I. — Le Directeur règle son action sur celle de Dieu
Le Directeur chrétien, qui n'est que le régulateur et l'arbitre du combat spirituel, a pour mission de déclarer au dirigé si telle ou telle de ses inspirations vient de Dieu ou de l’amour-propre. Mais pour faire entre ces inspirations la discrimination nécessaire, il lui faut d’abord évidemment les connaître. Il est donc indispensable qu'il étudie et consulte celui-là seul qui en est le dépositaire, c’està-dire le dirigé et qu'il lui demande la matière même de sa direction. I] n'oublie jamais que le point de départ de la vie parfaite c’est, avec la foi qui est de Dieu, le désir de perfection qui est aussi de Dieu. La direction salésienne est une maïeutique. Elle aide à naître, elle aide à grandir le désir d'aimer qui est la racine du parfait, mais elle ne se comporte jamais comme si elle avait la prétention de le créer. Elle n'entreprend point sur la part de Dieu.
Saint François de Sales prête donc d’abord l'oreille à cette germination mystérieuse qui s’élabore au fond des âmes. La vie intérieure de Philothée, sous son regard, est une création continue, une création simplement surveillée, protégée, assistée, La part des suggestions surnaturelles est toujours supposée ou admise expressément par lui.
Le premier devoir du directeur, c’est donc de constituer le dossier spirituel de son dirigé, comme fait le médecin pour son malade; c'est d'écouter en lui le concert des voix intérieures qui ne cesse de s’y élever; c'est d'établir son traitement en tenant un compte rigoureux de ces données surnaturelles. La doctrine de l’évêque de Genève en cette importante matière est, on peut le dire, résumée et condensée dans un beau chapitre de l’/ntroduction, le dixhuitième de la seconde partie. On peut voir là, dans ces pages éminemment salésiennes, combien grande était sa foi
dans les inspirations individuelles et combien attentivement il règlait sur elles son action personnelle : « Nous appelons inspirations, disait-il, tous les attraitz, mouvemens, reproches et remords intérieurs, lumieres et connoissances que Dieu fait en nous, prevenant nostre cœur en ses benedictions par son soin et amour paternel affin de nous resveiller, exciter, pousser et attirer aux saintes vertus, a l'amour celeste, aux bonnes resolutions, bref, a tout ce qui nous achemine a nostre bien eternel.… Resolvés-vous, Philothee, d'accepter de bon cœur toutes les inspirations qu il plaira a Dieu de vous faire; et quand elles arriveront, recevés-les comme les ambassadeurs du Roy celeste, qui désire contracter mariage avec vous. Oyés paisiblement leurs propositions ; considérés l'amour avec lequel vous estes inspiree, et caressés la sainte inspiration ; car en cette sorte, Dieu que vous ne pouves obliger, se tiendra pour fort obligé a vostre affection. Mais avant que de consentir aux inspirations des choses importantes ou extraordinaires, affin de n'estre point trompee, conseillés-vous tousjours a vostre guide a ce qu'il examine si l'inspiration est vraye ou fausse ; d'autant que l'ennemy voyant une ame prompte a consentir aux inspirations, luy en propose bien souvent de fausses pour la tromper, ce qu'il ne peut jamais faire tandis qu'avec humilité elle obeira a son conducteur. » Dans cette distribution des rôles, saint François de Sales laisse donc à Dieu l'initiative première. Le dirigérendcompte de ses états intérieurs à son père spirituel et le directeur intervient, troisième, pour approuver ou pour désabuser. Les droits de Dieu et ceux de la personne humaine sont ainsi parfaitement saufs. Comme les protestants, comme avant eux, Gerson et Pierre d'Aïll, l’évêque de Genève attribue un rôle magnifique aux illuminations intérieures, mais 1l leur donne l'indispensable frein de la direction, qui sauve de J'illuminisme.
