‹ Saint François de Sales, directeur d'âmesChapitre 66 sur 102 · LH AE · texte numérisé non relu

LH AE

et enceinte de vous, pretendant de vous enfanter au salut et vous rendre sa fille, prepara sur l'arbre de la Croix tout ce qu'il falloit pour vous : vostre berceau spirituel, vos linges et bandelettes, vostre nourrice et tout ce qui estoit convenable pour vostre bonheur... Ah, mon Dieu, que nous devrions profondement mettre ceci en nostre memoire : est-il possible que j'aye esté aymee et si doucement aymee de mon Sauveur, qu'il allast penser à moy en particulier, et en toutes ces petites occurrences par lesquelles il m'a tiree a luy? et combien donq devons-nous aymer, cherir et bien employer tout cela a nostre utilité. Ceci est bien doux : ce cœur aymable de mon Dieu pensoit en Philothee, l’aymoit et luy procuroit mille moyens de salut, autant comme s’il n’eust point eu d'autre ame au monde en qui il eust pensé. » ? La surprise ravie qu'il éprouve à la pensée de l'amour divin, surprise qui s'exprime si délicieusement dans cette page ardente, il estime impossible que Philothée ne la partage pas et qu'elle n'en reçoive pas l'impulsion décisive. Aussi ne tarit-il pas sur ce thème. On s’est aperçu déjà que le Dieu dont saint François de Sales nous entretient avec de si chaleureux accents n'est pas le Dieu lointain de la métaphysique. Ce n'est pas le Dieu pur esprit, c’est le Dieu fait homme, le Dieu de la crèche et de Nazareth, Jésus-Christ considéré dans son corps de chair. Avec le tempérament que nous lui connaissons,. nourri quil était de la tradition thérésienne, il n'était pas homme à se priver et à priver les âmes qu'il dirigeait de la belle source d'émotion sacrée que peut et doit être la contemplation de Jésus-Homme dans ses mystères terrestres. Sainte Thérèse dont 1il se disait volontiers le dévot ?, lui avait appris à tenir toujours ses yeux sur l'humanité de Jésus *. Nous ne sommes pas de purs

1 Introduction à la vie devote, 5° partie, ch. xiv, t. IL, p. 358.

? Lettre à M. de Brétigny, 23 octobre 1605, t. XIII, p. 118.

$ « Tout ce qui était en mon pouvoir, disait sinte Thérèse, était dé penser à Jésus-Christ comme homme. » Cf. Œuvres, Paris, Poussielgue, t. ], p. 256.

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esprits et nous ne pouvons pas sans présomption négliger les facilités nouvelles que l'Evangile nous a données pour nous unir à Dieu. Moins éthéré, plus réaliste et plus humain que Fénelon dont le mysticisme utopique et vaporeux n’est pas toujours, quoi qu'on ait dit, dans le prolongement du mysticisme salésien, l'évêque de Genève se rattache spontanément à la grande tradition des deux siècles précédents, notamment à la tradition espagnole et italienne. Fénelon pourra vouloir se passer pratiquement du Verbe incarné et contempler Dieu directement dans son essence !, François de Sales, lui, voit Dieu de préférence dans la personne humanisée de Jésus.

Notamment, 1l aime à le voir et à le faire contempler dans la personne souffrante du Sauveur. Malgré son optimisme naturel qui l'incline vers les spectacles consolants, il est au premier rang des maîtres de la vie spirituelle qui, au XVIIe siècle, ont poussé les âmes à méditer sur le mystère douloureux du Calvaire. Il se rattache ici à l’un des grands courants religieux de son temps. Comme l’a bien montré M. Emile Mâle, il y avait dans la chrétienté, depuis le XIV siècle, une forte tradition de piété envers Jésus crucifié, tradition dont l’évêque de Genève a subi l'influence à travers les maîtres de la peinture vénitienne. Quand il visite Venise en 1592, Titien vient de mourir et Tintoret vit encore. Les crucifixions, les dépositions, les couronnements si pathétiques et si tourmentés de ces maîtres, œuvres plus religieuses que ne l’a dit Taine, agissent puissamment, nous le savons, sur les âmes italiennes d'alors *.

