I. — Nécessité de la Direction
Saint François de Sales n'est pas seulement l'un des :
princes de la direction spirituelle, il en est l’un des premiers
théoriciens et, on peut le dire, l’un des fondateurs. Sans
doute, à toutes les époques de l’histoire, on trouve prati-
quée, sous diverses formes, dans la chrétienté, la direction … de conscience. Les lettres de saint Jérôme à sainte Paule,
celles de saint Augustin à des femmes du monde, à des
veuves, à des vierges, plus tard celles de saint Bernard et
de saint Antonin, suffisent à le prouver. Au xviI® siècle, Rome pourra donc s'autoriser d’une tradition ininterrompue pour condamner Molinos dont les railleries tendaient à nier non seulement l'utilité mais l'existence même de la ue tion spirituelle.
Néanmoins jusqu’au XvI® siècle, la direction ne se pratique pour ainsi dire qu'à l’état erratique et intermittent. « Autant qu'il est possible d'en juger par la littérature du
temps, a-t-on pu dire, ces causeries intimes, assez fréquentes aujourd'hui entre prêtre et fidèles sont rares.» ! Pour
Gerson, ceux-là seuls, semble-t-il, qui se croient appelés
? Abbé d’Agnel et D' d’Espiney. Direction de conscience, Paris, È
Téqui 1922, p. 21
à la contemplation mystique ont le devoir de recourir aux lumières d'un conseiller spirituel :. On: peut admettre avec Boehmer que ce sont les Jésuites qui ont fondé, comme pratique courante, la direction de conscience. Ce sont eux qui ont fait du confesseur «le conseiller permanent dont le fidèle ne peut réclamer trop souvent les directions. »? Mais à l'heure où paraît saint François de Sales, la pratique de la direction n’est pas encore très répandue en dehors des monastères. Au lendemain de son veuvage, Mme de Chantal, qui avait longtemps vécu à Dijon, une des villes les plus pieuses de France, n'avait jamais entendu parler de directeur ni de direction. Aux environs de 1590, on signale bien l'action de quelques capucins, à Paris, rue Saint-Honoré, notamment celle du P. Benoît de Canfeld et du fameux P. Ange de Joyeuse qui dirigent des âmes d'élite comme M€ Acarie, mais leur exemple est encore loin de faire autorité. Il faudra le prodigieux succès de l’/ntroduction à la vie devote et sa diffusion dans toute l'Europe, pour que s’accrédite définitivement dans le monde religieux laïque le recours à un guide qualifié, chargé de jalonner quotidiennement la route du chrétien.
Peu d'enseignements ont été donnés par saint François de Sales, en effet, avec plus de vigueur et de solennité que celui de se choisir un conseiller pour la marche au parfait. Nous touchons là, évidemment, à l’un des points cardinaux de sa doctrine ascétique. « L'un des chapitres les plus importants de l’/ntroduction, dit justement l'abbé Chaumont... est celui qui traite de la nécessité d’un directeur pour entrer et faire progrès dans la dévotion. Saint François de Sales semble vouloir le faire comprendre dès le début en disant qu'il s’agit là de l'avertissement des avertissements dans la vie spirituelle. Aussi a-t-on souvent regretté qu'il ait résumé en un si petit nombre de pages tout untraité sur
1P, Pourrat. La spiritualité chrétienne. Paris, Lecoffre 1921, t. I[, p. 409.
2 H, Boehmer. Les Jésuites. Trad. Monod. Paris, Cclin, p, 245.
cette matière. » ! Regret superflu, si l'on peut étudier à loisir l’œuvre entière du saint, car on y trouve, éparse, unedoctrine complète de la direction spirituelle. Mais regret justifié, si l'on y cherche un traité didactique en forme sur cette grande matière. À ceux qui ne seraient pas en mesure de faire pour leur propre compte le travail de reconstitution nécessaire, nous dédions ce chapitre et les suivants.
Relisons d'abord l'enseignement si catégorique de l'auteur de l’/ntroduction sur le point qui nous occupe. « Le jeune Tobie, écrit-il, commandé d'aller en Rages : Je ne sçay nullement le chemin, dit-il. Va donq, repliqua le pere, et cherche quelque homme qui te conduise ; c’est icy l'advertissement des advertissements. Quoy que vous cherchies, dit le devot Avila, vous ne treuveres jamais si asseurement la volonté de Dieu que par le chemin de cette humble obeissance, tant recommandee et prattiquee par tous les anciens devotz. » ? Bien que notre auteur, à la suite d'Avila,
1 Abbé Chaumont. Notes explicatives sur l'Introduction à la vie devote. Paris, Mersch, t. 1, pp. 48-49.
* Tntroduction à la vie devote, | partie, ch. 1v, t. ITE, p. 22.
L'américanisme fera écho sur ce point au protestantisme. Parlant précisément des conseils que donne saint François de Sales sur le discernement des esprits, l'archevêque de Cambrai, Mgr Chollét, écrivait naguère dans son livre : L'ascétique moderniste, Paris, Lethielheux, pp. 144-147 : « Les modernistes renversent tous ces conseils. Au lieu de faire contrôler le maître intérieur par le maître extérieur, ls suppriment ou à peu près celui-ci pour se livrer entièrement, sans réserve, à celui-là. Ils établissent ainsi une espèce de christianisme intérieur qui est comme l'âme de leur système et qui en constitue le principal danger... Léon XIII s’est élevé contre ces théories dangereuses : («On rejette toute direction extérieure comme superflue et { même comme moins utile pour ceux qui s'appliquent à tendre à la « perfection chrétienne: l'Esprit-Saint, dit-on, répand aujourd'hui « dans les âmes fidèles des dons plus étendus et plus abondants que & dans les temps passés et il les meut et les éclaire sans intermédiaire { par une sorte de secret instinct... » Cet avertissement aux améri-
nous donne la direction comme pratiquée généralement parmi les ( anciens devotz », ne nous dissimulons pas qu'il se heurte ici, le sachant, à tout un corps de préjugés puissants et tenaces. Partisans exclusifs du sens individuel, les réformés venaient de rejeter, comme attentatoire à la hberté de l’action divine en nous, l'intervention d’une autorité extérieure dans la conduite de notre vie. L’évêque de Genève le savait mieux que personne.
À l'encontre de ces individualistes absolus, qui n'avaient foi que dans leurs expériences personnelles, il professe que ces expériences ne sont sûres et valables que contrôlées et approuvées par une autorité extérieure. Son opinion sur ce point, il l'a müûrement délibérée. Il n'ignore pot les objections redoutables que soulève son enseignement, | étant, dans l'espace et dans le temps, proche voisin du protestantisme. Îl donne assez à entendre parfois qu'il ne parle pas de la direction comme d'une chose qui va de soi. Il n'en pose que plus énergiquement sa thèse : « Il y a des ames, dit-il, qui ne veulent, a ce qu'elles disent, estre conduites que par l'Esprit de Dieu, et leur semble que tout ce qu'elles s’imaginent soit des inspirations et des mouvemens du Saint-Esprit, qui les prend par la main et les conduit en tout ce qu'elles veulent faire, comme des enfans, en quoy certes elles se trompent fort. Car, je vous prie, y a-t-il jamais eu une vocation plus speciale que celle de saint Paul, en laquelle Nostre-Seigneur luy parle luy-mesme pour le convertir? Et neanmoins il ne voulut pas l’instruire, ains le renvoya a Ananie, disant : Va-t-en, tu trouveras un homme qui te dira ce que tu auras a faire. Et bien que saint Paul eust peu dire : Seigneur, et pourquoy non vous-mesme ne le direz-
canistes ne fut pas entendu et les modernistes reprirent et aggravèrent ® la thèse, produit direct de l'hérésie luthérienne. Dans Îl Santo de Fogazzaro, tout l'entretien de Benedetto avec le Pape est émaillé de traits inspirés par cette doctrine de la communion immédiate avec le
Saint-Esprit. »
| de leurs ris. … evitant par ce moyen la sentence du grand saint Bernard qui asseure que ( celuy qui se gouver- nera soy mesme est gouverné par un grand sot. » ? La
direction spirituelle. L'inspiration individuelle, dont pourtant le saint ne fait pas fi, lui semble sujette à de grandes illusions, et c'est par la direction qu'il croit pouvoir la soustraire aux périls du libre examen.
