CHAPITRE V
François Prévôt
EPENDANT le printemps fut de retour, et le seigneur de Sales vivoit tousjours en impatience de son cher fils, lequel, après avoir veu les plus belles villes d'Italie, se vint heureusement rendre à La Thuile... » ^
C'était un des châteaux de M. de Boisy. Il n'en reste qu'un pan de mur sur le versant d'une montagne, au bord d'une petite plaine humide que limite vers le nord le lac d'Annecy. A l'est, en face de cette ruine, une longue chaîne de monts monotones barre l'horizon d'un bout à l'autre. Sur l'un d'eux, que baigne le lac, s'ouvre en vue de La Thuile la grotte sauvage où saint Germain l'ermite vécut longtemps. Un promontoire, un peu plus loin cache le château de Menthon, d'où saint Bernard avait fui sa famille pour devenir, de riche gentilhomme, pauvre religieux dans les neiges.
Voilà ce que disait à François le paysage environnant.
« Il est difficile d'exprimer la joie que receurent ses père et mère à son arrivée. Tous deux ne se pouvoient soûler de le voir, tant ce premier abord leur fut plaisant. « ^
« Tout le voisinage accourut pour le visiter. Car il ne se pouvoit rien voir de plus courtois ni de mieux faict que luy, et ses parens semblèrent de se rajeunir par sa
présence. Sa mère espanchoit son cœur au doux entretien qu'elle prenoit avec luy. » Malgré six enfants plus jeunes, l'aîné gardait sa première tendresse qui peu à peu, devant une telle perfection, allait devenir filiale autant que maternelle. M. de Boisy, « roulant en sa pensée de grandes choses », avait réuni pour son fils une ample bibliothèque de droit; il lui attribua une terre pour que François en prît le titre, et il avait plaisir à lancer dans le monde le seigneur de Villaroget ^ Il destinait à l'Église son second fils, Gallois, « homme d'une piété très grande »; il voulait faire du troisième, Louis, qui avait alors quinze ans, un chevalier de Malte; les autres étaient encore enfants ^.
Le plus haut seigneur que François dut visiter fut Claude de Granier, évêque et prince de Genève.
Il était pieux, doux, généreux et point riche, car sa ville épiscopale le rejetait tout en gardant les terres de la mense. Annecy lui donnait asile, et il restaurait avec soin dans les restes de son diocèse l'ancienne discipline un peu déchue. Sa réforme visait avant tout le clergé; il avait rétabli le synode qui assemblait à l'évêché à date fixe des prêtres de chaque paroisse; il avait institué un concours pour la collation des cures, et le plus digne des candidats était élu de droit sans égard à son rang social ni aux brigues de ses amis ^.
Quand François vint le saluer, c'était par hasard l'heure d'un concours; M. de Genève pria ce jeune homme de l'y suivre, et lui fit bailler un siège à côté du sien. Or, il arriva que sur quelque point de théologie « les sieurs docteurs ne furent pas d'accord, et quand plus la dispute alloit outre, tant moins voyoit-on de jour pour se résoudre de la difficulté *. En cet embarrassement d'opi-
1 G. I, 43. — 2 Ne. 8. — 3 Me. — * G. I, 50.
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nions, « rév(Miu(^ dil. à Fi'aiiçois : Monsieur, vous obligeriez f]^raiuleinen(, toute ceste assemblée s'il vous phiisoit de nous dire ce qu'il vous semble de ceste question ». Mais ce jcnnc cavalici" devail. avoir, croyail,-on, « ])'\r\\ d'autres pensées en leste, esloip^nées de ce subject ». Pouvait-on savoir qu'à Paris, durant plusieurs années il avait travaillé par plaisii', de toute son ardeur la Ihéolop^ie? et qu'à Padoue, le célèbre Père Possevin, ({ui l'a- N'ait pris en amitié, lui donnait chaque jour deux heures pour l'affermir en cette science? Il fit donc « de grandes excuses à ce désir, protestant qu'il estoit trop jeune et epprentif pour oser dire son opinion ». Mais l'évêque insista. Alors, docilement, il résuma la discussion, mit en lumière chacun des avis, puis il avança le sien, dont il donna les preuves avec la même précision. Dans ce conseil de prêtres et de savants, quelle surprise ! Cette clarté, cette science... à vingt-cinq ans, avec tant d'élégance, de modestie, et l'épée au côté... !
