‹ Saint François de Sales et ses amitiésChapitre 14 sur 68 · SAINT FRANÇOIS DK SALES · texte numérisé non relu

SAINT FRANÇOIS DK SALES

au mur un portrait du grand saint d'Assise ^, quels beaux rêves confus, quelles ferventes prières durent monter cette nuit-là du lit où la jeune mère, épuisée, toute heureuse, reposait...

M. de Boisy, pour leurs noces, avait restauré cette chambre où lui-même était né; trois fenêtres y versaient le soleil « Tune à l'orient et deux au midy bien et gaiement vitrées » ^; les armoiries de Sales et de Sionnaz, en couleurs, brillaient dans le verre; de là, on voyait la cour intérieure qu'ornait un parterre bordé de groseilliers, de romarins et de rosiers ^.

Une tapisserie de Flandre couvrait les murs depuis le haut jusqu'en bas; et, sur le manteau de la grande cheminée, le bon saint François, entouré d'oiseaux, de quadrupèdes et de poissons, auxquels il faisait un discours, dominait tout.

L'enfant qui vécut là ses premières années, lui qui devait, trente ans plus tard, triompher si paisiblement dans la controverse, et rester pour les siècles suivants l'incarnation de la douceur, naissait à une époque de fureur et de meurtres, l'année même où les guerres de religion prenaient partout un renouveau de haine.

C'est en 1567 que le duc d'Albe, au nom de Philippe II, établit aux Pays-Bas l'effroyable tribunal de sang. C'est en 1567 que Darnley fut assassiné, que sa veuve Marie Stuart, épousa l'assassin et que l'Ecosse, soulevée par les presbytériens, rejeta sa reine.

Enfin, c'est en 1567 que les protestants français, après une trêve de quatre ans, foncèrent sur la cour à Monceaux. En cette occasion, Michel de l'Hôpital éleva pour la dernière fois sa grande voix conciliante ; Catherine de Médicis commençait à rêver de meurtres, et allait dis-

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gracier le seul honiint^ qui pût rticore, en France parier d'humanité.

Dans ce bouleversement des royaumes, la Savoie restant toute catholi(iue sous son capitaine victorieux, Emmanuel-Philibert, jouissait de la paix.

En l'honneur du baptême, toute la noblesse du voisinage, se réunit à Sales ^ Le parrain était François de la Fléchère, religieux de Saint-Benoît, et la marraine jVIrae Bonaventure de Chevron, la grand'mère aux quatre maris. Ils nommèrent leur filleul François-Bonaventure.

M. de Boisy, ce jour-là, fêta sa joie royalement : à la porte du château, « depuis l'aube du jour jusqu'à la nuit close », on fit l'aumône à tous venants; et pour la noble compagnie, au retour du village, un magnifique banquet eut lieu dans la « salle » somptueuse, longue de trentedeux pieds, tapissée de drap de Bergame et qu'éclairaient cinq hautes fenêtres ^.

A tout baptême, on s'extasie sur la gentillesse de l'enfant; mais il me semble que François mérita dès ce jour des compliments. Son dévot parrain disait que, le voyant si sage à l'église et, pour ainsi dire, si recueilli, il avait eu la conviction que François garderait toujours l'innocence baptismale ^. Le baron de Lucinge, sur un ton plus mondain, souhaitait à son ami d'autres fils pour l'avenir de sa race, car celui-là si dévot, serait sûrement « d'église ». Et sans doute, là-haut, dans la chambre de Saint-François, les dames, autour du grand lit, en contant le baptême, complimentaient sa maman qui, faible, souriante, tout attendrie, ne voulait pas sembler trop fière.

On croit entendre encore ces aimables propos dans le style suranné d'un pieux contemporain :

« Ce bénin enfant sortant du ventre de sa mère, parut

quasi comme un sanctifié, portant quant et soy des marques de toute bonté. Avant que d'avoir la langue desliée, il parlait déjà distinctement par les belles démonstrations de ses innocents déportements; il estoit incomparablement beau, il avoit le visage gracieux à merveille, les yeux colombins, le regard amoureux; son petit maintien estoit si modeste que rien plus, il sembloit un petit ange «^

Ce petit ange maigrelet vécut un an dans du coton. La mère trop jeune et un peu délicate ne put le nourrir ^; et l'on fit tout à tour l'essai de plusieurs nourrices, ce qui ne le fortifia pas.

Celle que l'on adopta (et qui s'appelait Pétramande Puthod) s'ébahissait avec tout le château devant son nourrisson ^; elle n'allait pas à l'église sans l'y porter, et cela pour lui faire plaisir, disait-elle. Quand il eut l'usage des membres, elle assurait qu'il contemplait l'autel, le corps un peu incliné et les mains jointes *. A la promenade, si l'on voyait un pauvre, François lui donnait ce qu'il avait en main, des sucreries le plus souvent; et s'il n'avait rien, se tournant vers la nourrice, il prenait un air suppliant. Un jour, les bonbons étant épuisés, un petit pauvre se présenta, et François parut si triste que, pour consoler son chéri, Pétramande offrit, faute de mieux, le sein à ce mendiant. Cette idée charma François; il se penchait, radieux, les mains tendues vers son convive, comme pour lui soutenir la tête.