II lui paraît aussi nécessaire de recourir à un directeur spirituel pour parcourir le chemin qui mène à la perfection que de faire appel à un guide pour circuler à travers des montagnes inconnues. Îl faut à notre âme un guide compé-
__ fonction de prévoir et de déjouer les périls que le commun des hommes n'a ni le loisir n1 le moyen de discerner. Nous ne pouvons être parfaitement clairvoyants sur nous-mêmes, nous ne pouvons pas être des juges impartiaux dans notre | propre cause, en raison d'une certaine ( complaisance. si secrette et imperceptible que si on n'a bonne vue on ne la peut descouvrir, et ceux mesme qui en sont atteins ne la connoissent pas si on ne la leur montre. » * Personne n'est à soi-même son propre médecin. Comme il y a des spécialités de l'hygiène et de la thérapeutique corporelles, comme il y a des spécialistes de la jurisprudence, il y a des spéciahstes de l'hygiène et de la médecine spirituelles. La comparaison que nous faisons ici entre directeurs spirituels et
À Vrays entretiens spirituels. Entretien XI, t. VI, pp. 214-215. ? Sermons recueillis. Sermons de vêture. Pour la fête de N.-D. des
Neiges, 5 août 1617, t. IX, p. 95. s 6 Introduction à la vie devote, 3° partie, ch. xxvint t. III, p. 234,
ë boutade, nous le pouvons voir au contexte, s'applique à la
tent, instruit par l'expérience et les livres, dont ce soit la
médecins, entre directeurs et avocats, saint François de Sales l'a faite lui-même à maintes reprises. Il la formulait dans une lettre de 1606 à Me Brulart : «Il faut croire, disait-il, les directeurs et medecins spirituelz et... vous deves procurer vostre bien interieur par les moyens jugés convenables par ceux qui sont establiz pour conduire les espritz. » ! Ï la reprenait dans le sermon de vêture allégué plus haut : « Hé, pourquoy, demandait-il, voudrions-nous estre maitres de nous-mesmes pour ce qui regarde l'esprit, puisque nous ne le sommes pas pour ce qui est du corps? Ne sçavons-nous pas que les médecins lors qu'ils sont malades appellent d’autres medecins pour juger des remedes qui leur sont propres? De mesme les advocatz ne plaident pas leur cause, d'autant que l’amour-propre a accoustumé de troubler la rayson. » ? Porter un diagnostic impeccable sur ses maladies spirituelles est aussi difficile que de bien connaître son mal corporel *. Il y faut une liberté d'esprit
. qu'on n'a pas quand on est en cause. Le recours au spécialiste s'impose.
1 Lettre à M€ Brulart, octobre 1606, t. XIII, p. 226.
2 Sermons recueillis. Pour la fête de N.-D. des Neiges, 5 août 1617, t. IX, p. 95.
3 Contre cette thèse de saint François de Sales on élève parfois une étrange objection. On suppose, avec une sorte d'ingénuité mystique, qu'il y a pour l'humanité, dans l’ordre moral, des révolutions radicales comme nous en voyons dans l'ordre matériel. I] y aurait pour l’homme en marche vers le bien des époques et des âges, comme il y eut, dans un autre domaine, l'âge de la pierre et l’âge du bronze.
À partir d'une certaine date, l’homme aurit définitivement conquis la maîtrise de lui-même: il cesserait d’être victime de l'ambition, de la luxure: ou bien, devenu majeur, il n'aurait plus de difficulté à se connaître, à se conduire, à se vaincre ; il pourrait se passer de guide et de médecin. N'est-ce pas méconnaître ce qu'il y a d’éternel dans l’humaine nature, que de dire, par exemple, avec un jeune écrivain catholique, d’ailleurs plein de talent : « La tâche de la médecine serait moins malaisée et son intervention moins fréquente si chacun, par une connaissance plus exacte de son organisme suivait l'hygiène qui lui convient. On a encore besoin du médecin aujourd’hui comme on avait besoin du directeur de conscience autrefois; l'âme, naturellement
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L'utilité du directeur, au jugement de saint François de Sales, ne se tire pas seulement de sa qualité d'observateur au regard froid, d’arbitre au jugement clair, mais de sa qualité d'ami et de confident. Sénèque conseillait, pour se bien conduire, de se mettre par la pensée sous le regard d’un personnage vénéré. Notre saint connaît, comme lui, la valeur psychologique d’une présence aimée, sentie, prochaine, qui, par sa seule existence, est une force de redressement et de perfectionnement. Le directeur qui distribue l'éloge ou le blâme, qui encourage ou modère, constitue à lui seul déjà cette galerie, ce public dont l'influence est si profonde sur tout homme, même cultivé. Qui n'a remarqué que le pas des soldats, défilant dans un misérable village, devant une douzaine de spectateurs inconnus, s'allège soudain spontanément, et que la seule présence d’un chef, même étranger, suffit pour redresser la marche de toute une troupe?
Saint François de Sales était trop fin et trop préoccupé de l’utile pour négliger, dans son œuvre d'éducation spirituelle, la force de l'opinion représentée par le directeur !,
s'est émancipée la première d’une direction qui ne peut jamais être aussi clairvoyante que la direction autonome. » Cf. Maurice Legendre. Le problème de l'éducation, Paris. Bloud, p. 173. Saint François de Sales n'a point cru à ces émancipations soudaines de la conscience. Depuis 7.000 ans qu'il y a des hommes et qu'ils pensent, ils ne lui semblent point substantiellement différents aux diverses époques. Il penserait aujourd'hui comme hier que nous avons besoin du technicien moral, comme en avait besoin jadis un Pascal lui-même. La comparaison que le saint établit entre le directeur et le médecin vaut pour tous les temps, car l'utilité de l’un et de l’autre n’est pas seulement question de science, mais d'indépendance et de lucidité dans le jugement. Si le médecin, même illustre, même pour une maladie de sa spécialité, fait appel à un autre médecin, il est bon au savant et au -psychologue de recourir au praticien spirituel qui observe froidement les choses, les voyant du dehors.
