SAINT FRANÇOIS DE SALES (W
| encore un précurseur en ce qui concerne la première mr munion précoce. Contre l'usage du temps, il plaide pour la __ première communion à douze ans. Et ses arguments valent pour la première communion à dix ans et même à sept ans. Il écrit en effet à Me Brulart, pour la presser de ne pas. différer plus longtemps la première communion de son jeune fils : «Ouy, ma Fille, sans doute, il ne faut pas laisser passer ces Pâques sans faire communier vostre filz. Mon Dieu, c'est un docteur des-ja ! C'est une grande erreur, ce me semble, de tant differer ce bien en cet aage, auquel les enfans ont plus de discours a dix ans que nous n'en avions a quinze. » ! La conclusion logique de cet avertissement c'est qu'il est opportun de faire communier les enfants dès qu'ils ont du « discours », c'est-à-dire, en somme, dès l’âge de raison !
Ïl a vu, comme nous, dans la communion une nourriture de l'âme, une force de réparation, de conservation, de progrès. Et c'est tout cela qu'il a exprimé avec une étrange . vigueur et une grâce infinie dans une belle page de l’/ntroduction qu'il faut bien reproduire ici : « On dit que Mithridates, roy de Ponte, ayant inventé le mithridat, renforça tellement son cors par iceluy, que s’essayant par apres de s'empoisonner pour eviter la servitude des Romains, jamais il ne luy fut possible. Le Sauveur a institué ce sacrement … tres auguste de l'Eucharistie qui contient reellement sa chair et son sang, affin que qui le mange vive eternellement ; c'est
décision, ni verbale, ni écrite de notre mère la sainte Eglise... qui empêche les personnes qui y sont inclinées par leur dévotion de communier tous les jours. Saint Augustin dit, il est vrai : communier tous les jours, je ne le loue ni ne le blâme, et,en un autre endroit, il exhorte tous les fidèles à communier chaque dimanche, mais il dit plus loin au sujet du corps sacré de J:.C. N.-S. : ce pain est quotidien, vivez donc de manière à pouvoir le manger chaque jour. » Ce texte, entre plusieurs autres, nous rend sensible la dépendance de saint François de Sales par rapport à saint Ignace et aux Jésuites.
? Lettre à M Brulart, mars-avril 1609, t. XIV, p. 142.
pourquoy, quicomque en use souvent avec devotion affermit tellement la santé et la vie de son ame, qu'il est presque impossible qu'il soit empoisonné d'aucune sorte de mauvoise affection. On ne peut estre nourri de ceste chair de vie et vivre des affections de mort ; si comme les hommes demeurans au paradis terrestre pouvoyent ne mourir point selon le cors, par la force de ce fruit vital que Dieu y avoit mis, ainsy peuvent-ilz ne point mourir spirituellement, par la vertu de ce sacrement de vie. Que si les fruits les plus tendres et les plus sujetz a corruption, comme sont les cerises, les abricotz et les fraises, se conservent aysement toute l'annee estans confitz au sucre et au miel, ce n'est pas merveille si nos cœurs, quoy que fresles et imbecilles, sont preservés de la corruption du peché Ihors qu'ilz sont sucrés et emmiellés de la chair et du sang incorruptible du Filz de Dieu. O Philothee, les chrestiens qui seront damnés demeureront sans replique lhors que le juste juge leur fera voir le tort qu'ilz ont eu de mourir spirituellement, puisqu'il leur estoit si aysé de se maintenir en vie et en santé par la manducation de son cors qu'il leur avoit laissé a cette intention. Miserables, dira-t-1il, pourquoy estes-vous mortz, ayans a commandement le fruit et la viande de la Vie 2 » 1 Ainsi la communion, nourriture spirituelle, agit sur l’âme à la manière dont la nourriture matérielle agit sur le corps. Son efficacité, comme celle de l'aliment corporel, est d'autant plus grande qu’elle est prise dans de meilleures conditions !
Et nous touchons ici au côté le plus original de la doctrine sacramentaire de saint François de Sales, doctrine absolu-
‘ment en harmonie d’ailleurs avec son moralisme utilitaire.
Ïl n’est rien, dans la religion, qui soit plus exposé que le sacrement à se voir déformé par l'antique esprit ritualiste, si naturel à l’homme. Signe sensible et symbole de la grâce
1 Introduction à la vie devote, 2° partie, ch. xx, t. III, pp 116-117
qu'il produit, le sacrement est aisément considéré par les âmes légères comme un simple rite pourvu d'une sorte de vertu magique, grâce auquel la sainteté nous est en quelque sorte appliquée du dehors comme un vêtement. L'évêque de Genève, sans oublier, nous l'avons dit, la part d'action automatique du sacrement, aime à le considérer de préférence dans sa connexité avec l'exercice d'introspection. Ïl voit dans le sacrement le principe et l'instrument d'un reploiement sur soi, d'une prière intérieure, d'une oraison. Comme la prière vocale dont il tendait à faire une prière mentale, le sacrement devient pour lui une véritable méditation. L'acte sacramentel détermine et favorise les retours sur soi, et, par un admirable jeu de réciprocités, après avoir provoqué l’activité intérieure, il en reçoit à son tour une nouvelle fécondité.