1 Bossuet a vertement relevé chez Fénelon cette tendance à se passer de Jésus-Christ. Fénelon a tenté de se disculper. Mais il ne semble pas exempt de tout reproche. Il est d’ailleurs à l'opposé sur ce point de son amie, Me Guyon, qui se croyait l'objet d'étranges familiarités de la part de Jésus incarné. Cf. Maurice Masson. Fénelon et Me Guyon. Paris Hachette 1907, p. 74 et M. Matter. Le Mysticisme en France au temps de Fénelon, Paris. Didier, p. 8.

2 Voir les pages étincelantes que Taine consacre à Tintoret et à

ES

son pouvoir d'ébrantement sur les âmes dans Voyage en Jtalie. Paris,

qu ni] était si Ve fait pour pas Une telle dévoi

si elle n’eût pas existé, il l’eût inventée! 1

La piété envers le Sauveur souffrant était dans la logique de son système. Le mystère de la Passion est le mystère

émouvant par excellence, celui qui manifeste avec le plus

d'éclat l'amour de Dieu pour nous, car, comme l'a rappelé . Jésus lui-même, la suprême marque d'amour c'est de donner sa vie pour ceux qu'on aime. (La Mort et Passion de Nostre- Seigneur, écrit aussi notre saint, est le motif le plus doux

__et le plus violent qui puisse animer nos cœurs en cette vie

mortelle. Theotime, le mont du Calvaire est le mont des

amans. Tout amour qui ne prend pas son origine de la

Passion du Sauveur est frivole et périlleux. » : Saint François de Sales devait donc être un apôtre de la dévotion à Jésus

souffrant. Au début d’un de ses sermons, il affirmait

même qu'il avait eu pour vocation spéciale d'appeler l’attention des âmes sur ce mystère d'amour et de leur en faire sentir la richesse émotive. « Dieu m'a donné, disait-il, un extraordinaire désir de planter en tous les cœurs des enfans de la sainte Eglise la reverence et l’amour de la sainte Croix de Nostre-Seigneur Jesus-Christ… Je conseille volontiers a mes devotz et devotes pour se rafraîchir plus souvent la memoire de la tressainte Croix, qu'ilz en portent tousjours une ou a leur col ou a leurs chapeletz, et qu'ilz ne soyent jamais sans avoir une croix sur eux pour la voir et bayser souvent, car la le bayser est signe

Hachette, t. II, 13€ édit. pp. 365 et suiv. « Il me semble, dit-il, qu'on découvre en lui un état unique, le foudroiement de l'inspiration. Quand le tempérament est assez fort pour supporter sans se détraquer ce choc électrique, l'homme, comme Luther, saint Ignace, saint Paul et tous les grands visionnaires, accomplit des œuvres qui dépassent -le pouvoir humain. »

SE Traitté de l'amour de Dieu, 1. XI, ch. xx, t. V, pp. 345.

qu'il en fera la remarque, « il ne se peut que l’âme qui

contemple la Passion c’est-à-dire l'amour agissant de Dieu,

ne se fonde tout d’un amour saintement douloureux. » ?

Îl va même d'aventure pour exprimer plus fortement cet

amour agissant de Dieu dans la Passion, jusqu'aux termes un peu précieux et maniérés. (« Helas, dira-t-il, il souffre des douleurs insupportables ce divin Amant bien aymé... 1l prend playsir a souffrir, il ayme ses tourmens et meurt d'ayse de mourir de douleur pour moy. » *

Préciosité, sans doute, mais préciosité significative, préciosité d'un psychologue qui s'efforce de dégager le sens …

émouvant de la tragédie du Golgotha.

