‹ Saint François de Sales, directeur d'âmesChapitre 59 sur 102 · R OL PU SAINT FRANCOIS DE SALES · texte numérisé non relu

R OL PU SAINT FRANCOIS DE SALES

Lez pas tant pour ma Perte den qu'à cotvas. Je crois bien,

vous n'aves point encore de dents ! Ne voyez-vous pas que si l’on vous donnoit les mesmes pratiques qu’on conseille aux autres vous ne pourriez les mascher ? » : Cette sourmssion du directeur au tempérament de son dirigé, cette attention à traiter chacun « selon la capacité de son esprit », ne nous y trompons pas, elle n'était pas, malgré l'effort tout récent de Montaigne, dans l'esprit de l'époque. Saint François de Sales encore ici est en avance sur son temps, il lutte contre un courant puissant.

Nous approchons d’un âge où l’on aura le culte de la fxité, de l'immutabilité, des formules générales et des axiomes umiversels en toutes choses, en pédagogie comme en spiritualité, comme en littérature *. Déjà des esprits mathématiques ont fait grief à notre saint d'avoir voulu

1 Sermons recueillis. Pour la fête de l'Archange saint Michel, 29 septembre 1617, t. IX, p. 107.

2 Comme l’a fort bien dit M. J. Paquier : «Ce désir d'immutabilité fut universel au xvii® siècle. En littérature, on ne voulut connaître que les règles de l'antiquité, et l'on voulut à jamais fixer les genres. Dans son Art poéticue, Boileau les a parqués, chacun dans un compartiment à part. En histoire, Bossuet reprochait aux protestants leurs variations, elors qu'il eût pu leur reprocher aussi de se soustraire à l'autorité d'une Eglise, disant au nom de Dieu si l’on peut accepter telles et telles variations, ou s'il les faut rejeter. Enfin, cette tendance à limmutabilité fut par excellence la tendance janséniste : la morale des Provinciales en particulier est toute mathématique. D'après les Jansénistes le catholicisme n'avait à s'adapter ni aux différentes époques, ni aux différents milieux, ni aux différentes conditions... En réalité, ces Jansénistes qui semblent si audacieux, ces Jansémistes sont des hommes à la pensée timide, très traditionalistes: ils n'osent pas quitter des yeux les rivages que leurs devanciers ont côtoyés. Par ces deux tendances : tendance à imposer à tous une per-

fection idéale, assez froide du reste, teadance à l'immutabilité, les Jan-

sénistes ont fait du catholicisme une religion d'exception, incapable de s’accommoder de la vie ordinaire des neuf dixièmes de l’humanité : pour être chrétien, il faut être un t« individu paradoxe de l'espèce humaine». Ces tendances particvlaristes se résument dans l'horreur des Jansénistes pour la casuistique et dans leur lutte contre les

casuistes ». Cf. Le Jansénisme Paris, Bloud, pp. 331-333.

ae MÉTHODE 1 DE DIRECTION

re les Mitndhes à la sainteté par une autre voie ‘que celle des traditionnelles austérités corporelles. On ne veut

pas comprendre que des femmes infirmes ou débiles ont

‘autre chose et mieux à faire que de ] Jeûner pour arriver à

la perfection. Il y a donc audace et mérite pour lui à dire

et à répéter contre l'opinion commune : « Dieu commanda en la creation aux plantes de porter leurs fruitz, chacune selon son genre : ainsy commande-t-il aux chrétiens, qui sont les plantes vivantes de son Eglise, qu'ilz produisent des fruitz de devotion, un chacun selon sa qualité et vacation. » : Ce principe général, il en diversifie, l'expression pour ainsi dire à l’infini ?. « De charger les Monasteres de la Visitation, écrit-1l à la Mère de Chantal, des pratiques qui divertissent de la fin pour laquelle Dieu

les a disposés, je ne pense pas qu'il le faille faire. De

vouloir tirer des olives d’un figuier ou des figues d'un

ohvier, c’est chose hors de propos : qui veut avoir des

figues, qu'il plante des figuiers ; qui veut avoir des olives, qu il plante des oliviers. » ? | Saint François de Sales savait ce qu'il disait quand il écrivait sur ce sujet précisément à MM Brulart : « Croyésmoy, c'est 1cy le grand mot et le moins entendu de la conduitte spirituelle. C’est ma vieille leçon, et vous l’entendes bien. » * Cette « vieille leçon » qui lui était familière, il se souvenait que de grands maîtres l'avaient méconnue. I[l'ne se faisait pas faute même de le rappeler pour mieux marquer sa position : « Saint Bernard, en ses commencemens,

estoit plein de rigueur et d'aspreté, envers ceux qui se rangeoyent sous sa conduite, ausquelz il annonçoit d’abord qu'il falloit quitter le cors et venir a luy avec le seul esprit. Oyant leurs confessions, il detestoit avec une severité extraordinaire toutes sortes de defauts, pour petitz

