II. Saint François de Sales et le Problème de l'Homme
Si le Dieu de saint François de Sales a pour l’homme toutes les générosités dans le superflu comme dans le nécessaire, l'homme, de son côté, apporte à l’œuvre du salut une part d'activité qui fait de lui, dans cette œuvre, un collaborateur utile de la Divinité. Notre saint juge l’homme, avec bénignité. Et cela est capital. La confiance. que nous accordons à l’activité naturelle de l’homme marque le vrai degré de notre optimisme, car nos vues sur Dieu ne sont généralement qu’une conséquence de nos vues sur l’homme. Pour le pessimiste, qu'il soit athée ou croyant, l’homme n'est qu'un triste animal lubrique et méchant dont les vils instincts, toujours prêts à se réveiller, font explosion chaque fois qu'une contrainte extérieure
ne vient pas les brider. Incroyant, il dit pour expliquer le phénomène : ces poussées brutales de l'instinct sont une survivance en nous de l’animalité mal domptée par la civilisation. Croyant, il dit : L'homme est un dieu tombé qui se souvient des cieux. Le péché qui nous fit déchoir a porté dans nos puissances une perturbation telle que nos efforts de réaction sont misérablement vains si nous ne sommes des prédestinés. Nous ne pouvons guère que dire avec Oreste :
- . . ’ « Je me livre en aveugle au destin qui m'entraîne. »!
Mais ce n'est qu'après avoir constaté sa radicale impuissance que le pessimiste chrétien recourt à la notion d’un Dieu par qui nous sommes élus ou damnés, antérieurement à toute considération de nos mérites. À l’origine de nos idées sur Dieu, sur sa hbéralité, sur sa bonté, il y a donc une expérience intime, un Jugement sur nous-mêmes, une épreuve de notre valeur personnelle, c’est-à-dire, en somme, une interprétation plus ou moins sévère du péché originel. Saint François de Sales ne devient optimiste et moliniste conscient qu à la suite d'une longue phase d’introspection critique qui lui fait découvrir en lui une capacité de bien à laquelle Dieu ne peut pas manquer de prêter assistance. Luther, lui, ne passe au pessimisme qu'après une douloureuse expérience en sens inverse, Se croyant dominé par les fatalités d'une concupiscence mdomptable, persuadé qu'il ne peut plus rien attendre de lui-même, il se résout soudain à tout attendre de Dieu. Il réfugie dès lors son désespoir dans une théologie désolée qui lui montre le salut décidé hors de nous, sans nous !
C'est donc bien sur notre attitude devant la doctrine du péché originel que se peut juger l'étendue de notre optimisme. Cette attitude est le suprême criterium des âmes. Pivot de la morale et du dogme, le péché originel
4 J. RACINE. Andromague, |, 1.
est, en spiritualité, comme en pédagogie, le point vital, le primum movens vers quoi tout converge et d'où tout rayonne !. Ce n'est pas sans raison qu'un penseur de génie, comme Pascal a fait du péché originel, sinon le point de départ, tout au moins le centre de son Apologétique. Parlant de l’homme, il écrivait : « Tout son état dépend de ce point imperceptible. »? Et c'est la même vue profonde sur le dogme de la chute qui inspirait à Jansénius cette terrible phrase d'où sortira toute une pédagogie : « Laissé à luimême, de quel côté l'enfant est-il surtout porté ? Il faut lui faire peur pour le tourner vers le bien, il lui faut des maîtres, des verges, toute une discipline. » * S'il est vrai, en effet, comme le pensaient Jansénius et Pascal, que notre nature et notre activité sont totalement viciées par le péché d'Adam, il n’y a que deux voies ouvertes à l'éducateur : ou bien on domptera cette nature par les verges — et ce sera le jansénisme ;: ou bien on la maintiendra passive sous l'action de Dieu — et ce sera le quiétisme. * Mais si le péché n’a pas atteint en nous les œuvres vives, alors, contrainte et addication cessent d'être nécessaires dans la
1 Cette importance primordiale du péché originel est apparue à tous les esprits attentifs. © [Il n’ÿ a que deux principes d'éducation, - écrivait Jules Lemaïtre, la croyance au péché originel et la croyance à la bonté de la nature Et, par suite, il n’y a, au fond, que deux éducations possibles : l’Institution de la femme chrétienne ou l'Emile. » Sous des formes aussi diverses que vous voudrez, tout ouvrage d'éducation tendra à se rapprocher de l’un ou de l’autre de ces deux types ». — Cf. Impressions de théâtre. Onzième série. Paris, Boivin,
p. 34 2 PascaL. Pensées. Edit. Brunschvicg, VII, 445.
8 JanséÉNIUS. Augustinus. De statu naturæ lapsæ. Lib. Il, cap. I. Panis, Edit. Soly et Guillemot, 1641, p. 121.
4 Cf. J. PaquiER. Qu'est-ce que le Quiétisme ? Paris, Bloud, p. 44. Personne, à notre connaissance, n'a mieux montré que M. Paquier comment une: conception pessimiste du péché originel peut mener logiquement, selon les. complexions, à ces deux excès opposés : jansénisme et quiétisme.
mesure : même; où nos: ji sont demeurées .
rantes.
Dhtoit dés lors. combien il importe de préciser, la pensée
de:saint F rançois de Sales sur ce point, fondamental si
En veut prendre la la température exacte de son optimisme :
et fixer le sens de son orientation: ascétique. Que valonsnous à ses yeux ?, Dans quel état le péché d'Adam :nous a-t-il laissés ?
Il ne s'agit pas évidemment de lui faire subir un éxamen d' orthodoxie. Docteur et saint canonisé, 1l nous est donné par: l'Eglise même comme s'étant. gardé pur de toute niidelité à à sa doctrine. Ni: l'hérésie pélagienne qui miait le péché originel, neo luthérienne ou janséniste qui nous supposent totalèment démantelés par la chute,
ni l'erreur quiétiste qui nous conseiMera la passivité des {
fakirs, ni les vingt hérésies d dérivées, aux ‘affirmations moins tranchantes, ne peuvent de bonne f foi chercher une garantie
valable dans | es écrits ‘de notre saint, en: dépit de cer- . taines insinuations frivoles échappées à Et d'une {
part, à Fénelon d'autre part.