1 M. J. Payot, dans son traité de l'Education de la volonté a bien su mettre en lumière ce côté de la question. Les pages qu'il lui consacre sont
Il à discerné le bienfait d’une présence amie. Tout autant qu'un guide et un maître, le directeur est pour lui l'ami toujours attentif dont le regard soutient et affermit. Après avoir produit l'exemple de Tobie et montré dans le directeur «l'homme qui guide et conduit », il en arrive bien vite à le désigner comme ami. Ecoutons-le : « L’ami fidelle, dit l'Escriture sainte, est une forte protection : celuy qui l'a treuvé a treuvé un tresor. L’ami fidelle est un medicament de vie et d'immortalité ; ceux qui craignent Dieu le treuvent. Ces divines paroles regardent principalement l'immortalité, comme vous voyes, pour laquelle il faut sur toutes choses avoir cet ami fidelle qui guide nos actions par ses advis et conseilz, et par ce moyen nous gärantit des embusches et tromperies du malin. » : De ce texte, où le directeur nous est présenté comme l'ami et le consolateur, il faudrait rapprocher tous ceux où le saint nous fait l'éloge de l'amitié, qu'il a goûtée si parfaitement, car la direction lui semble pourvue de tous les attributs de l'amitié, auxquels il convient d'ajouter ceux qu'elle possède en propre.
une véritable apologie de la direction : « Si l’élan vers le perfectionnement de notre vouloir doit nécessairement provenir de notre nature morale intime, cet élan a besoin d’être soutenu par de très puissants sentiments sociaux... Rien de grand dans le monde ne s'effectue sans efforts prolongés, et nul effort ne peut se soutenir durant des mois et des années sans la galvanisation de l'énergie par l'opinion publique... En effet, c'est un stimulant énergique que l'opinion publique, et lorsque rien ni personne ne la contredit, sa puissance peut devenir prodigieuse. Il est impossible d'en exagérer les effets. Combien la présence d'un étranger fait accomplir de prodiges aux jeunes gens, tous les professeurs de gymnastique le savent. A l'école de natation, au patinage, se sentir observé double la hardiesse. Ce despotisme effrayant que la société exerce sur les moindres de nos actions, on ne songe pas à l’organiser délibérément pour le bien. Cette force, on la laisse perdre sans l'utiliser.» Cf. pp. 247-249. C'est à organiser cette force qu'a expressément songé saint François de Sales en préconisant la direction de conscience. Il a voulu mettre auprès de nous un ami et un observateur dont la simple présence galvanise nos énergies. 1 Jntroduction à la vie devote, 1"° partie, ch. 1v, t. III, p. 24.
| une in be « M qui Heuvirs cet ami Le Sage répond : ceux qui craignent Dieu, c'est-à-dir les humbles qui desirent fort leur avancement spirituel Puisqu'il vous importe tant, Philothee, d'aller avec une bonne guide en ce saint voyage de devotion, pries Dieu … ‘avec une grande instance qu'il vous en fournisse une qui. soit selon son cœur, et ne doutes point. » : Une bonne part de la valeur psychologique du directeur considéré comme ami lui paraît tenir à ce qu'il est pour nous un perpétuel confident dont la présénce nous sauve de l'isolement moral, si propice au découragement. « C'est un extreme soulagement que d’avoir des confidens pour l'esprit », écrit-1l à l'évêque de Dol, Antoine de Revol *. Quelle que soit d’ailleurs la raison profonde qui fait l'amitié si puissante pour le bien comme pour le mal, cette puis- ‘sance est un fait dont notre saint ne s’attarde pas à rechercher les causes *, mais qu'il utilise en bon psychologue pour arriver à ses fins.
Mais la notion d'ami ajoutée à celle d’arbitre n'épuise pas pour saint François de Sales la définition du directeur. Pour que l'amitié produise sur nous tous ses effets bienfaisants, 1l faut que le choix de l’ami soit fondé sur son excel- : Jence. L'évêque de Genève veut que le directeur soit non : seulement aimé mais vénéré. I] veut que nous le choisissions entre mille et même entre dix mille, qu'il ait à la fois l’autorité de la science et de la vertu, qu'il soit à nos yeux revêtu d'un prestige incomparable, en un mot, qu'il soit vraiment,
1 Introduction à la vie devote, l"® partie, ch. vi, t. Ill, p.24.
? Lettre à Antoine de Revol, 3 juin 1603, t. XII, p. 188.
# Parmi ces causes on peut noter que l'amitié est un choix, que, par conséquent, du fait de ce choix, la pensée de l’ami devient en quelque sorte notre propre pensée. Il importe aussi de remarquer qu'une idée présentée par une voix amie est comme disent les psycho-
logues, baignée d'affectif et pourvue dès l'abord d'une grande puissance de pénétration,
comme le guide de Tobie, plus qu’un homme : un Ange. « Or, ce doit tous-jours estre un Ange pour vous : c’est a dire quand vous l'aures treuvé, ne le consideres pas comme un simple homme. si que vous le deves escouter comme un Ange qui descend du ciel pour vous y mener. Traittes avec luy a cœur ouvert, en toute sincerité et fidelité.… Ayes en luy une extreme confiance meslee d’une sacree reverence en sorte que la reverence ne diminue point la confiance et que la confiance n’empesche point la reverence ; confes-vous en luy avec le respect d'une fille envers son pere, \respectes-le avec la confiance d’un filz envers sa mere : bref, cette amitié doit estre forte et douce, toute sainte, toute sacree, toute divine et toute spirituelle. »? Ainsi, la direction, maintenue au plan de l'amitié, mais renforcée et tout ensemble tempérée de révérence filiale, prend une haute valeur éducative. On ne peut, selon saint François de Sales. négliger un pareil secours, si l’on veut atteindre vite et sans fausses manœuvres à la perfection de l'amour divin. Mais pour que la direction produise tous ses fruits il faut qu’elle sache se garder pure des abus qui parfois l'ont corrompue. Et d’abord il faut qu'eile sache demeurer dans ses limites.
1 Sur ce point encore M. Payot n’a fait que suivre saint François de Sales. Dans un bon chapitre de son livre, il montre quelle influence le prestige scientifique d’un maître aimé peut avoir sur la vie morale de ses élèves : « Quand on constate quelle admiration ont les étudiants pour les maîtres qu’ils estiment, quand on éprouve la force de leur foi pour peu que les maîtres s’en montrent dignes par leur talent, on ne peut être que profondément attristé de songer qu'on ne fait rien de ce sentiment... C’est ce besoin si humain que l'Eglise catholique satisfait par les directeurs de conscience ». Op. cit., p. 255. Les qualités que M. Payot signale comme étant le fondement d’une action salutaire d'homme à homme sont exactement celles que réclame saint François de Sales du directeur d’âmes : « Il le faut, dit-il, plein de charité, de science et de prudence : si l’une des trois parties luimanque il y a du danger ». Introduction, 1" partie ch. 1v, t. NI, p. 25. Etant tel : ami, saint et savant, le directeur doit avoir, d'après les données de la psychologie, une influence profonde et salutaire.
3 Introduction à la vie devote, |*® partie, ch. 1v, t. III. pp. 24-25
II. — Ses limites. La théorie et la pratique de saint François de Sales quant à l’autonomie de la conscience
Depuis La Bruyère qui, disons-le pour sa décharge, avait eu sous les yeux le spectacle de navrants excès, la direction des âmes a subi d'innombrables attaques et railleries. Du réquisitoire sans cesse renouvelé dont on essaie de l’accabler, nous ne retiendrons ici que ce qui pourrait atteindre la conception même que s'en est faite saint François de Sales . Le reproche le plus grave qu'on ait adressé à la pratique de la direction est celui d'instituer un abus d'autorité, d'opérer, dans le travail de perfectionnement moral, comme une substitution de personne. De ce reproche de domination tous les autres découlent. Des écrivains, qui ne sont pas des ennemis de l'Eglise catholique, l'ont formulé, sans distinctions, contre tous les directeurs d'âme : « Pour ce qui est du besoin de domination, écrit l'un d'eux, 1l a été souvent noté chez les hommes d'Eglise et on comprend sans effort qu'il soit essentiel au rôle de directeur de conscience. » ? Il n’y aurait donc nulle direc-
? Nous ne retiendrons pas, par conséquent, le réquisitoire de La Bruyère qui porte bien contre la direction de conscience une condamnation de principe mais pour des raisons de fait auxquelles eût pu souscrire saint François de Sales. « Je ne comprends pas, dit l'auteur des Caractères, comment des gens en qui je crois voir toutes choses diamétralement opposées au bon esprit, au sens droit, à l'expérience des affaires du monde, à la connaissance de l’homme, à la science de la religion et des mœurs, présument que Dieu doive renouveler en nos jours la merveille de l’apostolat, et faire un miracle en leurs personnes, en les rendant capables, tout simples et petits esprits qu'ils. sont, du ministère des âmes, celui de tous le plus délicat et le plus sublime ». Caractères, III, 42, Voir aussi ch. x1,61. Or, nous savons que saint François de Sales exige expressément du directeur qu'il soit saint, prudent et savant.
