LENS
nitiative. On le dirait tout occupé de renoncer à ce qu'on pourrait appeler ses droits d'auteur sur la décision.
Il multiplie les appels à la collaboration par des ( ne voudrez-vous pas», (ne consentirez-vous pas > qui reportent la responsabilité de la volition là où elle doit être. dans l’âme du disciple. En un mot il applique déjà dans le domaine de la spiritualité la doctrine pédagogique de nos plus récents théoriciens de l'éducation. (Si, comme l'écrit l’un d'eux, sous la direction du maître, les volitions se répètent, si les désirs sont bien dirigés, l'élève aura l'illusion de travailler librement à sa propre instruction. Plus le maître a soin de cacher ses préparations et ses artifices, plus l'élève aura le sentiment que ses progrès sont son œuvre propre. C’est ainsi qu'il prend conscience de sa force, et ce qui était une illusion devient une réalité. Il apprendra à se poser à lui-même un but et à élargir pour son propre compte le domaine de ses connaissances. » : Très soigneux aussi de ( cacher ses préparations », de voiler ses desseins de conquête, saint François de Sales veut laisser au dirigé le sentiment qu'il choisit ses actes. Ayant le sentiment du choix, celui-ci en a le bénéfice. La volonté se trempe par la répétition d'actes qui lui semblent venir et qui viennent en vérité, puisqu'il le croit, de son propre fonds. Ainsi la décision inspirée, suggérée, non imposée de l'extérieur par un ordre du directeur, est-elle doublement bienfaisante.
Notons d'ailleurs que cette tactique indirecte, recommandée et pratiquée par notre saint, n'implique nullement de sa part un doute sur le droit théorique du directeur à commander. Le principe et la raison de sa tactique indirecte n'est point doctrinal. Il est psychologique, utilitaire. Le saint la préconise comme étant d’un meilleur rendement. Cette méthode était sans doute conforme à sa nature. Redisons même qu'elle était surtout chez lui affaire de tempérament, mais elle fut aussi le fruit de son expérience
1 E. Ræricu. Philosophie de l'éducation, Paris, Alcan, p. 125.
| et de ses méditations. Elle semble avoir pris corps dans son ” esprit dès le début de son apostolat en Chablais. Malgré - l'indigence des sources sur cette période de sa vie nous - discernons nettement qu'un conflit de méthode s'éleva dès … lors entre lui et certains dés missionnaires qui lui avaient | Dre adjoints. Nous le voyons notamment en opposition assez vive avec le bouillant P. Chérubin qui n'avait pas comme Li Jui la patience de circonvenir les & ames, et qui 1 prétendait les . emporter d'assaut au lieu de les amener doucement à se » donner.
Entre les « artifices » de pédagogie indirecte consenles par saint François de Sales à M€ Bourgeois, il en est un dont on fait généralement honneur à Rousseau, mais dont … notre auteur a parlé avec autant de finesse et de > précision, sinon avec autant d'éloquence que l’auteur d'Émile, c'est … celui qui consiste à donner la leçon par une sorte de ricochet * en se la donnant à soi-même ou en la faisant donner par un tiers. Nous avons là une des bonnes « amorces » par L lesquelles, comme il disait, on peut « prendre » et conduire les âmes. Rappelons-nous comment 1l conseillait à Mme Bourgeois de se comporter avec ses religieuses du Puits- … d’Orbe : «Parler souvent de l’obédience, non pas comme la - désirant d'elles, mays comme desirant de la rendre a quelqu'un. » Et après quelques indications semblables pour la pauvreté et la chasteté le saint ajoutait : «Maïs que ce soit en sorte qu'il semble que vous ne le dites que pour vostre particulier, et vous verres que petit a petit, elles seront bien ayses de retrancher les sorties au monde et les * entrees des mondains. » * Il s’agit là, comme on le: voit, de faire une sorte de méditation parlée devant ceux qu'on veut entra’ner.