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Mais entre ces conceptions erronées, ï y a | toute la gamme intermédiaire des nuances orthodoxes qu'il est :
souvent difficile de fixer avec précision. Nulle doctrine
n'aété plus que celle de la chute la proie des développements ;
oratoires qui faussent la pensée des auteurs où la rendent :
d'une interprétation douteuse. La difficulté d'interpré-
tation se présente même pour saint François de Sales qui s’abandonne parfois à parler de ce dogme dans la forme
traditionnellé, oratorio modo, donnant à sa! pensée ‘une apparence de sévérité que dément l'ensemble de son œuvre. | Hommé de: la Renaissance, l’évêque de CE n'a in sans doute partagé sans discernement tous les engouements de l’humanisme: Il.a même réagi contre le paganisime de certains lettrés, contre leur passion de jouir,
contre’ leurs juvéniles audaces de pensée. Mais, docile : aux directions de la Papauté, incliné d ‘ailleurs par nature .
t | SON'OPTIMISME. À 9
à les suivre, il s ’est laissé captiver par quelques-unes des ‘meilleures idées de son témps, cellés dui lui semblaient satisfaire aux éxigences dé la raison. Il he va pas, comme. ‘ces hellénistes i ivres de science ou de volupté, éomrée un ‘Rabel ais, comme un Pierre Charron, ‘, jusqu à ‘refuser : de voir notre misère héritée. Ni Rousséau, ni les à innombrables ‘tributaires de Rôusseau, ne pourront $e mettre sous son ipatrohage. S'il est vrai, comme l'oût cru de: bons esprits, !que la négation pratique du péché originel soit la grande. ‘erreur Mani ét même européenne depuis l4 Révolution, * ‘les fauteurs de cette erreur ne: peuvent pas, $ans une ‘insigné légèreté, prendre saint François de Sales péur-un ‘répondant et un allié: Fénelon, peut-être, a ‘sa part de ‘responsabilité dans une idéologie qui pèse si lourdement | ‘sur le monde moderne, non saint F1 françois de Sales. * La - pensée de notre saint chemine sagement entre deux abif nes.
1 Parlant:de Pierre Charron, son historien, M. J.B. Sabre, nous | . dit : 4 Sa morale ignore pratiquement le dogme du péché ofigmel.» . Cf. De l'Humanisme au Rationalisme. — Pierre Charron. Thèse, Paris,
An: 1913:; p.249;
2 Le Play notamment a souvent formulé cette ee 1 Lea par exemple en tête de son principal ouvrage : « Plus je recherche la cause de nos révolutions et des maux qu'elles entraînent, plus je la trouve dans les sophismes qui ont infecté notre nation À la fin du XVII siècle « Le plus dangereux de ces sophismes a été répandu par SJ.-Jt Rousseau. L'autéur l’a.résumé lüi-même däns les tefmes sui-
# vants: Le-princihe fondamental de toute motale, sur lequel j'ai raisonné : tous mes écrits. est que te ‘homme est un être naturellement bon, aimant la justice et l'ordre, au‘il n'y a point de perversité originelle dans le cœur humain.» — Cf. La Réforme sociale. Tours, Mare, t. |, 8° édit.,
M0 Le véritable héritier de la doctrine salésienne, au xvI® siècle,
…. : sur la question du péché originel, ce n’est pas Fénelon, : nais:Bour-
. daloue. Brunetière eut tort de tenir Bourdaloue pour un jansémiste qui s'ignore. Avec plus d’exactitude M. Dejob écrit : — Cf. Histoire de la Langue et de la Littérature. Pans, Colin; t. V, p. 369 «Bour- : daloue, en un certain sens, est moins sévère que Bossuet..: [l ne, passe rien au pécheur ; ; mais il aperçoit, plutôt les vices de l'humanité «que le principe qui la porte au mal... Bourdaloue nous découvre la gravité
ED RINSRES 24
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Si elle évite toute expression qui ferait de nous des mutilés impuissants pour le bien, elle sait aussi trouver d'assez sombres couleurs pour décrire le désarroi jeté dans nos âmes par la faute originelle. Saint François de Sales ne nous tient pas pour parfaitement bons sortant des mains du Créateur, ainsi que le soutiendra Rousseau. «Le péché, dit-il, a tellement gasté et tracassé nos puissances intérieures, que la partie inférieure de nostre ame a pour l'ordinaire plus de pouvoir pour nous tirer au mal.que non pas la partie supérieure pour nous faire tendre du .costé du bien. »: Je sais que cette parole mélancolique tombe de ses lèvres aux derniers jours de sa vie, quand une longue expérience a fait pénétrer quelque désenchantement dans son cœur. Mais à toutes les‘époques de son existence nous le voyons ainsi faire grand état du péché originel. Dans son Traitté de l'Amour de Dieu, après avoir cité la parole fameuse de saint Paul : « Je fais non le bien que je veux, mays le mal que je hay, » il ajoute aussitôt pour son propre compte : « Nous sommes souvent contraints de nous plaindre de quoy nous pensons, non le bien que nous aymons, mais le mal que nous haissons. » ? I] nous aperçoit posés dès la naissance, sur une périlleuse pente.
Mais, hâtons-nous de le dire, c'est là tout l’aveu que
nous obtiendrons de lui. Son pessimisme n'ira jamais à
plus qu'à reconnaître en nous de fâcheuses tendances
de nos maladies, Bossuet nous révèle la faiblesse de notre constitution. » Cette note est d’une grande finesse. Oui, Bourdaloue, à l'encontre de Bossuet, appartient à la grande tradition représentée par Suarez, saint François de Sales et Ballermin. Mais Fénelon la dépasse!
? Sermons recueillis. Pour la fête de saint Ambroise, 7 décembre 1619,
t. IX, p. 246-247.
? Traitté de l Amour de Dieu, 1. 1, ch. n1, t. IV, p. 28.