3 René Doumic, Revue des Deux-Mondes, 15 juillet 1910, p. 445. C'est une objection analogue qu'avait déjà formulée M. Caro « : A force de tribulations secrètes et de troubles, disait-il, j'ai peur que
ton possible sans abus d'autorité de la part du directeur, sans abdication de la part du dirigé.
Et si l'on pouvait croire que ce grief, dans sa généralité, passe au-dessus ou au-dessous de saint François de Sales, on ne peut pas oublier qu'un des écrivains qui ont le mieux étudié notre auteur, M. Strowski, s’est chargé de le lui adresser directement. « Et il est un directeur comme il entendait l'être, écrit-il, c’est-à-dire qu'il l’est un peu trop à notre avis. Il laisse trop peu faire à l’âme dont la volonté se soumet à sa volonté et à ses lumières. [| nous semble aujourd'hui plus viril de donner la formule du devoir à accomplir et de laisser chacun choisir les moyens. Nous croyons aussi que tant d'adresse et de subtilité, qu’une sollicitude qui nous conduit par la main et ne nous quitte pas une seconde n'est pas faite pour seconder la hbre initiative et l'autonomie de la volonté dans le bien. Quand le grand’ Corneille jette ses héros devant un devoir douloureux et sanglant, 1l leur dit trois mots. À eux de marcher au but les yeux fixés sur lui, toujours tout droit. Aujourd’hui, nous préférons cette méthode. » : L'évêque de Genève est-il aussi éloigné que le pense M. Strowski de préférer lui aussi cette méthode? ÿ
Tout ce que nous avons dit de sa doctrine ascétique s'élève déjà contre le reproche de tyrannie spirituelle qu’on Jui adresse ici. La perfection n'est pas pour lui une simple
l’âme dévote ne se lasse de ses luttes et ne se remette complètement aux mains d'autrui, et ne cherche son repos dans une abdication... On est presque heureux de sentir qu'on ne s’appartient plus, parce qu’on espère vaguement qu'on n'aura plus à répondre de soï... Voilà, selon moi, le péril le plus sérieux de la direction. Sous queldie prétexte que ce soit, l’â âme n'a pas le droit de se démettre de sa responsabilité propre, elle n'a pas le droit de renoncer à la noble fatigue de vivre ». Nouvelles études morales sur le temps présent, Paris, Hachette,
1 Fortunat STROWSKI. Saint François de Sales, Paris, Plon, pp. 258-
… une iii interne. je ha à ne ee di avoir po mission que de l’entretenir et de la favoriser, non de 1 créer, I] le signifiait un jour plaisamment à à ses Visitandines : « Vous voudriez, disait-il, que je vous enseignasse une voye | de perfection toute faite, en sorte qu il n'y eust qu'a la | mettre sur la teste comme vous feriez vostre robbe, et que h par ce moyen vous vous trouvassiez parfaite sans peine, | c'est a dire que je vous donnasse la perfection toute faite... O certes, si cela estoit en mon pouvoir, je serois le plus | parfait homme du monde ; car si je pouvois donner la perfection aux autres sans qu à fallust rien faire, je vous asseure que je la prendrois premierement pour moy. »! C'était dire clairement que chacun de nous doit se faire à soimême sa perfection. Le directeur n’est là que pour nous éclairer et nous aider. C'est à nous de prendre et de garder l'initiative.
D'autres ont pu concevoir la direction des âmes comme le modelage d’une cire molle ; saint François de Sales la conce- vra toujours comme la culture d’un germe doué d'une vie
propre et autonome, En maintes circonstances, il s'est servi délibérément du terme de plante pour désigner l’âme qu'il s'agit de guider. Il l'emploie notamment dans une instruction écrite à l’abbesse du Puits d'Orbe pour la réforme de son monastère. « Gaignés, lui dit-il, ces jeunes plantes qui sont la et leur inspires l'esprit d’obéissance. » ? Saint Jérôme dans son langage impétueux, qui d'ailleurs dépassait parfois sa pensée, pourra dire à Læta : (Situ m'envoies la petite Paula, je la porterai sur mes épaules », l'évêque de Genève, lui, ne consentira jamais à porter personne sur ses épaules. Il veut bien être le tuteur sur lequel on s'appuie, ainsi qu'il le disait à Mn€ de Chantal,
1 Vrays entretiens spirituels. Entretien 1x, t. VI, pp. 151-152. ? Lettre à M®e Bourgeois, 30 octobre 1604, t. XII, p. 337.
SA MÉTHODE DE DIRECTION all
mais il exige que l’on pense, que l’on veuille, que l’on agisse par soi-même :. Disciple de Montaigne, il fait « trotter » devant lui son disciple. Il ne le dispense pas de « la noble fatigue de vivre », comme dit pompeusement M. Caro.
La direction, telle qu'il l'entend, n’a pas pour but de maîtriser les âmes mais de leur enseigner à se maïtriser elles-mêmes. Dans le système de saint François de Sales, le recours au directeur n’est pas le recours au remplaçant, rsais le recours à l'expert qui donne une consultation, qui dirige le travail de perfection. Sans cesse nous retrouvons dans sa correspondance la recommandation faite à ses dirigés de se mettre au large avec ses prescriptions, qui ne sont d'ailleurs, comme il a soin de le noter lui-même au début de l’/ntroduction, que des « advis et conseils. »? Si, comme un autre quelquefois, et mieux qu'un autre parce qu il ne le fait qu'à bon escient, il sait parler, non pas impérieusement mais impérativement, s'il sait commander quand les circonstances l'exigent et notamment quand il s'adresse à des âmes scrupuleuses, il est, à l'ordinaire, le plus libéral, le plus pliable, le moins despote des directeurs. Nous l’avons vu, par exemple, très catégorique sur la nécessité de prier intérieurement, mais nous avons vu aussi
1 Je n'ignore pas qu'on pourrait produire quelques textes où le saint semble pousser assez loin l'autorité du directeur, Mais nous avons à chercher dans ses idées une dominante. Au surplus, les textes en question se prêtent presque toujours à une interprétation adoucie. Quand il écrit, par exemple, à la baronne de Chantal : « Vous faites bien de n'avoir nul soin de vostre âme et de vous en reposer sur moy; vous seres bien heureuse si vous continues », Lettre du 24 juillet 1607, t. XIII, p. 305, il entend évidemment «soin », non pas au sens moderne de « culture », mais de « souci », comme l'indique le contexte. M"® de Chantal était à ce moment harcelée de tentations et de scrupules. Il cherche, en forçant le trait, à lui inculquer la confiance. « Pour nos vieilles tentations, lui dit-il en effet, n'en affectionnés pas tant la delivrance; dissimulés de les sentir, ne vous effarouchés point pour leurs attaques. Vous en seres delivree bien tost Dieu aydant ».
2 Introduction à la vie devote, 1° partie, ch. 1v, t. II, p, 23,
combien il était large et conciliant sur la méthode et toutes les modalités accessoires.
Il écrit bien un jour à Mme Bourgeois : « Je vous l’ Ana comme cela au nom de Dieu », mais c'est pour la délier d'une obligation. Lui aussi quand il emploie la violence, c'est pour mener à la hberté.
