‹ Saint François de Sales, directeur d'âmesChapitre 67 sur 102 · CC NY · texte numérisé non relu

CC NY

rire 1 à “a dignité d ie . do eu mais

ii n'emploie-t-on pas à chaque moment les 1 images des

fiançailles et des noces; de la chaste consommation de ce divin mariage ; de la dot de l’âme mariée au verbe, aussi bien que des présens qu'elle en reçoit ; et cent autres de cette nature. » ! Bref, le vocabulaire de la galanterie roma-

nesque avait envahi peu à peu et corrompu une portion

notable de la Littérature pieuse.

à Il faut se souvenir de cela quand on lit saint François

de Sales. Pour le juger équitablement, il suffit de le compa-: rer aux meilleurs des auteurs spirituels de son temps, aux

PP, Binet ?, Poiré, Barry. On admire son effort de dépouillement et de spiritualisation quand on songe à ce qui l'entoure, à ce qui l’a précédé et à ce qui le suit. Pour ne rien dire des médiocres, qu’on se rappelle seulement les

vivacités d'un Ruysbroeck ?, d’un Hugues et d’un Richard

de Saint-Victor, le mysticisme pâmé d’une Me Guyon ou les rêveries alanguies d’un Malebranche.

: Sans doute, 1l lui arrive, pour rendre Jésus plus présent … de faire appel à des images vives qu'un directeur moderne s’interdirait. Evoquant par exemple Jésus dans son corps

1 Instruction sur les états d'oraison. Traité 1, L. Il, Cf. Œuvres |

Edit. Vivès, t. XVIII, pp. 387-389.

2 Le célèbre P. Binet, par exemple, qui n’était pourtant pas des plus audacieux, ne balançait pas à écrire des choses de ce goût : « C’est une belle imagination ce ceux qui disent que, qui veut bien vendre une esclave qui est enceinte, il faut évaluer le fils qu’elle porte dans son ventre, et si l’on pouvait sçavoir que ce fils dût estre quelque chose

de bien grand, il faudroit vendre cela autant que vaut la mère et Nostre-Dame enceinte de Jésus-Christ ? » Cf. Le Grand chef-d'œuvre … de Dieu ou les perfections de la sainte Vierge. Edit. de 1648, Paris, p. 87.

3 Pour Ruysbroeck, si l’on veut s'édifier sur sa manière, on pourra lire dans L'ornement des noces spirituelles, préface de Matterlinck, | Bruxelles, les pages 116 et suivantes.

autant que vaudroit le fils. Voulez-vous sçavoir combien vaut

verain pour tous vos EE nomcrde "+ cœur, »

‘telles expressions nous semblent hardies. Au début du xvue siècle, elles ne l’étaient plus ou ne l'étaient pas encore * L'allusion transparente à ce Cantique des Cantiques, que tant de paraphrases avaient depuis longtemps vulgarisé, émoussait ici la vivacité naturelle des mots. Saint François … de Sales avait d'ailleurs lui aussi sa dévotion au Cantique des | Cantiques. Il pensait, comme saint Bernard, que Dieu er avait voulu et inspiré la chaude tonalité affective pour qu'il eût plus d'action sur les âmes. « Le grand Salomon, disaitil, descrit d’un air delicieusement admirable les amours du Sauveur et de l'ame devote, en ce divin ouvrage que À pour son excellente suavité on appelle le Cantique des Cantiques. Et pour nous eslever plus doucement a la consi- ” deration de cet amour spirituel qui s'exerce entre Dieu et nous, par la correspondance des mouvemens de nos cœurs avec les inspirations de sa Divine Majesté, il employe une perpetuelle representation des amours d'un chaste berger et d'une pudique bergere. » * Il ne renoncera point à procédé pédagogique, mais il n’en fera, comparativement à son temps, qu'un usage discret. [l aura le droit Re | ayant donné l'exemple, de dire à l'archevêque de Bourges : «Il faut que l'allegorie soit bienseante »..., 1l faut éviter

1 Lettre à la baronne de Chantal, 5 avril 1607, t. XII, p. 276.

2? Si l'on veut savoir jusqu'où pouvait aller à cette date, la liberté des auteurs pieux et même des prédicateurs en chaire, qu'on lise dans la Lettre à l’Archevéque de Bourges, t. XII, p. 310, certaine remarque de saint François de Sales sur l'usage des allégories ee Ne | Elle en dit long sur les mœurs du temps !