SON OPTIMISME on êl
qui nous aiguillonnent parfois sévèrement mais ne nous contraignent Jamais !. :
Nulle part, en tout cas, nous ne trouvons trace chez lui de cette conception déprimante, si commune au XVIi® siècle, qui fait du péché originel comme une « dénaturation » de l’homme, une déchéance en vertu de laquelle notre substance serait empoisonnée d'une sorte de virus corrupteur. Disciple de Bellarmin, dont il emportait toujours les œuvres dans son bagage de missionnaire, il suit en cette question, comme en beaucoup d’autres, la doctrine modérée du grand théologien jésuite. La faute originelle, disait Bellarmin, n’a pas amoindri l'homme dans les propriétés essentielles et strictement naturelles de son être, elle ne lui a point ôté les biens auxquels il avait droit comme homme, elle ne l’a détérioré que dans les prérogatives de sa nature historique, de cette nature enrichie que Dieu n'était pas tenu de lui donner, en un mot, elle ne lui a enlevé que des biens gratuits, des biens surajoutés à sa nature *. Sans doute,
1 S'il peut sembler parfois qu'une pointe de fatalisme apparaisse chez sant François de Sales. sachons qu'il n’y a là qu'une apparence. Son fatalisme hypothétique n'est que la traduction de cette thèse catholique qui nous dit : l’homme, par ses seules forces, sans le secours de la grâce, ne peut observer toute la loi morale. « L’entière observation des commandements de Dieu, nous dit-il lui-même, n'est pas dans l’enclos des forces humaines, mais elle est bien pourtant dans les confins de l'instinct de l'esprit humain. » — Traitté de l'amour de Dieu, 1. VIT, ch. vi, t. IV, p. 27. — C'est que, selon lui, le péché d'Adam nous a beaucoup plus atteints dans notre volonté que dans notre raison. (« Le péché, dit-il encore, a beaucoup plus débilité la volonté humaine qu'il n’a offusqué l’entendement, » — Traitté, 1. I, ch. xvut, t. IV, p. 80. — Ceci nous explique qu'il ait eu si peu de penchant pour le fidéisme et qu’il ait si souvent exprimé son admiration chaleureuse pour les grands esprits de l'antiquité. Mais sl vante sans cesse les nobles conceptions philosophiques et morales d’un Platon, d’un Socrate, d’un Sénèque, 1l déplore non moins constamment qu'ils n'aient pas su y conformer leur vie.
2 BELLARMIN écrit en effet : « L'état de l’homme, après la chute d'Adam, ne diffère pas plus de l’état où il se serait trouvé, laissé à sa seule nature, qu'un homme dépouillé de ses vêtements ne diffère
concède Bellarmin, tous les anciens Docteurs ont parlé
d'un homme « blessé dans sa nature», vulneratus in natura-
libus, semivivus relictus. Mais ces mots, sous leur plume,
ont le sens relatif qui nous est suggéré par l'expression dont ils l’accompagnent ordinairement : spoliatus gratuitis. Cette blessure et cette demi-mort ne visent que la commotion dont la nature eut à souffrir par la perte des dons surnaturels et préternaturels. « Cette perte a dans la nature même un retentissement profond.» ! Tombés de l'empyrée, nous sommes demeurés étourdis de la chute et comme demi-morts.
Lorsque donc nous rencontrons chez saint François de Sales de semblables expressions — lesquelles d’ailleurs, disons-le en passant, viennent rarement sous sa plume — nous devons, sous peine de faire une faute d'exégèse, les interpréter dans le sens relatif indiqué par Bellarmin. Quand nous lisons dans le Traitté de l’ Amour des propos comme celui-ci : « La naturelle rayson est grandement blessée et comme a moitié morte par le péché », ? sachons que ces mots rudes traduisent simplement le semnivious relictus de la tradition, et gardons-nous, comme nous le disait tout à l'heure Bellarmin, de prendre ce mot au sens littéral et absolu. Pour saint François de Sales, le péché originel n'est pas, comme pour Pascal et pour tant de chrétiens du xvii® siècle, * une atteinte en l’homme à ce qui lui est
d'un homme nu. » I! dit encore : « Notre nature. quand on la compare à l’état dans lequel elle aurait pu être si elle avait été créée sans aucun don surnaturel, doit être dite intacte... Quand on la compare à l’état auquel la bonté du Créateur l'avait élevée, elle doit être dite blessée et corrompue. » — Cf. J. DE LA Servière. La Théologie de Bellarmin. Paris, Beauchesne, 1908, pp. 516 et 518.
1 J.B. BaiNveL. Nature et surnaturel. Paris, Beauchesne, 1911, p. 34: ? Traitté de l Amour de Dieu, |. XI, ch: 1, t. V, p. 238.
: ps : $
Le xvrie siècle, on peut le dire avec Brunetière, fut presque tout entier subjugué par le baïanisme, le jansénisme, le quesnelisme. D'insidieux éléments de pessimisme se sont glissés non seulement
essentiel, une mutilation et une corruption fondamentale, il n'est que le retour à sa pauvreté naturelle, la perte d’un privilège qui le laisse désemparé mais ne l’a pas corrompu dans son être absolu. L'homme après sa chute « nait mauvais. mais en un sens purement relatif, par comparaison avec l'état meilleur auquel il était destiné en fait. À ne regarder que la nature et ses légitimes exigences, il nait bon. » : Autrement dit, sa malice et sa bonté sont relatives.
Voulons-nous la preuve que saint François de Sales l'entend bien ainsi ? Voyons quelle idée il se fait dé l'enfant en qui la nature humaine se laisse voir comme à sa source. Pour Jansénius, cette source est empoisonnée. Pour Pélage
chez un Pascal, un Racine, un Boileau, qui tenaient de si près à Port-Royal, mais chez un Bossuet, un Massillon, un Fléchier, un La Rochefoucauld, un La Bruyère. Leur interprétation si dure de la chute a prévalu pour longtemps; elle s’est imposée même à plusieurs de nos plus illustres apologistes modernes : ]. de Maistre, Lacordaire, Auguste Nicolas, Brunetière. Une telle fortune devait égarer l'opinion mal avertie. Aussi voyons-nous qu'à la suite de Sainte-Beuve et de Paul Janet, la critique profane n’a guère connu le dogme chrétien que par ces grands interprètes, souvent orthodoxes, mais nullement officiels, et dont la doctrine ne pouvait engager qu eux-mêmes. « En France, écrit M. Paquier, pendant ces «rois derniers siècles, l’on a été assez porté à identifier l'opinion de Pascal et de Bossuet avec le dogme même de la chute : l'argumentation de Pascal, dit Sainte-Beuve, ce n'est pas seulement le thème janséniste, c’est le thème chrétien. I] en est de cette théorie comme de certaines erreurs de Boileau sur la poésie du Moyen-Age et sur l'autorité de Malherbe : c'est Pascal et Boileau qu'on lit et qu'on apprend d’abord Ensuite, professeurs de littérature et professeurs de théologie doivent péniblement remettre chaque notion à sa place. » — Cf. Le Jansénisme. Paris, Bloud, p. 268. M.Paquier — In., p. 70-71.— signale aussi l'étrange contresens que firent successivement saint Augustin et Bossuet sur le fameux texte de saint Paul ép © Tavres fuæprov Au lieu de l'entendre, comme il convient, dans le sens de parce que tous ont péché, 1ls l'ont traduit Hi senl par ces mots : en qui tous
ont péche.