Voilà du moins ce qu'au retour racontait Pétramande et l'on devine avec quel sourire M"^^ de Boisy écoutait ces prouesses.

Cette nourrice, d'ailleurs, avait des qualités et François, peu à peu, se fortifiait si bien, qu'après le sevrage, qui eut lieu plus tard, sa santé fut parfaite.

1 C. IG. — 2 Y. I, 12. — => Ra. 11. — " O. 4 et 5.

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(rrlail alors un Ixui jM'lil {^ai'roii hloiid cl, losc, (|iji s'amusait safj^cincnl-. FI y avait (lant? v,g «^rand château, I aiit (le facilités pour l(\s plaisirs! Dans la cour intéritiurc, ou pouvait jouer, Tété, sous une galerie bien fraîche, ouverte toul (lu long vers le nord '. De l'autre côté du partern;, on cultivait « de bons simples à l'usage de la médecine », au bas d'une grande muraille, face au midi; c'était là (ju'il faisait tiède en hiver, quand le soleil paraissait ! A l'orient près du portail, une fontaine jaillissait du mur; à l'occident, montait dans une haute tour le grand escalier tournant, la « Viorbe » 2. Les jours de pluie, lorsqu'on ne sortait pas, on trouvait, en gravissant la viorbe, bien des choses à voir. C'était comme un voyage au pays des merveilles ^. Quatorze portes ouvrant sur les degrés de pierre, menaient à des régions variées. Quelques-unes manquaient d'agrément, telles que la chambre du notaire, qu'emplissait l'odeur des vieux papiers; mais quels bons parfums, quel curieux ustensiles dans le cabinet des fourneaux ^ ! Que de belles choses dans la chambre d'honneur, où des tapisseries de haute lice couvraient les murs ! dans le « poêle » dont les meubles et la tenture étaient de satin rouge; dans la « chambre neuve » qu'ornaient des paysages de chasse peints sur le frais, dans celle de la Passion où quinze beaux tableaux contaient les souffrances de Jésus... Une pièce moins riche mais bien attrayante, c'était celle où l'on élevait, à l'abri d'un treillage, des cailles et des perdrix ^. Pour finir, il y avait tout en haut de la tour, la pigeonnière; et, en bas, un lieu mystérieux, interdit à François, plein de va-et-vient et d'odeurs engageantes : la cuisine, où l'on risquait d'entendre des mots mal sonnants ^.

Quand M"^^ de Boisy sortait, elle eniinenail son peLiî, garçon; ils allaient dans les champs, que limitait vers Ir village un étroit cours d'eau; mince et rapide, il est tout en remous et en petites cascades parmi des cailloux gris et ronds. Dans les beaux jours, son débit grossit vers le soir, parce que là-haut, sur les montagnes, le soleil fait, fondre les neiges que retient la fraîcheur des nuits! M'"^ de Boisy, durant ses lentes promenades, instruisait François; elle lui montrait le blé, expliquait comment il pousse et ce qu'on en fait. Si les fermiers étaient aux champs, — ^ « On croit, disait-elle, que ces gens-là nous nourrissent; ils ont beaucoup de peine; cependant ils ont beau faire !... cette pluie, cette chaleur modérée, ce temps propre à mûrir les fruits dépendent de Dieu seul, les hommes n'y peuvent rien. » Et rentrée au château, elle apprenait à François attentif les prières qu'on doit dire à ce Dieu bienfaisant.

Ensuite, s'il rencontrait les enfants de la ferme, François leur récitait ce qu'il venait d'apprendre ^ et, patiemment, phrase par phrase, il leur faisait tout répéter. Il aimait aussi, seul et silencieux dans l'embrasure d'une fenêtre, dresser de petits autels, avec des fleurs et des images, comme à l'église : c'était là ses jeux préférés, et M"^^ de Boisy, devant tant de sagesse, s'émerveillait ^.

Un jour pourtant il fit un grand tapage. Un gentilhomme était là en visite, et on le disait calviniste. Pour François, qui entendait les grandes personnes parler de Genève, de Calvin, en gémissant sur le malheur des temps, cette ville voisine qui avait chassé tous ses prêtres et brisé tous ses crucifix paraissait un repaire de bandits '*. Exclu de la « salle », où l'ami de Genève causait avec son père, il crut bon de proclamer sa foi. Dans le verger, sous les hautes fenêtres un charivari éclata; la basse-cour

Q. ~ ^ O. ~ ' G. I, 4; Ha. 11. — ^ Ma. Mars 1916.

i-:r si:s amiiii-is 17

alïolé(^ criait, se sauvait; cl. P'i-ançois, une jx^lilc I.hmc ;iu poin^% l'air l'uril)()U(l, couiail apiès les jiouhîS en crijinl ; u Sus aux hérél i(|U(vs. »

Fran(;ois n'étail". pas uno pcM'forfiou; il rornuiil xci'S cette époque deux fautes.

