‹ Saint François de Sales, directeur d'âmesChapitre 8 sur 102 · I. — Religion et Culture de soi · texte numérisé non relu

I. — Religion et Culture de soi

Dieu apparut tout de suite à saint François de Sales comme plus avide de nos progrès spirituels que de nos Jouanges. Spontanément, peut-on dire, avant même d’avoir porté ses méditations sur ce problème de spiritualité, il identifa la Religion avec la perfection de la vie. A la date oùil écrit, cette conception d’ailleurs n’a rien que de naturel,

car un long travail des esprits en a préparé l'avènement. __ La Renaissance avait ramené l'attention sur l'étude de

l’homme. Connaître, comme on a dit, avait été pour elle . se connaître. La Religion lui avait donc semblé devoir être une vie intérieure, une spiritualité au vrai sens du mot, plutôt qu’un assemblage de rites. Les humanistes ne surent pas toujours, il est vrai, mettre d'accord leurs actes avec leurs belles théories, mais ils contribuèrent à faire « retrouver la piste de l'Evangile » à leurs contemporains. Erasme

PRET EN R s RE TE

1 En recourant à ces expressions : Ascétisme moral, Ascétisme de religion, nous nous écartons, il faut l’avouer, du vocabulaire usuel en a! cette matière. Ces termes nous ont été suggérés par le regretté Supérieur du Séminaire des Carmes, M. Guibert, qui avait bien voulu s'intéresser à ce travail et qui portait dans ces questions d'ascèse des vues très personnelles et pénétrantes. Nous mettons cette terminologie nouvelle sous son patronage. K

<crivait : la religion n’est pas tant un système qu’une vie. Vita est magis quam disputatio *. Et Marsile Ficin disait à Laurent de Médicis : « Ceux-là seuls honorent véritablement Dieu qui lui rendent un hommage incessant par leurs actions, leur bonté, leur véracité, leur charité, par leurs efforts pour atteindre la clarté de l'intelligence. » ? On fait souvent honneur au protestantisme d’avoir ramené les esprits vers cette notion d'une religion intérieure, spirituelle, morale, purgée de formalisme. Ce n'est pas exact. Depuis longtemps cette notion là était dans l'air et hantait les grandes âmes de la chrétienté. Les meilleurs des catholiques comme les meilleurs des réformés aspiraient à cette reprise d'intimité avec Dieu qui caractérise la Réforme à ses débuts *. Sachons distinguer entre la piété protestante et l'idéologie protestante. L'aspiration vers une religion de l'esprit et des œuvres n’est pas spécifiquement protestante. On peut même dire que la doctrine de l'inutilité des œuvres ses concilie bien mal avec le désir d’honorer Dieu par sa vie. On eût en tous cas bien étonné saint François de Sales si on lui eût dit qu'il insérait des éléments protestants dans sa spiritualité. [l ne faisait que puiser à la source où le protestantisme avait puisé lui-même. Il était de son temps, d'un temps où l'esprit religieux des élites avait été façonné par saint Ignace autant que par Luther. C'est dans saint Ignace, auquel il se rattachaït par toutes ses racines, que se trouvent les plus vives formules pour établir l'équation entre la gloire de Dieu et la perfection de la vie, dans saint Ignace, qui avait écrit solennellement au début de sa contemplation ad émorem : « Commençons par reconnaître deux vérités : la première que l'on doit faire consister l'amour dans les

M2 Énasmer, Paraclesis in Novum Testamentum, t. VI, p. 3. — Cf. ImBarr DE LA Tour, Les Origines de la Réforme, t. I]. L’ Elise catholique et la crise de la Renaissance. Paris, Hachette, 1909, p. 399. 2 Cité par H. TAINE, Voyage en Italie. Paris, Hachette, t. II, p.130. 8 Cf. Mgr BaupriLLarT. L'Eglise catholique. La Renaissance. Le Protestantisme, Paris, Bloud, pp. 111 et suiv.

des hymnes, en Lui récitant des formules, en Lui offrant des sacrifices, en prenant devant Elle des He ju

on pour amener Îles masses chrétiennes à se pénétrer parfaitement de cette idée, que la vraie piété c'est de reproduire en soi quelque chose de la perfection de Dieu même. Ce fut le rôle des saints et des grands initiateurs ; religieux, de rappeler sans cesse à la chrétienté, comme les anciens prophètes aux Frtie, que Dieu veut avant k tout nos cœurs et nos vies ñ Dans la série des AN qui auront contribué de la | sorte, au cours des siècles, à rendre le christianisme plus

intérieur, à l'identifier au progrès moral, saint François

À Exercices spirituels. Traduct, JENNESSEAUX. Paris, Poussielgue,

? On constate, en effet, chez les Hébreux, comme chez tous les. anciens peuples, un étrange penchant à réduire toute la religion au cérémonial. « Les religions sémitiques, écrivait récemment M.Touzard, se ramenaient à peu près exclusivement à des pratiques sans portée sur la vie morale.» Les prophètes eurent justement pour fonction de rappeler sans cesse/aux Israélites leur mission d’adorateurs en esprit et en vérité. Quand ils s'oubliaient à faire des rites le principal de la : religion, Dieu les faisait durement reprendre par ses prophètes :. « Ecarte de devant moi, disait-il, le bruit de tes cantiques, et que je n'entende pas les accords de tes luths, Mais que le droit coule comme. l'eau et la justice comme un torrent qui ne tarit pas. » (Am., v, 21, 24.) Et M, Touzard ajoute : « Une telle conception religieuse allait à T en- contre de tous les i instincts de l'âme israélite, » — Cf. Revue pratique d'Apologétique, 1 ianvier 1920,

de Sales tient une place éminente. On le reconnaît aujourd’hui de toutes parts, tantôt pour l’en bénir, tantôt pour l'en blâmer.

Ceux qui l'en blâment ne lui font pas grief sans doute d'avoir appelé l'attention des chrétiens sur le devoir d'ascension morale qui doit être, nul ne le conteste, le principal de la religion, mais ils lui reprochent assez aigrement quelquefois d'avoir, par son zèle à préconiser les exercices individuels de culture morale : oraison, examen de conscience, retraite spirituelle, jeté une sorte de discrédit sur toute la portion liturgique, extérieure et verbale de la religion. Ils ui reprochent en somme d’avoir fait faire à la piété, avec sainte Thérèse, saint Ignace, saint Jean de la Croix, plus qu’une évolution, une révolution :.

1 ]] y a quelques années, une belliqueuse revue, dirigée par un théologien scotiste, portait l'accusation en ces termes dépourvus d’atticisme : ( Sainte Thérèse était de son temps, du temps de la Renaissance. Or, la Renaissance, loin d'être une évolution, fut une véritable révolution.Les Saints précités — saint Ignace, sainte Thérèse, saint François de Sales — furent les révolutionnaires de la piété. Le Moyen âge était la bête noire des hommes de la Renaissance. La prière hturgique traditionnelle ne trouva pas plus grâce devant eux que le style gothique, car c’est ici que je voulais en venir, la mystique du Moyen âge était à base liturgique, si on peut ainsi parler. Depuis le xvi£ siècle, l'Office divin est mis au second rang, en attendant qu'on le démolisse tout à fait. Il y a là une déviation de l'esprit chrétien qu'on n’a pas assez remarquée. Saint François de Sales l'imitera et la dépassera même. Les Visitandines n'auront que le petit office de Notre- Dame avec une gamme écourtée. En compensation, il y aura de l'oraison mentale, des voies intérieures, on se fera diriger. C’est la nouvelle mystique. L'Office canonial ne règle pas la journée du Séminaire... Par contre, l’oraison du matin, l'examen particulier du midi et la lecture spirituelle du soir sont des actes de communauté sacro-saints. » — Cf. La bonne Parole. Revue scotiste, 25 août 1910. — Cette verte diatribe contre nos grands Maîtres du xvi° siècle condense vigoureusement une opinion assez en faveur aujourd'hui.

