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I. — Pédagogie affective directe

L’art d’'émouvoir la sensibilité en faveur de Dieu et de la vertu

Par une intuition de grand psychologue saint François de Sales a parfaitement connu que les plus beaux mouvements de piété sont d'ordinaire éphémères quand ils ne s'inspirent

, = LES L SAS EN 4 4 que d'une froide adhésion de l'esprit à une idée pure ou à

vous faites ces choses l’une apres l’autre sans que vous en advertissies auparavant?» Et il recommande à son correspondant d'user autant que possible d’un « stile affectif » Cf. Lettre du 15 novembre 1611, t. XV pp. 118-119. C’est déjà toute la doctrine de Fénelon dans les Dialogues sur l’éloyuence.

* J. Payot. L'éducation de la volonté. Paris. Alcan, p. 14

un système rationnel. Celui qui ne voit en Dieu que le Souverain Maître et l'Ordonnateur de l'univers, celui-là est trop souvent à la merci de ces bourrasques d'émotion hostile qui nous viennent du monde et de ses séductions. Pour servir avec l'aisance, la promptitude, la constance que requiert la vraie dévotion, il faut avoir senti passer sur soi la grande vague d'émotion et d'amour : « Joie! Joie! Pleurs de joie ! »

C'est à provoquer ce fécond mouvement d'émotion que s'emploie d'instinct et par mille industries saintes cet homme vibrant et sensible qu'était l'évêque de Genève : « Je n'ay point souvenance, disaitl, que Nostre-Seigneur nous ayt commandé de guerir la teste de la fille de Sion, mais seulement son cœur. Non, sans doute, il n’a jamais dit : Parlés à la feste de Hierusalem, mays ouy bien : Parlés au cœur de Hierusalem ‘. » Nettement en marge de ce courant stoïcien qui va bientôt triompher dans la tragédie de Corneille et qui le plus souvent présentera l’homme comme un miracle de volonté froide ; tributaire au contraire de l'Italie et de l'Espagne, de sainte Thérèse et de saint Gaétan, de saint Jean de la Croix et de saint Bonaventure ?, il fait à la sensibilité sa part et sa très grande part dans l’œuvre de la conquête et du perfectionnement de soi-même 5. Il a dit en effet ceci qu'il ne faut oublier jamais : « Si un homme sçait d’estre aymé de qui

1 Lettre à la baronne de Chantal, 1°? août 1605, t. XIII, p. 81.

3 C’est par saint Bonaventure, l'un des principaux maîtres de sa pensée, qu'il se rattache au grand courant de piété affective créé par les franciscains. Il appelait saint Bonaventure « son tres saint et seraphique père ». Cf. Sermons autographes. Pour la fête de l'Invention

de la Sainte-Croix, 3 mai 1594, t. VII, p. 175.

3 Mais n'oublions pas — ce que nous avons démontré au chapitre de l’oraison — que la sensibilité pour saint François de Sales doit être mise au service de l’action. Elle n’est qu’un stimulant de la volonté. M. Oulmont a donc tort d'écrire : « Grâce à saint François de Sales les femmes du monde connaîtront une piété aimable et toute sentimentale. » Cf. Le Verger, le Temple et la Cellule. Essai sur

. principe ct a. ne. il able à Il en fait le point de départ et le pivot. de toute sa péd.

gogie affective. « Et maintenant, je vous prie, dit-il à Theotime, sachant que Jesus-Christ, vray Dieu eternel, ie tout puissant, nous a aymeés Jusques a vouloir souffrir pour nous la mort et la mort de la croix..., n'est-ce pas cela

avoir nos cœurs sous le pressoir et les sentir presser de

force? ? » On ne risque pas de surfaire l'importance d'une telle considération dans la stratégie spirituelle du saint. Convaincu que nous sommes infailliblement émus de

sympathie en faveur de qui nous aime, 1l s’ingénie à nous faire sentir — non pas seulement comprendre, — que nous …

sommes aimés de Dieu chacun à part, privément, comme si nous étions seuls au monde.