Et si l'on veut mesurer la délicatesse et les scrupules
1 Introduction à la vie devote, 29 partie, ch. xvint, t. LIL, pp. 108-111
do RDS REX
du saint dans cet ordre d'idées, si l’on veut voir combien il est anxieux, dans la pratique, de ne pas comprimer l'essor de son dirigé, de ne pas limiter l’action de Dieu sur Ru, de ne jamais se refuser aux expériences raisonnables, qu'on relise en la méditant la lettre si délicieusemenñt hésitante qu il écrivait à sainte Chantal, un jour que celle-ci lui avait soumis une formule d’oraison nouvelle dont elle avait reçu le secret d'une carmélite dijonnaise. Comme on le sent préoccupé de ne rien interdire, de ne rien imposer, de ne fermer aucune voie nouvelle, si Dieu lui-même y appelle Philothée ! Devant l'initiative de sainte Chantal prend-il l'attitude du maître qui tranche d'autorité? Non, il se met dans l'attitude de l'observateur qui assiste à une grande expérience, qui regarde longuement avant d'établir son diagnostic, qui accepte d'avance la leçon des faits. Ecoutons-le : « Je ne sçay, j'ayme le train des saintz devanciers et des simples. Je ne dis pas que quand on a fait sa prœparation, et qu'en l’orayson on est attiré a cette sorte d'orayson, il n'y faille aller; mais prendre pour methode de ne se point prœparer, cela m'est un peu dur, comm'encor de sortir tout a fait de devant Dieu sans action de grâce, sans offrande, sans priere expresse. Tout cela peut estre utilement fait, mais que cela soit une regle, je confesse que j'ay un peu de repugnance. Neanmoins (je parle simplement devant Nostre Seigneur, et a vous a qui je ne puis parler que purement et candidement) je ne pense pas tant sçavoir que Je ne sois tres ayse, je dis extremement tres ayse, de me demettre de mon sentiment et suivre celuy de ceux qui en doivent par toute rayson plus sçavoir que: moy ; je ne dis pas seulement de cette bonne Mere, mais je dis de beaucoup moindres.» Peut-on montrer plus de respect pour la vie propre des âmes, plus de soumission scientifique à l’objet, plus d'attention à tenir compte de ce que, dans un autre domaine, on a appelé « la résistance de la matière »? En face de la matière humaine, toujours lamême
1 Lettre à la baronne de Chantal, 11 mars 1610, t. XIV, p. 2664
ée Roue dore se ne se présente Po avec de roides 7 principes a priori, il ne prétend point la galvaniser en se PA touchant d’une baguette qui se croirait magique, comme 0 font certains charlatans de la vie spirituelle, 1l la regarde réagir sous l’action de Dieu, il accommode sa direction aux $ impulsions qu'elle reçoit d'en haut‘. 4 … C'est particulièrement dans l'affaire de la vocation reli-
gieuse que nous pouvons observer ce caractère de la spiri- tualité salésienne, C’est là surtout que nous voyons le saint toujours anxieux de ne pas substituer son action à celle de … Dieu. Il a, pour exprimer sa subordination à l'initiative | divine, des formules d’une extrême fermetéet quiéclairent non seulement sa doctrine de la vocation mais toute sa pédagogie spirituelle. À Me de Chantal, qui le pressait __ de décider sur son entrée au cloître, il répond quil faut patienter, que ce n’est pas à lui de décider,
Ce NE à 4
Fe mais à Dieu. Encore est-il que la volonté de Dieu : | LL . . x . + 4 55e lui doit être communiquée par M€ de Chantal elle-même, ‘2 . dépositaire de l'inspiration divine. « Encore que jusques a |
present, écrit-il, l'advis de vous voir en Religion n'a sçeu 4 prendre place en mon esprit, si est-ce que je n'en suis pas entièrement resolu. Et quand j'en serois tout resolu, encor ne voudrois-Je pas contester et preferer mon opinion a vos Fo inclinations.. Et saches qu’en cette enqueste, je me suis tellement mis en l'indifference de ma propre inclination __ pour chercher la volonté de Dieu que jamais je ne le fis si fort. » ? On voit comme il sait abaisser son propre jugement devant celui de Dieu. Nous l’avions vu très soucieux de ne pas paraître pousser les âmes au cloître malgré elles.
