‹ Saint François de Sales, directeur d'âmesChapitre 71 sur 102 · SA 2 SANT FRANÇOIS DE SALES · texte numérisé non relu

SA 2 SANT FRANÇOIS DE SALES

; Saint-Cyran, 1 un ST ‘un homme tout de ou à a tou-. | jours écrit » pesamment et froidement. « [ln ’admettait pas que l’on perdît son temps à ciseler des phrases et à polir des périodes ; : la gloire d’un Balzac, d'un Voiture ne lui

paraissait nullement enviable. C'est vraiment sa faute si

les écrivains de Port-Royal ont en général le style triste et

la phrase longue. » : Saint François de Sales, lui, n'admettait

| pas que ce fût « perdre son temps » que de « ciseler des phrases et polir des périodes ». À ce travail l'idée trouvait

son compte ! Sans doute autour de lui bientôt on fera débauche de stylisation et de grâces mamiérées. Le style fleuri des imitateurs de notre saint, des Binet, des Godeau,

ere RE à re

des Cospéan, des Barry, des Poiré provoquera une juste

réaction du goût dans le sens de la simplicité sans fard.

Mais Port-Royal toujours excessif, voulant redresser les torts, passa la mesure et n'évita pas la rudesse et la froi-

deur. Il dut à son tour se faire corriger par Bossuet, Bourdaloue et toute notre grande école classique. En attendant cette heure de la parfaite mesure, l’évêque

de Genève a raison de soutenir qu'il faut donner à tout ce q 4

qu'on écrit, même en matière de dévotion, un tour séduisant. Si lui-même n'échappe pas, comme nous aurons à le reconnaître tout à l'heure, à la préciosité et à l’artifice qui sont pour ainsi dire endémiques et inévitables à l’heure où il écrit, 1l a le mérite d’avoir le premier par son art obtenu pour les choses de la piété l'audience de toute sa génération, y compris les lettrés, et d'avoir fait entrer vraiment la spiritualité dans la Littérature française.

Les beaux esprits, nous savons à quel point Le le goûtè-

rent ; mais les simples aussi furent charmés par sa parole

et ses écrits.« Des paysans, dit son familier Georges Rolland, racontoient tout au long ses predications, et mesme des femmes. » ? Portant allègrement le poids d’une vaste science

1 Histoire de la langue et de la Fe française. Direct, Petit de Julleville, t. V, p. 566.

2 Process. remiss. Gebenn, 1, ad art. II.

| théologique, Ah dissimule savamment sous une forme alerte et élégante.

Les tours délicats et vifs, les images the les alliances Er dé mots imprévues fleurissent sous sa plume avec une . abondance inépuisable. On ferait un délicieux florilège des mots et des tours salésiens, un florilège comparable à celui

qu'on peut tirer de Montaigne. Citons quelques-uns de ces . traits piquants, dont on pourrait trouver d'innombrables exemples, en feuilletant ses écrits vraiment au hasard : « La mort a des pieds de coton, avec lesquels elle vient si doucement qu'on ne s’en apperçoit point. » : (On attire plus de mouches avec une cuillerée de miel qu'avec cent

barils de vinaigre. » * — « Je voudrois, écrit-il à Me de

Chantal, que vous eussies la peau du cœur un peu plus dure, affin que vous ne laissassies pas de dormir pour les puces. » 3 — «On passera trente nuits à danser, nul ne s'en plaint ; et pour la veille seule de Noël, chacun tousse

et crie au ventre. »“ ( [Il n'y a remede : nous aurons tous-

jours besoin du lavement des piedz puisque nous cheminons sur la poussiere. » ° — « Ce sont ordinairement les amitiés des jeunes gens qui se tiennent aux moustaches, aux cheveux, aux œillades, aux habitz, à la morgue, à la babillerie : amitiés dignes de l’aage des amans qui n'ont encore aucune vertu qu'en bourre mi nul jugement qu’en bouton. » 5 Ainsi partout chez lui l’image fleurit à la pointe de la pensée pour accroître sa force de pénétration. Comme l’a dit Sainte- Beuve il a « le sens du symbole » et « le don de l’allégorie parlante. » * Si l’image qui vient au bout de sa plume n'est