« Tous les docteurs se tindrent à sa résolution et chacun resta étonné. ^
A la fm du concours, M. de Genève, plein de prévenances, suivit cet incroyable jeune homme jusque sur les degrés; puis, de retour en sa chambre, il dit à ses valets que ce serait plus tard un très grand personnage. Et dès ce jour il voulut voir en lui son successeur ^.
Mais M. de Boisy « qui avoit bien d'autres desseins appela ce sien fils et lui dict : — « François, puisque vous estes l'aisné de vos frères, qui sont en grand nombre, vous devez aussi estre un jour leur appui. Nos ancestres ont apporté à nostre maison, par la grâce de Dieu, beaucoup d'armoiries et de généalogies ; mais certes, quant aux revenus, ils n'en ont mis qu'à médiocrité. Il est en vostre
pouvoir d'y apporter l'un et l'autre... Je sçauray bien cspier le temps de vous procurer quelque charge qui soit digne de vous. Cependant, il est nécessaire que vous alliez à Chambéry pour vous faire recevoir advocat au Sénat » ^
François, cette fois encore, n'osa pas dévoiler ses projets. Depuis l'enfance le désir d'être prêtre tenait ferme en lui. A Padoue, il s'en était ouvert au Père Possevin, qui l'avait approuvé. Mais le chagrin qu'en aurait son père l'effrayait; et puis, au xvi^ siècle, le pouvoir paternel était immense; si M. de Boisy s'obstinait en son refus, que faire? ...Et François espérait que l'avenir permettrait un aveu plus facile, moins imprudent, grâce à quelque heureuse occasion, que d'ailleurs il ne concevait pas ^.
Il alla donc à Chambéry où les sénateurs décrétèrent que « le sieur François de Sales, dict de Villaroget, homme très noble et docteur es droits » était avocat du souverain sénat ^. Son discours de remerciement parut un modèle du genre, et le président déclara que jamais nul candidat ne lui avait donné plus 'd'espoir.
C'est après ce nouveau succès qu'un incident étrange dressa devant François comme un rappel divin, le souvenir de sa vocation. Au sortir de Chambéry, « son cheval bronchant contre des bosses de terre, le mit à bas, sans toutes fois l'offenser », et il vit, en se relevant, que son fourreau d'épée détaché de sa ceinture et l'épée sortie du fourreau étaient tombés l'un sur l'autre, en formant une croix ^. Sans y prêter grande attention, il reprit son épée et se remit en selle. Le cheval, plus loin, s'abattit encore et de nouveau la gaine et l'épée se trouvaient croisées avec soin, comme si quelqu'un y
ET SES AMri'lî;s 51
cuL veillr. Alors, FraïKjois l'iil, rlomiô, niais « il ii'aLLiibiiail, pas ])oaii('()up à cos cas (1(^ rorhmc »; il fallul, uikî Iroisièiiie coïiicideiicc LouLc semblable jxjui" l'éinouvoir; il se demanda s'il n'y devait pas voir comme un signe mystique de changer l'épée pour la croix, (^et incidenh, ((U(îlle qu'en fut la cause, le stimula. 11 dit à M. Déage (jui avait vu comme lui la triple croix : « Dieu ne veut pas que j'embrasse ce genre de vie que mon père prétend : et certes, je n'y ai point d'inclination. » Et il ouvrit son cœur, ce qu'il n'avait pas fait encore, l'air revêche du précepteur n'incitant pas aux confidences. (( Le sieur Déage se trouva bien perplexe »; M. de Boisy l'effrayait; il ne s'olîrit point pour intermédiaire. « Et tous deux parmy ces consultations se treuvèrent estfe plus proches de La Thuile qu'ils ne pensoient pas ».
M. de Boisy se sentit tout glorieux quand M. Déage lui conta l'éloquence de l'avocat, l'admiration des sénateurs; mais François confiait à sa mère sa décision. Elle se rappela le vœu lointain qui avait donné à Dieu son fils futur; elle lui promit son appui et même elle fit, en cachette, commencer ses habits de prêtre ^. Cependant, un cousin de François, le chanoine Louis de Sales, mis dans la confidence, lui disait : — « Confiez-vous en moy : quand je verray le temps estre à propos, je sçauray bien faire venir mon oncle à nostre dessein ».