Un charpentier travaillant au château avait quitté sou pourpoint ([u'ornait une aiguillette en soie; il l'admira, il la prit ^ Quand M. de Boisy connut ce qu'on cherchait, il questionna sou lils, (jui ne fit pas de mystère; mais le bon seigneur se fâcha; il fouetta le voleur en larmes, chacun criant grâce. C.ette raclée dut être la seule car il ignora l'autre faute. Un jour que dans la cuisine on préparait des petits pâtés, l'odeur en fut si alléchante que François n'y put résister; il franchit le seuil défendu; il osa même tendre la main ^. Le cuisinier, indigné, y mit un pâté brûlant; mais la gourmandise, la dignité furent les plus fortes : le futur bienheureux emporta son pâté.

Voilà tout ce qu'on sait des péchés de sa jeunesse, et ce furent peut-être les plus graves de sa vie.

Avant que François sût lire, on lui donna un précepteur, prêtre de bonne famille, homme docte et intègre mais revêche. François ne s'en plaignit jamais; il trouvait seulement que M. Déage le faisait trop peu travailler. Quand Pétramande le venait voir, il la suppliait de plaider pour lui, d'obtenir qu'on le mit à l'école; et pour l'attendrir il lui faisait des offres grandioses : ^ — « Je n'ai rien, parce que je suis petit; mais quand je serai grand, je vous ferai faire tous les ans une brassière de ratine rouge ».

Un jour vint où M. de Boisy trouva que sa femme témoignait à leur fds « un peu trop de mignardise »; elle

s'efîrayait de le quitter, de le mettre en contact avec d'autres enfants qui, peut-être, seraient vicieux ^; mais il tint bon, et François, âgé de six ans, entra au collège de la Roche, petite ville à trois lieues de Sales. Il logeait chez un maître qu'on connaissait bien; son père chaque semaine Fallait voir; souvent même il l'emmenait à Sales passer un jour ou deux.

Dès cette époque, François fut l'élève modèle que les professeurs étonnés donnent en exemple à ses camarades; on dit même que les seigneurs d'alentour menaient leurs fils à la Roche pour leur montrer l'incomparable écolier -.

En ce temps-là le duc de Nemours rêvait d'une grande aventure : saisir par ruse Genève qui, jadis soumise à la Savoie, depuis cinquante ans la narguait. Or, M. deBoisy possédait près du lac Léman le château de Brens^; des murs épais, des tours aux quatre coins, de larges fossés le rendaient pareil à une forteresse et du haut des créneaux on voyait vers l'Ouest, au-delà d'une forêt, les remparts de Genève.

Le duc de Nemours fit venir M. de Boisy, lui dit ses projets et lui demanda Brens pour y loger sa troupe ^. M. de Boisy fut bien ennuyé : la chute de Genève l'eut réjoui, mais le duc de Savoie ignorait l'entreprise; et loyalement il répondit que sans son agrément il ne pouvait agir. Le duc de Nemours, hors de lui, parla de jeter par la fenêtre ce gêneur.

M. de Boisy, après cette entrevue, fit connaître au souverain les menées de son feudataire ^; Emmanuel-Philibert ordonna une enquête; le duc de Nemours insulta les enquêteurs; ceux-ci ripostèrent que Son Altesse le saurait. Alors, Anne d'Esté, désolée, conciliante, appela en secret M. de Boisy; il revint au château d'Annecy, la

^ M. 187. — 2 Y. 23. — =' L. 561. — * L. 567. — ' Ne. 3.

f/r SMS AMITIÉS r.)

nuit, l,;ni(lis rjuc le (lue, riail, ;'i hi chasse; v.lïr, lui Léniuigiia la plus ^raii(l(3 (isLime v.l l(i supplia d'apaiser ces Messieurs.

Grâce à lui, ralTaire l'ut étouiïée; mais n'osant plus habiter Sales, sur les terres du duc de Nemours, il partit pour Brens; et comme cela l'éloignait de la lioche, il confia François au collège d'Annecy, plus important et très renommé. François avait huit ans.

Là comme ailleurs, il concentra sur sa petite personne toutes les approbations.

Il « ne faisoit point d'action qui ne fut naifve et bien séante^... Il alloit à ses petites affaires d'un pas grave et nullement affecté, toujours net et propre en sa chevelure et en ses habits; et lors qu'au gros de l'esté les autres sortoyent du collège desboutonnez et à poitrine nuë, ou couroyent aux bains, luy, bien instruit en la civilité, marchoit toujours posément et proprement... Jamais il ne se faschoit des longues leçons; il faisoit des recueils et des petits livres manuels des plus belles sentences qu'il lisoit ou qu'il entendoit dire, des mots choisis et des fleurs d'éloquence, pour s'en servir à propos, ou en discours, ou par escrit. »

Avouons qu'à cet âge une telle perfection nous surprend, nous paraît maniérée, irritante. Mais le plus étonnant c'est que cet enfant impeccable que ses camarades chaque jour entendaient admirer, complimenter, citer en exemple, eux-mêmes le respectaient et l'aimaient; ils disaient de lui sans malice : ^ — « Soyons sages; voilà le saint qui vient », et si, pour quelque faute, François les reprenait, ils l'écoutaient sans rire, docilement, un peu confus.