Et, comme toujours, cette manière de faire est l'application d’une méthode réfléchie: ce n'est pas seulement la réussite accidentelle d’un homme heureusement doué. Pour lui-même et pour les autres il a fait la théorie de sa pratique. C’est par calcul, non parce qu'il est bon et qu'il a du doigté, qu'il évite de s'imposer et de prendre le ton du commandement. Il sait que les ordres donnés avec roideur mettent l’âme sur la défensive et parfois en état d’hostilité. « Comme il y a des personnes, dit-il, qui, pour aggreable que soit un medicament, ont du contre cœur a le prendre, * seulement parce qu'il porte le nom de medicament, aussi y a il des ames qui ont en horreur les actions commandees, seulement parce qu'elles sont commandees ; et s'est treuvé tel homme, ce dit-on, qui ayant doucement vescu dans la grande ville de Paris, l'espace de quatre vintz ans sans en sortir, soudain qu'on luy eut enjoint de par le Roy d'y demeurer encore le reste de ses jours, 1l alla dehors voir les chams que de sa vie il n’avoit désiré. » ? Une idée chemine en nous d'autant plus aisément qu'elle ne rencontre pas d'obstacle. Si on nous la propose par la voie du commandement, elle se heurte à une volonté en éveil, à une âme sur ses gardes. L'instinct de révolte, l’'amour-propre, qui n'est jamais anéanti complètement en nous, dresse le premier obstacle. Et pour peu que nous ne soyons pas absolument morts à nous-mêmes, c'est l'idée contraire à l’idée commandée qui va surgir dans la conscience et commencer d'y cheminer doucement.
À Louis XIV sortant d’un sermon où le prédicateur
? Lettre à M®® Bourgeois, 22 novembre 1604, t, XII, p. 393. ? Traité de l'amour de Dieu, 1, VIII, ch. v, t. V, p. 79.
l'avait tancé vigoureusement on prête ce mot piquant : « J'aime à prendre la leçon au pied de la chaire, mais jen’aime pas qu'on me la fasse. » Saint François de Sales est assez fin pour se dire que tous les hommes sont, un peu plus, un peu moins, de ce tempérament-là :ils veulent bien prendre la leçon mais non la recevoir. Il faut donc la leur faire de manière qu'ils gardent le sentiment salubre de se la faireà eux mêmes. Cette théorie d’une direction respectueuse de la liberté est admirablement formulée dans la longue lettre qu'il adressait le 9 octobre 1604 à l'abbesse du Puits-d’Orbe pour lui enseigner l'art de réformer doucement son monastère. Nous avons là, bonne fortune rare, une lettre en quelque sorte de directeur à directeur, une lettre posant les principes d’une bonne et sage direction, principes dont le saint s'était inspiré lui-même avant de les dicter à un autre, et qui sont la substance même de sa doctrine. « Quant a la reformation de vostre Mayson,.ma chere Fille, lui écrit-1l.…., il vous faut bien garder de donner ni peu ni prou aucune alarme de vouloir reformer : car cela feroit que tous les espritz chatouilleux dresseroyent leurs armes contre vous et se roïdiroyent. Sçaves-vous ce qu'il faut faire ? Il faut que d'elles-mesmes elles se reformen! sous vostre conduitte, et . qu'elles se lient a l'obeissance et pauvreté. Mais comme quoy ?.… Il ne faut donner nulle alarme de tout cela, ains les y conduire par des douces et souëtves inspirations. » ! Voilà le grand principe qui éclaire et domine toute sa direction : amener les âmes à se réformer elles-mêmes, et pour cela, éviter les accents autoritaires qui réveillent l'instinct de rebellion. Ce principe, notre saint le rappelle à quiconque dispose d'une autorité spirituelle. « Certes, dit-il, celuy qui a vive force ouvriroit la bouche a un amy, lui fourreroit la viande dans le gosier et la luy feroyt avaler, il ne luy donneroit pas un festin de courtoisie, mais le traitteroit en beste et comme un chappon qu'on veut engraisser. Cette espece de bienfait veut estre offert par semonces, remonstrances et sollici-
1 Lettre à M" Bourgeois, 9 octobre 1604, t. XII, pp. 336-338.
été Pare par le « franc Les » des ea à. « Nul : ne les parforceoit » parce que « gens liberes par vile sub- jection et contrainte sont déprimés et asservis » et onde ; Hia enfraindre ce joug de servitude. » ? Par mille traits | l'évêque de Genève se rattache ainsi à la famille d’esprits qu'on appelle humanistes. Bien loin qu'il veuille régler rigidement iout le détail de la vie deses dirigés, ilne leur propose d'ordinaire ses conseils-qui ne sont point, dit-il, des commandements-qu'avec une sorte de timidité respectueuse. « Ce sont advis bons et propres pour vous, écrit-il à Mne de Chantal, non point commandemens.»® L'âme, si l’on peut ainsi parler, doit marcher à son propre pas et Pile directeur se régler sur ce pas. « Oh! que nostre saint … Bernard dit divinement bien que l'Office de la charge des âmes ne regarde pas les ames fortes, car celles la vont a leur | propre pied.»* Faire des âmes fortes qui puissent marcher à leur propre pied, travailler par conséquent à se rendre inutile, tel est l'idéal du directeur salésien. Notre saint, qui ne perdait jamais le souvenir de Montaigne, citait un
jour du haut dela chaire en l’approuvant le mot de Socrate à Eschine : « J'aurai donc soin de te restituer un jour à toi-meme meilleur que tu n'étais.» 5 Toute sa direction prépare cette restitution.
EN 7 le Je,
1 Traitté de l'amour de Dieu, 1, VII, ch. 1, t. V, p. 66.
? Gargantua, ch. LvI et Lvir. « Le ressort de la vie morale chez les gens d'élite réunis à Thélème, dit à*ce sujet M. J. Plattard, c’est l'honneur, principe de cette morale aristocratique qui règne dans les romans de chevalerie et qui s’exprimera au xvii siècle dans la conception de « l’honnête homme ». Cf. Edit. Abel Lefranc, t. II, p.430,note 4.
® Lettre à la Baronne de Chantal, 11 février 1607, t. XIII, p. 265
* Lettre à M®e Bourgeois, Avril 1605, t. XIII, p. 34.
$ Sermons autographes. Pour la fête de l'Epiphanie, 6 janvier 1609 t. VIII, p. 42
Ennemi de la carte forcée, il s'était « voué » et mis au « service », comme il l’affirmait à Mme de Chantal, de « la tres sainte liberté chrestienne. » : La liberté des âmes est vraiment pour lui sainte et sacrée. Entreprendre sur elle, c'est entreprendre sur le domaine de Dieu qui est, comme nous le verrons, le premier directeur de l’âme à ses yeux, Le directeur terrestre n’est là près de nous que pour nous aider à discerner et à suivre les divines inspirations du directeur céleste. Aussi le mot de liberté revient-il sans cesse sous sa plume. Tout à l'heure nous entendions qu'on lui reprochait de trop intervenir dans la vie spirituelle de ses dirigés, de ne pas laisser assez de champ à leur libre initiative. Voyons pourtant comme il se comporte avec MM® de Chantal : (Parlons, dit-1l, d'une regle generale que je veux vous donner. C’est que tout ce que je vous dis : ne penses pas ceci, cela ! ne regardes pas et semblables, tout cela s’entend grosso modo; car je ne veux point que vous contraigniés vostre esprit à rien, sinon a bien servir Dieu, a le bien aymer, a ne point abandonner nos resolutions.»? Une autre fois il lui écrivait : « Je vous ay dit souvent qu'il ne faut point trop pointiller en l'exercice des vertus, mais qu'il y faut aller rondement, franchement, naifvement, a la vieille françoise, avec liberté, a la bonne foy, grosso modo. » * Est-ce là le ton d’un homme porté par tempérament à intervenir abusivement dans la vie de ses dirigés ?