1 Sermons recueillis. Pour le IV® dimanche de Caiète, 10 mars 1622 1. X; p.327.

2 Esprit du Bienheureux François de Sales, t.1, p. 4.

3 Lettre à la baronne de Chantal, 5 mars 1608, t. XIII, p. 368.

4 Introduction à la vie devote, 4 partie, ch. 1, t. II, p. 296.

5 Lettre à M. de Bérulle, 18 décembre 1602, t. XII, p. 156.

8 Introduction à la vie devote, 3% partie, ch. xvni, t. II, p. 19%

? Port-Royal, t. I, p. 208

Tee passion se reconnaît à ses he il s arrête à cept de fruits, dont un long usage a comme oblitéré le lle développe et il écrit : « Nos cœurs sont des arbres, les affections et passions sont leurs branches, et leurs œuvr ou actions sont les fruitz. » * D'autres fois l'idée abstraite, devenue : image, s’épanouit soudain en large tableau. Lei germe devient instantanément grand arbre. Notre cœur, dit-il, se tourne quelquefois du côté de Dieu (et en certaine façon luy va au devant. » Cette image rapide a subitement = éveillé en lui la vision d'une scène charmante. Il se met à la dessiner : « Si le mari d’une femme revient de loin, : tout aussi tost que cette femme s ‘apperçoit de son retour et qu'elle sent sa voix, quoy qu'elle soit embarrassee | d’affaires et retenue par quelque violente consideration emmi la presse, si est-ce que son cœur n'est pas retenu mais abandonne les autres pensees pour penser a ce mari venu. Îl en prend de mesme des ames qui ayment bien . Dieu ; quoy qu'elles soyent empressees, quand le souvenir de Dieu s'approche d'elles, elles perdent presque conte- ï nance a tout le reste, pour l'ayse qu'elles ont de voir ce cher souvenir revenu. » ? ar Déjà aussi nous trouvons chez l’évêque de Genève de ces alliances de mots hardies, si propres par nature à tirer l'esprit de sa torpeur, et que nos critiques admirent justement chez les grands maîtres. « Pesez, dira-t-il, ces paroles si pesantes. » ® Sait-on, par exemple, qu'il avait, avant

1 Introduction à la vie devote, 4 partie, ch. xun1, t. III, pp. 322-323. Voir d’autres curieux exemples de ce rajeunissement des métaphores usées : Controverses, t. I, p. 69. Et Defense de l'Estendart de la RUE Croix, t. Il, p. 212.

? Introduction à la vie devote, 5° partie, ch. 1v, t. HI, pp. 346347. 3 Introduction à la vie devote, l"® partie, ch. xiv, t. III, p. 47.

eille, parie > & obsct À tiques feront : si grand < cas dans Le Cid : nr a ou mots à d Pascal, des mots fulgurants comme l'éclair. « Et voyla, ‘ ditil parlant de la mort de Henri IV, voyla qu' une si. grande suite de grandeurs aboutit en une mort quin'arien

de grand que d'avoir été grandement funeste, lamentable un et déplorable, et celuy que l'on eust jugé presque immortel...

le voyla mort d’un contemptible coup de petit couteau et

par la main d'un jeune homme inconneu, au milieu d’une rue. » ? On voit avec quel art il sait jouer de l’antithèse, - comme il sait faire briller successivement par des répéti- titions habiles toutes les facettes d’une idée et l’imposer victorieusement à la pensée ! Style pailleté, style à éclairs, style admirablement pédagogique ! !