Cette opinion, un religieux distingué, le P. Antoine de Sérent, la reprenait à son compte quelques mois plus tard et la soutenait avec quelque âpreté dans une conférence donnée à l’Institut catholique de

Paris, le 28 février 1912 : « Ah ! disait le P, de Sérent, si sainte Thérèse

mystiques de son époque il donne, en effet, l'impulsion décisive — car c'est lui surtout qui atteint les masses — au mouvement de « spiritualisation » qui s'accélère depuis

Fe

avait été plus traditionnaliste, si elle avait imité le prophète du Carmel,

si elle s'était servie de la liturgie, si elle avait étudié les psaumes, si

elle avait loué Dieu sur la harpe de David, elle n'aurait pas eu à déplorer cette sécheresse intérieure de vingt années qui lui fut si

pénible. Mais non, elle a employé au chœur une gamme mutilée, elle à = banni les instruments sonores; l'office divin n’a été pour elle qu'untexte

sec que rien ne viviñe. Elle a réservé pour la récréation le déploiement

de sa voix... Quelle femme elle eût été à une meilleure époque et dans.

un autre milieu. » — Cf. La méthode d’oraison du Moyen âge, Lille,

Gard, 1912, pp. 42-43. — Le blâme discret que l’auteur inflige ici

à sainte Thérèse atteint par contre-coup saint François de Sales lui-

même dont il a dit par ailleurs que « le nom est inséparable de l’histoire de l’oraison mentale ». Le P. de Sérent s’en prend ensuite à cette

oraison mentale dont il nous donne avec raison saint François de Sales.

comme l’un des initiateurs : (« Quand on pense, dit-il, qu'un auteur bien connu donne en vingt et une méditations vingt et une raisons d’être bien humble. Condamner des jeunes gens vingt et un jours,

= pendant üne demi-heure, parfois davantage, à s’appesantir sur la. même idée, n'est-ce pas faire prendre la prière en dégoût, regarder

l'oraison comme un supplice et les auteurs spirituels comme des bourreaux. » id. p.51. Nous verrons plus loi si notre Saint mérite ce-

nom de bourreau, et s’il n'est pas de ceux au contraire qui affran-

", Ignace, par A. Brou, Paris, Beauchesne, 1914. — L'idéal monastique

— Voir aussi : Les Etudes, 20 novembre 1913 et 20 mai 1914. —

chissent les âmes des méthodes trop pointilleuses ! !

: À qui voudrait avoir en mains les principales pièces de cette controverse entre « hturges » et « spirituels », », nous signalons :

La Litursie catholique. Essai de “ke par Dom FESTUGIERE, Maredsous, 1913. — Ascétisme et Liturgie, par Ferdinand CAVALLERA. Paris, Beauchesne, 1914. — Spiritualité ignatienne et Piété liturgique, par L.Pezters, Tournai, Castermann, 1914. — La Spiritualité de saint

et la vie chrétienne des premiers jours, par Dom Morin, Maredsous, 1914.

Les questions Dani 25 décembre 1913. — L’ Ami du Clergé, 25 dé eur 1913. — Revue liturgique et bénédictine, n° de Pâques 1914.

Danses etes ao nan nl pe dirt EEE da time

un siècle. De tout son pouvoir, 1l s'efforce d’arracher le monde à cette conception mécanique de la prière qui tendait toujours à prévaloir. « Vainement encore, dit M. Imbart de la Tour, prédicateurs ou hommes de Dieu dénoncent ces écarts de la piété extérieure, cette végétation excessive des pratiques qui risque d'étouffer la foi. La décadence de l'esprit mystique a supprimé tout contrepoids à la pesée des observances. » : Il voit que des âmes autour de lui périssent de verbalisme et de formalisme, que toute vie religieuse s'est retirée de certains monastères, et il tente de restaurer la prière intérieure, la prière du Christ, le culte en esprit et en vérité. Non plus que saint Ignace il n'innove rien. Son enseignement est dans le prolongement du passé chrétien. Mais il met en vive lumière ce qui n'était aperçu que confusément par beaucoup, c’est-à-dire la nécessité pour l’homme de prier du cœur méthodiquement s’il veut réformer son cœur et sa vie. Là est son originalité propre qui ne lui sera point ôtée.

Mais ce serait une erreur de croire qu'on peut trouver chez lui l'expression d’une mésestime même légère pour la forme liturgique du culte. Son hostilité prétendue contre la prière chorale n'est qu'une imagination d'écrivains étourdis qui ont confondu la prière liturgique avec des récitations et des chants, isolés de toute action méditative. Saint François de Sales ne commit jamais l'erreur d'établir entre l'oraison hturgique et l’oraison mentale une opposition qui n'existe d’ailleurs chez aucun maître authentique de la vie spirituelle. Sachant seulement, par les exemples déplorables qu'il avait sous les yeux ?, que la prière tur-

1 Les Origines de la Réforme. Paris, Hachette, t. II, p. 308.

2 ERASME dans son Eloge de la folie se moque des moines qui pensent honorer Dieu en vociférant des psaumes qu'ils ne comprennent pas « psalmos suos quidem illos, at non intellectos, asinis vocibus in templis derudunt ». Edit. J.-B. Kahn, La Haye, 1898, p. 128. — Jp. RaBeLais, 1, 40. « Et ce, dit-il, j'appelle mocque Dieu, non oraison. »

gique tourne aisément au psittacisme si elle n'est soutenue par la réflexion et par l’introspection critique, il fut d’une part un si véhément apôtre de la prière mentale et d'autre part un si vif adversaire de la pure formule qu'il a pu prendre figure de novateur à des yeux mal exercés. [Il ne fut, à vrai dire, qu'un de nos grands réformateurs !. L'antipathie qu'on lui prête pour la prière monastique lui fut totalement inconnue. Les deux modes de prier se concilièrent toujours admirablement dans son esprit concil'ateur. À toutes les époques de sa vie, 1l donne des témoignages éclatants de son estime pour la prière liturgique traditionnelle. Pendant son canonicat, il ne cesse de montrer, par son assiduité au chœur et l'élan chaleureux de son chant ?, combien était vif son goût pour la (prière antique ».

1 Encore est-il que sa réforme n’alla point à l'encontre des vrais maîtres de l’ascèse, mais seulement à l'encontre des mauvais exécutants qui l'avaient détournée de sa voie. À défaut d'oraison mentale méthodique et organisée, — car il est aujourd’hui prouvé que l'oraison comme exercice autonome, fait de telle heure à telle heure, dans une forme déterminée, n'apparaît guère avant le xv° siècle, — il y avait toujours eu dans l'Eglise une grande tradition de prière intérieure qui, sous le nom de contemplation, suffisait à vivifier chez beaucoup la prière vocale et liturgique. Le xvI® siècle et saint François de Sales ne font que conduire à leur entier développement les principes posés par Cassien, saint Jérôme, saint Paulin, saint Augustin, saint Benoît, saint Léon, samt Bernard. Ils redonnent à la prière intérieure, sans laquelle la prière récitée ou modulée n'a guère de valeur, sa vraie place : la première Priorité toutefois qui n'est pas tant une priorité de dignité qu'une priorité tactique et d'utilité. Quand saint François de Sales donne pour mot d'ordre son : mental d’abord, il n'entend pas abaisser le devoir de louange et d’hommäge liturgique, il ne veut pas dire que la prière méditative et pédagogique soit notre premier devoir envers Dieu, il veut nous rappeler seulement qu'elle est le plus efficace moyen d'élever notre vie jusqu’à Lui.