M. de Boisy avait hâte de marier son fils ^.
« Voilà qu'il se présente un riche parti pour le loger... Le seigneur de Veigy, conseiller du duc de Savoye, avait une fille unique et très belle nommée Françoyse, à laquelle il baillait une très grande dote; mais le meilleur estoit qu'elle-mesme estoit toute d'or à raison de ses excellentes qualités. »
M. de Boisy « eut volontiers désiré que la chose eust
été déjà faicle »; il dit à son fils avec autorité qu'il lui avait trouvé une femme, et qu'ils allaient la voir dans un château du Faucigny.
François hésita; mais parler franchement, c'eut été souffler la tempête : peut-être aussi le cousin Louis, qui avait son idée, le poussait-il à « dilayer » encore.
Messieurs de Boisy et de Villaroget firent donc une visite à la famille de Veigy. L'accueil fut empressé. François reconnut que cette damoyselle était « bien née, modeste et dévotieuse »; mais il montra « une façon très froide » comme un visiteur de pure bienséance, qui n'a pas l'idée d'éveiller un espoir ^ M. de Boisy en le regardant cachait à grand'peine son déplaisir; dès qu'ils furent seuls il éclata en reproches et François, embarrassé, ne répondit pas grand'chose. Depuis, M. de Boisy fit vanter, répéter à son fils par plusieurs amis la grandeur de cette alliance, ce qui prouve que Françoise de Veigy n'avait pas vu de mauvais œil ce beau taciturne; mais obstinément il répondit qu'il ne songeait pas au mariage.
Peu après, un autre refus plus étonnant encore, bouleversa M. de Boisy. Un baron de leurs amis, revenant de Turin, offrit à François, au nom de son Altesse, le titre de sénateur ^. Pour son père, quel éblouissement ! Il n'avait rien fait en vue de cet honneur. Ce début extraordinaire ouvrait à François un avenir éclatant, mais il remercia son Altesse et n'accepta pas. Dès lors, M. de Boisy, stupéfait, dut soupçonner ses intentions.
Or, cet hiver, le prévôt de Genève, c'est-à-dire le premier chanoine du chapitre, était mort, et Louis de Sales obtint de l'évêque qu'il proposât à Rome, pour le remplacer, M. de Villaroget qui ne s'en doutait pas ^. Au reçu des bulles qui nommaient François prévôt, il courut les lui montrer. Celui-ci, tout étonné, jeta d'abord les
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hauts cris : il voiihiil simpIcMiKuil l.i pirlrisc; il élail. iiulijîiKî do ccl.U^ (îhar^c. Son cousin lui nionl ra sans peine (ju'il fallait rien de moins pour iléchir son père, qu'en ce titre seul était la victoire. François croyait rêver. Son cousin l'emmène chez M. de Hoisy. — « Mon père, je viens pour vous demander une chose et laquelle s'il vous plaist de m'accorder, jamais plus, je ne vous demanderay rien. — Qu'il vous plaise, mon père, de mé permettre que je sois d'église... » ^ Aussitôt le chanoine, armé des bulles pontificales, ajoute qu'il est le prévôt, le second dignitaire du diocèse. Quelle stupeur ! M'"*^ de Boisy était là, tous se taisaient. Enfin, « comme s'il fust revenu d'une extase », M. de Boisy reprit : — « Et qui vous a mis cette humeur en teste? L'élection d'une telle vie demande plus de temps que vous n'en prenez pas. » Et il faisait mille objections. Mais, François répliqua que depuis l'enfance, depuis la tonsure, son désir n'avait pas varié; il ajouta qu'à Paris, huit ans plus tôt, il avait fait le vœu de chasteté, que l'année précédente, à Lorette, il avait renouvelé ce vœu; puis il conta l'aventure des trois chutes près de Ghambéry. M^^^ de Boisy lui prêtait appui : — « Hélas ! disait-elle, il faut donner permission à cet enfant de suivre la voix de Dieu ; autrement il nous fera comme saint Bernard de Menthon, il nous échappera... ))^ Chez le vieux seigneur, une foi profonde combattait à grand'peine ses vieux rêves; mais le titre de prévôt prêtait main forte à la foi. — « Or sus, mon fils, dit-il en soupirant, faites donc de par Dieu ce que vous dites qu'il vous inspire... » M^^^ de Boisy « taschoit bien de tenir bonne mine, mais il luy fut enfin impossible; elle se retira dans son cabinet, et par de longues larmes ternit le lustre de ses yeux » ^. François, tout étonné d'une victoire si prompte, à genoux remerciait Dieu.
