‹ Saint François de Sales, directeur d'âmesChapitre 49 sur 102 · CARS TS VER · texte numérisé non relu

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unir son Sauveur a soy-mesme reellement et par maniere de viande. »’

La conséquence naturelle de cette conception c’est la nécessité d'une communion fréquente. Le propre d’une nourriture c'est d'être absordée à intervalles réguliers et rapprochés. Le saint ne trahira pas le principe qu'il a posé. Tout à l'heure nous l’entendions prêcher la communion aux faibles et aux forts, aux imparfaits et aux parfaits. Nous allons maintenant l'entendre conseiller le recours fréquent à ce nécessaire viatique.

Sans doute l'opinion si répandue d’une communion récompense, d'une communion privilège des purs, n'a pas laissé, malgré la pente contraire de son esprit et la force de ses principes, de l’entamer légèrement lui-même comme à son insu. [] a maintenu pour la communion quotidienne quelques conditions que l’Église devait supprimer plus tard. Avec quelle énergie pourtant il réagit contre l'opinion rigoriste qui tendait à prévaloir ! On sent toujours quand il parle de l'Eucharistie qu’il s’efforce de remonter un courant puissant. [| donne à ses conseils un tour polémique qui trahit la présence d’un adversaire invisible. « Laissés, écrit-il à Me de Vignod, laissés philosopher les autres sur le sujet que vous aves de communier, car il suffit pour vostre conscience, que vous et moy sçachions que cette diligence de revoir et de reparer souvent vostre ame est grandement requise pour la conservation d’icelle. Et si vous en voules rendre conte a quelqu’une, vous lui pourres bien dire que vous aves besoin de manger si souvent cette divine viande parce que vous estes fort faible et que, sans ce renforcement, vostre esprit se dissiperoit aysement. » ? Contre une opinion

1 Tyaitté de l’amour de Dieu, 1. VI, ch. n1, t. V, p. 14. — Cf. Aussi notamment une belle lettre à la baronne de Chantal, 24 janvier 1608, t. XIII, p. 358.

Pour ce sens de « viande », saint François de Sales est un peu en retard sur son temps. Nicot, dans son dictionnaire, en 1573, dit que déjà il ne s'emploie plus que dans le seris de « chair ».

2 Lettre à Mr du Vignod, 30 avril 1611, t. XV. p. 51.

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ni mai sn : AS Le grand Arnauld, dans son livre de La F nee com-

sois mais il en tirera des conséquences tout autres | que saint François de Sales. « Quant à ceux, dit-il, qu

‘étaient nouvellement relevés de quelque péché mortel, (il s’agit des premiers chrétiens), ils ont toujours été retranhés de la communion pour quelque temps, comme d'une jande trop sohde et disproportionnée à leur faiblesse, » 1 Ainsi quand l’évêque de Genève appelle la communion nourriture des faibles, Arnauld l'appelle nourriture des

Le saint est encore en avance sur son temps dans les conseils qu'il donne aux gens mariés sur l'usage de l’'Eucha- ‘ristie. Des esprits compliqués avaient imaginé de soutenir que la communion est incompatible avec l’accomplissement . du devoir conjugal. Lui, pour sa part, il se contente de maintenir une note d'indécence sur le fait, non de rendre, mais de solliciter son dû les jours de Communion. Encore sent-on parfaitement qu'il cède à contre-cœur sur ce point à la pression d’une opinion puritaine, contre laquelle proteste — et il le dit — la pratique des âges apostoliques. Il écrit en effet à Me Brulart : « J'ay dit ceci de la sorte affin que vous sçachies que la communion n'est nullement incompatible avec l'obéissance, en quelque sorte d'action qu’on l’exerce. En l’ancienne Eglise, on communioit tous les jours, et neanmoins saint Paul ordonne aux mariés qu'ilz ne se defraudent point l’un l’autre pour le devoir du mariage. Cela soit dit pour une fois, et qu'il vous suffñie que c'est la vraye verité. » ? Il y a beaucoup d’audace voilée sous ces conseils en apparence si raisonnables. ï Conséquents avec eux-mêmes, les rigoristes ne faisaient

* Œuvres d'Arnauld, t. XXVII, p. 187.

2 Lettre à la présidente Brulart, pieptensee) 1606, t. XIII, p.215.

pas seulement de la communion une récompense pour les parfaits, ils faisaient de sa privation un châtiment pour les défaillants, même en matière légère. Ils se comportaient au spirituel comme des médecins de Molière. Au lieu de nourrir et de fortifier les débiles, ils les purgeaient, les saignaïent, les mettaient à la diète. On frémit quand on songe aux impitoyables jeûnes encharistiques imposés jadis, non seulement par Port-Royal, mais par de grandes âmes chaleureuses à d’autres âmes ardentes, sous la pression d’une opinion draconienne. On a quelque peine à croire, par exemple, qu'un saint François d'Assise, pourtant tout amour et optimisme, n'ait accordé que six communions par an à des âmes aussi pures que celles de ses Clarisses.

Depuis le x11® siècle jusqu’au milieu du xvi°, la tendance à déserter la communion n'avait cessé de croître. Avant saint Ignace quelques docteurs, comme saint Antonin de Florence (T 1495) et Denys le Chartreux (f 1471) s'étaient bien faits les apôtres de la communion fréquente, mais leur parole n'avait pas eu beaucoup d'efficacité pratique, la communion fréquente étant pour eux la communion de chaque mois.