2 Sur son chant et sur son attitude au chœur nous avons des notes charmantes d’un contemporain, le P. de la Rivière, dont le livre faisait les délices de Sainte-Beuve : « Il assistait ordinairement aux heures canoniales de l'Eglise, dit le vieux biographe, et n'avait garde de s’en absenter, n'estant pas ailleurs occupé légitimement. II estoit là dans sa forme, ainsi qu’une statue dans sa niche, sans se remuer, sans s'in-

Evêque, il multiplie les marques d’attachement à son Chapitre. Il s'emploie de vingt manières à relever la magnificence de l'Office canonial. Il parle avec fierté du « bel Office » de sa cathédrale, ajoutant sur un ton de joyeux orgueil : (car en cela notre Chapitre excelle. » ! A travers toute son œuvre, nous le voyons se faire l’apologiste des Instituts religieux qui se donnent pour mission de louer Dieu au chœur. « Aussi, dit-il, dans un sermon de 1616, l'Eglise a-t-elle ses chantres qui continuellement donnent des louanges à Dieu. Oh ! ne me demandez pas pourquoi tant de collésiales, de moines, de moniales ! Ce sont les chœurs des camps ! »? Toute sa vie, il montra la plus sincère dévotion pour son Bréviaire qui n'est pas autre chose que la prière publique, dépouillée de son appareil musical et choral. Saint François se fût sans doute bien étonné si on lui eût dit qu'un jour il lui serait reproché d’avoir jeté le discrédit sur la partie liturgique de la vie religieuse !

quiéter, sans s’empresser, sans regarder ny ça ny là... Or il avoit la voix assez forte et chantoit les louanges du Créateur, d’un air médiocrement haut et melodieux. Je me souviendray toute ma vie de luy avoir ouy pousser d'une vigueur et ferveur non-pareille, un jeudisaint à Ténèbres (il estoit Evesque) ce verset du psalme septantieme : « Potentiam tuam et justitiam tuam, Deus, usque in altissima, quæ « fecisti magnalia… ». Mais il toucha ce verset d’un ton si haut qu'il m'est advis qu'äl laissa bien loing après soy, les voix de ceux qui soutenoient le chœur de son costé. Dont je fus vivement excité en mon intérieur, et depuis m'en estant ressouvenu possible plus de cent fois, ça toujours esté avec des sentiments particuliers : et véritablement il faut advouer que les motets spirituels partoient de sa bouche ne plus ne moins que des flesches ardentes, lesquelles entamoient delectablement les ames des spectateurs et les émouvoient à piété. » — Cf. La vie de l'illustrissime et Révérendissime François de Sales. Lyon, chez Pierre Rigaud, 1625, 1. IT, ch. 11, pp. 117-118.

1 Lettre à la Baronne de Chantal, avnil-mai 1607, t. XIII, p. 287. — Voir aussi une lettre au nonce de Turin, Mgr Riccardi, où le s&nt demande à garder sa stalle de chanoine à Annecy parce que les offices du chœur sont une « de ses plus grandes consolations ». T. XI, p. 298.

2 Sermons autographes. Pour le 1% dimanche de l'Avent, 27 novembre

1616, t. VIII, p. 206.

Pourtant, le‘louable dessein de montrer nuateur d'

une vénérable tradition ne doit pas nous

[n'y a plus de révolutions en ascèse, assurément; mais il y a parfois de vives accélérations de mouvement, des pro grès soudains, des adaptations qui sont de vraies créations. Une impulsion souveraine peut faire passer tout à coup dans le patrimoine commun le fruit d'innombrables expériences isolées. Tels livres, comme la Règle de saint Benoît, les Exercices de saint Ignace, l'Introduction de saint François de Sales, sont le rayon qui clarife, le code qui rassemble en faisceau des vérités encore éparses et confuses. Un grand pas fut accompli quand saint Benoît, renonçant aux virtuosités parfois étranges des anachorètes, s'avisa le premier de fonder la vie religieuse sur cette discrétion, “cette mesure, cette honnêteté, qui devaient rendre le cloître ‘accessible à tous. L'évidence du progrès fut telle que bientôt, comme on a dit, le monde « se réveilla bénédictin. » … La chrétienté put vivre sur ce progrès jusqu’au XII siècle. __ Dans un monde encore croyant et pratiquant, où les nécessités de l'apostolat étaient moins pressantes, l'élite de la société religieuse pouvait, sans grand dommage pour la fai des foules, se réfugier dans les solitudes monastiques

pour s’y sanctifier à l'abri d'institutions tutélaires. Mais

‘soudain des hérésies entreprenantes viennent bouleverser Les conditions de la vie chrétienne. Le besoin se fait sentir de milices plus mobiles, plus manœuvrières, mieux outillées pour la conquête. Et l’on voit alors paraître les ardents

bataillons de prêcheurs, de professeurs, de confesseurs, À groupés et équipés par saint Dominique et saint François à d'Assise ?, Ces ouvriers apostoliques font encore dans leur | f

© Dom Caro. — Cf. Vie du Cardinal Pitra. Paris, Rétaux, p. 49. À

? Le P. H. Denifle a bien marqué le rôle des Dominicains dans ! l'évolution du concept religieux au Moyen âge : « Bien que dans l'en- |

semble, dit-il, l’ordre dominicain eût encore l'aspect des anciens ordres, il préparait pourtant une nouvelle conception, ou mieux, une nouvelle forme de l'état religieux... En vue du but spécial de l’ordre dominicain :

vie une large place à l'Office pubäc, à la prière chorale. Déjà pourtant, ils en ont retranché les modalités accessoires. Que surviennent de nouveaux besoins, on émondera encore dans la fonction liturgique. Or voici venir justement la Renaissance dont une des tendances maîtresses est de faire se reployer l’homme sur lui-même. Saint Ignace observe le phénomène, et, grand réaliste, s’y soumet !. Il fonde un Ordre qui se donne pour ainsi dire totalement à la culture de soi par l’introspection, à la culture des autres par l’apostolat. Nous sommes au lendemain de la Réforme, de la Renaissance et des guerres de Religion. Sur ces graves entrefaites parait saint François de Sales.

Jadis, l'usage de l'oraison mentale, dans sa forme ignatienne ou carmélitaine, eût excédé les facultés de la multitude chrétienne ?. L'heure était venue d’en proposer une formule simple qui pût se substituer à l’inorga-

le salut’du prochain, la défense de la foi... le fondateur de cet ordre et ses successeurs statuaient que, par des permissions individuelles, lon pourrait, à l’occasion, dispenser les étudiants, les professeurs et les prédicateurs, des rigueurs de l'Ordre, et même en certaines circonstances, de la prière au chœur. » Luther et le luthéranisme. Trad. J. Paquier. Paris, A. Picard, 1910, t. Ï, pp. 310-311.

1 Saint Ignace, au prix de vives luttes qui attestent la force persistante de l’ancien esprit, obtient que son ordre soit déchargé de l'Office au chœur. « Saint Ignace et ses successeurs dans le généralat, écrit encore le P. Denifle, furent guidés par une vue juste de la situation, quand... à cause de nouvelles exigences et de nouveaux devoirs, ils supprimèrent complètement la prière au chœur, tant de jour que de nuit: mais qu'en revanche ils insistèrent d'autant plus sur la vie intérieure, l'esprit de prière, la forte éducation ascétique de chaque membre, la pureté de l'esprit et du cœur.» Op. cit., t. [, p. 311.

2 Saint Euthyme en fit un jour la douloureuse expérience. Ce grand solitaire, qui fut vraiment la tête et la conscience du monachisme palestmien, fit un jour üne tentative énergique pour orienter sa Laure et les Laures voisines vers une vie plus méditative, vers une piété plus intérieure. Elle échoua. Cf. R. GENIER. Vie de saint Euthyme le Grand, Paris, Lecoffre, pp. 135 et 245.

passer du on . le pue après r on ae se pivot de toute l'ascèse. L'œuvre de vulgarisation que sainte . Thérèse avait entreprise à travers les monastères, il la tente à son tour sur la masse des chrétiens. L'instrument que saint Ignace avait porté à un si haut degré de précision, | il le reprend, le reforge, l'allège de tout ce qui en limitait l'emploi, il le rend d’un usage facile à tous, et, vers 1620, l'Introduction ayant fait le tour de l’Europe ?, une bonne portion de la société chrétienne se réveille un matin salésienne de pratique, sinon toujours d'esprit. Disciple de samt Îgnace, saint François de Sales voit, par un juste retour, les fils mêmes de saint Ignace se mettre à son école, ‘adopter ses hvres et les faire traduire ©. :

Si l'on veut mesurer l'étendue du changement qui s'est opéré dans l'ascèse, “ depuis les premiers siècles duchristia-

1 Nous étudierons cette économie de l’oraison salésienne au chap. v.

2 Le succès de l’/ntroduction fut un des plus grands de toute l'histoire de notre littérature. Le petit livre de saint François de Sales fut immédiatement traduit dans presque toutes les langues de l'Europe. En 1614, la traduction anglaise en était déjà à sa troisième édition. On publia des traductions italiennes à Rome, à Naples, à Milan... 3 L'interdépendance de saint François de Sales et des Jésuites est

de Lessius, de Maldonat, disciple spirituel du P. Possevin, notre saint voua, comme il le dit lui-même, une «inviolable affection » à la « sante Compagnie » de Jésus. Cf. Lettre au P. Nicolas Polliens, 24 mai 1610, t. XIV, p. 304. D'autre part, dans une lettre à Jacques de Bay, à qui il envoie l'Introduction, il signale à son correspondant « la tra- duction que quelques pères Jésuites en ont fait faire en Italie. » Lettre du 26 avril 1610, t. XIV, p. 292. Et Bourdaloue se félicitera bientôt en “e ,£e que ce petit livre soit di {si commun dans le christianisme » US — Si, comme nous l'avons dit, les saints du passé s ‘étaient toujours : ee de vivifier la prière liturgique par la prière intérieure, il demeurait pourtant que la dominante de l'ascétisme ancien était