En revanche, il avait pour eux une affection débor-

daiiLe. Un jour qu'un élève condamné au fouet pleurait et criait grâce aux pieds du maître, il sortit de son banc pour qu'on le battit à sa place et comme il insistait, cet homme impatienté finit par le frapper, oubliant le coupable ^ François se laissa faire, paisiblement; puiâ à la sortie, voyant ses amis outrés d'indignation, il leur assura que le maître avait agi par complaisance.

Aux vacances, François partit pour Brens retrouver sa famille. Il faisait une dizaine de lieues à cheval, accompagné d'un serviteur. De la route on voyait au loin sur la droite au pied des monts les grands toits de Sales, maintenant désert. Plus loin, on traversait la Roche dont le collège s'était paré naguère de l'incomparable écolier. François, s'y arrêtant un jour, entra dans une boutique pour acheter des gants ^. Le valet chargé de la bourse, discuta avec le marchand qui consentit enfin une grosse diminution, mais en disant selon l'usage qu'il y perdait. Le bon François lui demanda : — « Combien vous faudrait-il pour n'y pas perdre? » et tirant sa bourse d'enfant il compléta la somme.

En continuant, sur le chemin de Brens, on rencontrait la rivière de l'Arve qui réveillait en François de pieux souvenirs. C'est dans ses eaux que Jean de Sales, le disciple du roi David, avait trouvé la mort. Une dame de ses amis l'ayant appelé à l'aide pour ses affaires, il promit de l'aller voir le dimanche suivant si, pour son arrivée, on gardait une messe, car la route longue l'obligeait à partir tôt. Mais de sa demande on ne tint pas compte ^. M. de Sales, dès l'arrivée, se remit donc en selle pour gagner au plus vite un couvent voisin; il fallait traverser l'Arve rapide et furieuse; son cheval prit peur, le jeta à l'eau et d'une ruade lui brisa le crâne. Le pauvre homme ago-

1 G. I, 7, C. 23. — 2 Y. I, 28. — =* Pa. 514.

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iiisjHil |tul. se courcsscr sur la riv(^ n riiii drs rïjoiiics (|iii

accourul Vinsi moiiiiil piloyablcrnoiil, le, très roli{^i<îux

aïeul (lu biiMihcurcux b'raiicois, ayanl, i)i(''IV'ré le devoir (l'ouïr la saiute UK^sse eu uu jour dv. couiruaiKlerrKîut au soin (le sa propr(^ vie ».

Voilà ce que les floi.s d(; l'Arve couLaieuL à Fran(;()is, lier de cet aïeul, euvieux d'une vie si dévole et d'une mort si précieuse.

A dix ans il fit sa première communion et le même jour il fut confirmé. Dès lors, il redoubla de ferveur; il se fixa des heures journalières pour visiter les églises, et « en esté, après que le soleil estoit couché, il demeuroit dans la maison et passoit le temps à lire la vie des Saints avec la dame son hostesse «^ C'était une vieille femme qu'il appelait gentiment « ma tante ». François portait alors ses cheveux longs, et il les avait blonds et très beaux; dans ses yeux gris-bleu, un peu d'asymétrie mettait une expression vague et charmante ^; son visage était régulier, son teint vif, il avait la voix bien timbrée; et l'on se représente ce joli petit gentilhomme, qu'on affublait déjà d'une épée, sagement assis près d'une fenêtre ouverte, un livre sur ses genoux. C'est l'heure des délassements et des plaisirs; on fermera bientôt les portes de la ville; les bourgeois, au bord du lac, goûtent béatement la fraîcheur du soir; les clochers semblent noirs sur le ciel rouge; les enfants, dans la rue, font de grands cris joyeux; et François? baissant la tête, lit à une vieille dévote des récits de martvres et d'extases.

A onze ans il résolut d'être prêtre, et demanda la tonsure ^. M. de Boisy avait pour son fds bien d'autres ambitions; mais il se dit qu'à cet âge on ne sait guère ce qu'on

^ G. I, 8. — 2 Aa. 25; G. II, 282; G. 10. — ^ G. I, 9.

veut, que c'était une idée passagère, qu'il étail prudent de n'y pas résister. François fil donc couper en cérémonie, dans une église, sa belle chevelure. Quand elle tomba, il s'aperçut avec surprise, que cela lui coûtait un peu, qu'il n'était pas encore détaché de tout.

Il conserva d'ailleurs, selon l'usage, l'habit et l'épée d'un cavalier, tandis que ses longues prières et son recueillement le donnaient -tout à Dieu. Pourtant, il savait n'ennuyer personne : quand il regagnait Brens où durant ses absences plusieurs petits frères étaient nés, il jouait avec eux comme si leur âge eut été le sien ^; les enfants s'émerveillaient devant ce grand frère si doux, si gai, qui parlait si bien du Paradis et M^^ de Boisy, dont l'affection pour lui demeurait une vénération, presque une dévotion, leur disait : — « Ecoutez-le... Faites tout ce qu'il vous dira ».