1 M. H. Bremond a bien noté ce religieux respect qu'il avait ( des âmes et du divin qu'elles portent ». « Il ne joue pas, dit-il, à l’oracle, comme d'autres qui masquent leur indigence sous des airs de majesté, à et, sous des mots tâtonnants, leurs prétentions dominatrices. Plus vive encore que son intelligence, sa foi se trouble au seuil de la vie spirituelle. » Cf. Histoire littéraire du sentiment religieux en France,
+ IF, p. 350.
Ê ? Lettre à la baronne de Chantal, 6 août 1606, t, XIII, p. 208.
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Nous en avons ici la raison. Il respecte en elles non seulement la liberté humaine mais la volonté divine. Les âmes sont des sanctuaires dont ia clef appartient à Dieu seul : € Quant a nos petites, écrit-1l à Mme de Chantal, j'appreuve que vous leur preparies un lieu dedans les monasteres, pourveu que Dieu prepare dedans leur cœur un lieu pour le monastere.» ! Admirable formule qui fut la règle invariable de sa conduite.
Ï1 ne touche à peu près jamais à cette grave question de la vocation religieuse sans marquer ainsi le ( primat » de l'impulsion divine sur celle du directeur. EÉcrivant à la Mère de Chantal, dans les premiers temps de la Visitation, il lui annonce quelques prochaines et précieuses recrues pour la Congrégation, et cette simple information s’achève d'elle-même sous sa plume en une vue théorique sur le principe de la vocation : « Courage, ma Fille, dit-il, Dieu nous veut ayder a nostre dessein ; il nous prepare des ames
… d'eslite. Mademoyselle de Blonay, de laquelle autrefois je “ vous ay parlé, m'a déclaré son désir d’estre religieuse ; … Dieu l’a marquee pourestre de la Congregation. Je luy ay dit de servir cette ame en son inspiration. » ? Servir les âmes en leur inspiration voilà le principe et le programme de toute sa direction. Sans doute 1l dit bien à Mme de Chantal, * dans la lettre du 6 août 1606 que nous venons de citer, qu'il ne se soumettra à ses inclinations que pour la seule affaire de la vocation religieuse, ajoutant sur un ton en apparence autoritaire : ( par tout ailleurs, je vous tiendray parole a vous conduire selon mon jugement et non selon ” vos desirs > ?, mais il faut bien prendre garde que les (desirs» dont il est ici parlé, ne sont que les mouvements de la chair et du sang, les caprices de l’amour-propre. Au-dessus de * ces caprices, saint François de Sales met son froid jugement
1 Lettre à la baronne de Chantal, 6 août 1606, t. XIII, p. 209.
2 Lettre à la baronne de Chantal, fin décembre 1608, t. XIV, pp. 101-108.
8 Lettre à la baronne de Chantal, 6 août 1606, t. XIIT, p. 208.
d'arbitre, certes, maïs il ne le met pas au-dessus de la volonté de Dieu constatée. Ce jugement, 1l ne le suit, en toutes choses, qu'après avoir recherché quel est le sens du vouloir divin. Il ne prend sa décision en outre qu'après avoir soigneusement étudié l'humeur et la complexion naturelle des âmes.
II. — Saint François de Sales adapte sa direction au tempérament de son dirigé
Chose étrange, il est arrivé à quelques-uns des plus illustres théoriciens de l'éducation de se comporter en somme comme s'ils n'avaient pas aperçu la différence profonde qu'il y a entre les divers tempéraments humains. Partant de cette donnée arbitraire que tous les hommes sont identiques en leur fond, ils ont construit des systèmes caducs et éphémères.! Telle fut l'erreur de Lycurgue, de Platon et, dans une certaine mesure, de Napoléon. Pas plus dans l’ordre moral que dans l’ordre intellectuel et politique, iln'est expédient de légiférer seulement pour l’homme abstrait, pour l’homme en soi. Sans doute ilyaunesubstance humaine identique à travers le temps et l’espace. Mais il y a aussi entre les hommes une infinie diversité, dont il faut tenir compte en éducation, si l’on veut que chaque nature s’épanouisse selon son type. Les directeurs spirituels, à l'exemple des éducateurs profanes, n’ont pas toujours su voir les particularités de l'âme humaine. Ils ont souvent tenté de façonner les consciences diverses avec un outillage unique, selon des
1 « La plupart des théoriciens de l'Education, écrit E. Roerich, surtout les partisans de l'Ecole publique (Lycurgue, Platon, Napoléon) partaient de cette donnée fictive et conventionnelle que tous les enfants ont le même naturel. » Cf, Philosophie de l'éducation, Paris, Alcan, p. 69.