1 J. B. BaINvEL. Nature et surnaturel, p. 7.
et pour Rousseau, elle est parfaitement pure. Saint François de Sales va prendre passage entre ces deux extrêmes et nous dire : « Les enfants ne sont nt: bons ni mauvais. > !
Et ce n'est pas même ce juste milieu qui est sa véritable position. Les possibilités de bien qu'il aperçoit en nous comme fruits de la Rédemption l'enchantent assez pour lui arracher parfois de véritables cris d’allégresse. Sans cesse 1l dirige nos regards vers les moyens innombrables qui nous restent encore de monter au parfait. La vue de ces moyens lui inspire à tous moments l'audacieux mot d'espérance et d'optimisme que recueillit jadis notre Liturgie catholique : O Felix Culpa | Oui, heureuse faute, répète-t-1l, car sans elle nous n’aurions pas eu la Rédemption. Or, dit-il, « l’estat de la Rédemption vaut cent fois mieux que celuy de l'innocence. » ? Si nous avons perdu l'état d'innocence, avec quelle aisance nous pouvons remédier aux conséquences de cette perte : « Car, encor que, dit-il, la divine Providence ait laissé en l’homme de grandes marques de sa severité parmi la grace mesme de sa misericorde, comme par exemple, la necessité de mourir, les maladies, les travaux, la rebellion de la sensualité, si est-ce que la faveur celeste, surnageant a tout cela, prend playsir de convertir toutes ces miseres au plus grand prouffit de ceux qui l’ayment, faysant naistre la patience sur les travaux, le mespris du monde sur la necessité de mourir, et mille victoires sur la concupiscence. » * Ainsi, bien loin qu'il se sente et qu'il nous sente, comme certains nobles cœurs, opprimés par la concupiscence, c'est toujours par une vision d'espérance qu'il achève la description de ses méfaits.
À l'encontre de ces « défaitistes » de l’ordre moral qui
À Sermons recueillis, Pour lafête de la Présentation, 21 novembre 1617,
EC p.132, 2 Traitté de l’ Amour de Dieu, 1. H, ch. vi, t. IV, p. 105. Ep. 1. II, ch. v, t. IV, p.104
SON OPTIMISME vo
. parfois précipitent la défaite en la présageant, il s'efforce » de provoquer la victoire en y faisant croire. Il compte sur la grâce pour triompher, certes. Mais l'Homme peut et doit être aussi, pour sa part, l’ouvrier de la victoire. (Nostre franc arbitre n'est nullement forcé ni nécessité par la grace ! » ! Il s’ingénie à découvrir en nous de bonnes tendances instinctives qui nous orientent vers Dieu. Sans doute, bien avant Pascal, et presque dans les mêmes termes, il pose la célèbre antinomie de notre excellence et de notre bassesse. Il voit notre « vileté et misère », mais immédiatement il se souvient que ( nous avons un nous-mesmes qui …. est tout celeste. » ? Dans l'éternel combat que soutiennent en nous l'ange et la bête, c'est aux activités de l’ange qu'il demeure surtout attentif ; car, dit-il, « nostre cœur humain produit bien naturellement certains commencemens d'amour ” envers Dieu ».* Nous touchons ici à la racine maîtresse … de l’ascétisme salésien.
Sainte-Beuve, dans une petite note qui est un jet de lumière, ‘ nous raconte comment, le jour où 1leut à exposer, dévant son auditoire de Lausanne, la doctrine de saint François de Sales sur « les commencements d'aimer Dieu » laissés en nous par le péché d'Adam, il provoqua parmi les protestants rigides qui l’entouraient un mouvement de surprise *et de scandale. À quelle distance, en effet, nous sommes, avec saint François, de la pensée
pe chxn, tt: 1Vp. 126.
2 Wrays Entretiens. Entretien v;, t. VI, p. 76. Et Sermons recueillis Pour la fête de saint Blaise, 8 février, 1614 t. IX, p. 16.
8 Traitté de l'Amour de Dieu, |. I, ch. xvit, €. IV, p. 82
4 Port-Royal, 1. 1, ch. x, t. I. p. 253. — Sur cette question, c'est-àdire sur l'importance de la thèse salésienne quant à l’inclination naturelle d'aimer Dieu, voir aussi la thèse complémentaire de M. Thamiry : La méthode d'influence de saint François de Sales dans la collection des Mémoires et Travaux publiés par des professeurs des Facultés catholiques de Lille. 1922, pp. 42 et suiv.
calviniste et janséniste ! Amour de Dieu, dit-on d une part* Haine de Dieu, répond-on du côté de Genève et de Port- Royal. En dépit des atténuations qu’on apportera de part et d'autre, l’antinomie est irréductible.
L'évêque de Genève, n'’ignore pas, 1l est vrai, que cette naturelle tendance à l'amour ne va pas loin d'elle-même si la grâce ne l’aide pas à porter fleurs et fruits. Mais, tandis que pour Jansénius la grâce trouve en nousunennemi, au sentiment de saint François de Sales, elle y rencontre un allié. Même après la chute l’âme humaine se tourne spontanément vers Dieu: « Or, dit-il, bien que l’estat de nostre nature humaine ne soit pas maintenant doué de la santé et droiture originelle que le premier homme avoit en sa creation et qu'au contraire nous soyons grandement depravés par le peché, si est-ce toutefois que la sainte inclination d'aymer Dieu sur toutes choses nous est demeurée, comme aussi la lumière naturelle par laquelle nous connaissons que sa souveraine bonté est aymable sur toutes choses ; et n’est pas possible qu'un homme pensant attentivement en Dieu, voire même par le seul discours naturel, ne ressente un certain eslan d'amour que la secrette inclination de notre nature suscite au fond du cœur, par lequel, à la première apprehension de ce premier et souveram object, la volonté est prevenue et se sent excitée à se complaire en iceluy. » * Ainsi quand Pascal dit : «Nous naissons contraires à l'amour de Dieu »,/‘François de Sales dit : « Nous naiïssons enclins à l'amour de Dieu!» Quand Dieu vient à nous, déjà nous l’appelions du fond de notre être. Un obscur mouvement d'amour nous soulevait vers lui. Ecoutons le saint nous traduire dans une de ses gracieuses paraboles champêtres sa doctrine favorite : « Entre les perdrix, écrit-il, il arrive souvent, que les unes des-
* Traitté de l'Amour de Dieu, 1. 1, ch. xvu, t. IV, p. 78.
