‹ Saint François de Sales, directeur d'âmesChapitre 61 sur 102 · HAL · texte numérisé non relu

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trine. Ce besoin varie non ous a une âme à ir autre, À mais d’un moment à l’autre dans la même âme.Nuln'est | plus différent d’un homme, dira Pascal, que ce même homme à un autre moment de son existence. Saint François de ; = Sales le savait. Aussi rien n’est plus différent que le ton fe de sa direction pour une même Philothée selon le temps où il lui écrit. Qu’une grossesse advienne, par exemple, à cette Mme de la Fléchère qu'il exhortait si virilement tout à l'heure, d'emblée il mesure le changement profond qu'une telle contingence a introduit dans son caractère et son È tempérament. Et voici de quel ton maintenant il lui parle : | « Contregardés-vous fort soigneusement en cette grossesse ; ne vous mettés nullement en peyne de vous contraindre a 32 aucune sorte d'exercice que tout bellement. Si vous vous lasses a genous, assiés-Vous ; Si Vous n ’aves pas d'attention pour prier demi-heure, priés un quart d'heure ou demi quart d'heure seulement. Je vous prie de vous mettre en la presence de Dieu et de souffrir vos douleurs devant luy. Ne vous retenés pas de vous plaindre, mais je voudrois que © ce fust a iuy, avec un esprit filial comme feroit un tendre enfant a sa mere ; Car, pourveu que ce soit amoureusement, il n'y a point de danger de se plaindre ni de demander la guerison, ni de changer de place, m dese faire soulager. Faites seulement cela avec amour et resignation entre les bras de la bonne volonté de Dieu. Ne vous mettés point en peyne de ne faire pas bien les actes des vertus ; car, comme Je vous ay dit, 1lz ne laissent pas d’estre tres bons, encor qu ilz soient faitz langoureusement, pesamment et quasi forcement. Vous ne sçauries donner a Dieu que ce que vous aves et en cette sayson d'affliction, vous n'avez pas d'autres actions. » ! Encore une fois, comme le ton a changé ! A la même femme dont il fallait hier calmer la fougue, à qui l'on é devait parler avec une sévère vigueur, le saint parle à présent É avec une sorte de câlinerie compatissante. Une langueur, cette même langueur dont souffre pour un temps sa Phi-

î or Me de la Fléchère, 16 juillet 1608, t. XIV, pp. 53-54

sa MÉTHODE DE DIRECTION 4 -

De lothée, s° s'est insinuée dans sa phrase et l’a faite hype : . et'douce. Avec ses mots tendres et caressants elle est comme un bras secourable qui se glisserait sous une tête endolorie. Et, parlant ainsi, le maître en dépit des apparences reste fidèle à lui-même. Il ne déroge pas d’une nuance à sa doctrine de l'amour. Trouver « très bon » que les actes de vertu soient faits « langoureusement, pesamment, quasi forcement », ce n'est pas faillir aux principes que nous connaissons sur le maximum d'élan, c'est l'appliquer avec intelligence, puisque c'est demander encore à une nature le maximum de ce qu'elle peut momentanément fournir. C'est se conformer à elle au lieu de la violenter. « Vous ne sauriez donner à Dieu que ce que vous avez », dit-il finement. Une terre pauvre et froide, tout en donnant son maximum ne peut produire des plantes du tropique. Règle d'or que méconnaissait si magnifiquement le premier directeur de MMS de Chantal et de Bréchard, l’honnête père de Monchy dont le saint plaisantait volontiers t l’indiscrétion. » : L'évêque de Genève se garde de l’apriorisme comme du pire écueil en pédagogie spirituelle. On a dit avec raison : L'art de l'éducation tient compte du tempérament, de la classe sociale, de la nationalité, de la race, d’une foule de circonstances, qui varient à l'infini. Saint François de Sales n'a négligé aucune de ces circons- . - tances changeantes. Son art de discerner ce qui intéresse son dirigé dans le moment qui passe, sa promptitude à saisir l'événement fortuit pour y ajuster sa leçon, sont incomparables. Apprend-il que Mme de la Fléchère procède chez elle à la vendange, il s'empare à l'instant de cette menue circonstance pour amorcer un enseignement moral. Comme il sait la noble femme très absorbée d'ordinaire par les besognes ménagères et le soin de son temporel, il entre habilement dans sa préoccupation, non pour la flatter, mais pour l’épurer en la transformant. Il utilise et féconde le germe au lieu de l'anéantir. Prenant donc appui sur la