CHAPITHK [ir

Premier séjour à Paris

UAND François eut quinze ans, son père l'envoya pour polir ses éludes à Paris, où plus de cinquante collèges se disputaient la jeunesse. Son choix était tombé sur celui de Navarre, la maison à la mode, la pépinière des élégants; mais François prit peur de. ce milieu mondain, vaniteux; « Il disoit en soij-mesme : Tu es enclin au mal, la compagnie des meschans te va perdre ))^; et il pria sa mère d'intercéder pour lui. Elle n'avoit point tant de soucy que le père qu'il devint grand courtisan, ce qui fut cause qu'elle r'apporta au seigneur son marij l'intention de François avec des parolles si efficaces et puissantes que le dessein fut changé »; François entrerait au collège de Glermont, moins brillant, mais d'esprit religieux, tenu par les Jésuites.

Il voyagea, comme les gentilhommes de cet âge, avec son précepteur et un laquais. On allait à cheval, par petites journées, l'argent cousu dans la ceinture, une valise de cuir en croupe. La route était fort animée; on l'encontrait des seigneurs sur de belles montures, avec leur suite en cortège ^; des bohémiens, des aventuriers passaient sur de maigres bidets; dans l'ombre des litières aux rideaux levés, de nobles dames se prélassaient, masquées de noir à cause de leur teint; mais la plupart des

» G. I, 9. — - Kd. 7, 0, 78. — ^ G. I, 10.

femmes voyageaient à cheval comme les hommes; les carrosses étaient très rares; les coches venaient d'être inventés; le soir, on se hâtait, par peur des mauvaises rencontres. De ce premier voyage nous ne savons rien, sinon que le joli visage de François, ses manières polies et douces soulevaient dans les hôtelleries l'admiration, la sympathie, et que son précepteur, l'aigre M. Déage, s'en trouvait flatté. Dès qu'il fut à Paris, François se fit conduire au collège de Clermont, rue Saint-Jacques, dont le lycée Louis-le-Grand occupe aujourd'hui la place i; il salua les Pères Jésuites, « se rendant aimable à la mesme heure»; sur leur conseil, il prit le logement à l'hôtellerie de la Rose-Blanche, toute voisine; et dès lors il vint au collège chaque jour suivre les cours de rhétorique.

Paris, en ce temps là, n'était pas une belle ville; les maisons, pauvrement bâties en bois et en mortier, ignoraient tout alignement; au fond des rues étroites, régnaient l'ombre, la crasse et d'acres odeurs; les étages d'en haut surplombaient ceux d'en bas 2; le bord des toits avançait encore et, quand il pleuvait, les gargouilles crachaient l'eau jusqu'au milieu de la chaussée dans un ruisseau plein d'immondices.

Ce qui frappait les étrangers, c'était le nombre prodigieux des auberges, rôtisseries, pâtisseries et tavernes ^. Sur les -larges baies des boutiques pendaient à des tiges de fer de grands tableaux et des emblèmes qui, en guise de numéros, désignaient les maisons; ainsi à la suite de la Rose-Blanche on trouvait côte à côte rue Saint-Jacques : le logis de l'Échiquier, ceux de l'Espée, de l'Image Notre- Dame, du Sufflet-Vert, de la Pye-en-Cage *... Cet étalage était pittoresque, mais il déchiquetait encore l'étroit ruban de ciel visible entre les toits. Sous les enseignes.

G. 1, 10. — 2 Gd. 358. — ^ Kfl. 89. — * Y. I, 49.

i;r si;s \MrnKS 2,)

les (Milrccs des caves hjnlhiiciil ((mmic drs piMM'ipiccs; à côté so (Iressaienl de ^^l'osses boi'iies; on n'avail pas eii('()|-e in\('iilé les I rohtoii's ' ; el les paiixics piétons, (îiiIic ces éeneils el. le cloacjue eetdral, parmi les ('har'rette.s et les cavaliers, sc^ tordaieid. les ehevilh^s sin- un pavé bosselé. Le soir, il n'y avait rien pour éelairei- la lue; les honr'geois prudents portaient une lanterne; (^t l'on devine quelle joyeuse vie menaient dans cette obscuiité les élèves des cincpiaide collèges '^.

François, bien entendu, vivait avec ses livres, loin d(^ ces désordres. On avait fort à travailler en ce temps-L^ dans les écoles. Henri de Mesmes, en ses mémoires, dit qu'il y apprit par cœur en dix-huit mois, V Iliade entière ^: quinze mille vers grecs; Montaigne se plaignait qu'on abrutissait les élèves et, d'ailleurs, on les malmenait; la punition usuelle était celle du fouet, même pour les hommes de vingt ans; aussi les fds de grande famille n'entraient là qu'avec un précepteur, un porte-respect. François n'en avait pas besoin; il eut fallu plutôt modérer son ardeur. D'abord il approfondit le latin jusqu'à le parler couramment; puis il embrassa le grec, l'hébreu, la philosophie; enfm il obtint de M. Déage, comme une grande faveur, d'étudier la théologie *.

Quelques années plus tôt, au collège même de Glermont le Jésuite Maldonat avait rajeuni cette science en y introsuisant, au scandale des vieux docteurs, la critique historique. Maintenant, le Bénédictin Génébrard, prodige d'érudition, poursuivait cette méthode; et son enseignement passionnait la jeunesse qui dévorait entre ses cours les Essais de Montaigne tout fraîchement parus.

