III. — Direction progressive
Homme de la Renaissance, saint François de Sales conduit aussi les âmes par gradation lente et continue parce qu'il pense que la nature, même au spirituel, habituellement ne fait pas de sauts :. Il ne croit guère à la vertu durable de ces coups de théâtre intérieurs, de ces grands revirements, de ces brusques illuminations, de ces explosions, qu'on aimait tant à Port-Royal et qu'on y travaillait à provoquer ?. Ïl tenait que les vrais progrès sont les petits progrès sans
1 La théorie du progrès par menues étapes était une des doctrines de l’humanisme. Ponocratès la met en pratique avec Gargantua. Cf. Rabelais, 1, 23 : « Nature ne endure mutations soubdaines sans grande violence. » Edit. Lefranc, t. Il, p. 215. C'était là d'ailleurs, comme le note M. Plattard, une maxime de l'Ecole de Salerne,
? La conception de Port-Royal se retrouve à toutes les phases de l'histoire : « Kant, dit M. Malapert, soutient que cette volonté ne peut s'exercer progressivement, que cette « révolution », cette sorte de « renaissance » ne saurait avoir lieu que « tout d’un coup, comme une sorte d'explosion. » Sans nier absolument la possibilité de ces métamorphoses soudaines, nous pensons que cette œuvre est d'ordinaire Je résultat et comme la récompense d’un long et persévérant effort;
Cf. Psychologie, Paris. Juven, p. 465.
éclat qui font une trame solide et liée, où les états présents sont en rapport étroit avec les états précédents. Dès le début de l’Introduction, il prie son lecteur de ne pas désirer ces saintetés hâtives et soudaines, dont il y a sans doute des exemples dans l'Histoire, mais qui ne peuvent être que des exceptions miraculeuses : € Saint Paul, dit-il, tout en un moment fut purgé d’une purgation parfaitte, comme fut aussi sainte Catherine de Gennes, sainte Magdeleine, sainte Pelagie et quelques autres : mais cette sorte de purgation est toute miraculeuse et extraordinaire en la grace, comme la resurrection des mortz en la nature, si que nous ne devons pas y pretendre. La purgation et guerison ordiordinaire, soit des cors soit des espritz, ne se fait que petit a petit, par progres, d'avancement en avancement, avec peyne et loysir… La guerison, dit l’aphorisme, qui se fdit tout bellement, est tous-jours plus asseuree. Il faut donques estre courageuse et patiente, o Philothee, en cette entreprinse… N'est-ce pas un extreme danger aux armes lesquelles, par une tentation contraire, se font accroire d'estre purgees de leurs imperfections, le premier jour de leur purgation, se tenans pour parfaittes avant presque d'estre faittes, et se mettant au vol sans aisles, »! C'est donc par une vue de réaliste et de psychologue qu'il adhère au système de l'éducation progressive, c'est parce qu'il connaît l’âme humaine et les lois de son ascension. Faire trop tôt le Séraphin c’est vouloir accomplir certaines opérations sans en avoir les organes, c'est vouloir voler sans ailes, c’est se condamner à retomber au sol, meurtri, plus impuissant qu'avant le départ.
Et c'est justement l'aventure dont faillit être victime, semble-t-il, après tant d’autres, la baronne de Chantal, au début de sa marche à la perfection, sous la conduite de saint François de Sales. Etant à Dijon, toute brûlante d’ardeur religieuse, elle se mit à fréquenter assidûment le parloir des carmélites de la ville et à se faire initier
1 Introduction à la vie devote, 1° partie, ch. v, t. III, pp. 26-27.
aux ne d’ une vie intérieure de ira que IE do
l'entretenait son nouveau directeur, d’une vie trop haute pour elle peut-être à l’heure qu'il était. Encore un peu «champêtre », selon son expression, elle conçut l'ambition, sous l'influence des voix carmélitaines, de «voler» avant que les ailes ne lui fussent poussées. Le maître dut modérer la hâte de son élève et lui demander de cheminer encore à travers les sentiers sinueux de l’oraison commune, jusqu'à ce que son être spirituel fût définitivement pourvu des moyens propres à accomplir les opérations supérieures de la contemplation. Ïl n'intervint pas en directeur autoritaire qui impose sa
4 S Le a É PP CRT RE EP ee 1 EE
… méthode. On a vu, par la lettre qu'il écrivit alors à M" de
Chantal, qu'il était accueillant à toutes les méthodes pourvu qu'elles s'ajustassent au tempérament du dirigé. Seulement, plus clairvoyant sur la vraie nature de Philothée que Philothée ne l'était elle-même et qu'elle ne pouvait l'être, il lui crie d’être sage et de ne pas s’aventurer plus loin que ne le lui permettent momentanément ses ressources. Ce faisant, 1l applique un principe permanent de sa pédagogie qui est une pédagogie progressive. Les conseils modérateurs qu'il donne à Me de Chantal au début de sa vie mystique, il les donnera plus tard encore à d’autres âmes quand luimême sera depuis longtemps parvenu à la vie contemplative, preuve qu'il n'applique pas à autrui une discipline arbitraire tirée de ses propres expériences. La doctrine de la lenteur calculée et des menues étapes était encore la sienne quand il prononçait ses Entrefiens qui sont comme son testament spirituel. Nous pouvons la tenir comme faisant partie de sa pensée profonde.