DORE NIVi p.35,

vendange matérielle qui occupe sa correspondante 1l s'élève aussitôt à l'idée de vendange spirituelle, « Madame, écrit-il, on m'a dit que vous esties bien avant en vos vendanges : Dieu soit loué. Il faut que mon cœur vous die ce mot que je dis l’autre jour a une autre vendangeuse, qui est bien de vos plus cheres cousines. Comme on fait vendange en pressant les raysins, on vendange spirituellement en pressant la grace de Dieu et ses promesses. Et pour presser la grâce de Dieu, il faut multiplier l’orayson par les courtz, mais vifs eslancemens de nos cœurs: et pour presser sa promesse, il faut multiplier les œuvres de charité, car ce seront elles a qui Dieu donnera l’effect de ses promesses. J'ay esté malade, et vous m'aves visité, dira-t-il. Toutes choses ont leur sayson : :] faut presser le vin en l’une et en l’autre sorte de vendange; mais il faut presser sans s’empresser, avoir du soin sans inquietude. Faites belles et bonnes vendanges, ma chere Fille, et que les unes vous servent d’eschellon et de passage aux autres. Saint François aymoit les aigneaux et moutons parce qu'ilz luy representoyent son cher Sauveur; et je veux que nous aymions ces vendanges temporelles, non seulement parce que ce sont choses appartenantes au soin qui correspond a la dernande que nous faysons tous les jours de nostre pain quotidien, mais aussi, et beaucoup plus, parce qu'elles nous eslevent aux vendanges spirituelles. »: Ainsi, flant, s'il le faut, la métaphore jusqu'aux confins de la préciosité, saint François de Sales excelle dans l'art de mettre opportunément sous les yeux de ses dirigés l’appas qui convient à la nature de chacun.

À l'abbesse du Puits-d'Orbe, quisouffre depuis longtemps à la jambe, 1l parle avec une insistance presque plaisante de cette malheureuse jambe malade qui est, peut-on dire sans vain jeu de mots, le point d'appui de ses conseils : « Je vous escrivis avant hier sur le sujet de vostre jambe : maintenant Je vous escris sur celuy de mon cœur qui vous cherit d’un amour extreme, et pour cela pense continuel-

À Lettre à Mme de la Fléchère, 12 octobre 1608, t. XIV, pp. 77-79

lement comment, en quoi et quand il pourra tellement

servir le vostre, que celuy de vostre Espoux, nostre tres doux Sauveur, en soit satisfait et content. Il faudra voir une conclusion de tous nos bons desseins, affin que si nous

ne faysons pas autant de chemin que la chaleur de nostre premiere devotion nous faysoit entreprendre, nous en fassions pour le moins autant que, tout boîteux que nous sommes, nous en pourrons faire. » : Non seulement il se met au pas de sa dirigée, rabattant prudemment avec elle de ses premières ambitions spirituelles, mais il s'empare d'une infirmité qui était pour M Bourgeois une préoccupation absorbante et il en fait adroitement, pour elle et pour lui, un échelon et comme un embarcadère vers de hautes pensées. « Ma tres chere Fille, lui dit-il encore, enfin tous les remedes se sont treuvés inutiles pour la guerison de cette pauvre jambe, qui vous donne une peine qu'il faut sagement convertir en pœnitence perpetuelle, À la verité, j'ay tous-jours eu cette cogitation, que toutes ces applications reusciroyent tres mal, et que c’estoit un coup que Ja Providence celeste vous avoit donné, affin de vous donner sujet de patience et mortification. O quelz tresors pouvies-vous assembler par ce moyen! Il faut faire dores en avant, et vivre commune veritable rose entre les espines. » ? L'étrange importance que prend dans sa correspondance la jambe de Me Bourgeois se règle exactement sur l'importance qu'elle avait dans la pensée de sa correspondante. Chaque âme a ses soucis et ses inclinations. Un bon direca teur les utilise. Ce lui sont comme des points stratégiques et des bases d'opérations.