François, au sortir de sa petite ville, plongé dans cette grande source intellectuelle eut donné volontiers à l'étude

Gd. 358. — 2 Gd. 371. — =» Fd. chap. X. — " G. I, 12, Y. I, 48.

toul le U'inps que lui laissait la prièr(3; mais il n'était pas libre : M. de Boisy « avoit estroictement commandé au sieur Déage de faire apprendre à son fils les exercices de la noblesse » et M, Déage, impitoyable, fixa des heures pour l'escrime, l'équitation, la danse ^ Ainsi Français, docilement, jouait du fleuret et comptait des pas mesurés, en songeant que l'obéissance est la meilleure des dévotions. Gela lui valut ce qu'il ne cherchait pas : un développement physique, une souplesse, une grâce qui accrurent encore ses airs naturels de jeune prince.

Il était de haute taille, bien fait, vigoureux, et il portait avec élégance le joli costume de ce temps ^ : la culotte étroite, nouée sous le genou, le pourpoint serré à la taille, le manteau flottant et le petit chapeau qu'ornait par devant une plume. Peut-être même arbora-t-il parfois, pour obéir à M. Déage et aux ordonnances de la mode, ces immenses collerettes toutes raides inventés par Henri III et qui présentaient les têtes, comme celle de saint Jean, sur un plat rond.

C'est que François, en souvenir de son père, faisait quelques visites dans le grand monde. Il voyait notamment la Duchesse de Mercœur, dont l'aïeul, François de Luxembourg, avait été parrain de M. de Boisy ^; son mari était frère de la reine et l'on, rencontrait là tous les grands personnages.

Pour nous, Français du xx^ siècle, si nous pouvions voir en chair et en os ces belles dames, ces grands seigneurs si élégants dans leurs portraits, sans doute serionsnous étonnés. Avant tout, leur accent nous choquerait; ils disaient par exemple : le roué, la Savoué, Françoué; et c'étaient les gens de peu qui prononçaient ainsi que nous : le roi, la Savoie ^. Sous les étoffes éclatantes, la

1 C. I, 10. — - C. 07; E. 12; G. II, 282. — - ^ Pa. 13. — " Ka. 105,

aauée 1883.

ICT SKS AMITIPJS ?/

|».lu[);iil <1(^ ri's ;,nMil illiotnincs (''laicMil, ('oiiinir l(!S iiirs de Paris, iiijil ciil iclrims ' : dniis l(^s inveiii.airos du xvi*' siocir, les idîj^uièrcs (^1, h^s bassins, r'rsl -à-dire los pots à cnii cl. 1rs ciiveUcs, soiil cires; À laMc. on inanj^oait à la poiidc du eouteau à moins ((iic l'on IrenipAl ses d()iiJ:ls dans la sauce; la fourche! le \enai(, d'apparaître à la cour, apportée d'Italie par Henri III 2, cet écervelé, toujours en (|uète d'innovations; et bi<Mi des gens trou- \aieid. (-(^t ustensile, superflu, ridicule.

Pourtant, la majesté, la grâce et l'esprit couvraierd, d'un vernis magnifique ces traits barbares, et le contact de cette société parisienne, arbitre du bon ton, épura sans doute chez le jeune Savoyard l'urbanité des manières, la distinction du langage, la politesse exquise dont il devait être plus tard, dans le cortège des saints, le plus célèbre représentant.

Ce qu'entendait François dans ces nobles compagnies, c'étaient d'ardentes lamentations sur les malheurs du temps, des discussions passionnées sur la religion, sur la politique. Nul roi, ne fut plus qu'Henri III méprisé, détesté; jamais des partis plus hostiles n'avaient trouvé tant d'adhérents. Les protestants sous Henri de Navarre, les ligueurs sous Henri de Guise, s'arrachaient la France. Entre ces deux capitaines, jeunes, actifs, séduisants, la reine-mère, vieillie, angoissée, haineuse, tâchait, à force d'intrigues d'affermir le trône de son fds; celui-ci dédaigneux, nonchalant, inventait des modes nouvelles, noyait dans les débauches ses soucis; et sur tout le royaume ilottait encore l'odeur atroce, toujours menaçante de la Saint-Barthélémy.

Alors le bon François, au sortir des salons, revenait de toute son âme à celui qui dit : Aimez-vous les uns

1 Hd. 82. — 2 Kd. 133.

les autres. (Jliia(|ue semaine il recevait les sacrements; les mercredis, vendredis, et samedis il jeûnait et portait le (•ilice; et chaque jour il passait à l'église tout le temps cfu'il pouvait K

C'était le plus souvent à Saint-Etienne-des-Grés, près de la Rose-Blanche. On y conservait une Vierge noire, très vénérée du peuple ^. François, qui avait pour Marie une dévotion ardente, aimait devant cette image lui parler longuement à voix basse, lui confier ses tristesses, ses espoirs.

Mais, plus que tout, la douceur de ses manières présageait déjà ce qu'il serait plus tard. Un jour, un valet insolent fut puni par M. Déage; François demanda sa grâce, ne l'obtint pas et plein de pitié il insista. M. Déage n'était pas patient, et son élève, d'habitude, se montrait si soumis que cette fois, tout étonné, il le souffleta ^; François n'en parut pas troublé; il se retira tranquillement aimablement comme s'il eut obtenu ce qu'il demandait.