Il a même le mérite d'avoir bataillé pour une cause qui n'avait pas en son temps partie gagnée. Bien des âmes qu'il dirigea eussent aimé qu'on les enfermâêt dans un système de règlementations fixes et qu'on les déchargeât de « la noble fatigue de vivre », comme dit M. Caro. « Pour moi, écrira plus tard sainte Chantal, souvente fois, j'ai eu peine de ce qu'il ne me commandait pas assez. » ‘
1 Lettre à la baronne de Chantal, 18 février 1605, t. XIII, p. 8.
2 Lettre à la baronne de Chantal, 7 mars 1608, t. XIII, p. 374.
8 Lettre à la baronne de Chantal, 17 novembre 1604, t. XIII, p.392. 4 Œuvres de sainte Jeanne de Chantal, Paris, Plon, t. II, p. 201.
On implore autour de lui des ordres ; 1l se refuse à écouter ces appels « Car, dit-il, il faut partout que la sainte liberté
et franchise regne, et que nous n’ayons point d'autre loy
ni contrainte que l'amour. » Et il ajoute, parlant à Mme de
Chantal : « Je pense que si vous m'entendes bien, vous
verres que je dis vray, et que je combatz pour une bonne
cause, quand je defens la sainte et charitable liberté d'esprit,
laquelle, comme vous sçaves, j'honnore singulierement,
pourveu qu'elle soit vraye et esloignee de la dissolution et
du libertinage qui n’est qu'un masque de liberté. » : Ce’ texte ne nous montre-t-il pas un saint François de Sales
conscient de l'originalité de sa doctrine, qui sait et donne
à entendre que cette manière de voir et de faire nest pas
admise de tous ? C'est lui, en propre, qui pense ainsi et
qui le dit envers et contre tous. La perfection de Philothée
doit être l’œuvre de Philothée. L'éducation spirituelle n'est
pas un despotique dressage.
L'évêque de Genève avait de bonnes et récentes raisons pour se sentir original en ce point. Me de Chantal, à laquelle il donne une telle consigne de liberté, venait à peine d'échapper aux mains d’un religieux tyrannique qui l'avait enchaïînée dans des liens stupidement étroits. Elle « se laissa lier par ce berger, nous dit la Mère de Chaugy, lequel, étant bien aise d’avoir cette sainte brebis entre les mains, l’attacha à sa direction par quatre vœux : le premier qu'elle lui obérait ; le second qu'elle ne le changeraïit jamais ; le troisième de lui garder la fidélité du secret en ce qu'il lui dirait ; le quatrième, de ne conférer de son intérieur qu avec lui. » ? Le souvenir d’une telle servitude, qui n'était peut-être pas absolument exceptionnelle alors, aurait pu suflire pour incliner vers les méthodes de hberté un esprit aussi délié que celui de saint François
1 Lettre à la baronne de Chantal, 8 juin 1606, t. XIII, pp. 184-185.
? Mémoires sur la vie et les vertus de sainte Jeanne Françoise F remyot de Chantal, °° partie, ch. xt, t. I des Œuvres complètes de la sainte, Paris, Plon, p. 44.
ty . de Sales. Mais 1l les préférait à la fois par goût et par raison, |
Dès qu'il eut à conduire l’âme de Mn de Chantal il entreprit de la mettre au large. C’est pour elle qu'il écrivit cette admirable instruction où l’obéissance est mise par lui au service de la liberté. Il y a deux lignes de cette instruction qu'il faut toujours avoir présentes à la mémoire si l'on veut comprendre sa pensée sur les limites de la direction spirituelle, «S'il vous advient dit-il, de laisser quelque chose de ce que je vous ordonne, ne vous mettes point en scrupule, car voyci la regle generale de nostre obeïssance escritte en grosses lettres : 1l faut tout faire par amour et rien par force ; il faut plus aymer l'obeissance que craindre la desobeissance. Je vous laisse l'esprit de liberté, non pas celuy qui forclost l’obeissance, car c’est la liberté de la chair : mais celuy qui forclost la contrainte et le scrupule ou empressement. Si vous aymes bien fort l'obeissance et soumission, je veux que s'il vous vient une occasion juste ou charitable de laisser vos exercices, ce vous soit une espece d'obeissance, et que ce manquement soit suppleé par l'amour. » : Ainsi la liberté prime l’obéissance. Elle est même objet d’obéissance !
Ïl importe toutefois d'observer qu'en donnant à l’âme cette consigne d'affranchissement, il ne lui donne pas le droit de mettre en discussion la valeur théorique des conseils reçus. Si conciliant que, soit notre saint sur l'exécution de ses « advis et conseils », il ne les donne pas comme facultatifs en soi. Le dirigé peut les trouver inapplicables en telle circonstance et s’en affranchir, mais non les tenir pour malencontreux en eux-mêmes. Plus large que bien des directeurs de son temps, notamment que M. de Bérulle, et que Zamet, le premier directeur de Port-Royal, l'évêque de Genève ne l’est pourtant pas autant que tels autres, surtout parmi les modernes. Il n'eût pas, je crois, signé sans réserves cette théorie de la direction proposée par un émi-
1 Lettre à la baronne de Chantal, 14 octobre 1604, t. XII, pp. 358-359
nent auteur ascétique contemporain : « La direction n'exige pas nécessairement l'obéissance. Elle est un conseil éclairé dont on doit faire cas selon la prudence, par conséquent selon la valeur des conseils demandés et de celui qui les donne. On peut s’en écarter si, de bonne foi, on ne les trouve pas très justes ou très applicables. Ce serait bien reposant de n'avoir pas la responsabilité de cet examen, mais c'est seulement par exception et dans une mesure toujours limitée qu'on doit s’en rapporter aveuglément à l'obéissance. Une obéissance habituelle du jugement tendrait plutôt à nous diminuer... À mon avis, la direction n'est pas l'impératif catégorique, s'imposant par un droit qui lui serait propre, mais pouvant néanmoins s'imposer comme une lumière. L'âme reste l'arbitre. Si elle croit devoir se conformer au conseil reçu, parce qu'il fixe les incertitudes de son esprit, elle l’accueille alors comme venant de Dieu et lui transmettant sa pensée. » : Si, pour notre saint, la direction n'est pas non plus « l'impératif catégorique », elle n'est pas non plus une consultation platonique qui n'engage à rien. Le libre choix qu'on a fait d'un directeur prudent, saint et savant, selon les règles que nous savons, confère à celui-ci « un droit qui lui est propre ». L'âme du dirigé demeure l'arbitre en ce sens qu elle est toujours maïîtresse du choix de son guide et que naturellement c’est elle qui décide d’obéir, mais le directeur est arbitre aussi en ce sens qu'il peut légitimement demander l’obéissance et trancher valablement les cas qui lui sont soumis. Si l'on a des doutes sur la valeur de ses (avis », il reste qu’on peut reviser son choix initial et passer à un autre directeur, comme le fit plusieurs fois sainte Thérèse et comme le fit sainte Chantal sur le conseil
* Chanoïne BEAUDENOM, Lettres de Direction, Paris, Lethielleux, 1920, p. 244. M. Beaudenom est l’auteur justement réputé de nombreux ouvrages ascétiques parus sans nom d'auteur, notamment la
Pratique progressive de la confession et de la direction, en deux volumes, Paris, Lethielleux,
même de saint François de Sales. Mais une fois le guide choisi, instituer un jugement de valeur sur chacun des avis qu'il donne, se réserver la faculté de les condamner, les tenir comme soumis par nature à la juridiction du dirigé, c'est aller certainement contre la notion salésienne du directeur technicien et arbitre. La suprématie habituelle et théorique du sens propre, telle que la pose l’auteur moderne, contredit formellement cette maxime de l’évêque de Genève, écrivant à M€ de Chantal : «Il est expedient de n’avoir qu'un pere spirituel, l'authorité duquel doit estre en tout et par tout præferée a la volonié propre. » * Ces avis restent des avis. Nous pouvons accidentellement les trouver inexécutables, mais, en raison même de leur origine, comme venant d'un spécialiste représentant de Dieu, nous devons, au sentiment de saint François de Sales, les mettre audessus de notre opinion personnelle !