C'est dans la même intention et parfois sur le même ton qu'il appelle les âmes chrétiennes à contempler les aspects de la vie de Jésus où se manifeste plus vivement l'amour divin. Après le mystère de la mort, c'est celui de la nais-

sance qu il voudrait surtout nous voir méditer. La crèche

lui semble, comme à François d'Assise, un spectacle d’un pathétique souverain, et, comme son saint patron, il aime

à conduire les âmes à Bethléem. Dans un plan de ser-

mon pour la veille de Noël, il nous laisse apercevoir sa préoccupation à cet égard. Ce canevas n’est qu'un assemblage de notes jetées au fil de la plume, mais nous y voyons la pensée courir sans hésiter au détail touchant pour le mettre en vigoureux relief. « Venons-en, dit-il, au

1 Sermons autosraphes. Pour la fête de l'Exaltation de la Sainte-

Croix. Non daté, t. VIII, pp. 414-416. On notera que le port et l’usage

de la croix n’ont chez lui rien de (« magique » ni d’étroitement rituel, Ils ont pour fin, comme toutes choses dans son système, d'agir sur l'âme, de la « rafraîchir » et de la cultiver |

2 Traitté de l'amour de Dieu, 1. V, ch. v, t. IV, p. 272. 3 Traitté de l'amour de Dieu, 1. V, ch. v, t. IV, p. 273

#64 d'amitié.» pt Gr Heat pas par un à simple pad cs D Fe mique qu'il a pris la plume pour écrire l'Etendard de la - sainte Croix. En posant le principe que nous aimons qui nous aime, il se vouait à l’apostolat de la Croix, car, ainsi

Lu

second point, la naissance de Jesus ». Et, tout de suite, il s'arrête pour souligner, détacher, mettre en valeur, ce qu'il y a d’attendrissant dans ce prodigieux événement : « ou plutôt, reprend-il, le tout petit Jesus. » Remarquons cet appel d'attention sur le « tout petit Jesus », évocation d’un accueillant bébé en qui rien d’austère n'a encore effacé le charme de l'enfance. Un peu plus loin, il ajoute : « Sa pauvreté, mais voyez, je vous prie, comme il est pauvre : pauvreté d'asile, pauvreté de langes, pauvreté de nourriture ! » Et, pour lui-même, en marge de son texte, il inscrit cette recommandation où se reconnaît le maître éducateur : ( Presser avec beaucoup d'insistance cette considération : le voilà nu sur la terre à sa naissance. » ! Lorsque, de même, l’évêque de Genève se fait l'apôtre de l'Eucharistie, lorsqu'il recommande l'assistance à la Messe comme « le soleil des exercices de piété », c'est qu'il voit dans ces mystères ce qu'ils sont avant tout : des miracles d'amour. Toucher le cœur, voilà ce qu'il ambitionne. Il sait que, le cœur ému, la volonté suivra.

C'est pourquoi encore, la dévotion au Sacré-Cœur, cette dévotion qui sera dans l’histoire de la spiritualité une si grande révolution, une réaction décisive contre le courant glacial de la piété janséniste, va trouver dans l'évêque de Genève son véritable promoteur. Cette dévotion, dans sa notion spirituelle, était en germe sans doute chez saint Bonaventure et quelques docteurs moins illustres, mais on peut dire que c’est avec saint François

1 Sermons autographes. Pour la veille de Noël, 24 décemtre 1613. t. VIII, pp. 126-127. Inédit avant l'édition d'Annecy.

Pendant la nuit de Noël 1610, au sortir de la messe de Minuit:il écrit à la Mère de Chantal ce charmant billet : « Hé, vray Jesus ! que cette nuit est douce, ma tres chere Fille !.… Revenant donq d'entre les sacrés mistères, je donne ainsy le bon jour a ma chere Fille ! car je croy que les pasteurs encor, apres avoir adoré le celeste Poupon que le Ciel mesme leur avoit annoncé, se reposèrent un peu... Que donnerions-nous a nostre petit Roy que nous n'ayons reçu de

luy et de sa divine liberalité ? » Cf. t. XIV, pp. 392-393.