établie sur un grand nombre de faits Disciple intellectuel de Bellarmin,

constituée par la récitation des psaumes, par la forme liturgique et

d nisme jusqu'à saint François de Sales, que l’on compare seulement la célèbre Lettre de saint Jérôme à Népotien : avec l'Introduction à la vie devote. L'opuscule de saint Jérôme, qui est pourtant expressément un traité de vie religieuse à l'usage d’un homme séparé du monde, fait tout juste trois brèves allusions à la prière mentale. Népotien est invité, sans gloses ni éclaircissements, à ( méditer » les Ecritures et à faire de la « Loi de Dieu sa méditation » continuelle. Cela suffit évidemment pour sauver la part nécessaire des élans intérieurs sans lesquels toute parole serait vide, mais cela nous laisse bien loin de la spiritualité salésienne. À la veille du xvi siècle, les manuels de piété à l'usage des mondains ne connaissent pas encore l'oraison méthodique. L'/nstitution de la femme chrétienne de Louis

laudative de la prière. Pendant des siècles, quand on nous décrit, dans la vie d’un saint, les caractéristiques de sa prière, on ne nous parle pour ainsi dire que de son assiduité à la louange divine, que de son amour et de sa science du psautier : ( La louange divine, l'Office ou Opus Dei, ainsi qu'on l’appelait, formait, écrit Dom Leclerca, l'occupation principale des moines. » — Cf. Dictionnaire d’Archéologie chrétienne et de Liturgie. Art. Cénobitisme. Fascic. XXII, col. 3189, Paris, Letouzey. — Si l’on étudie la vie des Pères du désert, La vie de saint Pacôme, de saint Antoine, de saint Macaire, de saint Sabbas, la vie même de saint Jérôme et de Cassien, on voit qu'il n'y est à peu près question, comme exercices pieux, que de psalmodies et de récitations. [Il semble qué ces grands Primitifs soient encore inhabiles à s’entretenir sans paroles avec Dieu et qu'ils aient besoin du Psautier comme véhicule et support de leur pensée. Il est prescrit au cénobite de savoir le Psautier par cœur. Lorsqu'on présente à saint Sabbas le petit Cyrille, gloire future du monachisme, le vieil athlète relève l'enfant agenouillé et dit : « Désormais, cet enfant est mon disciple. Qu'on lui fasse apprendre le Psautier. » Cf. R. GENIER. Vie de saint Euthyme le Grand. Paris, Lecoffre, pp. 133 et 236. Saint François aura, lui, de tous autres soucis en présence des âmes qui viendront s'offrir à sa direction. Au lieu de leur faire apprendre le Psautier, il leur donnera pour consigne de se surveiller, de se contrôler, de méditer, de « faire oraison » !

1 Lettres choisies de saint Jérôme. Edit, Lagrange, Paris, Poussielgue, p. 237.

Fi A os comme oo de la on chrétienne, | est un plan de vie pieuse, un traité d’ascèse, non à l'intention d’un religieux ou d'une religieuse, mais à l'intention d une femme du monde. Or, qu'y voit-on? On y voit qu'à cette sécuhière, à cette mondaine, l'oraison mentale — et son succédané, l'oraison jaculatoire — qui n'avaient obtenu de saint Jérôme qu ‘une sèche En ton sont recommandées pour ainsi dire à chaque page. Avec quelle complaisance, saint François de Sales nous en donne Îa théorie, nous en explique le mécanisme, nous en a propose des modèles ! Son livre est à la fois un traité de l'oraison et un recueil des principales méditations que tout À chrétien doit un jour ou l’autre aborder.

L'ascétisme liturgique dont 1l serait vain de contester

la noblesse et la beauté, cet ascétisme qui prend sa source, semble-t-il, par de là l'Evangile, jusque dans l'antique

Loi mosaïque et qui repose sur une conception crainti- vement révérentielle de la Divinité, demeure prépondérant Jusqu'au XvI® siècle. Il prend forme et corps pour ainsi dire dans le monastère bénédictin. Saint Benoît, à l'exemple des vieux anachorètes, avait assigné comme principal ressort de vie religieuse à ses moines, la récitation et le chant solennel de l'Office divin. Nihil operi Dei præponatur, avait-il dit au chapitre XL de sa Règle. Pour l'ascète du type & bénédictin » l'opus Dei, la louange, sera toujours l'exercice fondamental de la vie chrétienne. Ce qu'il aimera dans la Religion, c'est ce à quoi le petit Joas dans Athalie nous dit se complaire :

« J'entends chanter de Dieu les grandeurs infinies. € Je vois l'ordre pompeux de ses cérémonies. » 1

Tout le reste est pour lui secondaire, et l’oraison mentale

1 Afhalie Act. IL, sc. 7

s LA D .

“lle-même n'intervient dans sa vie que comme un hors-

d'œuvre :.

Saint François de Sales, au contraire, fait descendre au ang d'accessoire et d'intermède récréatif, peut-on dire, ce “qui jusqu au XVI siècle avait eu prépondérance incontestée. Ælaborant une Règle pour ses Visitandines, il écrit : Elles -“chanteront le petit Office de Notre-Dame pour avoir en cela une sainte et divine recréation. Elles vacqueront surtout. à la sainte et cordiale union intérieure. » Entre Îles deux textes, celui de saint Benoît et celui de saint François de Sales, il y a des siècles d'évolution religieuse, évolution jalonnée par la fondation des Dominicains, des Fran- -ciscains et des Jésuites. Dans ces deux Règles s'expriment “deux tempéraments ascétiques différents, deux tendances ui resteront sans doute éternellement en présence, comme les deux théodicées dont elles sont issues.

La Visitandine et le Bénédictin passent devant Dieu chaque jour un temps sensiblement égal. Mais l'emploi différent qu'ils font de ce temps marque bien l'inversion ‘qui s'est accomplie dans l'idéal ascétique depuis les origimes chrétiennes. Tandis que le Bénédictin consacre plusieurs heures à louer Dieu par son chant, la Visitandine masse ces mêmes heures à se recueillir, à s'examiner, à (se prendre en main », à méditer, à « respirer Dieu » par le cœur, comme on dira plus tard à Port-Royal. « Elles ont, dit saint François de Sales parlant de ses Religieuses, une heure le mattin et une heure le soir d'orayson mentale, » ? À quoi viennent s'ajouter les multiples recollections, « æillades intérieures », oraisons jaculatoires, qui doivent hrocher sans arrêt sur le motif fondamental.

1 Dans la Règle de saint Benoît nulle mention n'était faite de l’orai- -son mentale, au sens moderne du mot. Nous irons jusqu’au XVIII siècle

.— tant la tendance primitive était autre ! — avant que l’ordre béné-

“dictin, tardivement pénétré par l'ambiance, consente à annexer chicheznent à sa Règle une demi-heure de méditation proprement dite.

3 Lettre à Philippe de Quoex, 20 juillet 1610, t. XIV, p. 330.

| tous ceux qui IH confent leur âme, quel s que soient sexe, leur âge ou leur condition. Il modifie sans dou durée, la structure et les circonstances de l'exercice, selon le tempérament et la situation de ses correspondants, mais à tous il le conseille. Il en viendra même un jour à prêcher Ja nécessité de l’oraison mentale du haut de la chaire à des” auditoires disparates. Dans un sermon du 8 septembre 1614, 1l recommandait à son peuple, sans distinction de catégories, de se mettre en communication fréquente avec Dieu par les ( œillades intérieures de la méditation. »° Et un autre jour, pendant le carême de cette même année 1614, 1l disait plus nettement encore : « C'est vrayment par le moyen de l'oraison que l’on parvient à la perfection, et saint Bernard, après en avoir marqué d’autres, dit que celuy-ci les surpasse tous. Je ne dis pas que nous devons faire autant d’oraison les uns que les autres, caril ne seroit pas à propos que ceux qui ont beaucoup d'affaires demeurassent aussi longuement en oraison que les Religieux. Je dis bien neanmoins que si vous voulez bien faire vostre devoir, il faut que vous priiez Dieu, et c’est en l'oraison que nous apprenons à bien faire ce que nous faisons. » Et pour bien montrer que c'est d’oraison mentale qu'il veut parler, il propose comme exemple la prière solitaire du Christ sur la montagne. « Quand Nostre Seigneur, ajoute-t-il, a voulu accomplir quelque grande chose, Il s'est mis en oraison, mais non pas en une simple oraison faite sans préparation, ainsi Îl se retiroit en la montagne et entroit en la solitude. » ? Ce texte nous est précieux, non seulement parce qu’il nous apprend quel rang d'honneur

? Sermons autographes. Pour la Nativité de la Sainte Vierge, 8° septembre 1614, t. VIII, p. 146.