I] ne recule pas devant le trait rude et familier, oei 4 devant le trait malsonnant selon notre goût moderne, sice trait sert son enseignement. Parlant de certains esprits gros-

siers tout occupés de leurs plaisirs, 1l écrit : « Et comme des …

fe : an) ADE gourmans nous disons qu'ilz ont l'ame en la panse.»° L'image

est volontiers chez lui d’un réalisme populaire et paysan | quand son auditoire le demande : « Hé, dit-il à des campa-

gnards, ne vous est-il j jamais «advenu » en (une seche etalte- re sayson d'esté de voir vos jardins a gueule bee, ouvrant

par maniere de dire la gorge pour recevoir la pluye. »‘ “ ! Ailleurs il écrit : « Un enfant pleurera tendrement s'il voit

donner un coup de lancette a sa mere qu’on saigne; mais si a mesme tems sa mere, pour laquelle 1l pleuroit, luy demande une pomme ou un cornet de dragee qu'il tient en sa main

il ne le voudra nullement lascher. Telles sont la plupart de

transperce le cœur de Jesus-Christ crucifié, nous pleurons

1 Tyaitté de l'amour de Dieu, 1. I, ch. xiv, €t. IV, P. 12 « Cette ass | obscure clarte de la foy estant entree dans nostre esprit... sel

Lettre au Président Fremyot, 27 mai 1610, t. XIV, p. 30

il Sermons autographes. Pour la fête de la Pentecôte, 6; juin 11598 ve VIL, p. 7.

- nos tendres devotions : voyans donner un coup de lance qui

fendrement.. … mais pourquoy donq ne luy Dire À ous. |

monie avec le goût public et le besoin des âmes. Il fallait

Salles éducateur avec notre goût transitoire. Certaines

tout de bon la pomme que nous avons en nos mains et qu'il nous demande si instamment, a sçavoir nostre cœur ? »E On lui a reproché une familiarité excessive. « Cette familiarité des images, suggerées ou même complètement é Évo= quées, va en plus d'un lieu, jusqu’à des précisions réalistes, effarouchantes aux pudeurs modernes. » ? Nous n'avons pas à le défendre sur ce point. Et peut-être au contraire, du point de vue didactique qui était le sien, convient-il de mettre un certain réalisme au compte de ses qualités. En son temps quelque verdeur dans l'expression était en har- À

des mots vifs et drus pour se faire entendre. ; Et puis ne jugeons pas le langage de saint François de

images salésiennes nous paraissent osées : elles ne l’étaient pas au début du xvii® siècle. « Rappelons-nous, dit fort bien M. Rebelliau, que l’honnête homme et même l’honnête dame de l'an 1600 croyait pouvoir entendre des propos — même en chaire — et lire des livres, dans lesquels toutes choses étaient appelées de tous leurs noms. » * Les convenances du langage ont des limites singulièrement flottantes. Saint Vincent Ferrier se permettait en chaire des expressions qui scandaliseraient les délicats d'aujourd'hui. Nul de ses auditeurs ne paraît s’en être offensé. Faisons de la critique historique, et, nous souvenant de Rabelais, de Montaigne et des prédicateurs de la Ligue, sachons voir quel effort de pudeur et de réserve le style de notre saint représente en un temps de littérature licencieuse et de prédication crue. |

1 Jatroduction à la vie devote, 4 partie, ch. xui, t. III, pp. 320-321.

? Histoire de la langue et de la Littérature française. Direct. Petit de Julleville, t. IIT, p. 295.

* Histoire de la langue et de la Littérature française. Direct. Petit de s Julleville, t. III, p. 395. 1

monde et apôtre, l'instinct et la volonté de plaire. Il se conforme, il € mitige », il « gauchit ». Ayant conçu l’ambition de rendre la dvotioi aimable, attrayante et civile, il se plie au goût de ses contemporains pour se faire écouter.

Sans doute, par une réaction instimctive de son goût

naturellement pur, il évite les excès ridicules où tombaient

déjà de son temps les esprits les plus distingués. On connait

l'anecdote contée par Camus. M. de Boisy, son père, lui

reprochait un jour de prêcher trop souvent et avec trop de

simplicité. «(De mon temps, lui disait-il, il n’en était pas ainsi.