Les philosophes distinguent entre le caractère, qui est le tempérament acquis, et le naturel qui est le tempérament primitif, considéré
antérieurement à toute culture. Îl n’y a pas lieu d'entrer ici dans cette. distinction.
vues théoriques, générales et inflexibles. Un Bossuet, par exemple, malgré tout son génie, n'arrive pas à sortir de lui-même pour entrer dans l’âme de son élève et lui faire mettre en valeur ses pauvres moyens. Il parle à son Dauphin somnolent comme à un Platon enfant. Aussi ne lui apprend-il point à penser. De même en spiritualité : bien que plus souple, il commet avec ses dirigés une erreur de tactique analogue. Il incline à leur enseigner [a morale et l'ascèse éternelles. : Comme un Moïse descendu du Sinaï, il leur montre les tables de la loi, il promulgue des maximes générales et laisse à chacun le soin d'en faire l'usage qu'il veut selon son cas. Un Pascal également tente de faire passer une âme fantasque comme MI!e de Roannez par les mêmes voies escarpées qu'il a suivies luimême. Dans l'antiquité, un Cicéron inflige à ses correspondants des traités qui leur enseignent de très haut et de très loin la vérité morale absolue. Il tend à absorber l'individuel dans l’universel. Tout au contraire, un Sénèque aime
1 M. Gustave Lanson nous a donné, à cet égard, une assez justedéfinition de Bossuet, directeur d’âmes : « Occupé, dit-il, des intérêts généraux de la religion, dévoué aux besoins communs des fidèles, 'il n'a guère le temps de regarder les individus. Il entreprend quelquefois de convertir des hérétiques ; il ne s’agit en somme que de leur présenter de vive voix les vérités qu'il a exposées dans ses livres, et les conversions individuelles ne sont que des épisodes de la controverse générale où il éprouve la force des arguments. Mais quant à diriger les catholiques, à se faire le témoin assidu de leur conscience, le guide toujours présent de leur conduite, je ne vois pas qu'il s’en soit souvent chargé, il avait bien autre chose à faire... Nous pouvons savoir ce que Bossuet, directeur de conscience, eût dit aux personnes qui se seraient abandonnées à sa conduite. Il leur eût dit en particulier ce qu'il disait à tous les fidèles du haut de la chaire : il eût offert à chacun le sermon qui lui convenait. Son génie, en effet, se portait à l’universel, et s’élançait d'abord à la contemplation des lois et des types. S'il s’arrêtait à peindre le réel et le concret, il y saisissait, il y marquait avec une précision énergique les traits par où l'essence immuable des choses se manifestait, [] ne voyait pas, ou bien il écartait les formes singulières, irréductibles, indéfimissables, par lesquelles les individus altèrent, en l’exprimant, le type de leur espèce. Dans ces composés
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viduel et précis. Il se plie, se conforme, s'adapte aux
tempéraments divers. Il leur rompt le pain. Il casse pour
eux le noyau des principes.