Pascal défaillait d'émotion, — émotion tragique, il est vrai, et très différente de la confiante sérénité salésienne, — quand il songeait que le Christ avait versé telle goutte de

son sang pour lui en propre, pendant sa Passion. Saint

François de Sales a connu toute la valeur de ces évocations émouvantes dont il éprouvait le pouvoir sur lui-même. Il s’en est admirablement servi pour agir sur les âmes et entraîner les volontés : « Helas, chere Philothee,. vous dormies et Dieu veilloit sur vous et pensoit sur votre

la sensualité dans les œuvres de mystique religieuse. Paris. Hachette 1912, p. 7. Les femmes du monde qui ne connaîtront que la piété sentimentale, dont parle M. Oulmont, ne seront pas des filles authentiques de l'évêque de Genève. Piété sentimentale, oui, mais pas foute et uniquement sentimentale ! L'appel au sentiment ne se se fait qu'en vue des œuvres et des résolutions, «O résolution, dit-1l,.… combien mon ame vous doit cherir, puisque vous aves eté si chere a mon Jesus. Helas, o Sauveur de mon âme, vous mourutes pour m'acquerir mes resolutions, hé faites-moy la grace que je meure plutost que de les perdre. » Introduction. 2 partie, ch. xl, €, HE, pp. 94-95. La piété salésienne est une piété sensible, mais s elle ne se résout pas en sensiblerie stérile.

1 Traitté de l'amour de Dieu. 1. VIL, ch. vin, t. V, p. 33. 2? Traitté de l'amour de Dieu, 1. VAL, ch. vin, t. V, p. 33.

tations a amour. »! At tous moments des mots le jaillissent à ainsi de sa plume : « Je chercherai, disait-il avec le Cantique des Cantiques, celui qui cherit mon ame. »?

Et il écrivait à Me de Travernay : « Voyés souvent Nostre-

Seigneur qui vous regarde, pauvre petitecreature que vous

estes, et vous voit emmi vos travaux et vos distractions. » ?

Parfois des chapitres entiers sont inspirés par cette idée

paulinienne d’un Dieu spécialisant son amour sur une seule âme, sur l'âme de Philothée. Saint Paul tressaillait d'amour

à ee RE a quand il se disait, pensant à Jésus : « I] m'a aimé et il s’est livré pour moi ! » Ce tressaillement salutaire, générateur ‘

d'action, l’évêque de Genève s’évertue à l’éveiller en nous.

Il s'y efforce notamment dans ces derniers chapitres de

l] . . ,. . . . LAS ntroduction qui s'intitulent si expressivement : « De l'amour que Jésus-Christ nous porte » — « De l'amour

de Dieu envers nous », et qui sont comme une suprême

tentative pour entraîner Philothée vers la perfection. « Voyés-vous, ma Philothee, dit-il tout ému lui-même, 1 est certain que le cœur de nostre cher Jesus voyoit le vostre des l'arbre de la croix et l’aymoit, et par cet amour luy obtenoit tous les biens que vous aures jamais, et entre autres nos resolutions ; ouy, chere Philothee, nous pouvons . tous dire comme Hieremie : O Seigneur, avant que je

fusse, vous me regardies et m'appelies par mon nom, d'autant que vrayment sa divine Bonté prepara en son

amour et misericorde tous les moyens generaux et particuliers de nostre salut, et par consequent nos resolutions. Ouy, sans doute, comme une femme enceinte prepare le berceau, le hnge et les bandelettes, et mesme une nourrice

pour l'enfant qu’elle espere faire, encor qu'il ne soit pas au monde, ainsy Nostre-Seigneur ayant sa Bonté grosse

1 Introduction à la vie devote, 5° partie, ch. 11, t. I, p. 342.

2 Sermons -autographes. Pour la fête de l'Immaculée-Conception,

8 décembre 1608, t. VIIL, p. 30.

% Lettre à à Madame de Travernay, 20 juillet 1612, t. XV, p. 247.

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