Son tempérament méthodique et sage de montagnard savoisien le prédisposait à suivre cette tactique souveraine, cette tactique éternelle, du diviser pour régner. Comme le Sénat romain qui abat ses adversaires l’un après l’autre, qui construit l'empire province par province, qui organise patiemment, s’assimile et digère, pour ainsi dire, chacune de ces provinces avant d'en conquérir une autre ; comme le pianiste encore qui veut avoir un exercice dans les doigts
è avant “és passer au sante saint in Sales entend. 2
quel’ on conquière la perfection parcelle à parcelle. Conten- | tés-vous de gaigner de tems en tems quelque petit advantage sur vostre passion ennemie. » ! Conformément aux
règles de la bonne stratégie portons-nous, dit-il, avec toutes nos forces à la conquête d’un objectif connu, précis, limité,
immédiatement accessible. Ce point conquis, organisons-le
pour le posséder en toute sécurité, aménageons-le en point
d'appui pour de nouvelles conquêtes. Chaque progrès sera amsi l'échelon sur lequel on pourra s'appuyer pour passer au suivant. On ira, comme dit joliment le saint, «de logis en logis. » ? Chacune de nos conquêtes morales, en s’inscrivant solidement dans notre organisme spirituel par répétition
des actes et habitude, nous sera une force offensive pour
les conquêtes ultérieures. « Il n’est pas expedient, disait-il,
de passer d’une extremité a l’autre sans milieu. » ? I] disait
encore avec une étonnante abondance de comparaisons et d' images : ( Ne voyes vous pas que l'on n'esmonde point les vignes a coups de coignee, j'ay veu telle piece de sculp-
ture que le maistre a manié dix ans avant qu'elle fust par-
faitte, et n'a Jamais cessé d'en lever avec le ciseau et le burin et petit a petit, tout ce qui empeschoit la juste proportion. Non sans doute, il n’est pas possible d'arriver en un jour ou vous aspires : 1l faut ores gaigner ce point, demain un autre, et pied a pied nous nous rendrons maistres
de nous mesmes, qui ne sera pas une petite conqueste. » “. , es Ce sont surtout les âmes novices, qu’il lui semble bon de
mettre ainsi au régime des sages lenteurs. Ces âmes, telles sont comme les poules, lesquelles n’ont pas si tost fait un œuf qu'elles en chargent aussi tost un autre, laissant là celuy qu’elles ont fait sans le couver, de sorte qu'il n'en
1 Leitre à MM de la Fléchère, 8 avril 1608, t. XIV, p. 2.
2 Sermons autographes. Pour le commencement du Carême, fin
février 1594, t. VII, p. 141.
3 Lettre au P. Nicolas de Quoex, 10 juillet 1609, t. XIV, p. 175. 4 Lettre à M de Limojon, 28 juin 1605, t. XIIT, pp. 58-59 .
r En ru qu'on peut comparer à nu qui s'empare souvent des travailleurs intellectuels à leurs débuts, saint François de Sales préconise hardiment une sorte de diète. « Faites bien la besogne qui est devant vos yeux maintenant, » ? écrivait-il à une jeune fille trop :a fougueuse, et à l'impétueuse abbesse de Port- Royal il rappelait six fois en dix lignes qu'il faut aller doucement et, comme il dit, ( tout bellement» : « O Dieu, ma Fille, lui écrit-il…, accoustumes vous a parler un
peu tout bellement, a faire tout ce que vous feres, douce- ment et tout bellement ; et vous verres que dans trois ou | quatre ans vous aures rangé tout a fait cette si subite sou- daineté. Mais souvenes vous bien de faire ainsy tout bel- De. lement, et parles tout bellement es occasions ou la soudai- neté ne vous pressera point et ou il n’y aura nulle apparence … de la craindre. » 4 Trop souvent à ces apprentis dévots que. travaille une fringale d'exploits spirituels il n'est pas donné 4 de rencontrer le guide sagement temporisateur qui modère leur première fougue. Et des chutes, des regressions : sans gloire succèdent à de trop beaux départs. à = On pourrait croire pourtant que € ‘est l'A: B: 0: de L \ … direction spirituelle de conduire ainsi les âmes d’après une méthode de progression. Rien n'est plus rare au contraire 2
1 Entretiens spirituels. Entretien vu, t. VI, p. 107. * Introduction à la vie devote, 3° partie, LL xxxvit, t. II, p 263. © Lettre à MU Clément, 14 décembre 1606, t. XIII, p. 244
® Lettre à Angélique nu abbesse de Port-Royal, 4 février 1020 t XIX, pp. 124-125.