Mais s’il établit un lien d’obéissance entre directeur et dirigé, il n'est pas de ceux qui font appel à cette obéissance pour tous les détails de la vie spirituelle. Outre qu'il laisse, comme nous l'avons dit, beaucoup de jeu à l'initiative des âmes dans l'application des conseils donnés, il n'intervient d'ordinaire comme arbitre que pour les démarches graves. Ïl n'engage son autorité que dans des décisions chargées de conséquences. Selon le vœu de M. Strowski, il donne un mot d'ordre général et laisse ensuite dans le détail presque tout à faire au dirigé. C’est son intention expresse de mettre en dehors de la zone d'obéissance une large marge où s’exercera la liberté. On peut être moins interventionniste que lui, mais on peut l'être aussi—et on l’a été’ —infiniment plus.
1 Lettre à la baronne de Chantal, 24 juin 1604, t. XII, p. 283.
2 L'évêque de Langres, Sébastien Zamet, par exemple, dont sainte Chantal disait : « J’admire comme notre bon Mer de Langres tient serré ce qui se met entre ses mains » ( La Mère Angélique, dit M. Gazier, dirigée durant ces années-là par l’évêque de Lagres, Sébastien Zamet, était ( tenue serrée » comme dans un étau ». Cf. A.Gazier. Jeanne de Chantal et Angélique Arnauld, Paris, Champion 1915, p. 34. — Au xv® siècle, saint Antonin avait exercé de même une
As quant à la: substance » des vertus, < aux (conditions » de leur pratique.
: C'est lui-même qui fait cette distinction entre ae « he tance » des vertus et leurs « conditions ». € Ce n'est pas, disait-il, manquer a l'obéissance de manquer a quelques unes de ses conditions, attendu que nous ne sommes pas obligés sinon a la substance des vertus et non pas aux conditions. » : Quant à ces conditions : (Rien ne nuit tant, dit-1l,.… | que la variété des propositions qui se font et surtout celle qu'on fait d’une Reglesiexacte, carcelaespouvantel'esprit.»? Îl ne veut pas que l’on abdique, comme tentera de le faire Mne de Maintenon, toute responsabilité et même toute réflexion aux mains de son directeur *. Il n'admet pas
autorité extrêmement rigide et minutieuse sur ses dirigées. « Îl ne faut rien faire sans mon consentement, leur disait-il, en dehors de ce que je vous ai prescrit ». Cf. Saint Antonin. Une règle de vie au XV° siècle.
Trad. Thiérard-Baudrillart, Paris, Perrin, p. 191. 1 Vrays entretiens. Entretien x, t. VI, p. 161. 2 Lettre à M Brulart, octobre 1606, t. XIII, p. 225.
: M. Henri Bremond nous a finement analysé naguère les rapports de Me de Maintenon avec ses directeurs : « Ainsi disposée, écrit-il, on s'explique sans peine que ses directeurs aient tenu tant de place dans sa vie. Choisir est difhaile, le prêtre, c’est-à-dire Dieu choisira pour elle Prenez un directeur, écrivait-elle à son vieil ami, le marquis de Monchevreuil, qu’elle voulait convertir : « C’est le seul conseil que « j'ai à vous donner, parce qu'il renferme tous les autres et que, lorsque « vous aurez un conducteur, vous ferez aveuglément ce qu'il vous dira, « sans avoir à raisonner... » La docile brebis !... Remarquons néanmoins, dit M. Bremond, avec quel air de n’y pas toucher, elle fausse imperceptiblement pour sa commodité personnelle les idées chrétiennes sur la direction. Non, le directeur n’a pas pour mission de prendre sur lui toutes les responsabilités des personnes qu'il conduit. S'il nous sauve d’un certain nombre dt embarras», du moins nous laisse-t-1l, et toute vive notre conscience. « Elle ne faisait pas la moindre « chose sans consulter son directeur ou son confesseur, dit MI d'Au- « male parlant à Mme de Maintenon. .. J'ai été quelquefois, surprise et « confuse de voir qu'avec tout son esprit elle demandait conseil dans « les choses où la moindre personne n'aurait pas été embarrassée »
Cf. Le Correspondant, 25 avril 1919.
à. qu'on recoure à son autorité pour des minuties (Pour les … petites choses, dital, il faut marcher en simplicité: car quelle apparence y auroit-il d'aller faire une heure de meditation pour cognoistre si c'est la volonté de Dieu que je
boive un bouillon ou que je ne le prenne pas. » : Et quelle apparence y aurait-il pareillement d'aller consulter son directeur pour de telles vétilles !
La grande règle salésienne en matière de direction c'est celle-là même que le saint formulait pour Mer André Fremyot dans son instruction sur la prédication : € Voila
- bien assez de methodes pour commencer ; car apres un . peu d'exercice vous en feres d’autres qui vous seront propres et meilleures. » ? De l'intervention, de la règle- M meniation, soit, au commencement et pour les grandes … lignes. Mais ensuite et pour le détail, de l'initiative et de
la liberté. De minimis non curat pretor. Adressant à M"® de
— Chantal une petite méthode pour s'exercer à pratiquer, au … cours de ses promenades, la volonté de Dieu, il explique : … «a J'ay presque dit ce qu'il faut, mais j'adjouste qu'ayant fait deux ou trois fois cet exercice en cette façon, vous … pourres l’accourcir, le diversifier et accommoder comme vous le trouveres mieux. » * Une autre fois, lui ayant fait
tenir un opuscule de piété, 1l lui écrit : « Je l'ay dressé non pour vous mays pour plusieurs autres ; neanmoins vous … verrés en quoy vous le pourrés faire valoir pour vous. » 4 …. La part de l’auto-éducation est ainsi toujours réservée,
—. S'il arrive au saint d'entrer dans le détail des observances … jusquà préciser, par exemple, un chiffre de coups de disciplines à se donner, il subordonne ce chiffre aux dispositions du flagellant. «Il sera bon, écrit-1l à M€ de Chantal, d'apphquer quelquefois cinquante ou soixante coupz de discipline
1 Vrays entretiens spirituels. Entretien xv, t. VI, p. 272.
2 Lettre à ME! André Fremyot, 5 octobre 1604, t. XII, p. 319.
3 Lettre à la baronne de Chantal, 24 janvier 1608, t. XIII, p. 362. 4 Lettre à la baronne de Chantal, 3 mai 1604, t. XII, p. 266.
ou trente selon que vous seres disposee. » * De même pour l’aumêne. Très catégorique sur la nécessité de la faire, il abandonne le chiffre au jugement du dirigé. € Pour l’ausmosne, écrit-il à Me Brulart…., il n'y a nulle difficulté non seulement que vous la pouves, mais que vous la deves faire. Quant a la quantité, cela ne se peut mieux juger que par vous mesme. » ? Voilà le ton général de ses directions. Données très habituellement sous forme de simple conseil avec des « s’il se peut », «s'il ne se peut mieux », * elles restent également d'ordinaire dans la haute région des principes, laissant à l’activité du disciple tout le champ des applications de détail. À mi-chemin entre l'intervention nisme excessif et le laisser-aller, elles façonnent des caractères aptes à prévoir, à concevoir, à vouloir !