2? Sermons recueillis. Pour le deuxième dimanche de Carême,

23 février 1614, t. IX, p. 28 et 30.

saint François de Sales donnait à l'oraison dans la vie religieuse, mais encore quelle fécondité il lui attribuait dans l'ordre de l’action. Il nous convie à méditer, non par souci d'élégance intellectuelle, subtil orgueil ou dilettantisme, non pas, comme des mages ou des fakirs, pour nous enivrer de notre pensée, nous dissoudre en elle et contempler le vain tumulte des hommes du haut de notre rêve intérieur ; 1l demande à tout homme de méditer pour s'élever, se maîtriser et faire de soi une dépense plus fructueuse parmi les autres hommes. « C’est en l’oraison que nous apprenons à bien faire ce que nous faisons. Quand Notre-Seigneur a voulu accomplir quelque grande chose il s’est mis en oraison. » L'oraison est done à ses yeux le principe du perfectionnement individuel et le principe du perfectionnement collectif par l’apostolat.

Ce texte nous donne la clef de son ascèse, de cette ascèse qui mène à Dieu, tous comptes faits, par d’autres voies que l’ascèse primitive. Les deux spiritualités, nous l'avons dit, relèvent de deux conceptions différentes de la Divinité. Non pas qu'il y ait deux manières de concevoir Dieu in abstracto et dans l’entendement, maisil y a, si l’on peut dire, deux manières de le senfir, de l'éprouveret de s'éprouversoimême en sa présence. Et si l’on objecte qu'il est à travers le monde des âmés salésiennes éprises d'idéal bénédictin, je n’en disconviendrai point, sachant qu'une âme n'est | pas chose simple. Aussi bien le parallèle que je propose n'est-il qu'une sorte de vue schématique et générale qui tend à isoler des espèces, à les définir,sans tenir compte des mille traits secondaires que les circonstances de vocation, de situation, d'amitié, peuvent y introduire. Il ne s’agit point ici, non plus, de plaider une cause, mais de chercher objectivement ce qui est. Notre essai d'explication n implique aucune mésestime pour celle des deux écoles qui ne reconnaît point saint François de Sales pour son Maître. Seulement, comme une doctrine se définit souvent plus nettement par ses contraires que par l'énoncé de ses propres principes, une confrontation est ici nécessaire.

Les deux écoles ascétiques se pr oi sa lement comme dernière fin d’honorer Dieu et de procurer / sa (gloire ». Mais si la poursuite d'une même fin leur donneune sorte d'unité supérieure, il faut bien voir qu ’elles ne: se rencontrent au terme qu ’après avoir suivi des voies. divergentes. Si l’âme Bénédictine, comme les Israélites de- l’ancienne Loi, songe surtout à honorer Dieu par un sacri= fice de louange, l'âme salésienne veut avant tout l'honorer | par l'offrande de sa vie même, constamment surveillée. nourrie, exaltée dans la prière du cœur.

Le monastère bénédictin, et les âmes bénédictines:

éparses à travers le monde, conçoivent le chant et le culte-

comme un encens qui brûle devant la Majesté divine, ils: rêvent de constituer dès ici-bas, autour du Souverai

, Maître, une petite cour de Séraphins « à la voix articulée »

dont les cantiques s'unissent à la louange inarticulée des. Anges et des Saints. Cet idéal, très noble, nous n'avons pas. à le justifier, 1l se justifie de lui-même par des siècles de vis:

religieuse et de sainteté !

Dans la conception bénédictine la fin suprême de nos: efforts sur terre est donc en somme de perfectionner notre louange, de rendre notre liturgie plus digne de Dieu, de: mieux exécuter l'Opus Dei. Toute notre activité s’ordonne:

en vue du perpétuel cantique de louange que nous devons:

à Dieu, et auquel Il est supposé se complaire. Pour l'âme. bénédictine, notre action va pour ainsi dire hors de nous: jusqu'en Dieu où, semble-t-il, elle se fixe, ayant atteint son but. Cette âme sans doute n'oublie pas pour cela son: perfectionnement intime — et qui donc pourrait méconnaître l'action transformante de la liturgie en nous? — mais elle subordonne ce perfectionnement à la fn plus

haute qui pour elle est d'offrir à Dieu une louange pure,

un Office chaque jour mieux chanté. Tandis que Philothée..

chantant l'Office, fait de son chant un moyen entre nvlle: autres pour atteindre sa fin qui est de s'offrir elle-même à

» Dieu plus pure et plus sainte, l’ascète bénédictin fait de son perfectionnement un moyen en vue de sa fin propre qui est de bien chanter les louanges de Dieu, Le regard du bénédictin est. premièrement sur Dieu ; le regard du salésien est avant tout sur soi. Le premier, si j'ose dire, s'extériorise, le second s’intériorise. L'un se cultive pour sa prière, l'autre se cultive par sa prière !.

2 Je sais le danger de ces simplifications et combien il est aventureux de systématiser ainsi et d'exprimer en roides formules des choses aussi complexes que la vie des âmes dans leur mouvement vers Dieu. Je sais que mon schéma ne restitue pas la réalité vivante, telle qu’elle s'épanouit dans une âme bénédictine ou dans une âme salésienne. Je ne crois pourtant pas avoir trahi la pensée des disciples authentiques de saint Benoît. Et si nous consultons les plus hauts représen- , tants parmi nous de la tradition monastique ancienne, nous voyons que leur témoignage concorde avec l'interprétation qui vient d’être esquissée. Dans la magistrale biographie qu'il consacrait naguère à son maître Dom Guéranger, l'abbé de Solesmes, Dom Delatte, donnait par deux fois comme la caractéristique de l’ascèse bénédictine éette subordination du travail sur soi à l’œuvre d’adoration et de louange. « L'Eglise, écrit-il, n’a d'autre dessein sur terre que de glorifier Dieu et de sanctifier les hommes. Encore l’œuvre de sanctification et d'éducation surnaturelle qu’elle accomplit au cours du temps, dans les âmes qui se confent à ses mains, se rapporte-t-elle, comme à son ferme, à l'œuvre de glorification et d’adoration qu'elle remplit envers Dieu. Les âmes se sanctiñient afin d'entrer plus profondément dans les conditions de cet esprit et de cette vérité où elles doivent adorer Dieu; les âmes s'élèvent pour que le culte qu’elles rendent à Dieu soit moins indigne de lui; leur éducation surnaturelle se poursuit dans le temps pour qu’elles puissent sans fin glorifier et louer Dieu dans l'éternité. Cf. Dom Guéranger, Panis, Plon, t: E, p. 260. Cf. aussi Dom Maur WoLTer : La vie monastique, Bruges, Desclée, pp.30etsuiv. — Dom BEssE : Le moine bénédictin, Ligugé, Vienne 1898, p. 135, pp. 144 et suiv. On notera que pour l'abbé de Solesmes, la première place théorique et pratique appartient à la glonification de Dieu par la parole. Le salésien se donne bien lui aussi comme fin supérieure de glorifier Dieu, mais au moyen de sa sanctification. Se sanctifiersera son souci premier. fl ne s’immobilisera pas en lui-même, mais c'est en lui-même pourtant que sera le centre et le point d'application de son activité. Le bénédictin, comme un voyageur et un pèlerin, ne fait que passer en lui-même; il campe un instant dans son âme mais n'y établit pas sa demeure ; il se quitte sans cesse pour s’élancer en Dieu.