et À
et rien peut-être nest plus difficile. Il faut infiniment d'expérience, de réflexion et tout ensemble d'intuition psychologique pour discerner qu'’autrui ne nous ressemble .pas, n'en est pas au même stade que nous de son évolution intérieure. Îl faut une extrême lucidité et fermeté d'esprit pour comprendre que le prochain ne peut pas toujours s'accommoder du même régime qui nous réussit merveilleusement à nous-mêmes. Quel est le professeur qui ne suppose pas chez son élève un peu de sa propre maturité d'esprit ? N'a-t-1l pas fallu des siècles pour que les historiens en vinssent à concevoir que les civilisations du passé ne ressemblaient pas à celle qu'ils avaient sous les yeux ? Insensé qui crois que je ne suis pas toi! disait Hugo. Sotte maxime, en pédagogie, et qui peut conduire à d'irréparables dissonances entre la leçon donnée et la capacité de celui qui la reçoit. Quand on songe que ni saint Bernard, : ni Lacordaire, ? ni Fénelon* n’ont eu assez de souplesse, de pénétration, de finesse intuitive, pour éviter toute brusquerie dans la conduite des âmes, on mesure mieux le rnérite de
1 Saint François de Sales a lui-même souligné, dans l’ntroduction les impatiences de saint Bernard envers tel ou tel novice. Cf, t. III, pp. 123-130. f
2 Onsait peut-être qu'Etienne Lamy, à son arrivée au collège de Sorrèze, voulut avoir Lacordaire pour directeur, mais qu'ayant été comme abasourdi par la rigueur de ses principes, il décida sur le champ de se replier vers une autre direction moins éclatante et plus débonnaire. Cf. Revue hebdomadaire, 22 mars 1913,
$ Fénelon, en qui survécut toujours un peu de la pétulance gasconne, conviait inconsidérément parfois les âmes aux sublimités du pur amour. Grisé par son beau rêve intérieur, candidement optimiste, il prêtait aux autres quelque chose de sa propre agilité mystique. Le P. Navatel, dans son Fénelon et la Confrérie du pur amour, nous a conté quelques-unes de ses méprises comme directeur. Voyons-le faire par exemple avec « la comtesse de Gramont : « Au milieu de son ascension dans la voie parfsite, M€ de Gramont, dit le P. Navatel, eut à porter certaines croix pénibles qui accablaient son courage un peu coart d’haleine. Voyant à son grand désespoir son œuvre spirituelle menacée et compromise, Fénelon se hâta de prêcher la patience et le sacrifice... Impatient de maîtriser l'humeur de la comtesse, il parle ferme et dur :« Dieu vous a touchée au vif en vous humi-
notre saint qui demande à chacun ce qu gi peut de sur
TN NSP COVER Re
HE . OSINT FRANÇOIS DE SALES: Te LA TS
l'heure, dans la minute qui passe, mais qui sait ne rien demander au-delà.
À toutes les époques, les âmes avides de an se sont mises, comme Mme Guyon, à à la recherche de ces fallacieux Moyens courts qui prétendent nous dispenser de … l'indispensable, c'est-à-dire de l'effort ét du temps. On ne viole pas ainsi seulement la loi de nature qui veut qu'un état psychologique soit en rapport de continuité avec l'état qui l’a précédé, on recule, sans y penser, le terme qu'on prétendait rapprocher. « L'enfant, a-t-on dit, ne s'échauffera jamais pour un but éloigné. Ce qu'il lui faut, c'est un but qu'il puisse atteindre. chaque leçon doit avoir un but déterminé, que l'élève puisse atteindre par ses propres efforts. L'intérêt sera donc le ressort d'un enseignement progressif au cours duquel l'enfant sentira grandir à la fois ses forces et ses désirs légitimes, tout en faisant l'acquisition de groupes d'idées de plus en plus nombreux, variés et compacts. » ! Il en est du candidat à la perfection comme du candidat à la science, et nous avons vu quel :
liant... Tant mieux, c'est qu'Il veut vous guérir. Taisez-vous, adorez celui qui vous frappe, n'ouvrez la bouche que pour dire : je l’ai bien mérité. » Le zélé directeur partait trop vite, demandait trop à la fois, si bien qu'il dut rétrograder. » Cf. Op cit. Paris, Emile PAUL, pp. 48-49, — Même erreur de diagnostic et de conduite avec le marquis de Seignelay : (Une fois devenu son maître spirituel, les rôles furent intervertis; le marquis se fit humble et l'abbé se fit hardi jusqu'à la sévérité. C'est le ton ordinaire des lettres spirituelles qu'il lui adresse; un ton qui surprend et qui choque quand on songe d’un côté à la jeunesse du directeur et de l’autre à la triste situation de Seignelay et à la mort prochaine qui devait bientôt briser ses grandes espérances. Mais Fénelon en ce moment se trouve ébloui par un système de dévotion anéantissante, Il est victime de son zèle amer. Il applique ss méthode avec une ardeur aveugle. » Id. pp. 61-62. Chose étrange, en effet, dans cet éducateur si fin qu'était Fénelon, il y eut toujours, comme l’a bien vu Brunetière, une certaine raideur cassante qui le readait malhabile parfois à régler correctement la vie intérieure des chrétiens qui le consultaient.
LE. RæricH. Philosophie de l'éducation, Paris, Alcan, p. 93.
/SAMÉTHODEDE DIRECTION 47