À la fin du xvI° siècle et au début du xvit°, quand l'évêque de Genève commence sa prédication, malgré les efforts de saint Ignace, on considère à peu près universellement la communion mensuelle comme une communion fréquente. Nombre de prêtres et de religieux s’abstiennent de dire la messe non toujours par tiédeur mais par révérence envers le sacrifice. Les maîtres de la pensée religieuse les plus libéraux, Dominique Soto (T 1560), le cardinal Tolet (f 159,6), Vasquez (f 1604) ne vont pour ainsi dire jamais au delà de la communion mensuelle ou bi-mensuelle. Lorsque Angélique Arnauld arrive à Port-Royal, où s'était conservée pourtant une ferveur relative, les religieuses ne communiaient qu'une fois par mois. ! Bientôt, sous

1 Cf. Mémoires de Port-Royal, Utrecht 1742,. 1, p. 372 et 11, p. 259,

l'influence de Saint-Cyran, elles en vie presque totale !. | + . Si l'on veut évaluer la force du courant contre lequel Juttait saint François de Sales, il suffit de se rappeler que le Concile de Trente lui-même, qui fit tant pour ramener la chrétienté vers l’'Eucharistie, ne prescrivit qu'une communion mensuelle pour les élèves des Séminaires. Rappelonsnous aussi que le livre d’Arnauld contre la fréquente communion recueillera bientôt en grand nombre les approbations épiscopales, tant était alors contraignant pour les meilleurs esprits le préjugé d’une communion récompense ! Conformément à ce préjugé si puissant une des filles de saint François de Sales, M€ de la Fléchère, s'était un jour avisée, sous prétexte d'affaires et de distractions mondaines, de diminuer le nombre de ses communions. Le saint l’apprend et lui écrit vivement : « Mais pourquoy dites-vous, ma chere Fille, que s'il vous faut aller a Chambery vous craignes d'interrompre vos exercices, et particulierement celuy de la communion ? O Dieu, ma Fille, un peu de diligence de plus vous conservera vos exercices sains et sauves entre tous ces tracas. [l s'en faut bien garder de quitter le manger quand il faut travailler ; au contraire 1l le faust accroistre. » ? Contre les efforts d’érosion, de désagrégation qu'’exerce sur nous la vie — et davantage à mesure que nos occupations sont plus nombreuses et plus profanes — il faut donc s’inoculer le contre- : poison de l’Eucharistie. Il faut accroître ses forces de résistance et d'action. Une autre fois, Mme de la Fléchère, s'étant rendue coupable d’une légère faute, avait encore jugé bon, pour se punir, de se priver de communier. Le saint

1 En 1635, dès l'arrivée de saint Cyran, les religieuses de Port- Royal commencent à s'éloigner des sacrements. « Mme Angélique, dit son historien, donna l'exemple afin de décider les autres. Elle passa six mois, de Pâques à à l’Assomption, sans s “approcher dessacre- , ments. L'année suivante, elle ne communia même pas à Pâques ». Cf. R. MonLaur, Angélique Arnauld, Paris, Plon, 1908, p. 250.

: étre à Mne de la Fléchère, 24 novembre 1610, t. XIV. p. 365

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lui rappelle à nouveau le bon principe : la communion n'est

pas seulement aliment d'entretien mais aliment de réparation. « Et il ne falloit pas pour cela, dit-il, quitter la tressainte Communion, laquelle, au contraire, il faut employer pour remede a telz petitz defautz, qui ne viennent pas tant

de mauvayse volonté, comme de surprise et foiblesse. »!

À Port-Royal, en pareille occurence, on ne manquera pas de supprimer l'usage de la communion, conformément aux principes de la thérapeutique en vogue au spirituel comme au corporel.

En dépit donc de quelques restrictions excessives, imputables à l'esprit du temps et que contredisent d’ailleurs ses propres principes, saint François de Sales est un précurseur de la discipline eucharistique moderne. Comme saint Ignace il aboutit en effet pratiquement pour beaucoup d’âmes à la communion quotidienne. « De recevoir la

: Communion de l'Eucharistie tous les jours, disait-il, ni je

ne le loue, ni je ne le vitupere ; mais de communier tous les jours de Dimanche, je le suade et en exhorte un chacun, pourveu que l'esprit soit sans affection de pecher. Ce sont les propres paroles de saint Augustin, avec lequel je ne vitupere ni loue absolument que l’on communie tous les jours, mais laisse cela a la discretion du pere spirituel de celuy qui se voudra resouldre sur ce point. La response de sainte Catherine de Sienne fut gracieuse, quand luy estant opposé, a rayson de sa frequente Communion que saint Augustin ne louait ni vituperoit de communier tous les jours : Et bien, dit-elle, puisque saint Augustin ne le vitupere pas, je vous prie que vous ne la vituperies pas non plus, et je me contenteray. » ?

1 Lettre à MP de da Flechère, 7 janvier 1611, t. XV, p. 12.

2 Jntroduction à la vie devote, 2 partie, ch. xx, t. III, pp. 117-118. Cette directive se trouve à peu près textuellement dans une lettre que saint Ignace adressait le 15 novembre 1543 à une religieuse de Barcelone, Theresa Rejadell. « En la primitive Eglise, li disait-il, tous communiaient tous les jours. Depuis ce temps, il n'existe aucune

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