Saint François de Sales est de l’ école de Senèque. Il a le
“plus vif sentiment de la diversité et de la complexité des
âmes. Il dirait aussi lui volontiers : Satis sunt mihi pauci, satis est unus. Non seulement il se contente d'un petit nombre d’auditeurs et même d’un seul, mais il ne semble jamais plus heureux, jamais plus complètement lui-même, que quand il converse avec un seul auditeur. Une âme est
“pour lui tout un univers. Il s’applique à la définir pour se
conformer à elle. Les consciences ne sont pas à ses yeux des données initiales identiques. Elles se présentent chacune avec un capital différent d’habitudes vertueuses ou vicieuses, de ces habitudes héritées ou acquises dont il sait faire avant toutes choses le compte exact. La règle qu il donnait un jour à ses Religieuses pour établir leur jugement sur
très complexes que sont les personnes vivantes, il s’attachait à ce qui était du « genre », comme disent les logiciens, et négligeait la différence... Une occasion se présenta, qui fit de Bossuet pour un moment le directeur de la conscience du roi. Il écrivit à Louis XIV deux admirables lettres et une instruction très détaillée : on n’y trouve rien dont tous les rois ne puissent faire leur profit: tous ces conseils ne sont point vagues, et sont au contraire merveilleusement précis et pratiques: mais ils sont appropriés à la fonction, non à l'individu: il sufht, pour en être touché, qu'il ait la raison, la bonne volonté et le désir de servir Dieu: un chrétien, un honnête homme, un homme, voilà tout ce que Bossuet suppose que soit le roi: 1l n’a pas besoin de regarder autre chose, et tout son discours se règle sur ces trois carac= tères généraux. Dans quelle nature intime sont engagés ces trois caractères, de quel composé très complexe ils sont la base, quelle déformation unique et sans pareille ils subissent en s’y réalisant, il n'importe guère à Bossuet... On ne trouve pas une phrase, pas un mot qui découvre quelque particularité de la personne royale, qui réponde à une certaine constitution de la-sensibilité ou de l'imagination de Eouis XIV: on ne trouve rien enfin qui soit seulement pour ce roi-là et non pour un autre, qui doive toucher celui-là plutôt qu’un autre. »
Cf. Bossuet. Société fr. d’imprim., Paris, pp. 467-469.
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Ne était + qu il Fees nee : I peut se “fie, à leur disait-il, qu'une Sœur laquelle vous verrez chopper : fort souvent et commettre force imprefections sera plus
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vertueuse et plus agreable a Dieu. que non pas une autre
laquelle aura une douzaine de vertus ou naturelles ou bien acquises. » ! Toute une méthode de direction est impliquée
dans cette constatation.
Infiniment différents les uns des autres, les hommes entreprennent l'œuvre de perfection, chacun avec un potentiel moral, un dynamisme spirituel variable dont il est indispensable au directeur de faire le point. Saint François de Sales n’a garde d'oublier cette opération préliminaire. Peu de moralistes ont tenu plus grand compte que lui des apports héréditaires : « [l s’en trouvera, dit-il, parlant des candidates à la vie parfaite, qui auront esté mal nourries et mal civilisées, qui auront la nature rude et grossière. Or, il n'y a point de doute que celles-cy n'ayent plus de peine et de difficulté que celles qui auront le naturel plus doux et traittable : et qu'elles seront plus sujettes à faire des fautes que d'autres qui seront mieux nourries. » ?
Les âmes, étant si diverses, l'évêque de Genève ne commettra pas l'erreur de leur appliquer à toutes la même thérapeutique. Il ne demandera pas la même perfection objective à celles qui ont trouvé dans leur berceau une « douzaine de vertus naturelles » et à celles qui n’y ont trouvé que des tares. S'assujettir à l'habitus initial, momentané, transitoire, des êtres individuels ou collectifs qu'il dirige, discerner les moyens variables qui leur conviennent aux diverses phases de leur développements, ce fut vraiment l’art de ce grand réaliste.