M. Rebelliau a noté avec beaucoup de finesse que la puissance oratoire de Bossuet tenait pour une borine part à ce que le grand orateur parlait souvent en chaire comme un chrétien qui médite dans son oratoire. Il s’adressait à lui-
1 Lettre à Mme Bourgeois, 9 octobre 1604, t. XII, p. 339.
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? gnement par méditation et retour sur soi, méthode que
est de la même école. Dans un Droiet &. sermon ie novembre 1608, nous lisons, en effet, écrite de sa main, cette note significative : : « Récapituler sous forme de. prière. »! Ce qui veut dire que l’orateur, tirant les conclusions de son discours et donnant ses derniers avis, ne ls. assènera pas du dehors sur ses auditeurs, mais les propo-… sera par un détour, demandant à Dieu pour lui-même. les vertus qu il désire voir pratiquer des autres, tâchant ainsi de faire naître le désir du bien chez autrui par la.
contagion de son propre désir. Cette méthode d'ensei-,
l'évêque de Genève avant Bossuet a pratiquée du haut de la chaire, il l’a pratiquée encore et surtout dans la. direction des âmes. Au lieu de « prêcher » ses dirigés, il | essaie de les enseigner en se mettant de } jeu, par son exemple Ë discrètement allégué. Voulant obtenir de M€ de Chantal | : qu'elle dédaigne les médisances et calomnies qui s'élèvent autour d'elle, il lui dit : «Et penses-vous que je sois exempt : de pareilles attaques ? Mais c’est la verité que je ne fay que. m'en rire quand je m'en ressouviens, qui est fort peu souvent. O Dieu, que ne suis-je insensible aux autres accidens et suggestions malignes, comme je le suis aux injures et mauvoises opinions qu'on a de moy! » ? Cet exemple offert n'est-il pas le plus puissant levier, le meilleur stimulant de décisions spontanées, consécutives à quelque brève déhbération du genre de celle-ci : « Quod iste, non faciam? » Bossuet, dans son panégyrique de sainte Catherine, disait en ce sens avec profondeur : (Quand un homme qu’on croit du monde, simplement et sans affectation, professe de bonne foi ce qu'il sent de Dieu en lui-même, chrétiens, qu’une telle conversation, assaisonnée de ce sel de grâce, a de force pour exciter l'appétit et réveiller le goût des biens éternels. »
RÉ dt à LPS Ar ER
1 Sermons autographes. Peur le |®* dimanche de l’avent, 30 novembre
1608, t. VIII, p. 27.
? Lettre à la baronne de Chantal, 14 avril 1607, t. XIII, p. 280
see que datent avoir res à âmes pal saint F rançois de Sales certaines confidences touchant sa propre vie spirituelle, confidences qu'il a faites, semble-t-il, plus volontiers que la plupart des autres saints : « Vrayement, écrivait-1l à Mme de Chantal, j'ay eu de grans sentimens ces Jours passés des infinies obligations que j’ay a Dieu et, avec mille douceurs j'ay resolu derechef de le servir aves plus de fidelité qu'il me sera possible et de tenir mon ame plus continuellement en sa divine presence ; et avec tout cela, je me sens une certaine allegresse, non point impetueuse, mais, ce me semble, efficace pour entreprendre © mien amendement, N'en serés-vous pas bien ayse, ma cher F ille, car nos biens interieurs sont inseparablement et in visiblement unis. Vous me souhaites perpetuellement beau. coup de grâces et moy, avec ardeur nompareille, je pris - Dieu qu'il vous rende très absolument sienne.»! Combien cet émouvant compte-rendu, combien ce discret (j'ay resolu derechef de le servir », où s’introduit un (moi si peu «haïssable», devait être puissant pour faire naïître, dans l'âme de la destinataire, un ( je resous » identique et spontané! Exempla trahunt |! Combien plus puissant en tous cas que le direct et tranchant trésolvez-vous» qui eût glissé sur l'âme, ou peut-être l'eût mise en état de résistance instinctive | Il est un autre détour dont use encore volontiers saint François de Sales, c'est celui qui consiste à donner la leçon par l'intermédiaire d’un tiers évoqué, invoqué, ou pris à. témoin. Ce tiers est souvent Dieu lui-même auquel le saint affecte de demander comme une grâce ce qu'il veut voi accomplir par son dirigé. Rien n'est plus respectueux de la liberté que cette direction par prière. L'âme en faveur de qui on supplie Dieu prend sa leçon, elle ne la reçoit pas.
- 4 Lettre à la baronne de Chantal février 1606, t. XIII, pp. 147-148.