© Traitté de l'Amour de Dieu, 1.1, ch.ix, pp. 50-51. — Voir la même 134 idée gun saint Bernard. Œuvres, Mn t. 183, p. 787.

Î ue

à SA MÉTHODE DE DIRECTION 495

qu'elle ne « porte une imagination dangereuse dans l'esprit de l'auditeur. »: Il donne même cet exemple particulièrement digne de mémoire de se corriger lui-même. Dans l'édition princeps de l’{ntroduction, il avait écrit pour conclure une comparaison, citée p. 486, cette note assez vive : (Or, Nostre Seigneur estoit en estat de grossesse et de femme enceinte sur l'arbre de la Croix. »? Pour l'édition de 1619, il biffe purement et simplement cette apostille un peu crue.

Un jour, de son vivant, malgré son effort, quelques esprits pointus lui reprochèrent, au dire de Camus, la liberté de ses images, particulièrement dans les chapitres 9 et 10 du Éivre premier du Traïitté de l'Amour *. Mais la querelle cette fois, lui parut, à bon droit, si vaine qu'il ne répondit pas un mot à ses contradicteurs et ne modifia pas une higne dans les chapitres incriminés.

L’approbation que lui donna bientôt Bossuet, d’ailleurs, témoigne hautement qu'il fut en son temps un modèle de réserve. Dans son Jnstruction sur les états d’oraison, à l'endroit même où il censure âprement Ruysbroeck et ses imitateurs, l’évêque de Meaux, sévère par nature et déjà teinté d'esprit janséniste, accorde à l’évêque de Genève

1 Lettre à Mgr André Fremyot, archevêque de Bourges, 5 octobre 1604 t. XII, p. 310.

2 Introduction à la vie devote. T. II. Édition princeps, p. 179*, et édition de 1619, p, 358.

8 Camus nous conte ainsi l'épisode : € On avertit nostre bienheureux Pere que quelques esprits noyez dans le sang et la matiere trouvoient a redire aux chapitres 9 et 10 du premier livre de son Theotime, où 1il parle de baiser et de l’union spirituelle à laquelle l'amour pretend. Ils en faisoient des risées et en disoient des mots, qui se ressentoient de l'abondance de leurs cœurs de bouë et de terre Ji n’en fit autre estat que de dire : spreta exolescunt ; si irascare, agnita videntur. Il fit comme Abraham qui ne laissoit pas de poursuivre son sacrifice, nonobstant que les oyseaux de proye voltigeassent dessus pour emporter quelque lopin. » Cf. Esprit du bienheureux François de

Sales, 32 Partie, section XIV. Edit. Depéry, t. I, pp. 166-167.

Ame

es

songe que E teoares 4 ae rat ment à se couvrir du grand nom de saint François … es l

Si donc nous jugeons les choses, comme il le faut, du

point de vue de l'historien, nous pouvons et nous devons admirer la sobriété relative du langage affectif de notre saint. Même quand il paraphrase son cher livre le Cantique des Cantiques, au lieu d'appuyer, comme tant d’autres, sur les détails suggestifs, il maintient dignement le chant sacré dans une sorte de majesté sereine, il lui garde sa gravité noble, lointaine et sculpturale. Si nous ne pouvons tout

imiter de son langage, les temps ayant changé, nous en

pouvons du moins tout approuver et nous en devons retenir la substance et l'esprit.

Il. — Pédagogie affective indirecte ou l’art de se faire aimer

Il ne suffit pas à saint François de Sales de faire aimer Dieu directement en lui-même et pour lui-même ; il lui faut encore le faire aimer, par un détour, à travers et dans la personne de son représentant. « Faites-vous aimer » dira Fénelon dans son Traité de l'éducation des filles ? Ce fut la consigne même de l’évêque de Genève, qui, sensible et tendre par nature, voulut gagner les âmes en les enveloppant de sa tendresse.