Le philosophe, a-t-on dit, voit surtout ce par quoi les êtres se ressemblent et l'artiste ce par quoi ils diffèrent. Saint François de Sales est un philosophe mais surtout un
artiste. En lui le peintre n’a rien perdu, dans le commerce
1 Vrays entretiens spirituels. Entretien 1v, t. VI, p. 63. 2 Vrays entretiens spirituels. Entretien xvu1, t. VI, p. 326,
: ad à. âmes dont Le Rs sont oué si . ndes. Il voit d'abord les particularités individuelles.
eux qu'il dirige, sont invités à s ’épanouir selon Eat nature, leur condition et leur milieu. Les règles et les.
i à | traditions d’un Ordre lui constituent, par exemple, comme un tempérament propre. C’est parce que les âmes indivi- \ duelles se sont découvert des affinités avec tel groupe qu’elles sont venues à lui. Chacun doit donc se cultiver selon l'esprit du groupe pour atteindre sa fin. « Quittons
A l'esprit général, dit-il, et nous arrestons a l'esprit particulier; ils sont certes tres differents les uns des autres. Par exemple, les Chartreux ont un esprit tout à fait - différent de celuy des Jésuites, et celuy des Capucins : tout différent de ceux-cy. L'esprit des Chartreux est le = moyen qu'ils prennent pour s'unir a Dieu et au prochain selon la pretention generale... Si l’on void un Chartreux ° qui tesmoigne tant soit peu de se plaire à converser avec le prochain, pour parfaite que soit son intention, fust elle mesme de le convertir, il perd tout incontinent l'esprit de sa Religion; comme aussi un Jesuite, s’il vouloit se retirer en solitude et vaquer a la contemplation comme Jes Chartreux. » : Saint François de Sales ne semble rien dire ici qui ne soit évident ; et pourtant de telles évidences sont perpétuellement méconnues. Chacun tend à projeter hors de soi l'idéal de sainteté qu'il a conçu pour son compte; et bien rares sont les directeurs qui ne tendent pas à réaliser dans autrui un type de perfection uniforme. « Il ne s’agit point, dira Rousseau, de changer le caractère et de plier le naturel, mais au contraire de le pousser aussi
loin qu'il peut aller, de le cultiver, et d'empêcher qu'il ne dégénère. » ! Rousseau n’a pas inventé cela. L'évêque de Genève écrivait, en effet, à l’une de ses Filles : « Ne desirés point de n'estre pas ce que vous estes, mais desirés d'estre fort bien ce que vous estes. » ? Or, pour obtenir que chacun soit pleinement ce qu'il est, il faut se garder d’introduire dans son être spirituel des éléments qui lui sont étrangers, à plus forte raison des éléments qui sont incompatibles avec sa nature. Il faut éviter comme dit Rousseau, de dénaturer l'âme.
Il importe, au contraire, de l’accroître de l’intérieur, en la prenant telle qu'elle est, au point où elle est, en lui proposant seulement ce qui lui est identique et assimilable. « L'on n 2 pas accoustumeé, dit saint François de Sales, de nourr:x les petits enfans d'autre chose que de lait, et quand is deviennent grans et commencent à avoir des dents ‘on leur donne du pain et du beurre... Les Superieurs et ceux qui sont eslevés à la conduite des ames doivent particulierement imiter les Anges en cette douceur et support du prochain, les conduisant, eslevant et traittant avec une grande charité selon la capacité de leur esprit. »* Plus il avançait dans la vie, plus l'évêque de Genève appuyait et mettait l'accent sur cette grande doctrine de l'adaptation. Trois ans après le sermon que nous venons de citer, il revenait en chaire sur cette question qui lui tenait si profondément au cœur : « Ïl est nécessaire, disait-il, que ceux qui gouvernent les ames ayent une grande industrie pour les sçavoir toutes conduire comme 1l convient, selon leur capacité et portée. Ïl faut qu'ils usent d’une grande discrétion pour leur donner la pasture de la parole de Dieu au temps convenable et propre à la bien recevoir ; discretion encores pour en bailler à un chacun ce qu'il en a besoin et en la maniere qui lui est plus à propos. Et que l’on ne die point : vous ne me par-
1 Nouvelle Héloise, V. Lettre HI. Edit. Angus, p. 77. 2 Lettre à M" Brulart, juin 1607, t. XIII, p. 291. 8 Traitté de l'amour de Dieu, |. I, ch. vu, t. IV, pp 110-111.