» G. I, 56. — ^ Oa. 9 mai. ~ =» G. I, 57.
Le lendemain, de grand matin, dans l'église du village, il revêtit sa soutane qu'un prêtre venait de bénir, et il le fit avec tant de ferveur que ce prêtre lui dit : — « Monsieur, il semble à vous voir que vous prenez l'habit de capucin. — Ah ! Monsieur, répondit-il, je prends l'habit de saint Pierre... «^ Et dans sa pensée, c'était là, pour qui l'entendait bien, le premier ordre religieux.
Au xvi^ siècle, les séminaires n'existaient pas; les candidats à la prêtrise s'y préparaient comme ils pouvaient. François était tout préparé. Après une retraite d'un mois qu'il fît seul avec un prêtre au château de Sales, il reçut à Annecy les ordres mineurs et la même semaine, le 12 juin 1593, il fut fait sous-diacre « au grand contentement d'un chacun » ^.
Annecy, qui ne comptait alors que trois ou quatre mille âmes, garde encore dans ses vieux quartiers son aspect de ce temps-là ^ : des canaux étroits où coule sur des algues vertes, une mince couche d'eau, trop-plein du lac ; des maisons sévères dont la base est percée d'arcades basses, toutes ouvertes, de sorte que les piétons, par le soleil ou par la pluie suivent les rues à l'abri de longues galeries sombres. Au midi, dans l'enceinte des murs, sur le premier degré d'une montagne en pente douce, le château-fort des ducs de Nemours domine la ville. A l'orient, le joli petit lac dont l'eau, disent les gens d'Annecy, est plus bleue que toutes les autres, baigne les jardins du faubourg; les monts qui enserrent le lac sont garnis, en haut, de sapins et, en bas, de prés et de vignes. Au nord et au couchant, s'étend une grande plaine.
Annecy, au temps de saint François, était une bonne
1 Oa. 10 mai. — ^ Y. I, 115. — ^ Ka. année 1911-71.
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pehite ville, aU'ectioniHM^ à son suz(îrain, h* duc- «h- i\<'inours-Genevois, et bien iidèlo à son souverain, (Jharles- Eminanuel; et si les deux cousins ne s'entendaient pas, ee qui arrivait quelquefois, elle avait un grand souci de ne froisser ni l'un ni l'autre, mais cela si ^cnl iment, avec tani, de bonne foi, que tous deux lui gardaient confianc(\
C'était une ville pieuse : chaque dimanche on promenait en procession, pour conjurer la peste, « Monseigneur Sainct-Sébastian )>, grand et magnifique tableau, tissé d'argent ^ Quand le trésorier de ville se trouvait à bout de ressources, il engageait aux créanciers cette bannière; aussitôt, le public, honteux de voir saint Sébastien retenu pour dettes, devenait très généreux.
C'était aussi une ville gaie : on entretenait en dehors des remparts, à l'est, à l'endroit d'où l'œil parcourt tout le lac, de grands terrains de jeux, des « Pasquiers », qu'entouraient pour les promeneurs, des allées plantées de tilleuls. Là, on célébrait pompeusement les fêtes du « Papegai » qui prenaient chaque année au printemps, trois dimanches 2; « il y avait trois sortes de tir : à l'arc, à l'arbalète, à l'arquebuse; trois papegais à abattre et trois rois à élire. Ceux-ci, revenant des Pasquiers, entraient à Notre-Dame, pour remercier saint Sébastien, patron des tireurs; puis il y avait des danses, un magnifique banquet; et chaque roi recevait des syndics quarante-cinq florins. Aussi, la jeunesse du pays, toute passionnée de sport, était saine, et peu soucieuse de désordres.