En éducation, rien n’est plus faux, à son sens que la maxime fameuse : Qu'ils me haïssent pourvu qu'ils me craignent. ( Les hommes disent qu'ils règnent quand ils se font craindre, disait-il : régner pourtant c’est être aimé. »

1 Traité de l'éducation des filles, ch. v, Cf. Œuvres. Edit. Vivès, t IV, p. 253. Tout l’admirable chapitre V du Traité de Fénelon s'inspire avec évidence de saint François de Sales.

® Sermons autographes. Pour l'Octave des saints Innocents, 4 ; janvier

1609, t. VIIL, p. 36.

less aoniins SE it ni hi

SR Mere

PE RCREE

Éd Es 6

SA | MÉTHODE DE | DIRECTION Pres

. : «Les plus doux commandements deviennent aspres Si un cœur tyran et cruel les impose, et 1lz deviennent tres. aymables quand l'amour les ordonne. » ! Il disait encore : « Bref, Theotime, la volonté n’est esmeüe que re | ses affections. » ?

Nous avons vu un saint François de Sales disciple de Sénèque quand il s’est agi de la direction particulière, individuelle, adaptée à chaque âme. Ici, plus rien de commun entre le philosophe et lui. « Senèque, a-t-on dit est un moraliste très délié et même profond, mais il n'a jamais l'accent fraternel. » * L’évêque de Genève a, non seulement l'accent fraternel, il a l'accent paternel et même maternel : il a tous les tons de la tendresse. Il est merveilleusement de son temps d’ailleurs, de ce temps où l'on

ag Ta Se RTE

A à trouvé ou exprimer cctevérité de belles nee se

discerne si aisément, à côté d’un courant destoïcisme roide

mais livresque et sans profondeur, un courant de plus en plus puissant de cordialité naïvement expansive, d’un temps où des amitiés d'homme à homme, comme celle. de Montaigne et de La Boétie, s'exprimaient en des termes d'une vivacité telle qu'on n’a peut-être rien entendu de pareil en aucun siècle. Il faudra se souvenir de cela tout à l'heure quand il s'agira de juger le langage affectif de notre saint. On ne pourra s'étonner qu'il se mette au diapason de son époque. Aussi bien tout le mouvement de l’humanisme menait là. La cordiahité démonstrative dans les relations était le fruit naturel de cet état d'esprit qui avait fait surgir en divers endroits, à Rome, à Venise, à Florence, des Académies du saint amour. La pédagogie spirituelle allait s’attendrir comme le reste avec saint François de Sales, en attendant que la pédagogie profane,

1 Traitté de l'amour de Dieu, 1. VIE, ch. v, t. V, p. 72. 2 Traitté de l'amour de Dieu, 1. I, ch. 1v, t. IV, p. 33.

3 Emile Faguet. Rousseau artiste, Société française d'édition,

Paris, p. 226

engagée déjà dans cette voie par Rabelais et Montaigne, achevât une évolution identique avec Fénelon, :

À l'encontre de l’anti-humaniste Calvin, qui gouvernait les âmes et les faisait gouverner avec une froideur voulue, les appelant à la perfection avec des termes impérieux et durs, l’évêque de Genève pense qu'il faut s'adresser à elles avec la tendresse d’une mère parlant à de tout petits enfants. « Combien, dit-il. un cœur paternel prendra-t-il volontiers en charge une ame qu'il aura rencontree au desir de la sainte perfection, la portant en son sein, comme une mere fait son petit enfant, sans se ressentir de ce faix bienaymé? Mais il faut sans doute que ce soit un cœur paternel; et c'est pourquoy les Apotres et hommes apostoliques appellent leurs disciples non seulement leurs enfans, mais encore plus tendrement leurs petitz enfans. » * Comme l’a finement noté M. Emile Faguet, il a eu cette belle intuition psychologique que presque tous les hommes sont de grands enfants et se plaisent à être traités comme tels. Ïls aiment qu'on les cajole et qu’on les appelle au devoir avec des môts calins. « François de Sales, dit M. Faguet, n'argumente point. [l s’insinue, il enveloppe, il caresse ; il fait aimer la religion en se faisant aimer lui-même. Il est le Montaigne du Christianisme et un Montaigne qui aurait de l'humilité. À nul plus qu’à lui ne s'applique le mot de Bossuet : quand Dieu forma le cœur et les entrailles, de l’homme, il y mit premièrement la bonté !.. Avec raison il a considéré tous les hommes comme des enfants très faibles qui ont besoin de maternité. »* Avec Montaigne en effet, avec ce (docte prophane » qu'il avait aimé dès sa

