II. — Religion et Culture des autres
Mais si Dieu est avide avant tout de recevoir l'hommage de nos progrès individuels, comment ne serait-il pas également désireux de nous voir travailler aux progrès de nos frères? Toute âme qui monte glorifie Dieu. Elevonsnous donc nous-mêmes, et puis efforçons-nous de faire grandir les autres. Tel est le point de vue permanent auquel se place saint François de Sales. Notre activité religieuse tout entière doit tendre à nous conquérir nous-mêmes et à conquérir les autres. C'est sur notre utilité et sur l'utilité de nos frères que se règle la hiérarchie de nos devoirs. Dès le début de sa carrière, il écrivait : « Le salut du peuple est la suprême loi, » * signifiant ainsi — il le disait expressément — que tout devait être subordonné au salut des âmes. Il ne démordra pas de là!
Tout autre, on le devine, doit être logiquement la conclusion du théologien pessimiste, du prédestinatien à la manière de Jansénius ou de Saint-Cyran. Si Dieu nous a, de toute éternité, porté au tableau des réprouvés, à quoi bon nous efforcer sur nous-mêmes, à quoi bon nous efforcer sur les
1 Lettre à Mgr Riccardi, nonce à Turin, 13 octobre 1598, t. XI, p. 358.
autres? Nous sommes tous irrévocablement classés. Nous ne changerons rien au mystérieux décret qui, d'avance, nous répartit et nous juge. Je sais bien que, par une étrange inconséquence, les plus stricts de nos prédestinatiens, les Arnauld, les Saint-Cyran, les Nicole, les Singlin oublièrent heureusement leurs principes et s’adonnèrent de bonne foi à la culture des âmes. Mais la doctrine qu'ils professaient recélait en elle-même de telles objections contre l'apostolat que ces objections leur remontaient au cerveau parfois et leur inspiraient des pensées capables, sinon toujours de les paralyser eux-mêmes, du moins de refroidir le zèle autour d'eux. Nicole, le sage Nicole, n'exprimait-il pas un jour naïvement sa surprise en voyant s’embarquer pour l'Extrême-Orient une petite troupe ardente de missionnaires catholiques ? Que prétendaient donc, pensait-il, ces fougueux conquérants et qu'allaient-ils faire là-bas? Le sort de ces asiatiques auxquels ils en voulaient n’était-il pas éternellement fixé et quelle chimère n'était-ce pas que de vouloir y changer quelque chose ? Le Jansénisme ne pouvait guère concevoir la perfection que sous la forme ndividuelle. La pente naturelle de ses idées le menait: à ‘égoïisme sacré. À qui voulait trouver Dieu, et l’honorer comme il convient, il conseillait de fuir au désert, de chercher protection contre le péril dans la solitude et particuièrement, on le sait, dans la solitude de Port-Royal ! L'ascèse bénédictine, dont on a dit les affinités profondes avec la théologie de l'Ancien Testament, subordonne tout, de son côté, à l’œuvre de louange et d’adoration, tout, même la perfection individuelle et même l’apostolat. Le moine bénédictin se réfugie au désert pour commencer ici-bas la vie des élus au Ciel : « Le but véritable du fils de saint Benoît est de psalmodier et de chanter la louange divine, de faire l'apprentissage ici-bas de ce qu'il fera làhaut. C’est une œuvre d’allégresse et de paix, une avance d'hoirie sur la succession jubilaire de l'au-delà. » * L'âme
1 J.K. Huysmans. De tout, Paris, Stock, p. 249.
bénédictine s'est détachée de la cité terrestre pour s’agréger à la céleste. Murée dans sa retraite harmonieuse, elle laisse à d'autres Le soin de défendre, autrement que par la prière, la cité des âmes et de faire pour elle des conquêtes. S'il travaille des mains ou de la pensée, le bénédictin a toujours en vue d'abord son Office. La culture même des Lettres humaines n'est pas, à l'origine, pour lui, une œuvre d’apostolat intellectuel, elle est l’utile divertissement qui le préserve de l'oisiveté, qui lui redonne forces et lumières pour mieux interpréter son chant et mieux faire sa fonction liturgique. Comme on a dit d'un mot peut-être un peu simplificateur : le bénédictin lit, il n'étudie pas :
1 « Chez les Bénédictins on lisait,on n'étudiait pas. Le premier, saint Dominique a l’idée d’une prédication universelle; le premier aussi il veut qu'elle ait pour base l'étude, qui n’était pas dans la Règle de saint Benoît... Son ordre est le premier où l'étude devienne une fonction. » L'ami du Clergé, 19 février 1903.