Pourtant, il avait un naturel vif, « à la moindre parole le sang lui montait au visage «; sous un air impassible, il sentait, disait-il plus tard, la colère bouillonner en lui comme l'eau sur le feu ^; et cette douceur incroyable dont jamais il ne s'est départi, et qui semblait être déjà le fond de son caractère, lui coûtait encore, trente ans plus tard, d'invisibles combats.

Vers dix-huit ans, François subit une grande crise morale, une de ces tortures mystiques et purifiantes que tous les Saints ont connues tôt ou tard et dont saint Jean de la Croix, à cette époque, décrivait les affres et les fruits dans « La nuit obscure de l'âme » ^.

Chez François, croit-on, le début fut un malaise fait

1 Y. I. 41. — - K. 34, Y. I, 44. - ■■' Y. I. 43. — * Aa. 258; O. 127. — 5 G. I, 13; I, 4e partie, XXVII; Y. I, 52.

KT SHS AMITIÉS 2\)

(le lrisl,(\ss(î (^1, de, piHii' (jiii alLaqim s;i (iono; lVrv«'iir; il se scnlaiL tout faible; il sorif^eail : « S'il survf^iiail, uikî lerilalioii je ne saurais pas résister ». Kii vain, l'idée de la eonfiaiice en Dieu se dressail conlic cette mollesse; il y rul eomme un dialo^ui; entre cv, troubh; rnystéricmx et son ancienne sérénité, (^elle-ci disait : — « Sans Dieu, tu ne peux rien de bon; mais son aide ne te manquera pas, tu le sais; tu la désires, Dieu ne te demande rien de plus ». L'angoisse reprenait : — « Ce qui est sûr, c'est que te voilà sur le bord de l'abîme et qu'un rien t'abattrait au fond. )) Affolé, il se rejetait en prière, mais n'y trouvant plus que sécheresse, il se crut repoussé de Dieu. « Peutêtre, songeait-il, ai-je, sans le savoir, mortellement péché ». — Et de là il glissait aux plus sombres problèmes : la prédestination, le nombre des élus. Ses peccadilles lui paraissaient formidables; il jugeait impossible qu'un si grand pécheur pût compter parmi les élus; alors le François d'autrefois rappelait timidement que la grâce s'offre au pécheur, toute puissante, jusqu'à la mort; mais l'adversaire affirmait que, faible et mauvais, c'était lui qui manquerait à la grâce; et l'efïroyable idée de la damnation dominait toute la lutte.

Pourtant, ce qui désespérait François, ce n'était pas les supplices de l'Enfer, mais de songer, que pour l'éternité, il ne saurait plus aimer Dieu. Il s'écriait : — « Ah ! quoy qu'il en soit. Seigneur, pour le moins, que je vous ayme en cette vie, si je ne puis vous aymer en l'éternelle ^.. »

On ne conçoit pas d'expression plus pure de l'amour divin; la « nuit obscure » où il errait lui cacha ce signe de la grâce.

C'est alors, croit-on, que pour secouer son cauchemar il chercha dans les pieux auteurs ce qui touche la prèsdestination. Il ouvrit d'abord saint Augustin et saint

e30 SAINT FRANÇOIS DE SAL?:S

Thomas. Dieu, semblent-ils dire, prédestine ses saints à la gloire, selon son bon plaisir, sans qu'intervienne en son choix la prévision de leurs œuvres, et il leur donne en vertu de ce choix, les grâces nécessaires pour mériter cette gloire. Cette idée ne calma point les terreurs de François; comme une pauvre bête, harcelée, épiant une issue, un rayon d'espoir, il se lança en d'autres lectures. Il trouva enfin l'œuvre d'un Jésuite où l'on nommait prédestination, la prescience divine qui, dans un éternel présent, voit les actes futurs des saints et se dispose à les récompenser. Il sentit alors quelque apaisement; cette opinion lui semblait la seule possible, il l'étudia à fond, il en chercha les preuves, les sonda, les mit par écrit, et rédigea ainsi ses conclusions :

« Bien que je tienne pour vrai ce que je viens d'écrire car je n'y vois rien qui puisse prêter au doute; comme cependant je ne connais pas tout..., si plus tard le contraire m'apparaissait, ce qui, j'en ai confiance, n'arrivera jamais, si je savais être damné (qu'il n'en soit rien, Seigneur Jésus !), damné par cette volonté que saint Thomas suppose en Dieu pour faire montre de sa justice, je dirais de tout cœur au Juge Suprême... « Que votre volonté soit faite » et dans l'amertume de mon âme je parlerais ainsi jusqu'à ce que Dieu changeant mon sort et sa sentence me répondit. — « Aie confiance, mon fils, je ne veux pas la mort du pécheur, mais qu'il vive... Mon seul désir est de te sanctifier !... Courage, pauvre serviteur, indigne sans doute, mais fidèle, puisque tu espéras en moi, te confiant en ma miséricorde... puisque tu voulus glorifier mon nom, même par la souffrance, tu entreras dans la joie du Seigneur ^ »

Sans doute l'apogée de l'épreuve se trouvait franchie; mais François restait apeuré, lugubre, « tout élangoury »;

^ Y. I, 56 (original latin).

i; I' si;s AMiiiiiS .>!

c'était eacorc l'arigoiss*^ mysticjuc!, la u nuit » incxpli(;icable '.