Le salésien ne dit plus : « Tout pour l'Office, même la

sanctification » ! Il dit : « Tout pour la sanctification, même

l'Office ». L'Opus Dei descend — ou monte — au rang de moyen pédagogique. C'est l'œil fixé sur elle-même que Philothée entreprend le grand œuvre de la culture du Moi, cet œuvre qui lui semble seul en mesure de donner à Dieu l'honneur qu'Il attend de sa créature. Sans abandonner rien des éléments traditionnels de l'ascèse, sans en abandonner notamment, nous l'avons vu, les éléments liturgiques, saint François de Sales, à l'exemple de la bouque-

« Voilà pourquoi, écrit Dom Janssens, entre le système plus méthodique d’oraison introduit dans ces derniers siècles et la pratique ancienne, à base plus directement scripturaire et liturgique, 1l y a,ce me semble, la même différence qu'entre une barque à rames et une barque à voiles. » — Cf. La méthode d’oraison du Moyen âge, Giard, Lille. Préface, p. 3. Ainsi l'âme bénédictine, pareille à l’oiseau, exécute, sur l'aile des psaumes, de beaux et grands vols en Dieu, sans, pour ainsi dire, prendre pied à terre. Le salésien, au contraire, s'établit dans son âme. En bon sédentaire, il « cultive son jardin ». Si toutes ces comparaisons sont, comme il est inévitable, un peu déficientes, elles dessinent pourtant sans grave infidélité lés grandes lignes de la doctrine telle que nous l’expose à nouveau Dom Delatte au t. I] de son Dom Guéranger : «Pour l'abbé de Solesmes, comme pour saint Benoît, écrit-il, le monastère est l’école où l’on apprend à servir Dieu, à adorer Dieu : dominici schola servitus. Et parce que Dieu n'est pas indifférent à la qualité de l’adoration qui lui est rendue... la recherche de la perfection est un élément et comme une condition de la dignité intérieure de la liturgie monastique. La célébration solennelle de la sainte Messe, entourée de tout le cortège de l'Office quotidien, n'aurait point devant Dieu tout son charme, si les âmes n'étaient intérieurement adaptées par la perfection et par la charité à l’œuvre sacrée qu'elles accomplissent en union avec la liturgie de l'éternité... Tant vaut l’adorateur, tant vaut l’adoration. La sainteté du moine se rapporte ainsi à l'œuvre première de sa vie; et, en même temps qu'il puise aux sources sacrées de la prière l'accroissement de la charité, cette charité accrue, cette union à Dieu plus étroite, élève chaque jour la perfection de l’hommage liturgique; c'est à la fois par sa prière et pour sa prière que grandit le religieux. » Op. cit., t. II, p. 314. À lire attentivement ce texte, on comprend sans peine, malgré le sage balancement final des expressions, qu'au sentiment de notre auteur l'âme doit, avant tout, grandir et s’éduquer pour sa prière.

| tière Glycera, en ( diversifie » l'agencement pour en compo- . ser un bouquet nouveau, Son Dieu n’est pas tant un Dieu- . Roï, un Dieu-Majesté qui réclame des hommages extérieurs et des chants, qu'un Dieu-Ami et Père, Dieu-Pédagogue dont la volonté est de nous voir meilleurs. La gloire de ce Dieu est dans notre vie, non dans notre chant. Ce qu'Il veut, ce n'est pas de nous voir faire la fonction des Anges, c'est de nous voir monter en vertu et nous « angéliser », comme il dit joliment. La louange n'est agréable à Dieu que dans la mesure où elle nous accroïit moralement. D'elle-même, elle n'est rien, si nous ne la ramenons à sa fonction instrumentale, si nous ne la faisons moyen de perfection et stimulant d'amour.

Entendons notre saint s'élever contre ceux qui se représentent Dieu comme sensible au vain murmure des lèvres : « Quel bien revient-il, je vous prie, dit-il, à César et Alexandre le Grand, de tant de vaines paroles que plusieurs vaines âmes employent à leur louange. » : César et Alexandre ne sont ici que figures pour désigner Dieu. Pas plus qu’à César il ne revient à Dieu aucun bien de tant de louanges labiales parfois vides de pensée, qui lui sont adressées de la terre : « Dieu, continue saint François de Sales pour expliquer sa comparaison, comblé d’une bonté qui surmonte toute louange et tout honneur, ne reçoit aucun advantage ni surcroist de bien pour toutes les benedictions que nous luy donnons ; il n’en est n1 plus riche, ni plus grand, ni plus content, ni plus heureux. » ? Pourquoi donc alors veut-Îl nos louanges? C'est qu'étant marques et moyens d'amour, ces louanges sont aussi principes d'action. Elles provoquent en nous un mystérieux déclanchement de « bienveillance » qui nous porte à mieux servir. Elles échauffent les cœurs et font passer à l’acte nos velléités hésitantes.

Une fraction notable de l’Humanisme avait déjà réagi

1 Traitté de l'Amour de Dieu, 1. V, ch. vint, t. IV, p. 281. 4 Traitté de l'Amour de Dieu, 1. V, ch. vu, t. IV, pp. 281-282

dans la spiritualité monastique du moye:

lement des humanistes paganisants, comme Rabelais, mais des apologistes attitrés de la foi, c Pierre Charron, chanoine et théologal de Condom, étaie allés très loin, trop loin, dans cette notion d’un Dieu indifférent à l’hommage verbal des hommes. ! Dans leur . zèle à spiritualiser la Religion, il en étaient venus — et … Pierre Charron lui-même — à oublier la raison d'être et la nécessité, même pour nous, d'une prière articulée. | 1 . Saint François de Sales redresse leur erreur, mais recueille | l'âme de vérité qu'elle contient.

Il faut en prendre notre parti, dit-il : la louange humaine | est impuissante à réjouir le cœur de Dieu. Mais Dieu la veut pourtant. Il la veut, non pour Lui qui n’en a pas besoin, mais pour nous, pour que nous en soyons sanctifiés et divinisés. « La fin de l'oraison, ditl, est l'union avec Dieu. c'est la transfiguration de l’âme, car du reste, Dieu n’a pas besoin de nos prières. » ? Tandis que l'âme bénédictine, ! le regard fixé sur Dieu, dit : « Cette dette — la dette d’hom- : mage et d'adoration — passe avant les devoirs de l’hommé vis-à-vis de lui-même et de son prochain » ?, saint François | de Sales, partant de la même vue théorique, dit : les devoirs envers nous-mêmes sont précisément ceux par lesquels Dieu veut que premièrement nous l’honorions. « Ce n’est pas son interest que nous l’aymions, éerit-il, c’est le nostre. Nostre amour luy est inutile, mais il nous est de grand proffit, et s'il luy est aggreable c’est parce qu'il nous est

1 Cf. J. B.SaBrié. De l’Humanisme au rationalisme. Pierre Charron. Paris, Alcan, 1913, pp. 242 et suiv. — Le livre audacieux de Charron : La Sagesse, est de 1693. Pour le sujet qui nous occupe, voir : L. II, ch. v. On y plaisante le naïf qui prend Dieu pour une idole et « l’importune de prières, vœux, offrandes. » a

? Sermons autographes. Pour le 3° dimanche de Carême, 25 mars 1615.

* Dom J. DE HemprinKe. Notice sur l'Ordre se saint Benoît. Maredsous, 1910, p. 20.

profhtable. »! On voit combien le renversement est complet. | Le religieux lui-même, le religieux de chœur, n’est pas . tant à ses yeux l’homme de la prière publique que l’homme voué par état à la surveillance et à l'éducation de son âme. - «L'office des Religieux, dit-il, doit estre de bien cultiver leur … esprit pour en déraciner les mauvaises productions. »? Tout … aupluseût-il concédé que, pour le religieux consacré à l'Opus … Dei, la psalmodie fût le premier des moyens de culture ! L'identification de la gloire de Dieu avec notre ascension morale revient sans cesse sous la plume de saint François de Sales. Ces beaux mots de « gloire de Dieu » qui semblent parfois si abstraits et si fades chez les écrivains religieux ont toujours chez lui un sens émouvant parce qu'ils signifient notre perfection. Fout notre malheur, pense-t-il, vient de ce que nous sommes trop faiblement conscients du grand désir qu'a Dieu de nous voir meilleurs. Nous serions tout à cette œuvre de perfectionnement si nous avions le clair regard des saints : « Les Bienheureux, dit-il. voient davantage, dans l’Essence divine combien sa bonté désire nostre salut et béatitude. »* C'est donc bien, redisons-le, par notre croissance spirituelle que Dieu sera glorifié, non par notre louange et nos chants.