Si l’évêque de Genève écrit, par exemple, à M€ de Chantal, dans ies environs de la Saint-Jean, il n’a garde d'oublier que sa correspondante s'appelle Jeanne et 1l sait, en peut le croire, tirer parti de cette circonstance : « Quant a vous, je sçay bien que vous aves nom Jane, et que

1 Lettre à M®® Bourgeois, 9 avril 1609, t, XIV, pp. 155-156. 2 Lettre à M" Bourgeois, 6 novembre 1610, t. XIV, m. 358

ca

D v @e x À À : ; à Ju Far qe 1 ñ 9 F PEUR toute cet’ Octave vous penses que Je vous recommande HE

a ce glorieux Prœcurseur. » ? S'il écrit au président

Fremyot, du Parlement de Bourgogne, il lui rappelle trois

fois coup sur coup le souvenir de saint Bernard, — (vostre saint Bernard », comme 1l dit — parce qu'il s’adresse à un vieux dijonnais, et qu’à Dijon les souvenirs du grand mome se rencontrent pour ainsi dire à chaque pas *. À des

Savoisiens, il parle de leurs chères et belles montagnes

qu'il aime pour sa part si tendrement. À des Parisiens,

il déclare son admiration et son amour pour Paris. À des

hommes d’études, il parle de ce qui fait l'objet de leurs

travaux. À tous, 1l sait dire les choses le & mieux assay-

sonnées au lieu et a l’aage ou ils sont. » * « Mon Dieu, ma Fille, écrit-il à Me de Chantal. J'escris a course de plume et ne pense qu'a vous parler comme entre nous

deux. » * Toute'‘sa direction pourrait se définir ainsi :

un colloque intime, une conversation entre deux 5. Il n’écrit à peu près rien qui ne soit inspiré par le besoin présent de son disciple.

Les psychologues nous disent qu'il se forme en chacun de nous des systèmes d'éléments psychiques, des groupements d'idées, de sentiments et de sensations. Ces agglomérations, qu'ils nomment synthèses mentales, consti-

* À Lettre à la baronne de Chantal, 25 juin 1608, t. XIV, p. 34. ? Lettre au Président Fremyot, 7 octobre 1604, t. XII, p. 330.

# Sermons autographes. Pour le xviri® dimanche atrés la Pentecôte,

octobre 1593, t. VIT, p. 88, ÿ # Lettre à la baronne de Chantal, 18-19 septembre 1608, t. XIV, p.95.

5 Il a grand soin que tous ses avis aient non seulement la réalité mais l'apparence d’une (conversation entre deux ». Il veut que le destinataire les sente écrits pour lui seul. Faisant passer par la Mère de Chantal une missive pour MM de la Baume, il lui recommande ceci : « I] la faudra bien cacheter, car je ne sçay pourquoy, mais il est vray que les advis secretz frappent mieux le cœur jusques a ce que l'on soit fort avancé au renoncement de son propre amour » Lettre du 30

avril 1618, t. XVIII, p. 206

Ils se font et se défont comme les vieilles nébuleuses cosmiques sous l’action des forces nouvelles qui s’introduisent dans leur champ d'activité, c’est-à-dire dans la conscience. L'art de l'éducateur consiste, non pas seulement à consti-