Tout à l'heure nous entendions le saint dire à MM de Chantal : « Je prie Dieu qu'il vous rende tres absolument sienne ». Ce procédé intervient pour ainsi dire dans chacune de ses lettres. « Je vous souhaitte mille benedictions, écrit-il à Me de la Flechère. O Seigneur, benissés le cœur de ma tres chere Fille, faites-le brusler comme un holocauste de suavité a l'honneur de vostre divine dilection ; qu'elle ne cherche aucun autre contentement que le vostre,ne requière autre consolation que celle d’estre très parfaittement consacree a vostre gloire. Jesus soit a jamais au milieu de ce cœur et que ce cœur soit a jamais au milieu de Jesus ; Jesus vive en ce cœur et ce cœur en Jesus. » ! Par ce biais délicat, l'enseignement s’insinue comme imperceptiblement dans l’âme sans éveiller son amour-propre.
Ce recours à un tiers se fait encore par un artifice que l'évêque de Genève emprunte à la Bible et dont il fait . un mérite au prophète Nathan de s'être servi avec David : « Nathan, dit-il, luy parla de sa faute, en la personne d'un tiers. » Et il ajoute finement : «Peut estre n’eust-1l pas esté si facile s’il eust parlé directement a luy-mesme. » ? Ce procédé si véritablement salésien, le saint nous en fait longuement la description dans une charmante anecdote, qu'il faut bien citer ici, malgré son étendue, à cause des lumières qu'elle nous donne sur sa méthode. Il s’agit de saint Arsène, l’ancien précepteur d’Arcadius, lequel, lassé de la vie fastueuse des cours, s'était retiré parmi les ermites du désert : « Les Pères, dit saint François de Sales, qui avoyent ouy le renom de la vertu de ce grand saint, furent bien aises et bien consolés de l'avoir en leur compagnie. Il s’accosta particulierement de deux religieux, dont l’un
L Lettre à Mre de la Fléchère, 1609 ou 1610, t. XIV, p. 236. — On l'a dit avec raison : (Le ressort le plus profond de notre activité, c'est la vue de l’activité d'autrui » Cf. William James. Causeries pédagogiques. Trad. Pidoux, Paris, Alcan, p. 51.
2 Sermons autographes. Pour le dimanche de la Sexagésime, 13 février
1594, t. VII, p. 136
avoit nom Pastor, et fit grande amitié avec eux. Or, un jour ‘que tous les Peres estoyent assemblés pour faire une conference spirituelle {car ç'a esté de tout temps qu'il s’en est fait entre les personnes pieuses), 11 y eut quelqu'un des Peres qui advertit le Superieur qu'Arsenius commettoit ordinairement une immodestie, en ce qu'il croisait une jambe dessus l’autre. Il est vray, dit le Pere, je l’ay bien remarqué ; mais c est un bon homme qui a vescu long temps au monde, il a apporté ceste contenance de la cour : Que feroit-on là ? Il l'excusoit, car il luy faschoit de le fascher en le reprenant d'une chose si legere où il n’y avoit point de péché ; mais d'ailleurs, il avoit envie de l’en faire corriger, car il n'avoit que cela où l’on peust trouver à redire. Le religieux Pastor dit lors : O mon Pere, ne vous mettez point en peine, il n’y aura pas grande façon à le luy dire, il en sera bien ayse ; et pour cela, demain, s’il vous plait, à l’heure de l'assemblée, je me mettray de la mesme façon que Juy, et vous m'en ferez la correction devant tous, et ainsi il entendra qu'il ne le faut pas faire. Le Pere donc faisant la correction à Pastor, le bon Arsenius se jetta en terre aux pieds du Pere, demandant humblement pardon, disant que si bien on ne l’avoit pas remarqué, qu'il avoit neantmoins tousjours fait ceste faute là, que c'estoit sa contenance ordinaire de la cour, qu'il en demandoit peni-
tence. Il ne luy en fut point donné, mais jamais depuis on ne le vid en ceste posture. En ceste histoire, je trouve plusieurs choses bien dignes de consideration. Premierement, la prudence du Superieur à craindre de fascher le bon Arsenius par une correction de si peu d'importance. En apres remarquez que ce n’est pas un mauvais jugement de penser que le Superieur fait la correction à un autre de quelque faute que vous faites comme luy, à fin que sans vous reprendre, vous mesme vous en amendiez.»* N'est-il pas bien remarquable que dans une conférence sur la modestie, le saint donne, comme première et princirale conc usion à
1 Wrays entretiens spirituels. Entretien 1x, t. Vi, FD. 135-136.