Mais n’allons pas prêter à saint François de Sales les vues absolues de certaines âmes idéalistes qui, de siècle en siècle, depuis les Spirituels du Moyen-âge jusqu'aux disciples de Jules Simon, en passant par le Vicaire savoyard, ont rêvé, tout à l'opposé de Cluny, d’une religion purement

1 Traitté de l'amour de Dieu, 1. X, ch. xur, t. V, p. 210. 2 Vrays entretiens. Entretien xx, t. VI, p. 375. 3 Sermons recueillis. Sermon pour la fête de la Toussaint, 1° novembre

intérieure, sans temples, sans autels et sans culte.! Contre ce mirage toujours renaissant et qui prend si facilement des formes séduisantes, saint François de Sales a formulé les sages principes qui maintiennent le culte extérieur tout en le sauvant des excès et de la vanité. Nous avons dit en quelle estime il tenait l'Office et la prière de louange. Il les ramenait au rang de moyens, mais il les honorait et les aimait. Il en use de même avec les cérémonies et la partie matérielle du culte ?. Comme sainte Thérèse, qui voulait un oratoire bien paré, il sait que nos lumières, notre encens, nos cortèges sont inutiles à Dieu comme nos louanges, mais il sait aussi, et il le dit, qu'ils sont voulus de Dieu pour nous, parce que nous sommes un assemblage de corps et d'âme.

Lorsque le Fondateur de la Visitation prescrivait à ses Filles de brûler des parfums dans leurs oratoires aux jours de Communion générale, ce n'était pas qu'il s’oubliât jusqu’à voir en Dieu je ne sais quelle idole capable d'aimer à s'enivrer des fumées de l'encens ; c'est qu'en parfait réahste 1l jugeait bienfaisant de parfumer ainsi l’acte religieux et de lui conférer en quelque sorte, avec la complicité de nos sens, un surcroît de suavité, qui l’embellit dans le souvenir et le rendit plus désirable. Ainsi, voudra-tl toujours, dans nos églises et chapelles, non seulement des parfums, mais, à l'encontre de Port-Royal, des lumières et des fleurs : fleurs et lumières éducatrices, destinées à nous prendre le cœur par les sens et à nous élèver vers Dieu !

1 Du temps même de saint François de Sales, comme nous l'avons dit, nombre de catholiques, voire des prêtres tels que Pierre Charron. — Cf. La Sagesse, 1.11, ch. v,t. Il, pp. 144 et suivantes — faisaient bon marché du culte extérieur. Sur ce sujet, voir encore la thèse de J.B. Sabrié : De l'humanisme au rationalisme. Pierre Charron, Paris, Alcan, 1913, pp. 375 et suivantes.

? Les liturgistes font d'ordinaire trois parts dans la Liturgie : La liturgie sacrificielle, la Liturgie sacramentelle, la Liturgie épénique ou de louange. Quoiqu'ilsoit difficile de les séparer pratiquement, c'est surtout de la Liturgie épénique que nous nous sommes occupés jusqu ici dans notre étude,

Saint François de Sales est liturgiste parce que le culte . public est un merveilleux agent de culture individuelle, Théologien mystique, il se souvient, sans doute, des promesses faites par Jésus à la prière collective, mais fin psycho- … Jlogue, il discerne encore toute la puissance des attitudes, des … harmonies, des couleurs, mises en œuvre par le culte public, pour circonvenir l'âme et la maîtriser. C’est toujours à la culture individuelle qu'il songe quand il inculque à Philothée l'amour des offices publics : « Philothee, dit-il, les festes et Dimanches il faut assister à l'Office des Heures et des Vespres… Vous sentires mille douceurs de devotion par ce moyen, comme faisoit saint Augustin qui tesmoigne en ses Confessions que voyant les divins Offices au commencement de sa conversion, son cœur se fondoit en suavité et ses yeux, en larmes de piété. Et puis (afin que je le die une fois pour toutes), il y a tous-jours plus de bien et de consolation aux Offices publicz de l'Eglise, que non pas aux actions particulières. » ! C'est toujours à nous qu'il pense | en nous envoyant aux Offices, à notre « bien », à notre « consolation », aux ( mille douceurs de dévotion » que nous y trouvons ! Nos hommages vont à Dieu mais reviennent à nous en effets bienfaisants. Aussi parfaitement que nos psychologues modernes, il sait l'influence du geste, de la parole, des sensations extérieures sur notre âme. Il l'a notée d'un mot pittoresque : « Vous tirez le cordon fixé extérieurement à la porte d'un monastère, et la clochette sonne à l'intérieur. Car il existe un certain lien entre les sens intérieurs et les extérieurs. Ainsi vous approchez le feu à l'extérieur d’un canon, et il s'allume instantanément à l'intérieur. »? Les génuflexions, les inclinations, les prostrations n'ont pas seulement pour but dans sa pensée de consacrer à Dieu la puissance motrice qui nous est commune avec les animaux, elles ont surtout pour objet

1 Introduction à la vie devote, 2 partie, ch. xv, t. III, p. 103. 2 Sermons autographes. Homélie sur l'histoire de Jacob, 1616, t. VII

es les ceremonies ï la M Hresols car k saint amour se nourrit à souhait parmi ces exercices. »? S'illui arrive de parler des solennités cultuelles avec la fer- | veur d'un liturgiste moderne, c’est néanmoins toujours po en revenir au point de vue du psychologué qui se préoccupe d’y trouver un moyen de culture. « Toutes les ceremonies. de l'Eglise sont pleines de tres grands mysteres, et les. ames devotes, humbles et simples ont une fort grande | consolation a les voir. Quand nous sommes aux Offices | il faut que nous observions de nous tenir en la posture qui nous est marquée dans nos messels. La reverence exte-! rieure ayde beaucoup a l'interieure. » ? Toute la théorie. des attitudes et du geste générateurs d'états intérieurs, qu'un mot de Pascal devait rendre fameuse, est déjà dans. - saint François de Sales : « Faites, dit-il à Philothée, des. actions extérieures de ferveur quoy que sans goust, embrassant l'image du Crucifix, la serrant sur la poitrine, Jay. baysant les pieds et les mains, levant vos yeux et vos mains au ciel, eslançant vostre voix en Dieu par des parolles. d'amour et de confiance. »° C'est ce qu il appelait € nourrir l'intérieur par l'extérieur. » ‘ Et c’est parce que. la Liturgie chrétienne, est un admirable système d'évo- . lutions et d’attitudes, embellies de couleurs, de parfums et de sons, qu'il la recommandait si chaleureusement. C'est donc bien une pensée de psychologue et d'éducateur spirituel qui l'inspire en cette matière. « Les offices humbles et d’humilité extérieure ne sont que l’escorce, | mais elle conserve le fruit »°, disait-il à MM de Chantal.

1 Traitté de l'Amour de Dieu, |. XI, ch. mi, t. V, p. 244.

2 Sermons recueillis. Sermon pour le dimanche des Fou 12 avril 1615, t. IX, p. 66.

3 Introduction à la vie devote, 4 partie, ch. x1i, t. II, p. 315.

* Wrays entretiens spirituels. Entretien 1, t. VI, p. 13.

5 Lettre à la baronne de Chantal, 1° novembre 1604, t. XIII, p.392 |

a SON MORALISME 125

| Or, les cérémonies de l'Eglise nous offrent l'occasion de . «es humbles attitudes qui nourrissent et conservent le

« fruit » d’humilité. N'y a-t-1l pas tout au long des Offices

æublics des inclinations, des agenouillements, qui plient … l'orgueil et peu à peu le ruinent? I] y a aussi des gestes de “ ‘maintes autres vertus, gestes de foi, gestes d'amour, qui nous æn conservent le « fruit ». Saint François de Sales l’a nettement vu,et c'est toujours sous cet aspect utilitaire et pra- #ique qu il considère de préférence les solennités du culte. Sachant quelle est leur puissance d'émotion, il en fait un “de ses grands moyens pédagogiques.

À + * __ Si étrange que cela puisse paraître, au premier regard, sa conception du péché vient confirmer tout ce qui précède : ælle achève de nous éclairer sur sa façon de comprendre la æloire de Dieu et l'emploi de notre vie. La pensée salé- ‘sienne sur le péché fut parfois le scandale des faibles. “Æonsidérée à la légère, elle peut surprendre, en effet ; “lle n'est pourtant qu'un aspect complémentaire de sa pensée sur la prière de louange et le culte extérieur.