LE ciel de ne à âme. re de une vie propre et un régime. Le

tuer de fortes synthèses mentales sur un point donné, ;

comme nous avons vu notre saint le faire sur l'idée d'amour, mais à discerner, dans l'âme qu'il s’agit de former, les synthèses mentales déjà constituées, pour s’en faire des auxiliaires en vue de l'œuvre éducative. Qu’un éducateur spirituel, comme saint François de Sales, travaille sur des âmes de savoyards, il va sans doute rencontrer chez elles des synthèses mentales formées sous l'influence de leur instinct processif et chicaneur. Dans les âmes genevoises 1l trouvera … des agrégats formés sous l'influence du puritanisme calviniste. L'éducateur du xvi° siècle, où qu'il exerce son ministère, rencontrera dans les consciences de son époque de fortes synthèses mentales constituées sous l'influence de l’'Humanisme, de la Renaissance, des guerres de Religion.

Chez la plupart il trouvera le goût des arts, de la culture, |

du bien dire ; dans les âmes militaires ou de lignée guerrière il découvrira le sentiment de l'honneur, le goût de la prouesse et de l’action d'éclat ;: dans les âmes stoïciennes, si nombreuses alors, le sentiment vif de la dignité humaine, le culte du devoir désintéressé. De ces diverses tendances, de ces éléments diversement répartis dans les âmes de son temps, le directeur vraiment doué, le directeur salésien s'emparera pour construire son propre édifice.

À certaines âmes encore tout imprégnées d'esprit féodal et guerrier, l'évêque de Genève tiendra le langage belliqueux propre à réveiller leurs hérédités, à faire vibrer la fibre héroïque : « Dieu ayme, écrit-il à M€ de Travenay, les âmes qui sont agitées des flotz et tempestes du monde, pourveu qu'elles reçoivent de sa main le travail, et, comme vaillantes guerrieres, s'essayent de garder la fidelité emmi

les assautz et combatz. »: On devine quelle résonance devait

avoir ce mâle vocabulaire, ces mots d'assaut, de combat, de fidélité, dans une âme chevaleresque comme celle de sa correspondante et quel appui son enseignement pouvait trouver dans ces évocations guerrières ! Les axiomes d'honneur et de vaillance, dont les Jésuites ses maîtres lui avaient enseigné la puissance éducative, ces axiomes qui avaient tant de prise sur lui-même, sur son âme de mousquetaire, amoureuse de bravoure et d'élégance morale, fleurissent sous sa plume quand il s’adresse à des âmes de fière lignée comme lui : « Courage, Madame, dira-t-il à une noble inconnue; ce seroit une vraye et prodigieuse pusillanimité en un’ ame bien née de quitter une telle résolution. »* Et comme il avait affaire le plus souvent à des âmes bien nées, qu'exaltaient les perspectives d’héroïsme, c'est constamment, peut-on dire, à l'exemple de saint Ignace, qu'il leur présente la dévotion comme une conquête glorieuse et comme une entreprise de chevalerie.

Il émeut en sa faveur le Donguichottisme i inné qu il trouve chez l’homme de son temps :(O mon âme, s’écrie-t-1l, tu es capable de Dieu, malheur a toy si tu te contentes de moins que de Dieu. O ma belle ame, deves-vous dire, vous pouves entendre et vouloir Dieu, pourquoy vous amuseres-vous a chose moindre? » * Toute la magnifique lettre à Celse- Bénigne de Chantal partant pour la cour est, de ce point de vue, un pur chef-d'œuvre, un chef-d'œuvre de pénétration psychologique, un chef-d'œuvre de soumission et d’adaptation à l'objet. On y peut admirer le don qu'avait notre saint de saisir la qualité particulière des âmes et de leur parler le langage qu'elles comprenaient. Pas une ligne ici qui n'aille au cœur d’un jeune homme de bonne race, sensible à l'honneur guerrier. Veut-il mettre en garde le jeune

? Lettre à M" de Travernay, 29 septembre 1612, t. XV, p. 270.