Les prédications étaient bien plus rares ; mais aussi quelles .prédications !... On disait des merveilles, on alléguait plus de latin et de grec en une que tu ne fais en dix ! »‘ Beau témoignage involontaire en faveur de sa bonne santé intel-

. lectuelle et de son goût délicat. On ne se représente pas notre

saint, émule de Godeau, ciselant dans la chambre bleue

d’Arthénice des phrases manégées et pomponnées à la

manière de Voiture. Il pose même des principes que notre XVII® siècle n’aura qu’à reprendre et à développer pour fonder l'esthétique classique. Il faut, dit-il, parler « briefvement, cordialement et sans paroles attifees. » ? I] dit encore : « Il se faut garder des quanquans et longues periodes des pedans. en un mot parler affectionnement et devotement, simplement et candidement,.… estre bien espris de la doctrine qu'on enseigne et de ce qu'on persuade. Le souverain artifice est de n’avoir point d'artifice. » Formule souveraine, et qui rejoint le grand mot de Pascal : « La véritable élo-

quence se moque de l'éloquence. » Conformément à ces principes, il écrit même une forte langue saine dont la

ne Hp du Bienheureux François de Sales, 3° partie. Section [X,

t. I, p. 160. | | 2-8 Lettre à Mgr André Fremyot, 5 octobre 1604, t. XII, pp. 321-322.

Sa MÉTHODE DE DIRECTION ou

fe r ‘à Cha au même point de vue qu'il faut : se placer pour 2 É juger équitablement ce qu'on a appelé sa préciosité etson bavardage. Il avait, nous l'avons dit, étant homme du

/ les esprits bien faits À Po Mais cette réserve posée, conven ns de bonne grâc: ce qu'il Li, | En fait au goût précieux de son temps at de concessions : que nous ne le voudrions, plus peut-être qu'il n'était néces- … saire. Il avait été l'élève des PP. Jésuites Castori et Sir mond au collège de Clermont. Il avait pris de ces maîtres un fâcheux penchant pour certaines fleurs artificielles du ro ‘ langage, pour certains jeux de stylisation qui nous semblent in un peu surannés. N'oublions pas non plus qu il avait achevé son éducation en Italie et qu'il avait subi profondément ne Ni influence du génie italien. Boileau dira : à

. Laissons à l'Italie « De nu ces faux brillants l’éclatante folie!»

Ï n'a pas tout laissé là-bas ; 1l a rapporté de Padoue quelques faux joyaux. Ecrivant un jour à l'un de ses anciens __ professeurs, 1l faisait gentiment cet aveu, par manière de badinage : Je parle « un italien francisé ou un français italianisé. » ! C'est un peu la formule de sonart et deson goût !

Non seulement il abusera des fleurs, des fonteliches. et de ce qu'il appelle des « affiquets », », mais il fera volontiers chqueter les mots, les associant en de combinaisons artificielles qui pourront aller jusqu’au calembour. Îl écrira :

« Le plaisir que l’on a en la chose estun certain fourrier qui Jourre dans le cœur aimant les qualités de la chose qui plaît. » ? [l parlera des Filles de la Visitation : «qui, mises en ‘ensemble, comme fleurs en un bouquet sont delices a la Mere de la fleur de Jessé et la fleur des Mères. » * Il dira de même à M€ de Chantal : « Ce beni saint. a nourri l'Amour de nostre cœur et le cœur de nostre amour. » # Et encore à une

Rx à br; 5e \

1 Lettre à un ancien professeur, 26 juillet, 1596, t. XI, p. 2 bis. ? Traitté de l'amour. de Dieu, 1. VIII, ch. 1, t. IV, p.61.

k * Lettre aux Religieuses de la Visitation d'Annecy, 1% avril 1612. à * Lettre à la Mère de Chantal, 17 mars 1611, t, XV, p. 33.

religieuse : « Le Hot pe ne ant Das au cœur ‘du a froid? Et pourquoy ne demeurera-t-il pas aussi au froid et du cœur ? » ? Si les traits de ce genre ne se rencontralent que dans sa correspondance, nous les pourrions tenir pour . gentillesses de tête à tête, parfaitement excusables, n ‘étant 4e pas destinées à la publicité, mais nous les trouvons même dans ses ouvrages longuement médités, comme l’/ntro- duction et le Traitté de l Amour. Is sont un tribut payé à la mode littéraire, mode subie d’ailleurs, répétons-le, par les plus illustres : Montaigne, Amyot, Rabelais ?. Avouons-le, ces grâces un peu cherchées ne nous enchantent plus.