La conception salésienne s'exprime clairement dans le conseil que le saint donne aux gens mariés de fêter par une fervente communion l'anniversaire de leur mariage, et par là de reprendre ( haleyne en Nostre-Seigneur pour le support des charges de leur vocation. » : Voilà ce qu'est pour lui la communion, un moyen de « reprendre haleyne en Nostre-Seigneur », d'acquérir une vue plus nette et plus consciente de Dieu en nous, d'approfondir par conséquent notre vie religieuse. Nous avons vu, au chapitre de l'oraison, que le moyen par excellence d'assurer la fécondité de l'idée et d'aider son cheminement dans l'âme, c'est de se mettre en présence de Dieu. Le sentiment de cette présence vide la conscience des pensées profanes, la met en état de réceptivité et tout ensemble d'activité par rapport aux pensées pieuses. Or, la communion installe en nous, non seulement l'idée mais la personne même de Dieu. « Il est mieux en toute façon, écrit saint François de Sales à M€ Brulart, que vous oyiez la sainte Messe tous les jours. parce que cette reelle presence de l'humanité de Nostre-Seigneur en la Messe ne peut estre suppléée par
? Introduction à la vie devote, 3° partie, ch. xxxvin, t. III, p. 273.
la presence mentale. » : Plus précieuse encore est la communion qui met en nous-mêmes cette réelle présence.
Mais l'efficacité psychologique de la Divinité présente dépend de notre attention, de notre désir, de notre émotion. Il faut nous comporter autour d'elle comme autour de l'idée sur laquelle nous méditons. Il faut la baigner d’affectif et nous mettre à son égard dans un état d'âme chaleureux par une série d'opérations préparatoires d’une analogie frappante avec les actes préparatoires à l’oraison : « Commencés le soir precedent a vous preparer a la sainte communion par plusieurs aspirations et eslancemens d'amour, vous retirant un peu de meilleure heure affin de vous pouvoir aussi lever plus matin. Que si la nuit vous vous resveilles, remplisses soudain vostre cœur et vostre bouche de quelques paroles odorantes, par le moyen desquelles vostre ame soit parfumee pour recevoir l'Espoux. » ? Saint François de Sales a maintes fois recommandé ces opérations préparatoires, destinées dans sa pensée à multiplier l'efficacité de la Communion : « Certes, nous devrions aller aux sacrements avec beaucoup d’attention, tant sur la grandeur de l'œuvre comme sur ce que chaque sacrement demande de nous. Par exemple, allant... a la sainte communion, il y faut porter un cœur ardemment amoureux. > * Faisons la route au Dieu qui va venir. Désencombrons nos cœurs « de desirs, d’affections, et de petites volontés. car 1l les veut trouver vuides pour s'en rendre le maître et le gouverneur. » * En un mot préparons-nous à la communion comme nous nous sommes préparés à l'oraison.
Tout ce cérémonial d'attente, toutes ces actions préalables qui convergent vers la communion prochaine sont un légitime et fructueux emploi de notre imagination, de
1 Lettre à Me Brulart, 1% mars 1611, t. XV, p. 25.
2 Introduction à la vie devote, 2° partie, ch. xx, t. III, p. 120. 8 Vrays entretiens spirituels. Entretien XVI, t. VI, p. 339.
4 Vrays entretiens spirituels. Entretien xvin, t, VI, p. 339
Ja venue du Christ en nous, 1l en eee la Ron comme les Etats assurent la valeur de leurs traités en les ‘entourant d’un protocole fastueux. Nos volontés sont inclinées d'avance vers la volonté divine. Une sorte d'harmonie et d’homogénéité s'établit dans notre activité intérieure. Quand le Christ est enfin venu en nous, quand la commu- nion est un fait accompli, c’est encore à l'imagination et à | la sensibilité que le saint fait appel pour étendre et renforcer l’action surnaturelle du sacrement. Il se plait à évoquer mille images gracieuses et touchantes pour amplifier par le | jeu de notre sensibilité le bienfait de l'irradiation divine. ‘4 Voyons comme il enseigne à Philothée l’art de recevoir Jésus-Christ dans l'Eucharistie : « O Philothee, imaginés- | | vous que comme l'abeille ayant recueilli sur les fleurs la rosee du ciel et le suc le plus exquis de la terre, et l’ayant :
reduit en miel, le porte dans sa ruche, ainsy le prestre ayant pris sur l'autel le Sauveur du monde, vray Filz de Dieu, | qui comme une rosee est descendu du ciel, et vray Filz de la Vierge, qui comme fleur est sorti de la terre de nostre humanité, il le met en viande de suavité dedans vostre bouche et dedans vostre cors. L'ayant receu, excités vostre | cœur a venir faire hommage a ce Roy de salut ; traittés avec luy de vos affaires interieures, considerés-le dedans vous, ou il s’ést mis pour vostre bonheur ; en fin, faites-luy ‘tout l’accueil qu'il vous sera possible. Non, le Sauveur ne peut estre consideré en une action ni plus amoureuse ni plus tendre que celle-ci en laquelle il s’aneantit, par maniere de dire, et se reduit en viande affin de penetrer nos ames et s'unir intimement au cœur et au cors de ses fidelles. »? Si nous pesons tous les termes de cette exhorta- ‘tion, nous devrons conclure que saint François de Sales voit |
? Introduction à la vie devote, 2° partie, ch. xxt, t. III, p. 121,