1 Introduction à la vie devote, 1"° partie, ch. 111, t. I, p. 20. 2 Cf. Notamment /ntroduction, 1" partie, ch. 11, t. II, p. 20. 8 Lettre à la Mère de Chantal, 22 avril 1622, t. XX, p. 289

4 Lettre à M9 Brulart, juin 1607, t. XIII, p. 291.

qu'ilz fussent, et sollicitoit tellement ces pauvres apprentiz a la perfection, qu'a force de les y pousser, il les en retiroit ; car ilz perdoyent cœur et haleyne de se voir si instamment pressés en une montée si droite et si relevee. » * En un mot, saint Bernard, jeune, reçoit un blâme de notre saint pour n'avoir pas pris son appui dans la nature actuelle de ses disciples, pour n'avoir pas su se soumettre à eux en vue de les libérer, pour avoir demandé à un apprenti ce qui n'était possible qu'à un maïtre.

Le problème se réduit donc pour saint François de Sales à construire le chrétien sur l’homme. Le saint tel qu'il le veut est dans le prolongement de l’homme. « Nous n'avons pas entrepris de nous rendre sinon gens de bien, gens de devotion, hommes pieux, femmes pieuses.. Que s’il plait a Dieu de nous eslever jusques a ces perfections angeliques nous serons aussi de bons anges. Et arrive quelquefois que ceux qui pensent estre des anges ne sont pas seulement bons hommes. » ? Ne rêvons pas, ne cherchons pas à être comme tel ou tel. Soyons nous-mêmes et cultivons notre jardin !

L'évêque de Genève n'a pas été seulement un théoricien de l'adaptation. Il en a été un merveilleux praticien. On peut bien dire sans hyperbole que nul n’a plus subtilement démêlé les secrets mouvements des âmes, ne s’est joué avec plus de souplesse à travers les mille nuances changeantes. de leur sensibilité et n’a conduit sur elles, avec plus de profondeur et de sûreté, l'œuvre délicate de (radiographie » morale qui seule peut permettre de leur appliquer les médications appropriées. Il se reconnaissait à lui-même ce don: de pénétration aiguë et rapide. ( Je ne suis pas prophète, disait-1l à MM Brulart, je pense toutefois que pour le peu de tems que Je vous ay veuë et ouye, il n’est pas possible de

? Introduction à la vie devote, 3° partie, ch. 11, t. ILE, p. 129. ? Introduction à la vie devote, 3° partie, ch. nt, €. LIL, pp. 131-132

mieux connoistre vos inclinations et ressortz d'icelles que je fay, et m'est advis qu'il y a peu de replis dans lesquelz je ne penetre bien aysement. » : Ce qu'il dit ici à Me Brulart, il aurait pu le dire à toutes ses Philothées. Aussi les conseils qu'il adresse à chacune d'elles sont pour elle et pour nulle autre. Chaque ligne, chaque mot s'inspire d’une particularité de tempérament, de condition, de situation.

C'est à des visages qu'il a coutume de parler, et il ne les quitte pas du regard. Ses Entretiens sont pour ses Visitandines et non pas des religieuses quelconques. Si l’/ntroduction est devenue un traité universel, elle a gardé mille traces de sa destination primitive qui était particulière. Quand le P. Fourrier écrivit au saint pour le presser de publier son petit livre, 1l lui fit cette remarque qui en indique bienlecaractère: « Monseigneur, comment ferons-nous pour mettre sous la presse le thresor de devotion de Madame de Charmoisy? Ïl fault, a mon advis, premierement revoir le tout, le disposer, l'intituler, le prefasser avec le nom de l’autheur, affin que le livre soit plus asseuré et plus universel. » ? C’est un grand signe à noter que ce recueil de lettres et d’opuscules ait eu besoin d'être universalisé pour être publié. Plus tard, quand on voudra livrer au public d’autres lettres du saint,on croira d’abord ne pouvoir le faire sans supprimer nombre de détails trop spéciaux et trop intirnes. Pour les éditeurs des lettres de Bossuet y aura-t-1l jamais lieu à de tels scrupules ?

L'évêque de Genève n’est pas à l'aise, il n’est pas luimême, dans le traité omnibus, parce qu'il ne fut jamais l’homme d'un système général, applicable à tous les cas, ni même d’une direction fixe applicable à toute une catégorie. Ce n’est pas lui qui eût écrit ni recommandé ces traités passepartout si répandus de nos jours : Ce que toute jeune fille doit savoir. Le bréviaire de toute femme mariée, etc... Il est curieux à cet égard, d'observer ses oscillations et retouches

1 Lettre à Me Brulart, mars 1605, t. XIII, p. 18. 8 Lettre du 25 mars 1608. L'original de cette lettre se trouve au Monastère de la Visitation d'Annecy.

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