? Un disciple de Pascal dira de même : « N'est-il pas vrai que nous naissons tous avec une haine secrète de Dieu ?»— Cf. MARTINET Solution des grands problèmes, t. 1, ch. xxn1, p. 118.
. robbent les œufs des autres affin de les couver.. Et voyct L. chose étrange, mais néanmoins bien tesmoignée, car le perdreau qui aura esté esclos et nourri sous les aysles d'une perdrix estrangere, au premier reclam qu'il oyt de sa vraye mere qui avait pondu l'œuf duquel il a procédé, il quitte la perdrix larronnesse, se rend a sa premiere mere et se met a sa suite, par la correspondance qu'il a avec sa premiere origine. Îl en est de mesme, T'heotime, de notre cœur ; car, quoy quil soit couvé, nourri emmi les choses corporelles, basses et transitoires, et, par maniere de dire, sous les aysles de la nature, neanmoins, au premier regard qu'il jette en Dieu, à la premiere connoissance qu'il en reçoit, la naturelle et premiere inclination d’aymer Dieu, qui estoit comme assoupie et imperceptible, se resveille en un instant, et à l'improveu paroist, comme une estincelle qui sort d'entre les cendres. » : Nous portons donc en nous une tendance innée, invincible, à l’amour divin, tendance qu il appartient sans doute à la grâce de mener à son terme, mais qui subsiste comme une ( anse » où la grâce, selon le
1 Traitté de l’ Amour de Dieu, 1. I, ch. xvi, t. IV, pp. 78-79. — On sait quelle place a tenue dans les controverses religieuses du XVI siècle la question de la vertu chez ies sages du paganisme. Contre les grands Anciens qu'Holbein, dans une de ses estampes, jetait avec tant d'allégresse aux feux éternels, Port-Royal portera un catégorique anathème. Saint François de Sales au contraire abonde pour eux en paroles de sympathie : « Quels beaux- témoignages, dit-il, non seulement d'une grande connoïssance de Dieu, mays aussi d'une forte inclination envers iceluy, ont esté laissés par ces grands philosophes, Socrate, Platon, Trismegiste, Aristote, Hippocrate, Seneque, Epictete. » — Cf. Traitté de l’ Amour de Dieu, 1. 1, ch. xvn, t. IV, p. 80. Voir encore : t. IV, pp. 147 et 148 ;t. VIIL, p. 94 ; t. IX, p. 377. — Entre tous les Anciens il aime surtout « ce bon homme Epictete » dont l'attitude morale fut si noble malgré quelques outrances : « Sur tout, dit-il, J'admire le pauvre bon homme Epictete, duquel les propos et les sentences sont si douces à lire en nostre langue.» — Traitté de l'Amour, 1.1, ch. xvui, t. IV, p.81.— Ce goût pour Epictète est un symptôme précieux dans nos recherches actuelles, car Epictète représente à nos yeux la doctrine qui fait confiance à l’homme, qui exalte sa naturelle grandeur, sa vigueure morale.
mot de saint François de Sales, peut s’accrocher, ou comme une magnifique pierre d'attente sur quoi pourra se dresser tout l'édifice de perfection. « Car encor que, dit l'évêque de Genève, par la seule inclination naturelle nous ne puissions pas parvenir au bonheur d’aymer Dieu comme il faut, si est-ce que, si nous l'employions fidellement, la douceur de la piété divine nous donneroit quelque secours, par le moyen duquel nous pourrions passer plus avant ; que si nous secondions ce premier secours, la bonté paternelle de Dieu nous en fourniroit un autre plus grand, et nous conduiroit de bien en mieux, avec toute suavité, jusques au souverain amour auquel nostre inclination naturelle nous pousse. » ! Sur ce beau texte, Bossuet a cru pouvoir prendre appui pour accuser notre saint de- semi-pélagianisme. Nous n'avons pas ici à le défendre ni à pénétrer dans une discussion technique qui ne ressortit pas à ce travail ?.
M. Victor Giraud, dans son savant ouvrage sur Pascal, a fort exactement marqué la grande influence du stoïcisme et d'Epictète sur le jansénisme. Il eût été juste de signaler aussi l'influence plus profonde encore que la pensée stoïcienne exerça sur l'Ecole adverse, sur le molinisme, Si le pessimisme janséniste a emprunté d'Epictète sa roideur morale, son orgueilleuse intransigeance d’attitude, l’optimisme moliniste, de son côté, lui a pris son fondement idéologique, sa philosophie de l’homme, sa confiance en la nature. « Le courant stoïcien, le moins étudié, dit Victor Giraud, se peut suivre à travers toute l’histoire de l’humanisme, et si l’on veut en mesurer la force et la profondeur, il suffit de songer au succès du Plutarque d’Amyot… Il est en tous cas certain que ces mêmes doctrines ont eu une réelle influence sur les origines du jansénisme. » — Cf. PascaL. L'homme. L'œuvre. L'influence. Paris, Fontemoing, 3° édit., p. 12. — Comment M. Victor Giraud a-t-il négligé de noter que l'influence d’Epictète sur le jansénisme n'atteint guère que l’externe, tandis que pour le molinisme, elle s'exerce sur l’interne ? Les affinités sont, en somme, plus étroites entre un Epictète et un saint François de Sales qu'entre un Epictète et un Saint-Cyran !
? Traitté de l’ Amour de Dieu, 1. 4, ch. xvunt, t. IV, p. 84.