Un jour, entrant à Saint-Etienne dans e(;t état atrocwî, qui depuis plus (riiii mois h^ toiturait, il prit aux pieds <!«' la Vierge une; plaqu(^tte où se lisait la prière : '< Souvenezvous... » Devant cette statue qui, mieux qu'urne autre, lui rappelait sa douce piété d'autrefois, il dit en larmes, à bout de soulTranc^e, cette prière; puis faisant vam de chasteté perpétuelle, il supplia Dieu d'avoir })itié de lui 2. Aussitôt, la paix remplit son âme; l'épreuve, d'un coup, avait pris fm.

François, dès lors, connaît par expérience l'angoisse, les scrupules, le désespoir; plus tard, prêtre et directeur d'âmes, il saura, en face des mêmes souffrances, compatir et combattre. D'ailleurs, le voilà initié au souci des recherches personnelles et des convictions raisonnées, loin des routines de l'école. Enfin, dans les questions de controverse, il s'oriente vers cet esprit d'optimisme qui devait faire de lui un enchanteur de la piété, le docteur souverain de la douceur et de l'amour confiant.

Tant que François vécut en France l'exaspération des partis ne fit qu'empirer; sur un seul point, les Français s'accordaient : pour haïr Henri III. A Paris, ouvertement, on parlait de le déposer; or, il n'avait pas d'enfant, son jeune frère venait de mourir, son cousin le plus proche était un protestant, et un prince d'une autre race charmait les Parisiens : Henri de Guise, grand capitaine comme son père, le duc François; beau, souriant, séduisant conime sa mère Anne d'Esté, et paré au visage d'une balafre de guerre faite par les Allemands; on disait que, près de lui, les autres princes « semblaient peuple ». Il vint contre le gré du roi, à Paris où la foule lui fit un accueil

iG. 4. — 2 0. I, 15.

triomphal; c'était au printemps, quant la ville avec ses marronniers en fleurs arbore sa plus belle parure. (François de Sales, penché sur ses livres à l'hôtellerie de la Rose-Blanche, ou prosterné dans l'ombre des églises, avait alors vingt ans.)

Les acclamations emplissant Paris firent pâlir de rage Henri III qui, pour sa part, les ignorait. Il voulut cette fois montrer qu'il était roi; ce fut une faute : la vue de ses soldats suisses qui, sous couleur de maintenir l'ordre, vinrent par pelotons camper ça et là dans la ville, achevèrent d'exciter la foule; en un moment, de tous côtés surgirent des barricades; des orateurs prêchaient la guerre sainte contre le roi indigne, les troupes royales bloquées par petits groupes dans le dédale des rues étroites, au milieu d'un peuple furieux, criaient grâce. Alors la reinemère vint en médiatrice chez le duc de Guise; sa litière à travers la foule n'avançait pas vite; de place en place elle faisait halte pour franchir les barricades; et Catherine, le cœur serré, s'efforçait de faire bonne mine à ces gens armés qui laissaient passer comme par grâce la mère de leur roi. Henri de Guise la reçut froidement; puis, sans armes, souriant, acclamé, il parcourut la ville rétablissant le calme; et les troupes royales, délivrées, défilèrent humblement devant ce vainqueur.

Peu après, Henri III, à pied, en cachette, quitta sa capitale.

Dès lors, la vie normale fut comme suspendue dans Paris; le peuple semblait stupéfait de son œuvre. Les écoliers (ceux de Clermont comme les autres), avaient pris part à l'émeute : l'Université ne rouvrit plus ses cours ^

M. Déage, dans cette atmosphère d'angoisse, d'anarchie, jugea le temps venu de quitter une ville où l'on ne pouvait plus étudier; c'est ce qu'il écrivit à M. de Boisy.

' Fd. chap. X.

Un autre niolil" Ir pressail, : la plviv de Franrois, SCS austérités rrlTiayaiciil.. Un scîij^nHMU' de la (loin-, a^é (lo vin^t ans corurnc lui, llcuii dv. Joycîusi;, l'rrrcî (\\i iz:ran(l favori d'Jlcnri III, veFiait de se faire capucin ',et cet excMuple fascinait l^'ranç;()is qui ])arlait du jcîune moine avec enthousiasme et « espioit l'Iniure des messes esffuelles il servoit » pour le contempler. M. Déage devait songer avec terreur à l'accueil qu'il trouverait en Savoie, si François imitait M. de Joyeuse. Aussi, dès (ju'il eut la réponse de son père, « il le sortit de Paris, au grand regret de ceux qui avoyent eu le bon-heur de sa cognoissance. Quatre jeunes gentilshommes françois se donnèrent l'honneur de l'accompagner expressément jusques à Lyon, et ne se séparèrent point de luy sans larmes, tant estoit grand l'amour que chacun luy portoit )) -.

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