Saint François de Sales, avons-nous dit, évite habituellement de s'imposer à l’âme par voie de commandement pour ne pas éveiller son instinct d'indépendance et dresser l'obstacle de l’amour propre devant l’idée salutaire. Mais ayant pourtant mission, croit-il, de faire pénétrer la vérité morale dans l’âme de son dirigé, ayant qualité en outre comme directeur, c'est-à-dire comme arbitre indépendant et éclairé, pour amener l'âme à ses vues, comment réussira-t-1l à se faire entendre ? À défaut du mode impératif qu'il s'interdit à soi-même et aux autres, à quels procédés aura-t-il recours pour se faire écouter et en somme pour se faire obéir ?
Là encore il nous épargnera l'effort de rechercher laborieusement sa théorie à travers sa pratique. Il nous imitie lui-même à sa méthode. Reportons-nous à la grande lettre
1 Lettre à la baronne de Chantal, 14 octobre 1604, t. XII, p. 357. ? Lettre à MM Brulart, mi-septembre 1606, t. XIII, pp 215-216
® Cf. notamment. Lettre à la baronne de Chantal, 8 juin 1606 t. XIII, p. 183.
SA METHODE DE DIRECTION 493 . du 9 octobre 1604, où il donne à l’abbesse du Puits-d'Orbe
le programme d’une réforme pour son monastère. Nous y trouvons la formule exquise d’une direction ferme qui dirige vraiment sans être jamais attentatoire à la dignité . mi même à la susceptibilité la plus ombrageuse. Après avoir - posé la règle d'or que tous les éducateurs devraient savoir par cœur et méditer : (1l faut bien se garder de donner ni peu ni prou aucune alarme de vouloir reformer.. il faut que d'elles-mêmes elles se reforment », il en vient aux procédés pédagogiques par lesquels on pourra réformer sans paraître le vouloir. « Mais comme quoy »? demande-t-il.
Et voici la réponse, réponse toute de sagesse et d’insinuante habileté : «(Pour ce faire usés de trois ou quatre artifices. Le premier c’est de leur commander souvent, mais des’ choses fort petites, douces et legeres, et ce devant les autres ; et puis, la-dessus, les en louer modestement, et les appeler a l'obeissance avec des termes d’amour : ma chere sœur, ou Fille, et semblables ; et plutost leur dire avant que de le faire : Si je vous prie de ceci ou de cela le feres-vous pas bien pour l'amour de Dieu ? Le second, c'est de leur jetter devant des livres propres à cela. J{em, parler souvent de l’obedience, non pas comme la desirant d’elles, mays comme desirant de la rendre a quelqu'un. Par exemple : Mon Dieu que les Abbesses qui ont des Supérieures qui leur commandent, ou bien des Superieurs, sont bien plus ayses ! elles ne craignent point de faillir, elles ne font rien qu'a propos, toutes leurs actions sont bien plus aggreables a Dieu : et semblables petites amorces. — Le troysiesme, c'est de commander si doucement et amiablement qu'on rende l’obeissance aymable : et, apres qu’elles vous auront obei : Dieu vous veuille recompenser de cette obeissance. Et ainsy vous tenir fort humble. — Le quatriesme : c'est de faire profession vous mesme de ne vouloir rien faire que par l’advis et conseil de vostre pere spirituel auquel neanmoins vous n'attribueres aucun tiltre de commandement, ni a ce que vous feres par sa direction aucun tiltre d'obeissance, de peur d’exciter des contradictions, et que
gasteroit tout. » Et après quelques avis spéciaux, rel
nulle alarme de tout cela, ains les y conduire p
aui sont no ds vostre. Monastere, car
à la pauvreté et à la chasteté, il revient sur le pré qui domine tout : (« Mais pourtant, il ne faut donn
des douces et souëfves inspirations, a quoy aussi serviro les livres susdits… Quand vous rencontreres des difficultés et contradictions, ne vous essayes pas de les rompre, mais gauchisses dextrement et pliés, avec la douceur et le tems, si toutes ne se disposent pas, ayés patience, et avancés | le plus que vous pourres avec les autres. Ne temoignés pas de vouloir vaincre ; excusés en l’une son incommodité, en: l’autre, son aage, et dites le moins qu'il vous sera possible“ que c’est faute d’obeissance. Il faut avoir un cœur de. longue haleyne ; les grans desseins ne se font qu'a force de patience et de longueur de tems ; les choses qui croissent en un Jour se perdent en un autre. » ! Nous avons là, dans cette page improvisée où la pensée vive s'affranchit parfois. de la syntaxe, le schéma d’une méthode pédagogique indirecte que saint François de Sales appliquera pour 110 dire constamment dans sa direction. C'est le système de. suggestion, de persuasion, d'inspiration, substitué au SYS= tème d'injonction. C’est la méthode d'investissement, de circonvallation lente, preférée à celle de l'assaut direct qui i d'un seul coup peut subjuguer une âme, mais aussi la mettre en révolte.
De ces conseils jetés, comme en courant, par l'es de Genève à l'abbesse du Puits-d'Orbe, nous pouvons dégager quelques règles pratiques nettement différenciées. Le prin-
cipe fondamental c'est d'agir sur l'âme par des voies
obliques. Et le premier moyen, c’est d'insinuer doucement des volontés sous forme de prière et de vœu.
Or, n'est-ce pas déjà comme une touchante application du grand principe salésien que l'emploi si fréquent, si
1 Lettre à M" Bourgeois, 9 octobre 1604, t. XII, pp. 337-339,
} calculé, qui est fait, dans cette lettre même, du tour “interrogatif, optatif, conditionnel : « J’appreuverais que vous observassies », (Je conseillerois que le disner ne fust oint plus tard que dix heures » ; (je treuverois bon que l'exercice de l'examen ne se fist...» 2! L'évêque a su constamment ainsi, par des prodiges de souplesse, faire exprimer à notre langue des volontés positives sous forme de prière et de désir :«Je suis indigne d'estre escouté, ‘écrit-il à des Religieuses, mais j'estime vostre charité si grande que vous ne mespriseres point mon advis. » ? Pour décider M€ Bourgeois à consulter un saint Religieux de passage à Dijon il trouve ce tour enveloppant et délicieusement circonspect : ( À l’adventure seroyt-1il bon que vous
de vostre Maison, car il n’est pas qu'il n’ayt une grande “ cognoissance de semblables choses. » ? Une autre fois, voulant réconcilier la terrible abbesse: avec sa sœur, prieure au même couvent, il lui écrit: « Or sus, nt auroit pas moyen que vous sceussies treuver le biays par lequel … 1] faut prendre et garder le cœur et l'affection de Madame » la prieure nostre sœur ?» Et après une lettre tout entière de ce ton, écrite avec un luxe inouï de circonlocutions feutrées, 1l n'hésite pas à conclure avec une émouvante candeur, comme s'il avait proféré de rudes et terribles avertissements : ( Vous voyes de quelle liberté j’use a vous * dire mes sentiments, ma chere Fille. » ‘ Avec quelle appli- * cation il sefforce d'ôter à ses leçons toute pointe vive, » toute brusquerie irritante, comme il sait les ouater de mots caressants, comme il les enveloppe de : « il semble que », de «croyez-moi, ma chere Fille», de «si vous voulez mon avis », qui laissent au dirigé le sentiment salutaire de son
1 Lettre à Me Bourgeois, 9 octobre 1604, t. XII, pp. 334-335-340,
… 1602, t. XI, p. 151. | ? Lettre à M®% Bourgeois, 18 février 1605, t. -XIIT, p. 13. 4 Lettre à M" Bourgeois, 6 novembfe 1610, t. XIV, p. 360.
… le vissiez et prissiez quelques leçons de luy pour la police |
2 Lettre aux Religieuses du Monastère des Filles-Dieu, 22 novembre