Cette ville aux mœurs pures jouissait d'un heureux régime ^ : le conseil com.prenait avec le vice-châtelain, représentant de son Altesse, quatre syndics élus chaque année (ils ne touchaient que vingt-cinq florins, un habit neuf, et chaque trimestre une provision de tripes; mais
1 Md. 230. — 2 Md. 244; Ka. année 1892, 19G. — ^ Nd. 40 et suiv.
le titre de syndic étail fort glorieux et quiconque le refusait payait une forte amende). Outre les syndics, la grosse cloche de Notre-Dame convoquait plusieurs fois par an tous les bourgeois de la ville. C'était ce qu'on appelait le conseil général. L'entente était parfaite entre les pouvoirs laïcs et ceux de l'Eglise; si celle-ci prescrivait une procession, le conseil ordonnait « à tous bourgeois, manants et habitants, d'y assister, avec défense de vagabonder, sous peine d'amende » ^; si le conseil à son tour désirait quelque pieuse cérémonie, Monseigneur l'Évêque s'empressait de le satisfaire; et chaque année, le jour du 15 août, Messieurs les chanoines de Notre- Dame recevaient à dîner Messieurs les Syndics.
Dès que François fut sous-diacre, Monseigneur voulut faire briller son nouveau prévôt et lui fixa un jour pour donner un sermon ^.
Ce jour-là, dans la curiosité d'entendre le jeune M. de Sales, toute la ville se pressa à Saint-François, église ogivale fort simple et un peu sombre qui servait de cathédrale au chapitrp de Genève. François, en songeant à cette foule, se sentait bouleversé. Au premier son de la cloche cet homme, qui allait devenir le premier prédicateur de son temps, fut saisi d'une telle frayeur que, tremblant et sans force, il dut se jeter sur son lit ^. Alors, en une courte prière, il appela le ciel à son aide; l'angoisse se calma, et il put se montrer.
De ce premier sermon, le texte est perdu; il traitait de l'Eucharistie, des sectes qui nient la présence réelle et surtout du Calvinisme; enfin, il conjurait les fidèles de mettre leur vie d'accord avec leur foi par un amour actif pour le Dieu caché ^.
François parlait lentement comme s'il eût un peu
1 Md. 247. — 2 G. I, 61. — ^ G. I, 62. — « Id.
l'ir s|.,> AMi'i'iKs 57
cherclié ses mois, sa voix éiaii n(;U,(^ sjiiis rclaï,] il faisait peu de gestes; il évitait Iespério(l(;s soieimelles, corn- |)li((iiées, à la mode en ce temps-là; sa pensée s'ornait de comparaisons fleuries tirées de l'Écriture sainte; ou de la vie journalière; son ton était calme, souriant, afîectueux, celui d'un entretien familier, plein de bon sens et de boidiomic;; mais il mettait à ()arler du ChrisI un accent de foi et (ramoui- qui étonnait, charmait, prenait au cceur.
« Aussi tost qu'il eust achevé, vous eussiez veu remuer les auditeurs, qui sembloient auparavant des statues, et plusieurs ausquels la tendreté de la dévotion avait excité les larmes lui bailloyent mUle louanges » ^ En ce tempslà, paraît-il, on était peu sévère sur le silence dans les églises. L'évêque tout ému, tourné vers ses voisins, c'està-dire les chanoines et les notables de la ville, échangeait avec eux ses impressions. Puis, il alla « faire la congratulation » à M. de Boisy dont les yeux étaient humides; et les dames, autour de M^^ de Boisy, lui disaient « comme ceste bonne femme de l'Evangile, qu'elle était bien heureuse d'avoir baîllé du laict à un tel enfant». « Enfin, on entendoit par toute l'église, que. d'applaudissemens, que d'admiration et que de louanges « ^.
A partir de ce jour, François de Sales eut dans Annecy une place considérable; « il n'y avoit personne qui surpassast sa modestie », mais il « reluisoit partout comme un beau soleil et bailloit de l'amour aux plus bigearres esprits » ^.