Oui, sans doute, saint François de Sales semble prendre assez allègrement son parti du péché, pourvu qu'il n'adhère pas à l’âme et ne brise pas nos élans vers le bien. C'est que là encore sa théodicée est pure de tout anthropomorphisme ; c'est que l’homme est toujours au premier ælan de ses préoccupations. Si Dieu n'est sensible à mos hommages que dans la mesure où ces hommages nous stimulent et nous élèvent, Il n’est de même offensé de mos péchés que dans la mesure où ces péchés nous ‘blessent, nous abaissent et nous séparent de Lui. Dieu hait le péché pour le mal qu'il nous fait à nous, non pour %e mal qu'il lui fait à Lui. Dieu dans son essence échappe à nos atteintes, mais sa volonté sur nous est mise en échec, ‘son amour méprisé, sa gloire outragée par le péché. La gloire de Dieu, c'était notre vie accrue, perfectionnée ; l'imjure à Dieu, c'est notre vie altérée. « Cette jalousie néanmoins

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que Dieu a pour nous, écrit saint François de Sales, n'est pas en effet une jalousie de convoytise, ains de souveraine amitié... C’est donq pour l'amour de nous qu'il veut que nous l’aymions, parce que nous ne pouvons cesser de l’'aymer, sans commencer de nous perdre. »! D'un mot, le saint nous mène au nœud du problème. Par le péché qui est une rupture d'amour, nous nous dégradons, nous nous perdons. Voilà par où nous blessons Dieu en le commettant. L'homme se tient pour offensé si quelqu'un dénigre ou détériore l'œuvre de son esprit ou de ses mains. Dieu pareillement se tient pour offensé si nous portons atteinte | à son œuvre en nous. C'est à travers nous-mêmes que nous l’atteignons, le péché étant la ruine de cette vie sainte qui seule pouvait l’honorer. Le péché c'est l'habitude vicieuse, commencée ou accrue, qui pèse sur nos volontés de bien, qui compromet notre « déification ». Le péché c'est le suicide spirituel, c'est la blessure intérieure, l'acte par lequel nous : attentons, les yeux ouverts, à notre santé morale et par quoi, selon le mot de saint François de Sales, nous commençons ou achevons de « nous perdre ».

C'est par là, redisons-le, qu'il est haïssable et qu'il blesse Dieu. Mais si d'aventure il peut être utilisé, capté pour le bien, alors il se transfigure et devient, comme notre saint n'hésite pas à l'affirmer, honorable ei salutaire. «Le péché, ditil, n'est honteux que quand nous le faisons, mais estant converti en confession et pénitence, il est honnorable et salutaire. » ? C'est à la mesure du « dommage » causé dans l'âme par le péché que se mesure la haine qui lui est due : « Les péchés venielz arrivans dans une ame devote et ne s'y arrestans pas longtems, ne l'endommagent pas beaucoup ; mais si ces mesmes pechés demeurent dans l'âme, pour l'affection qu'elle y met, ilz luy font perdre sans doute. la sainte devotion. Ce n'est rien, Philothée, de dire quelque petit mensonge, de se desregler un peu en paroles, en actions,

! Traitté de l'Amour de Dieu, 1. X, ch. xut, t. V, p. 210. ? Introduction à la Wie devote, 7° partie, ch. xix, t. IH, p, 57.

en regards, en habitz, en jolietés, en jeux, en danses, pourvu que tout aussi tost que ces araignes spirituelles sont entrees en nostre conscience, nous les en rechassions et bannissions comme Îles mouches a miel font les araignes corporelles. » :

C'est à nous dub comme on le voit, que va son attention dans ce propos sur la malice du péché. C'est parce que le péché est le virus corrupteur de nos âmes qu'il est proposé à notre haine.

On peut aisément conjecturer quelle répercussion vont avoir de telles idées sur toute la direction spirituelle. Le directeur salésien se gardera d’immobiliser les âmes, comme le feront un Rancé ou un Saint-Cyran, dans la contemplation douloureuse du passé coupable ; il ne leur montrera point dans le ciel un Dieu sévère, incapable d’oublier l'injure ; il aiguillera toute l’activité des âmes vers l’avenir, leur rappelant qu'au ciel nous avons un Père, toujours prêt à oublier nos infidélités, pourvu que nous ayons le bon propos de les réparer. Il s’écriera : « Cheres imperfections qui nous font reconnaître nostre misère. »? Il n'entrera point en sombre humeur et ne provoquera point les âmes à la mélancolie quand il aura constaté chez elles quelques manquements, fussent-ils invétérés. « Encore que je me sente miserable, dit-il, je ne m'en trouble point et quelquefois j'en suis joyeux, pensant que je suis une vraye bonne besoigne pour la misericorde de Dieu. » * Il dira encore hardiment : « Haïssés donq vos imperfections, parce qu'elles sont imperfections, mais aymés-les parce qu'elles. sont sujettes a l'exercice et perfection de la vertu et misericorde de Dieu. » ‘ Comment exprimer plus nettement que tout ici encore se doit juger du point de vue de J'utile pour l’homme?

1 Introduction à la vie devote, 1*° partie, ch. xx11, t. III, p. 64-65. 2 Lettre à M de Soulfour, 22 juillet 1603, t. XII, p. 205.

2 Lettre à la baronne de Chantal, 4 mars 1608, t. XIII, p. 366.

4 Lettre à la Présidente Brulart, 7 avril 1606, t. XIIT, p. 167.

de TTC 5 est traité sans re « ra Che pré voyant la pénitence, dit notre saint, permit tres facilement le péché. » 1 N'est-ce pas là comme une nouvelle variante: et une transposition de l’admirable : Felix culpa ! Et quenous voici loin de Port-Royal ! Le Jansémsme bientôt va prendre au tragique toute peccadille même involontaire. Avec saint François de Sales le péché ne commence vrai- ment d'être exécrable et pervers que lorsqu’ il implique um. L propos délibéré d'éluder ow de fronder la volonté de Dieu, lorsqu'il contient une affection au désordre, par conséquent une volonté d’abaissement ou de mort spiri tuelle pour nous. « Ma chère Fille, écrivait-il à une femme du monde, il nous faut estre charitable a l’endroit de nostre: ame, et ne la point gourmander tandis que nous voyons qu'elle n'offense pas de guet a pens. » ? C’est uniquement: pour ainsi dire, dans cette volonté réfléchie de suicide: moral que gît la malice du péché. C'est encore pourquoi nous verrons saint François de Sales prendre si facilement son parti d'un risque à courir dans le monde ou à la cour quand il aura su former, chez ses dirigés, une forte volonté: de ne pas rompre avec Dieu ; car, dit-il « quelle apparence y a-il qu'une ame genereuse se plaise a desplaire a som Dieu. » * Plutôt que d'élever peureusement mille barrières tutélaires antour des âmes, il s’efforcera de les conforter du dedans, et puis, sans trop de crainte, il les livrera aux hasards de la vie.

La religion s’identifie donc pour saint François de Sales avec la culture de nous-mêmes, cette culture qui commence: par le soin de ne pas nous dégrader dans le péché, et qui se

nt cu,

1 Sermons autographes. Pour le vendredi après le 17 dimanche de

carême, 9 mars 1618, t. VE, p. 356.

? Lettre à Madame de la Fléchère, 28 mai 1608, t. XIV, p.27. $ Introduction à la vie devote, W® partie, ch. xxn, t. IH, p. 65.

| continue par l'effort constant pour nous purifier et nous

élever. Tout son système ascétique et cultuel s’organise

» en vue de cette fin suprême : nous angéliser, nous divi-

miser. Tout ce qui ne concourt pas à cet unique nécessaire n'est que vain simulacre à ses yeux. Bossuet, parlant des Egyptiens dans son Discours sur l'Histoire universelle, dira que leur intelligence était en toutes choses « tournée vers l'utile ». Ainsi pourrions-nous dire que l'esprit de saint François de Sales était en ascèse constamment tourné vers l'utile. Notre utilité est le point fixe sur lequel il se guide pour trouver l'équilibre entre les excès contraires dont on vit souvent de grandes âmes s'éprendre.

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