Elles enchantaient les contemporains de saint François de Sales ! Et cela surtout importe de son point de vue d'éducateur. Revenant parmi nous, il ne désavouerait peut-être pas une ligne de ce qu'il a écrit. Il était prêtre. A Ïl voulait atteindre les âmes. Nous aurions mauvaise grâce : à lui reprocher trop amèrement d’avoir parlé de manière . à faire aimer sa parole. « J'ay eu, dit-il, en consideration la condition des espritz de ce siècle et je le devois. » * Ainsi donc, alors même qu'il ne l'aurait pas voulu, il le devait. Mais il l’a voulu, dans une certaine mesure.

Sans doute, il ne faut pas exagérer chez lui la preméditation et le calcul, comme l'ont fait un peu, semble-t-il, : MM. Rebelliau et Strowski. Parlant de son art précieux, . M. Rebelliau écrit : « Il y a là, un propos délibéré. Il y a le . dessein d'atteindre plus sûrement les intelligences de ses contemporains, desquelles il connaît la moyenne valeur.» Et M. Strowski : « Ces croquis, ces interpellations familières, ces dialogues, ces exclamations, qui nous paraissent à nous des saillies naturelles d’une vive imagination, y prennent

? Lettre à une religieuse, 20 août 1607, t. XIIL, p. 313. ! 2 Ces balancements d'expression sont particulièrement fréquents chez Rabelais.

8 Traitté de l'amour de Dieu, Préface. t. IV, p. 9.

| # Histoire de la Langue et de la PAIE Française, Direct. Petit | de a t. III, p. 388. ï

532 | SAINT FRANÇOIS DE SALES | pu

une apparence sérieuse et grave, ce dont. de mouvements réfléchis et voulus. » : Voulus, oui peut-être, mais fie À simple volonté générale, consécutive à l’inclination naturelle de plaire, qui lui faisait trouver sans beaucoup de calcul ces mouvements, ces saillies et ces traits ! Ne restreignons pas à l'excès chez lui la part de la nature et de l'éducation.

Quand il prend la plume, ce n'est pas en « gendelettres » préoccupé d’avoir une place au Temple de Mémoire, c’est en homme passionné pour le salut de ses frères et qui frémit comme Pascal de les voir poursuivre étourdiment des plaisirs éphémères. C’est pour ainsi dire d'instinct, voulant mieux se faire écouter, qu'il parle leur langage parfois trop subtil et trop quintessencié. C'est pour leur plaire, mais en suivant sa pente, en surveillant au contraire son naturel penchant, qu'il ( pétrarchise » et stylise d’aventure avec raffinement.

Un secret désir d’être entendu l'inspire également quand il semble s’abandonner à ce qu'on a appelé son abondance et son bavardage, et c'est ce qui sauve ce prétendu bavardage de la frivolité ?. Tendant à l’action, il n'est pas une vaine parlerie, il a sa valeur pédagogique. Les Anciens disaient : Un écrit nest pas long si l'on n'y peut rien retrancher. Or, soumettons à l'épreuve d'un émondage les proses en apparence touffues de notre saint, nous les sentirons sur le champ s’amoindrir ou se décolorer. En touchant ce que nous avions pris d’abord pour enjolivures adventices, nous nous apercevons que nous avons atteint vraiment l’épine dorsale du discours. Ses propos copieux ne sont que l’ample et habile déroulement, l’ex-plication, le dé-ploiement d'une pensée ductile et nuancée qui se détend d'abord à loisir, pour resserrer ensuite méthodiquement ses plis en vue de circonvenir notre entendement et d'émouvoir notre sensibilité. Ne prenons pas ses longueries d’apprêt pour la molle et vaine abondance d’un écrivain qui n’a ni la

