris. Lecoffre 1917, p. 192. Cette manière de concevoir les sacrements et de se comporter avec eux eût été en horreur à saint François de Sales : elle est, nous le verrons, aux antipodes de sa doctrine.
1 PP. À. Brou et Rousselot. Christus, Paris, Beauchesne, p. 894.
fitable, que de la prendre avec appetit et apres l'exercice. Or, la retardation vous donnera l'appétit plus grand, et l'exercice que vous feres a mortifier vostre impatience revigorera vostre estomach spirituel. » : C'est ainsi encore qu'il recommandait la communion spirituelle, c'est-à-dire la ‘communion en esprit, en imagination et en désir, comme un exercice pouvant suppléer à la communion véritable. Tant il est vrai que le sacrement pour lui est moyen d’assouplissement plus encore que moyen d’enrichissement.
C'est donc à perfectionner nos dispositions qu'il s'applique, afin d'augmenter en nous le rendement du sacrement. Et s'il exige le maximum de préparation ce n'est pas fant pour honorer le sacrement que pour lui faire produire le maximum d'effet. Comme toujours, c'est sur J’'homme qu'il a son regard. Il donne son sens entier à l’antique maxime : sacramenta propter homines. Le sacrement n'est pas un terme auquel on s'arrête, mais un moyen pour monter encore. La grâce reçue n'est pas un bien inerte qu'on met en réserve et qu'on laisse improductif. C’est une force de vie, un principe nouveau d'action.
Pour Arnauld et pour tous ceux qui, à diverses époques et à divers degrés, ont professé sa doctrine, la communion contient en elle-même, pour ainsi dire, sa raison et sa fin. C’est une récompense et un but. Elle est la visite d’un Dieu qui vient à sa créature non pas tant pour l'aider que pour l’honorer. Sorte de rendez-vous royal, de Marly divin, elle est une privauté rare, une faveur de magnificence dont on n'est jamais digne. Il faut attendre, pour aller à cette rencontre, l'appel du roi divin, appel qu’une petite élite est seule à recevoir. Ainsi conçu, le sacrement n’est pas un moyen de sanctification, mais un signe de la sanctification acquise ; c'est une consécration. Cet honneur est un terme, un couronnement, une palme donnée à l'élu, non un secours donné au pèlerin pauvre en cours de route. À toutes les phases de l’histoire chrétienne, cette vue, qui
1 Lettre à la Présidente Brulart, 11 février 1612, t. XV, p. 164.
devait prendre au XVII* siècle une forme si aiguë, a dominé certaines âmes. Un saint Jérôme, par exemple, qui peutêtre ne célébra jamais la Messe, ne concevait-il pas inconsciemment le sacrement comme une récompense ?
Entre ceux qui ont réagi contre l'erreur subtile et préparé le triomphe de la conception moderne, il faut compter saint François de Sales. Le Sacrement, et particulièrement l'Eucharistie dont nous nous occupons d’abord, n’est pas pour lui point d'arrivée mais point de départ. C’est un des grands moyens dont nous disposions pour tremper nos volontés et les unir à celle de Dieu : « Le moyen de s’unir à Dieu, écrit-1l à Me Brulart, ce doit estre principalement l'usage des sacrements et de l’orayson : ». Le sacrement est ainsi placé au même rang que l’oraison, parmi les moyens d'éducation spirituelle. Et son efficacité pédagogique, il la tient premièrement de ce qu'il est une source de force et de grâce, une nourriture de l'âme, deuxièmement un stimulant psychologique, un aiguillon du désir d'aimer qui s’avive en nous du sentiment de la présence divine. Les deux opérations sont évidemment simultanées et nous ne les distinguons ici que pour la commodité du langage et de
l'analyse.
Que pour saint François de Sales l'Eucharistie soit une nourriture de l'âme et un principe de force, c'est ce qui ressort avec évidence d’un beau texte de l’{ntroduction : « Si les mondains vous demandent, dit-il à Philothée, pourquoy vous communies si souvent, dites leur que c'est pour apprendre a aymer Dieu, pour vous purifier de vos imperfections, pour vous delivrer de vos misères, pour vous consoler en vos afflictions, pour vous appuyer en vos foiblesses. Dites-leur que deux sortes de gens doivent souvent communier : les parfaitz, parce qu'étant bien disposés, ils
1 Lettre à la Présidente Brulart, 3 mai 1604, t. XII, p. 268.
auroyent gran A tort de ne poin er la sourc ét fontaine de perfection, et les imparfaitz, Éd pot voi justement pretendre a la perfection ; les fortz fn qu'ilz ne deviennent foibles et les foibles affin qu' ils deviennent fortz ; les malades affin d’'estre gueris, les sains affin qu lz ne tombent en maladie ; et que pour vous, comme impar- faitte, foible et malade, vous aves besoin de souvent commu- . niquer avec vostre perfection, vostre force et vostre médecin. Dites leur que. ceux qui n ’ont pas beaucoup d'affaires mondaines doivent souvent communier parce qu'ilz en . ont la commodité, et ceux qui ont beaucoup d ‘affaires M mondaines, parce qu'ilz en ont nécessité, et que celuy qui travaille beaucoup et qui est chargé de peynes doit aussi manger les viandes solides et souventes fois. Dites leur que vous receves le Saint Sacrement pour apprendre a le bien recevoir, parce que l'on ne fait gueres bien une action a laquelle on ne s'exerce pas souvent. Communies souvent, Philothee, et le plus souvent que vous pourrés, avec l'advis de vostre pere spirituel ; etcroyes-moy, les lievres deviennent blancz parmi nos montagnes en hiver parce qu ilz ne voyent ni mangent que la neige, et a force | d'adorer et manger la beauté, la bonté et la pureté même en ce divin sacrement, vous deviendres toute belle, toute bonne et toute pure. » Cette comparaison pittoresque qui suggère l'idée d’une sorte de mimétisme surnaturel, et toute cette instruction célèbre de notre saint à Philothée, ne peuvent s'entendre que d’une transformation active de l'intérieur, d’une divinisation progressive de l’âme sous l'action d’un principe nutritif.
Sans cesse d’ailleurs sous la plume de saint François de Sales, revient ce terme de viande, dans le sens de nourriture, appliqué à la Communion. « Il institua, ditil parlant de Notre-Seigneur, le Sacrement de la tres sainte Eucharistie, auquel chacun peut participer, pour
? Introduction à la vie devote, 2° partie, ch. xx1, t. III, pp. 121-122.