* Dom Mackey l’a fait excellemment dans la solide introduction qu il a écrite pour le tome IV de l'édition d'Annecy. Le savant bénédictin relève quelques-unes des étranges méprises commises par Bossuet, dont on peut bien dire qu'il n’était familier ni avec la
I! nous suffit pour notre chjet, qui est de définir une spirtualité, de relever la pointe dirigée par Bossuet pessimiste | contre un maître encore populaire qu'il sentait obscurément d'un autre esprit que lui, ! et qu'il devait accuser un Jour assez aigrement d'avoir « moins lu les Pères que les … scholastiques modernes. » ? Saint François de Sales était assurément disciple des Bellarmin, des Canisius, des … Sirmond, des Génébrard, mais s’écartait-il pour autant de notre grande tradition patristique, ainsi qu'il plaît à Bossuet de le prétendre ? Qu'il se trouve ici en divergence d'esprit avec saint Augustin * et quelques grands docteurs
pensée ni avec le vocabulaire de saint François de Sales. Voici notamment une extraordinaire faute de lecture signalée par DomiMackey. Bossuet reprochait à saint François de Sales d’avoir, avec les Pélagiens, abaissé l’état de justice originelle en disant que, dans cet état, l’homme avait de Dieu une connaissance et un amour seulement naturels. Or, Bossuet a introduit ici, dans la citation qu'il fait de saint François …. de Sales, un « seulement » qui dénature tout. 2 M. DE LA BROISE, dans sa thèse sur Bossuet et la Bible, définit » bien, semble-t-il, le vrai tempérament de Bossuet quand il écrit : … « Bossuet se montre un peu trop zélé pour fermer la porte du ciel dès que quelqu'un faisait mine de l'ouvrir un peu trop grande ; un peu trop porté à se complaire dans les passages effrayants de l'Ecriture, dans ceux qui font « adorer en tremblant les secrets et » impénétrables jugements de Dieu » et à négliger des endroits plus . consolants qui découvrent, dans ces mêmes iugements, des abîmes … de miséricorde. » — Cf. Bossuet et la Bible. Paris, Retaux, 1891,
ch. x1, p. 333. — Disons, pour être tout à fait exacts, que ce n’est " guère qu'à partir de son élévation au siège de Meaux qu'apparaît * chez Bossuet une tendance constante et marquée à professer en … toutes choses l'opinion la plus sévère. Pour comprendre la pensée de … Bossuet il ne faut jamais oublier qu'il fut pendant de longues années, D à Metz, en commerce quotidien avec la colonie juive et avec l’élite des © protestants lorrains. Il ne fut pas seulement l'adversaire mais l’ami du … Pasteur Paul Ferri. Une longue controverse amicale, telle que fut la Jeur, ne va guère sans une certaine pénétration mutuelle des âmes.
2 Préface sur l'Instraction pastorale de M. l Archevéque de Cambrai. Section XI, part. CXXVI, édit: Vivès, t. XIX, p. 297.
3 La théorie de saint Augustin sur le péché originel, écrit M. J. Paquier, « régna dans la théologie de l'Occident jusqu'au xI® siècle À cette époque, elle eut deux adversaires : saint Anselme et Abélard, »
de l'Eglise latine, nous y Consentons!: mais n'a-til pas.
® derrière lui l’ensemble des Pères grecs et saint Ambroise lui-même ? Sa principale disgrâce, en cette affaire, ne
serait-elle pas d’avoir été confisqué un peu trop despoti-
quement par. Fénelon ?
Nous pouvons donc dire qu’au sentiment de saint François de Sales le péché originel n'a pas vicié radicalement notre
nature. Noire acuvité naturelle n'est pas corrompue”
dans sa source, et ce que nous faisons, même contre la loi de Dieu, si nous n'y apportons ni conscience ni consen-
tement, ne peut nous être imputé à faute. On se rappelle
la grande indignation de Pascal dans sa quatrième Provinciale contre une doctrine pourtant si raisonnable. Par derrière les jésuites Pascal atteignait l'évêque de Genève,
qui avait contribué plus que personne à la répandre”
dans le monde catholique. La doctrine contraire, qui faisait de la concupiscence un péché et de toute faute matérielle un mal formel, avait pénétré si profondément,
au delà même de l’hérésie, que des âmes parfaitement!
éclairées en étaient abusées.! Saint François de Sales
— Cf. Le Jansénisme. Paris, Bloud, pp. 111-112. — De son côté, le P. Portahié écrit — Cf. Dictionnaire de Théologie catholique. Article . Augustinisme. Paris, Letouzey, col. 2516. — que la théologie est allée en adoucissant progressivement la thèse augustinienne. « Un grand progrès, dit-il. s'est accompli dans le sens d’un adoucissement successif. » On peut dire que saint François de Sales fut, à un moment de l’histoire, le champion des idées modérées, et quil contribua, pour un temps trop court, à refouler efficacement la poussée de pessimisme excessif que le jansénisme allait déchaîner.
4 M. STROWSKI, dans son grand ouvrage sur Pascal et son temps, a vigoureusement marqué l'opposition qu'il y a sur ce point entre la pensée janséniste et la pensée salésienne telle que nous venons de la définir : « Les Jansénistes, écrit-il, disent que nous sommes responsables de ce qui s'échappe de notre fond, même sans le jugement de la conscience morale, même sans notre choix, et en dehors de tout consentement réfléchi. Etre coupable, c’est avoir un fond d'où s’échappent des actes coupables... Pour les Jansénistes, ce qui est à nous, c'est l'involontaire aussi bien que le volontaire; et, au demeurant, le volontaire n'existe pas. Voilà le débat essentiel entre les
nous a lui-même raconté.de quel étonnement fut saisie Me Acarie quand il refusa de l’absoudre, un jour qu'ayant reçu sa confession, il n'avait pu trouver, dans les imperfections toutes matérielles qu elle venait de lui avouer, matière à sacrement. !
La volonté lui semble donc un admirable instrument de bien. S'il n’omet pas de nous la montrer inconstante et ployable, il se plaît surtout à nous en parler avec une allègre confiance qui prépare à n’en pas douter le grand mot d'Auguste dans Corneille : Je suis maître de moi comme de l'univers.? Le sic volo, si fier de saint Ignace
Jansénistes et leurs adversaires. Tout le reste est jargon, algèbre théologique et jeu abstrait. Mais cela, c’est la vie même; c'est le siècle tout entier. » — Cf. Pascal et son temps. Paris, Plon, 1908, t. III, pp. 81-82. — On voit que l’impiété du xviIK siècle aura beau jeu pour combattre au nom de la raison ce christianisme barbare que le talent de ses sectateurs pouvait faire prendre pour le christianisme authentique. On voit ce que notre doctrine a perdu à ne pas se présenter devant le philosophisme sous sa forme salésienne, et ce qu’elle peut encore gagner aujourd'hui à reprendre cette forme si satisfaisante pour la raison.