1 Saint François de Sales, Paris, Plon, p. 176. 2? Cf. Lanson, Histoire de la Littérature française, p. 338.

LME Pat

LP OR nr Ce

Ft À | een à HU EX AL 4 AT Se RE Re e = LS A : \ k

LAS ni la capacité de ne court. La répétition À

d'essence pédagogique. Ses répétitions à lui ne sont presque

jamais les reprises et bégaiements d’une pensée flottante,

ce sont les redoublements utiles qui martèlent l'idée, la | dégagent de sa gangue et finissent par lui donner puissance et beauté * ;

Et puis l'abondance n'est pas sa manière constante. Il

a tous les tons qu'on aimait de son temps, tous les tours et

tous les agréments qui assuraient aux écrivains profanes la

faveur du public. Aussi bien qu'un autre et mieux qu’un autre souvent, comme Montaigne et Rabelais, il sait frapper les vigoureuses maximes qui entrent comme flèches en un cœur et ne s'en arrachent plus. « Tout ainsy que la voix, disait Montaigne, contrainte dans l’étroit canal d’une trom-

pette sort plus aiguë et plus forte : ainsy me semble-t-1l

que la sentence. s’eslance bien plus brusquement et me fiert d’une plus vive secousse, » ? Ainsi, l'évêque de Genève recommande-t-il à ceux qui veulent saisir fortement les âmes de rechercher parfois les formules « courtes, aiguës

et fortes, » ? qui crystallisent l’idée et multiplient sa puis-.

sance de pénétration. Et lui-même, ce maître du langage caressant, il manie comme pas un ces maximes sonores, ces formules brèves qui relèvent l'accent du discours et y

1 ]] ne s’agit pas ici, bien entendu, des réitérations d’adjectifs, de substantifs ou de verbes que saint François de Sales, à l'imitation des maîtres latins, et comme tous les grands écrivains du XvI° siècle et du premier xvIf siècle, emploie à peu près uniquement pour l’euphonie et le rythme. Il est bien de son siècle en cela, et par exemple quand il dit à Mr de Charmoisy : « Vous n'espargnes pas autant qu'il est necessaire vostre force et complexion. » t. XX, p. 273; quand il a dit à MM de Villesavin : méprisez ( ces suggestions tristes et mélancholiques »,t. XVIIL, p. 417: quand il dit à Théotime : « elle verse tous-Jours et Cr sans cesse des sacrees inspirations. » t. IV, p. 122, ou à Philothee : ( ne point s’affectionner et attacher au

desir. » t. III, p. 328. Comme toute oreille italienne, comme toute

oreille française, la sienne a besoin de cadence et d'harmonie ! 2 Essais, 1, xXv. Edit. Courbet et Royer, 1, p. 176. 8 Lettre à Mgr André Frémyot, 5 octobre 1604, t. XII, p. 312.

ù Ga ES mourir que d do. »2—« Nes ou ons ot nt des sterilités car les sterilités ou ie à

ou . ou Dieu : car tout ce qui n ’est pas mou ou n a Ÿ rien, ou est pis que rien. » ° — « De charger les Monasteres de la Visitation des prattiques qui divertissent de la pour laquelle Dieu les a disposés, je ne pense pas qu'il le faille faire. De vouloir tirer des olives d'un figuier ou des

figues d’un ohvier, c'est chose hors de propos : qui veut à

avoir des figues, qu'il plante des figuiers ; qui veut avoir des se

olives, qu'il plante des oliviers. » $ On recueillerait aisément

chez lui des milliers de ces mots d'ordre aux contours arrê- “

tés, aux sonorités mâles, de ces formules nettes et drues Ra i

qui S ’aiguisent parfois ] Jusqu ‘à l'épigramme, et qui, jetées sue

Érducment dans la trame du discours, l'illuminent tout entier et fixent les attentions qui allaient peut-être défaillir. el