? Lettre à une inconnue, 1602-1604, t. XII, p. 404. Lettre à MM de Limojon, t. XII, p. 59.

* Introduction à la vie devote, 59 partie, ch. x, t. III, p. 354.

Bénigne contre la séduction du jeu, qui fait alors tourner les meilleures têtes, notamment à la cour, le saint lui dit : « Voyes-vous, Monsieur, je crains que vous ne retournies au Jeu. C'est un exercice de fénéant. » Veut-il le détourner de certaines lectures, particulièrement de celle de Rabelais qui fait fureur parmi les militaires, 1l lui dit : le goût de tels livres ne prouve qu'une certaine médiocrité de l'esprit : «Pour rien au monde ne laissés point emporter votre esprit apres certains escritz que les cervelles foibles admirent, a cause de certaines vaines subtilités qu'ilz y hument, comme cet infame Rabelais et certains autres de nostre aage. » Veut-il le prémunir contre la paresse et les entrainements de la gourmandise, c'est encore à ses instincts chevaleresques qu'il fait appel : « Je vous souhaitte encor un cœur vigoureux pour ne point trop flatter vostre cors en delicatesse au manger, au dormir et telles autres mollesses ; car enfin, un cœur genereux a tous-jours un peu de mespris des mignardises et delices corporelles. » C’est à un argument semblable qu'il a recours pour le detourner des flirts et frivoles galanteries : « Ainsy, la vanité fait qu'on s'amuse a ces folastres galanteries qui sont a louange devant les femmes et autres espritz minces, et qui sont a mespris devant les grans courages et espritz relevés.» Admirons encore par quel biais ingénieux il l’incite à se donner un directeur. Ce guide n'est pas proposé à titre de censeur officiel ; c'est un ami, un esprit fin et de bonne compagnie que l'on ira voir de temps à autre pour l’entretenir, par manière de délassement, de ses affaires intérieures. © Je pense que vous trouveres bien aux Jésuites, ou aux Capucins ou aux Feuillants, ou mesme hors des monasteres, quelque esprit courtois qui se res-jouira si quelquefois vous l’alles voir pour vous recreer et prendre haleyne spirituelle. »:

Avec d'autres, et souvent, ce sera sur le sentiment stoïque de la dignité humaine, qu'il appuiera sa leçon : (O hommes,

1 Lettre à Celse-Bénigne de Chantal, 8 décembre 1610, t. XIV, pp. 376-380.

jusques a a seres-vous si insensés que à vouloir à

ravaler vostre dignité naturelle, descendans volontairement et vous precipitans en la condition de bestes brutes. » ! Sur quoi nous pouvons conclure que voilà un éducateur qui connaît non seulement l’homme, mais les hommes, toutes

les variétés d'hommes, et qui sait parler à chacun la langue

qu'il entend. Il ne gouverne pas l’âme in abstracto. Il ne se substitue pas à elle. Il l’aide, dans la minute qui passe, à vivre saintement sa vie propre, à se développer dans son style.

M. Strowsky ne lui a pas rendu justice sur ce point. Dans une page rapide, où la question n’est qu'effleurée, il reproche à notre saint d’avoir été ( en toute circonstance, tyrannique et imperieux... par l'effet », tout en montrant, il est vrai, (un tact, une légèreté de main que Fénelon luimême n'a pas égalée. » Et il ajoute : « Les ruses, s'il le faut, les ruses de la diplomatie ne seront pas étrangères à saint François de Sales, 1l tourne habilement les décisions les plus fermes qu'on lui oppose. Une jeune fille disgraciée physiquement veut à toute force se marier, et lui la voudrait religieuse. Il ne la contredit pas d’abord, c'est un simple regret qu'il exprime, il acquiesce même aux désirs de la jeune fille. Mais voyez si dans les conseils qu'il lui donne il ne glisse pas d’une main discrète les considérations les plus capables de rendre le mariage moins séduisant même pour un cœur prévenu : (Si le mary qui vous est proposé est