1 « Il faut que je vous die, racontait-il à ses Visitandines, une chose qui m'arriva à Paris, confessant la Bien-heureuse Marie de l’Incarnation, qui estoit encore séculière. Après l'avoir confessée deux ou trois fois avec beaucoup d'attention, en fin je dis une fois à ceste bien-heureuse, que je ne luy pouvois donner l’absolution, parce que les choses dont elle s’accusoit, n'estoyent que minces imperfections et non péchés. Elle s'estonna fort que je luy dis ne trouver pas péché véniel, et me remercia grandement de luy avoir donné ceste lumière. » — Cf. Vrays Entretiens. Eniretien xv, t. VI,
2 L'opposition de doctrine que nous avons relevée entre un saint François de Sales et un Pascal, se retrouve partout au XvII® siècle, et jusqu’au théâtre, par exemple, entre un Corneille et un Racine, Corneille, élève des Jésuites, est moliniste: Racine, élève de Port- Royal, est janséniste.
S'exprimant par la bouche d’un de ses héros, Corneille s’'émerveille que l'on puisse être :
« Vertueux sans mérite et vicieux sans crime ”, Œdipe, III ,5
2 > . p* résonne à travers toute son œuvre. Cornélien déjà, il croit à une volonté reine et dominatrice des puissances
et dans la même pièce, il formule en ces termes la doctrine moliniste :
« Le Ciel juste à punir, juste à récompenser & Pour rendre aux actions leur peine ou leur salaire « Doit nous offrir son aide et puis nous laisser faire. » Id., III, 5.
Racine au contraire, qui applaudissait, un jour à une satire où
« Le baudet de Molina « Reçut ce qu'il mérita. » Œuvres, édit Mesnard, t, IV, p. 201.
nous représente partout la volonté humaine comme une cire inerte entre les mains de Dieu :
« Dieu de nos volontés, arbitre souverain ». Athalie, II, 9.
Sa Divinité est toujours pareille à ces dieux étranges dont parle Jocaste :
« Jusques aux bords du crime ils conduisent nos pas, « Ils nous le font commettre et ne l'excusent pas. » Thébaide, III, 2.
En lisant de telles maximes, nous nous expliquons le ricanement de Voltaire qui, à la veille d'entrer en campagne contre Pascal, se frottait les mains disant : « À nous deux, Pascal! » Il avait bien aperçu le point vulnérable de la théologie pascalienne. Dès le temps même | où Les Provinciales allaient aux. nues, de bons esprits, même parmi les séculiers, discernaient le péril que faisait courir à la foi chrétienne le succès des maximes jansénistes sur la grâce. Mme de Choisy écrivait un jour à Mme de Maure : « Les courtisans et les mondains sont détraqués depuis ces propositions de la grâce, disant à tous moments : Hé ! qu'importe-t-1l comme l’on fait, puisque si nous avons la grâce nous serons sauvés, et si nous ne l'avons point, nous serons perdus Et puis ils concluent : Tout cela sont fariboles ; voyez comme ils s’étranglent trétous ; les uns soutiennent une chose, Îles autres une autre. — Avant toutes ces questions-ci, quand Pâques arrivait, ils étaient étonnés comme des fondeurs de cloches, ne sachant où se fourrer et ayant de grands scrupules. Présentement, ils sont gaiïllards et ne songent plus à se confesser, disant : ce qui est écrit est écrit. Voilà ce que les jansénistes ont opéré à l'égard des mondains. » Avant Mme de Choisy, avant Voltaire, saint François de Sales avait parfaitement vu le point par où la thèse pascalienne et janséniste offensait la raison. Aussi comment ne pas déplorer que son interprétation n'ait pas prévalu dans la littérature du XvII siècle ? La face du monde en eût été changée ! Les campagnes anti-chrétiennes que les philosophes du xviri® siècle menèrent au nom de la raison, n'avaient
de l'âme.’ « Ainsy, Theotime, parmi l'innumerable multitude et varieté d'actions, mouvemens, sentimens, inclinations, habitudes, passions, facultés et puissances qui sont en l’homme, Dieu a establi une naturelle monarchie en la volonté qui commande et domine sur tout ce qui se * trouve en ce petit monde. >»? Voici déjà toute la moelle … . de la philosophie cornélienne, mais sans les exagérations qui conduiront Corneille, après le Cid, à ranger sous le “ commandement de la volonté juqu'aux mouvements * premiers de la sensibilité. Les héros de Corneille, a-t-on dit finement, quittent leur passion comme on quitte son chapeau.
Ma haine va mourir, que j'ai cru immortelle.
} Elle est morte!
dit l'Emilie de Cinna, délivrée subitement d’une passion de vingt ans. Saint François de Sales a trop le sens du réel pour tomber dans de telles étourderies psychologiques. Mais aussi, à la différence de Racine qui nous montre l’homme
plus ni prise ni motif. Qu'on imagine un Pascal faisant son Apologie dans la note salésienne que nous avons décrite, tout l’irrationnel du christianisme pessimiste qui a tant choqué le xviri® siècle, puis le x1x®, tombait. Si l'Italie n’a pas connu, comme la France au XvINS siècle, une vague d'irréhigion, n'est-ce pas pour beaucoup parce que son
- grand écrivain religieux d’alors, saint Alphonse de Liguori, enseignait un christianisme tempéré conforme à l'esprit de saint François de Sales ?
1 N'y at-il pas comme un souvenir du sic volo ignatien dans la belle formule résolutive que nous lisons au début de l’Introduction : « Et me convertissant a mon Dieu debonnaire et pitoyable, je desire, propose et delibere et me resous irrevocablement de le servir et aymer maintenant et eternellement.. Ceci est ma volonté, mon intention et ma resolution inviolable et irrevocable… Plaise vous, 6 Dieu eternel.. confirmer en moy cette resolution.» Cf. Introduction à la vie devote. 17e partie, ch. xx, t. III, pp. 60-61. — Quel accent de mâle confiance, dans ces lignes optimistes. Et quelle belle théologie de la grâce elles contiennent ! Comme on y fait équitablement leur part tout ensemble à l’'humaine activité et à la grâce prévenante de Dieu !