? Nous lirons en effet dans le Traité de l'éducation des filles des maximes comme celles-ci : « L'amitié le mènera (l'enfant) presque à toutes les choses qu'on voudra de lui » — « La crainte est comme les remèdes violents qu'on emploie dans les maladies extrêmes ! ils purgent, mais ils altèrent le tempérament et usent les organes. » Cf. Traité, ch. v. Œuvres, Edit. Vivès, t. IV, pp. 261 et 255.

? Introduction à la vie devote. Préface, t. IL, p. 10.

* Histoire de la Littérature française. Paris, Plon, t. 1, pp. 304-305.

jeunesse, l'évêque de Genève partage l'honneur d’avoir : réagi contre les méthodes d'éducation du siècle précédent qui faisaient une trop grande place aux verges et à la férule. Îl fait écho dans son domaine aux protestations fameuses de l’auteur des Essais contre la pédagogie courante

« Quelle manière pour esveiller l’appetit envers leur leçon, a ces tendres ames et craintives de les y guider d'une trongne effroyable les mains armees de fouets? .. On leur doit ensucrer les viandes salubres. » : Saint François de Sales fut un maître dans l'art « d’ensucrer les viandes salubres» qu'il proposait à ses Philothées. A Me Bourgeois, abbesse du Puits-d'Orbe, il donne pour mot d'ordre de mener ses filles « à l'obéissance avec des termes d'amour ». ? C'était sa maxime et sa loi de nature !

L'évêque de Genève était, en effet ( tout sensibilité et tout cœur ». Il le savait et le disait. « Moy, disait-il, qui suis le plus affectif du monde. » * A la veille même de sa mort, il se définissait ainsi : (Il n’y a point d’ame au monde, comme je pense, qui cherissent plus cordialement, tendrement et, pour le dire a la bonne foy, plus amoureusement que moy ; car il a pleu a Dieu de faire mon cœur ainsy. » Cette tendresse, dont il faisait profession, se marquait, dans chacune de ses lettres de mille manières imprévues par des mots exquis et vifs qui Jaillissaient du cœur.

Il lui arrive même parfois de s'arrêter comme étonné devant sa fertilité en paroles d'amitié. « J'abuse de vostre bonté a vous desployer si grossierement mes affections, écrivait-il au président Frémyot ; mais, Monsieur, quiconque me provoque en la contention d'amitié, 1l faut qu'il soit bien ferme, car je ne l'épargne point. » ® C'était là se définir avec une clairvoyance charmante !

Le vocabulaire affectif, il l’a véritablement épuisé et

1 Montaigne. Les Essais, 1. IV, t. [, ch. xxv.

2 Lettre à Madame Bourgeois, 9 octobre 1604, t. XII, p. 337. 3-4 Lettre à la Mère de Chantal 1620-1621, t. XX, p. 216.

5 Lettre au président Fremyot, 7 octobre 1604, t XII, p. 328

renouvelé. Les appellations caressantes : © Ma € ma sœur », (€ ma tres chere fille », «mon ame »; es plu suaves épithètes, « bien-aymee », (tres chere », (unique »,

et une fraîcheur de sincérité dont on n'avait pas d'exemple.

bien loin de lui à cet égard.

d'affection que saint François de Sales a semés dans sa

va sceller l'alliance entre eux et donner la première impul-

; (ou AS (14 4 VA a FA

in

fleurissent sous sa plume avec une abondance inépuisable

Il est vrai que la Direction des âmes n'avait pour ainsi dire pas encore de Littérature, du moins dans les temps modernes. Les devanciers ou les contemporains du saint dont les lettres nous sont parvenues, saint Gaëtan !, le P. Yvan ?, sont assez nettement affectifs, mais ils restent

Il ne peut pas être question de relever ici tous les termes

correspondance. Ils sont d’une richesse et d’une variété inouïes. {ls prennent un tour et un accent particuliers avec chaque destinataire. À une religieuse qui vient de se mettre sous sa direction, le saint fait cette déclaration liminaire qui

Page 1