Il dépasse : ici et de loin son émule Honoré d'Urfé qui na presque Jamais, lui, cette vivacité dominatrice du tour - et du ton, cette vigueur à la fois dé frappe et de jet. « En mi général, dit son historien, la phrase de l'Astrée... est molle,

Ë Lettre à à Muse de Travernay, 3 janvier 1613, t. XV, p. 332 Ra 2 Lettre à Mme Bourgeois, 20 avril 1610, t. XIV, p. 284. k

* Lettre à la baronne de Chantal, 6 mai 1608. t. XIV, p. 13. sen,

“ Lettre à la baronne de Travernay, 20 juillet 1612, t. XV, p. 247.

5 Lettre à la baronne de Chantal, janvier 1611, t. XV, p. 17. C0

© Lettre à la Mère de Blonay, 22 avril 1622,t. XX, p.289

Jrfé n’a “es à ce genre d imagination « qui na ri vie aux mots, qui crée l'expression définitive. » 1 Saint François de Sales a tous ces genres. d'imagination. Cette imagination lui suggère des traits de maître par quoi souvent il s'élève au grand style des Bossuet, des Bour- se daloue, des Pascal. A bras lui la prose française n'aura joies beaucoup à faire pour atteindre à son point d achè- un vement. | ,

Gardons-nous de lui refuser la variété. On le ue trop uniquement d'ordinaire sur l’/ntroduction dont la grâceun

. peu trop continuement fleurie donne une incomplète idée

de son génie d'écrivain et par conséquent de ses dons . pédagogiques. Il faut le juger sur le Traitté de l'amour où, ù plus humaniste que jamais, mais plus viril et plus maître de ses moyens, 1] a donné sa vraie mesure ?, Il faut le j juger | à | surtout, en tant qu ‘éducateur, sur sa ne dans spiri 1 ae où son langage, plus proche de la nature et comme à sa source, se montre à nous dans sa riche et brillante ik spontanéité. Rien de plus varié qu'une lettre de saint Fran- . çois de Sales. On y passe avec une admirable aisance « du grave au doux, du plaisant au sévère. » À la familiarité pittoresque succèdent tout à coup les vives ét brusques apostrophes, les appels passionnés, les cris pressants, cris

de joie, de douleur, d'inquiétude ou de compassion. Le . Maître y brosse sans apprêt de petits tableaux prestes et vivants comme ceux de La Bruyère, y conte de vives

11E, Reure; Honoré d'Urfé, Paris, Plon, 1910, pp. 265-266.

2 C’est lui-même qui l’a dit sans fausse humilité. Il écrivait en effet à Mer Pierre Fenouillet, évêque de Montpellier : « Et pour le regard du livre de l'Amour de Dieu. je vous confesse a vous, Monseigneur, we que cette petite besoigne ne me desplaît pas beaucoup ; mays j'ay grand peur qu'elle ne reuscisse pas si heureusement que l'autre HET (L'Introduction à la vie devote) pour estre, a mon advis, un peu plus nerveuse et forte. » Lettre de mi-novembre 1614. t. nue

NE NN La RQ M a AE vd HA FA sd À #£ y

a DER 1 5% | SAINT : FRANÇOIS DE SA

Fa ue comme Amyot ou Montaigne. FE ton même a dans les sujets les plus graves, il introduit soudain son charmant sourire amical qui tranquillise et pacife les âmes .fiévreuses. Partout aussi, et jusque dans ses moindres billets, se répand subtilement la divine poésie dont son âme était pleine. (Il y a une certaine gaieté, dit Sainte-Beuve, un certain vermeil riant dans tout ce qu'il... écrit. » : Et cette gaiété dont parle ici Sainte-Beuve, on l'entend bien, ce n'est pas autre chose que cet agrément poétique qui rayonnait vraiment de toute sa personne. Îl était tout poésie. La nature entière, l'aube, les fleurs, les oiseaux, les abeilles, les eaux courantes et les eaux dormantes, tout, nous l'avons dit, lui parlait un langage symbolique, tout l’inspirait et faisait € vibrer son âme de cristal ». Aussi ses moindres lignes sont-elles comme animées d’une sorte de frémissement lyrique. Tant il est vrai que l'évêque de Genève était un éducateur-né, un séducteur, et qui n'avait ‘pas besoin de s'étudier pour l'être !