? Traitté de l'Amour de Dieu, 1. I, ch. 1, t. IV, p. 25.
emporté, comme nuage au vent, dans le tourbillon de sa
passion, il nous dira, suivant en cela une sage ligne médiane:
« On ne peut empescher la concupiscence de concevoir, mais ouy bien d’enfanter et de parfaire le peché. » 1 Encore sa confiance dans la volonté va-t-elle si loin qu'après avoir admis une sorte de fatalité dans l'éclosion de la passion, il nous attribue sur sa croissance un pouvoir régulateur souverain. € La volonté, 'dit-1l, est régente sur l'amour », et si elle ne peut empêcher une passion de «vivre» en nous, elle peut du moins l'empêcher d'ytrégner». . Sans prêter à la volonté sur la passion un pouvoir d’étouffement immédiat, comme le fera Corneille, il lui promet cependant la victoire comme couronnement d’une guerre d'usure bien conduite. « Et sur tout ce peuple des passions sensuelles la volonté tient son empire, rejettant leurs suggestions, repoussant leurs attaques, empeschant leurs effectz, et au fin moins, leur refusant fortement son consentement sans lequel elles ne peuvent l’'endommmager, et par le refus duquel elles demeurent vaincues, voire mesme a la longue abbatues, allangouries, efflanquees, reprimees et, sinon du tout mortes, au moins amorties et mortifiees. » ? Saint François de Sales ne se flatte point d’exterminer une passion d'un mot, d'un geste, en soufflant dessus, comme font les héros de Corneille. Tout son espoir est de l’épuiser à coup de volonté. Le succès est au bout de l'effort. Mais il y faut du temps, de l'énergie, toute une discipline.
Confiant dans la valeur humaine, optimiste, l’évêque de Genève l’est donc sans aucun doute, mais sa confiance
en l'homme est limitée par le souvenir d’une déchéance.
qui rend sa pensée imperméable aux utopies stoïiciennes. Corneille eût gagné à étudier l’homme dans saint François de Sales. Il s’égara pour avoir suivi Charron, Du Vair, Amyot, plutôt que ce savoyard pondéré qui avait pris
2 19., 1. I, ch. nt, t. IV, p. 29.
SD, LT chniT, tal. p: 50!
l'habitude, dans ses montagnes, de cheminer entre les abîmes. Que n'a-t-1l entendu cet avertissement de la discrétion salésienne : « Grande folie de vouloir estre sage d’une sagesse impossible ! L'Eglise, certes, a condamné la folie de cette sagesse que certains anachoretes presomptueux voulurent introduire jadis. » ! Si M. Boutroux avait connw la morale catholique par Saint François de Sales, qui est un de ses docteurs autorisés et canonisés, aurait-il écrit, dans sa troisième conférence de Fontenay-aux-Roses, ces lignes injustes : € La morale chrétienne est loin d'être ainsi la morale de la mesure. C'est, bien plutôt, la morale de la folie, la morale de l'amour et du désir infimi. Elle veut que nous soyons parfaits. »° Avant M. Boutroux saint François de Sales avait exactement nommé « folie » ces prétentions à la perfection absolue dont s’enivrèrent de « présomptueux anachorètes » piqués de pélagianisme, prétentions que renouvelèrent aux XIV® et Xv° siècles, à la suite de Maître Eckart, certains mystiques allemands, hollandais, et suisses *. La perfection absolue dont parle l'Evangile est un idéal vers lequel nous devons marcher toujours, étant indéfiniment perfectibles; ce n'est pas un
1 Traitté de l Amour ré Dieu, 1. FE, ch. 11, t: IV, p. 31.
2 Emile BouTroux. Questions de morale et d'éducation. Paris, Delagrave, p. 49. — Tout indique d’ailleurs que M. Boutroux n’eût plus parlé vers la fin de sa vie comme ïl faisait à l'époque de ces conférences, c'est-à-dire entre 1888 et 1895.
3 H. Deracroix. Le mysticisme spéculatif en Allemagne au XIV® siècle. Paris, Alcan, 1900. ,
4 Appuyés sur sa doctrine, nous pourrions donc opposer la question préalable à ce grief de M. Payot : « Notre système d'éducation est en grande partie hérité de la thèse catholique que la nature humaine est foncièrement mauvaise et corrompue, que, par suite, l'éducation doit être une contrainte et qu'elle doit être fondée sur la peur ». — Revue philosophique, 1899, cité par LaBaucxe, t. I, p. 98. — La prétendue « thèse catholique », dont parle ici M. Payot, n'est que la thèse pascalienne, ou, si l’on veut, la thèse du xviif siècle littéraire : elle n’est pas la thèse de saint François de Sales.
idéal que nous puissions réaliser ici-bas. Saint François de Sales ne cessera de nous en avertir.
Mais pour être exempt de naïve confiance ou d'orgueil, il est optimiste et déjà cornélien de tendances. Notre nature, déchue de son état privilégié, n’est pas blessée dans son essence : elle garde une magnifique aptitude au bien. C'est pourquoi le maître de Philothée ne se croira pas tenu de fonder toute son ascèse sur la contrainte et sur la peur.
Si, comme nous le verrons, notre saint s’adonne avec tant de zèle pendant toute sa vie, à l'œuvre de l'éducation spirituelle, n'est-ce pas apparemment qu'il a cru l'homme éducable et bon ? Quels sont, en effet, les hommes que nous voyons ainsi à travers l'histoire se vouer plus spécialement à la culture des âmes, sinon des optimistes dont la doctrine philosophique exalte l’homme ? À Rome, ce sont les stoïciens, qui poussent, il est vrai, jusqu'à la présomption, leur confiance dans notre nature. Aux XVI® et XVIIe siècles, ce sont les Jésuites, imbus de molinisme. La croyance à la corruption foncière de l’homme est de soi peu conciliable avec le goût de la direction. Les jansénistes étalent-ils parfaitement dans la logique de leur système quand ils s'instituaient directeurs de conscience? N'avons-nous pas de curieux témoignages du découragement qui les saisissait parfois quand ils se remettaient en face de leurs principes ? Si l’homme, disaient-ils, est prédestiné au salut, à quoi bon le conseiller? S'il est voué à l'esclavage des passions, à quoi bon encore? Un philosophe contemporain a fort justement noté que le pessimisme sous toutes ses formes est de soi incompatible avec l’œuvre pédagogique. « Schopenhauer, écrit-il, n'a jamais eu l'idée de s'occuper d'éducation. Le Bouddhisme, qui est le pessimisme religieux, est incompatible avec l'idée de la culture morale du caractère. On pourrait dire la même chose du fatalisme à la turque. » : Et nous
LE, Ræricx. Philosophie de l'éducation. Paris, Alcan, p. 30,
pourrions ajouter, de l'épicurisme, du quiétisme, du luthéranisme, du jansénisme, qui croyaient à la fatalité de nos tendances.
En se livrant avec tant de ferveur assidue à la culture des âmes, saint François de Sales nous a donné la preuve, la bonne preuve, la preuve expérimentale, de sa confiance en l'homme. Mieux qu'avec des mots, par des attitudes réfléchies, par tout l'emploi de sa vie, il nous a prouvé la vigueur et la constance de son optimisme.
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