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de Sales qu’elle commence de s'épanouir. Il en est le père, non seulement parce qu'il est le fondateur de la Visitation d'où elle sortira, mais parce qu'il en a lui-même donné comme une première formule dès l’année 1608. Il écrit en effet à Mme de Charmoisy : « Je ne manque point d'invoquer la bonté de Nostre-Sauveur sur vous... pour la conservation de vostre cœur auquel d’une ardeur nompareille, je souhaitte toutes les plus desirables faveurs du ciel et surtout cette inviolable fidelité au saint amour que vous aves voué par tant de resolutions au cœur debonnaire de ce doux et cher Jesus :. » Avec lui vraiment commence de se propager dans le vocabulaire de la dévotion ce terme de « cœur » qui aura bientôt une telle fortune en chrétienté, et qui, concrétisant pour ainsi dire l'amour divin, prendra sur les âmes une telle puissance d’ébranlement émotif | En Dieu, notre saint désigne déjà le cœur comme le symbole et le tabernacle de l'amour. Il esquisse le geste touchant du Christ devant Marguerite-Marie, il montre à tous le cœur de Jésus, il leur dit sous mille formes ingénieuses : Voici ce cœur qui a tant aimé les hommes!

Mais ici se présente une question délicate sur laquelle il faut bien s'expliquer d’un mot, question de forme et de ton, en apparence secondaire, mais que la polémique entre Bossuet et Fénelon a rendue d'une actualité éternelle. Pour exprimer l'amour de l’homme pour Dieu et l'amour de Dieu pour l’homme, le mysticisme n’a pu faire autrement que d'emprunter ses mots, ses images et ses comparaisons au vocabulaire de l’amour humain. Echange périlleux ! A plus d’un auteur mystique, on le sait trop, il est arrivé parfois de passer les bornes du bon goût et même de la décence. L'évêque de Genève est-il absolument hors de cause à cet égard?

4 Lettre à Me de Charmoisy, 21 août 1608, t. XIV, p. 59.

| avons été. n ht, pas à ue de «écarts de: sensibilité » de saint François de Sales !. Etait-ce là prononcer équitablement? N'’était-ce pas juger les choses en homme du xx° siècle qui ne tient pas un compte suffisant des D conditions faites à la Littérature d'alors? Depuis la XIV® : siècle, trop d'auteurs soi-disant mystiques, maladroits imitateurs de saint Bonaventure et de Raymond Lulle, versaient fâcheusement dans une sorte de sensualité verbale qui allait chaque jour croissant. Le Cantique de Raymond Lulle « De l’Amig et de l’Amat » avait obtenu un succès prodigieux. De toutes parts on s'était exercé à limiter. en paraphrasant le Cantique des Cantiques. D'une génération à l’autre l’audace des évocations s'était exaspérée. Ruysbroeck, au scandale de Gerson *, Eckhart et l'école allemande, toute une légion d’imitateurs médiocres, maté- # rialisaient à l’envi l'amour divin. Simplement fade et mièvre au xIV® siècle, le vocabulaire de nos auteurs devenait au XV° siècle d’un réalismeinquiétant. Les peintures lascives en se multipliant se précisaient. Le libertinage de la Littérature profane vient encore aggraver le mal. Au xvi® siècle, sous l'influence de la Littérature italienne dont les raffinements voluptueux dépassent toutes limites, un certain mysticisme chrétien fait décidément le plus stupide abus | des images nuptiales et des symboles érotiques. Bossuet bientôt s’indignera : « Un des caractères de ces auteurs, dira-t-il, c'est de pousser à bout les allégories… Témoin Rusbroc dans son livre des MNopces spirituelles, où en s'opposant à ces images de toute sa force, il ne peut écrire une page sans y revenir. Tous les autres mystiques suivent

1 Cf. La dévotion à la Vierge dans la Littérature catholique au commencement du XVIS siècle. Paris, Leroux 1916, p. 157. Il est juste de remarquer qu'aux yeux de M. Flachaire ces « écarts de sensibilité » furent, comme il dit,.« la condition de l'énergie féconde qui inspire les tours de force et les chefs-d'œuvre conquérants de l’apostolat. »

? Cf. P. Pourrat. La Sniritualité chrétienne, t. Il, Le Moyen êge, Paris, Gabalda, 1921, p. 410 et suiv.

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