Le type traditionnel du bénédictin érudit, du bénédictin homme de bibliothèque, apôtre de la science, n’est, pour l’abbé de Rancé, comme pour dom Guéranger et leurs disciples, quele type altéré du bénédictin primitif. Cf. Henri Dipio. La querelle de Mabillon et de l'abbé de Rance, Lille, Berges, 1892, pp. 320 et suiv.— Le monastère bénédictin, vraiment fidèle à sa tradition, est un oratoire avant d’être un laboratoire. Et la Congrégation de Saint-Maur qui renversa les termes du programme est traitée par les purs disciples de saint Benoît comme une portion infidèle de la grande famille bénédictine, comme un groupe dissident qui a forligné : 4 À Dieu ne plaise, écrivait naguère l’Abbé de Solesmes, que nous ayons quitté le siècle et fait profession pour appartenir corps et âme à la science et à la critique, pour colliger avec passion des fiches bibliographiques. . . Le jour où nous ferions sur l’autel des études le sacrifice de la on chuabte et de la solennité de l'Office, de la régularité, de la stabilité monastique, nous aurions perdu tout caractère et jusqu'au titre à exister : rappelons-nous de quelle façon misérable a fini la Congrégation de Saint-Maur... Autant il est souhaitable que le travail monastique soit consciencieux. et méthodique et ne s'éparpille jamais sur des sujets médiocres, autant 1l serait redoutable de prendre comme idéal : Dieu et l'étude.» Cf. Commentaire sur la Règle de saint Benoît, Paris, Plon, 1913, p. 353 — Cet idéal : Dieu et l'étude, sera, comme on le sait, celui de l’Oratoire, Congrégation que saint François de Sales aimait tendrement et qu'il aurait voulu fonder !
Saint François de Sales, lui, appartient corps et âme à cette belle conception thomiste qui fait de l'apostolat la forme supérieure de la religion et comme le couronnement
Un autre bénédictin, Dom Besse, a bien marqué d’un mot le rôle subalterne du travail monastique par rapport à l'Office: « Le travail, dit-il, repose l’âme en lui ménageant une diversion utile, et 1l la prépare à revenir au chœur avec joie et courage.» Cf.Le Moine bénédictin. Ligugé, 1898, p. 186. La primauté du travail intellectuel sur le travail manuel fut d’ailleurs dans l'institution monastique une conquête lente et tardive de l'esprit d’apostolat sur l'antique esprit anachorétique. Et ce simple fait prouverait à lui seul combien peu, dans l’ascése bénédictine primitive, on se préoccupait de faire de l'étude une fonction préparatoire à l’apostolat.
Certaines de ces vues ont été, je le sais, contestées par un distingué bénédictin de Maredsous, Dom Germain Morin, qui écrivait récemment : « Est-ce à dire qu'il faille se contenter, actuellement surtout, de la vieille formule que les moines sont propter chorum fundati, et croire que toute notre activité spirituelle doive être absorbée par la psalmodie, le chant des antiennes, des répons et des hymnes? Est:l exact de présenter le chant de l'Office comme le côté spécialement caractéristique de la vocation bénédictine? On l’a dit, on le répète souvent, surtout depuis le xvI® siècle. Suarez l’a enseigné dans sa volumimeuse théologie : le restaurateur de la vie monastique en France, D. Guéranger a fait de ce principe le fondement de sa réforme. Malgré tout le respect dû à de telles autorités, la formule peut cacher un malentendu qu'il importe d’éclaircir. » Cf. L'idéal monastique et la vie chrétienne des premiers jours, 2° édit. Paris, Beauchesne, 1914, p. 19. Et D. Morin conteste que primitivement « l'Office soit le but de la vie monastique. » Il le reconnaît seulement comme « un des £léments de la vie bénédictine, le plus noble », « mais non comme la fin nécessaire et indispensable de tout le reste, » Néanmoins, malgré sa dissidence sur ce point avec l’école de D. Guéranger, D. Morm en vient à une constatation qui sufñt pour notre thèse, à savoir que saimt François de Sales et le xvi® siècle accomplirent dans les éléments de la piété une transposition essentielle. Si l'Office garde la première place dans la piété bénédictine c’est qu’il avait cette place dans la piété du passé : « Sa place de choix parmi tous les exercices du moine correspond simplement à celle qui lui revenait dans l'estime et la vie journalière des premiers chrétiens. C’est donc ici encore une conséquence du principe posé plus haut que la vocation du moine, est de perpétuer jusqu'à la fin des temps l'esprit et les traditions de l'Eglise des premiers siècles... A mesure que le monde vieillit il devient de plus en plus utilitaire : la vie est partout plus occupée :