1 Traitté de l'amour de Dieu, |. VIL, ch. 1v, p. 21. C'est donc encore d'une méthode toute salésienne que M. William James fera l'application à la culture de l'esprit, quand il dira aux maîtres : « Faites que l'enfant ait honte d'être effrayé par l'étude des fractions ou battu par la loi de la chute des corps : éveillez son amour-propre et son désir de lutte, et il s’élancera au-devant des choses difficiles avec une sorte d'irritation intérieure contre lui-même. Ce sentiment est une de ses meilleures facultés morales. Une victoire obtenue dans ces conditions devient un moment décisif, une crise de son caractère... Le pédagogue qui ne provoque jamais cette sorte d’excitation combatiye chez ses élèves néglige un des meilleurs moyens de leur être utile. » Cf Causeries pédagogiques. Trad. Pidoux, Paris, Alcan, 1909, p. 53.

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d'ailleurs sortable, homme de bien et d'humeur compatis- | sante, parce que ce manquement de taille requiert cela, | comme il requiert de vous que vous contre-echangiez ce deffaut par une grande doulceur, par un sincère amour et par une humilité fort résignée. » I} rouvre même à la fin de sa lettre, remarque encore M. Strowsky, la perspective de déboires que le mariage réserve d'ordinaire à une femme disgraciée : © L'état du maryage est un état qui requiert plus de vertu et de constance que nul autre ; c’est un perpetuel exercice de mortification ; il le sera peut-être a vous plus que l'ordinaire. »! Assurément, il n’est pas difficile de discerner que saint François de Sales fait effort ici pour détourner sa correspondante du mariage. Mais le fait-il arbitrairement, comme on semble l’insinuer, et en vertu de théories personnelles: le fait-il au nom d’une doctrine a priori sur le mariage ? On sait assez que l'évêque de Genève n'est pas l'ennemi du mariage, ni même du remariage, et que bien des fois c'est lui qui prit l'initiative de protéger telles et telles jeunes filles contre ceux qui les poussaient abusivement au cloître. Si nous le voyons ici, pour une fois, prendre une position différente, c'est de toute évidence, a posteriori, après étude désintéressée du cas particulier, c'est parce qu'il lu a semblé justement que le bien et la nature même de sa correspondante le demandaient. Cultiver une plante selon sa loi, ce n'est pas l'abandonner à tous les hasards et caprices d'une croissance en plein vent. Nos impulsions passionnelles ne sont pas toujours conformes à notre nature profonde. Souvent au contraire, 1l est nécessaire de les combattre pour protéger le vrai moi. L'évêque a vu que la jeune fille mal conformée, dont il a reçu les confidences, se trompe sur elle-même en désirant le mariage; il essaie donc de lui ouvrir d’autres horizons, non parce qu'il a des préférences systématiques et des vues générales à appliquer, mais parce quil a compris, après examen, que l'être physique et spirituel de sa Philothée présomp-

1 Fortunat STROWSKY. Saint François de Sales, Paris, Plon, p. 222.

tueuse ne trouvera pas son épanouissement dans l'état du mariage. ,

Il en est ainsi toujours. Nous avons trouvé plus haut sous sa plume cette déclaration : «Je suis l’ennemijurédes cours.» Et pourtant nous l’entendions, il n'y a qu'un instant, donner les conseils du plus généreux optimisme à un jeune homme qui partait pour la cour. Pourquoi ? Parce qu'il avait constaté que le jeune homme en question était quelqu'une de ces « âmes bien nées », l’un de ces « courages mâles » qui peuvent affronter victorieusement les périls de la vie de cour. Cette âme-là, il l’aide à remplir sa destinée. Où elle est, comme elle est, hic et nunc, il la prend et s'adapte à elle pour lui faire produire son fruit propre. C'est la loi de toute sa direction spirituelle.

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