IT. — Les comparaisons scientifiques Les Histoires et les paraboles

Educateur-né, il se montre tel jusque dans l'emploi, d'aventure même intempérant, qu'il fait des comparaisons scientifiques ou pseudo-scientifiques, des paraboles et des histoires.

On a beaucoup écrit, et parfois sans discernement, sur les comparaisons scientifiques de saint François de Sales. Notons d’abord qu’elles nous fournissent un curieux témoignage à l'appui de ce que nous avons dit sur le souci qu'il avait de plaire pour se faire lire. Pline jouissait alors d'une faveur incroyable. Le xvi® siècle avait vu paraître plus de cinquante éditions de ses Œuvres. Or, notre saint, seconfor-

2 Port-Royal, t: 1, p. 239.

| mant à cet engouement, s'était composé tout un recueil, écrit de sa main, d’anecdotes et d’ exemples tirés de l’Histoire naturelle, avec indication de l'usage qu'il se proposait d'en faire dansseslivres,ses sermonsouseslettres.! Cerecueil si curieux, et la manière dont il est formé, nous révèlent en notre saint un homme singulièrement attentif à discerner les mouvements de l'opinion pour s’y accorder. Ces exemples scientifiques qu'il collectionnait avec tant de soin, le blâmerons-nous de ne les avoir pas soumis à une critique plus rigoureuse? Gardons-nous de le railler ici à Ja légère. Ses erreurs seraient graves si les faits qu'il rapporte nous étaient donnés par lui comme véritables et si l’enseignement qu'il en tire dépendait de leur vérité. Or, il n'en est pas ainsi. L'histoire naturelle chez saint François de Sales ne cautionne pas l'enseignement spirituel : elle n’intervient que pour l'illustrer par de jolies comparaisons. Assurément, il serait préférable que les comparaisons fussent justes : elles n'en seraient pas moins instructives. Mais chaque genre a sa loi sur laquelle doit se régler notre jugement. L'évêque de Genève n’écrivait pas en naturaliste qui veut enseigner la zoologie, la botanique ou la minéralogie : il écrivait en éducateur, en directeur d’âmes qui veut for- mer le caractère et agir sur les mœurs. De son œuvre, 1l convient peut-être de dire ce qu'on a dit de la Bible : « Elle n’a pas pour but de nous apprendre comment le ciel va, mais comment on va au ciel. » L'élément scientifique n'y est pas traité comme tel et pour lui-même, mais comme accessoire d'agrément. Dès lors ne pouvait-il user de l’histoire naturelle comme on use au théâtre de l’histoire

1 Ce recueil encore inédit appartient aux Visitandines anglaises de Westbury. Il sera publié avec les Opuscules dans un des prochains volumes d: l'édition d'Annecy.

En composant ce recueil, saint François de Sales se comportait en homme de son temps. Au xvr siècle, nous dit M. Plattard, il existait « toute une littérature d’érudition qui collectionnait ces anecdotes, sentences et singularités ». Cf. L'Œuvre de Rabelais, Paris, Champion,

M cr na pourtant pas essayé sa nous ts L he Ne nous at-il pas prévenu lui-même que ses intentions étaien

“el | uniquement d'ordre éducatif? Niil n'était dupe de ses com-

paraïisons scientifiques ni il n'a voulu que nous en fussions dupes nous-mêmes. Il ne se trompe ni ne nous trompe : « Qui importe, écrivait-il, quand j je dirois bien une chose pour une autre en chose si frivole? » * Il renvoie sou-

Page 1