Dès ce premier été, pour stimuler la piété du peuple, il fonda une confrérie nouvelle. Les membres s'appelaient : pénitents de la Sainte-Croix *; ils devaient plusieurs fois par an faire une procession publique, vêtus d'un sac noir tombant jusqu'aux talons, avec un capuce
ï Ici. 63. — 2 M. 64. —^ G. l, 64. — * /(/. 69, 71.
voilant la face; et trois fois par jour, au son de l'Angélus, dire VAve Maria à genoux et tête nue, en quelque lieu qu'ils fussent, et même dans la rue. L'admirable c'est que cette fondation reçut un chaleureux accueil et qu'elle prospéra ^
La première assemblée eut lieu en septembre « avec ne solennité et magnificence non pareille » ^; François en fut nommé prieur. Quelques jours après, il fut fait diacre; le 18 décembre il reçut la prêtrise, le 21 il célébra sa première messe; et un peu après Noël, il fut solennellement installé dans la charge de prévôt ^.
Cette fois encore, la cathédrale regorgeait de monde; et des musiciens rehaussaient la fête. Quand, parmi ses vingt ou trente chanoines, François eut occupé la stalle prévôtale, il exprima ses remerciements. D'abord il dépeignit l'effroi qui l'avait saisi en se voyant lui si jeune, chef d'un Chapitre; puis connaissant les chanoines, il s'était rassuré : peu importaient, en somme, sa jeunesse, son insuffisance puisqu'il n'aurait jamais à redresser personne. Avertir ces hommes consommés en vertus, c'eut été prêcher saint Bernard. Pour eux, habitués à de doctes prévôts, s'ils s'attristaient de cette décadence, ils songeraient que Dieu choisit le faible pour confirmer le fort. Mais, puisqu'il est d'usage qu'un chef entrant en charge se signale par quelque beau projet, il voulait leur soumettre une grande entreprise * : Genève, jadis, était leur résidence; le Calvinisme l'avait conquise; il fallait la lui reprendre. Quelle arme, quelle ruse employer? L'Écriture Sainte l'indiquait : Holopherne assiégeant Béthulée coupa l'aqueduc qui le désaltérait; dès lors elle se vit perdue. Pour Genève, rien de plus simple. La source du Calvinisme, c'était le spectacle des prêtres sans vertus, des catholiques sans foi, enfin tous les
1 Jd. 70. — 2 Id. 74. — 3 Y. I, 124, 125, 129. — * A. VII, 99.
i-;t si: s amitths 59
scandales (jui désolaic-nt rK<i^lis<'; voilà Virau qu'il fallait tarir. A force do prières, de vertus, de bons exemples, les catholiques, {)eu à f)eu, imposeraient le respect, la confiance; le diocèst; i(;prendrait Genève. Telle était la croisade ([U(^ le nouv(;au prévôt rêvait d'organiser.
Cette harangue ayant eu du succès, François dès lors prêcha souvent; il y prenait plaisir et puis il y voyait son grand moyen d'action et, par conséquent, son devoir ^ L'évèque, peu éloquent, appréciait une abondance qui lui permettait de se taire; le peuple aimait comme les grands ce langage souriant dont l'élévation restait simple et toujours facile à comprendre ^; seul, M. de Boisy n'était pas content : à son avis, François eût mieux compris sa gloire en se faisant un peu désirer. Il lui disait : — ;( Prévôt, tu prêches trop souvent; j'entends même en des jours ouvriers sonner le sermon, et toujours on me dit : c'est le prévôt. De mon temps, il n'en était pas ainsi; les prédicateurs étaient bien plus rares; mais aussi quelles prédications ! Dieu le sait : elles étaient doctes, bien étudiées; on disait des merveilles; on alléguait plus de latin, et de grec en une que tu ne fais en dix. Tu rends cet exercice si commun qu'on n'a plus autant d'estime de toi. ))
Ce que cherchait François, ce n'étaient pas des compliments, c'étaient des confessions; il voulait qu'à l'écouter on se dit non pas : « Qu'il est éloquent ! » mais « hélas î faisons pénitence »; et lorsqu'un grand rassemblement entourait son confessional, il était content.
Là, triomphait mieux que partout ailleurs la douceur de son accueil; à chacun, son ton d'affectueux intérêt pouvait donner l'idée d'une amitié particulière ^. Il n'y mettait nul artifice; devant le pécheur qui l'appelant :
^ G. I, 80. — ■' Oa. XII, 352. — » I, 3« partie. V
mon père, décrivait ses fautes pour qu'il lui guérît l'âme, François voyait en ce mot mieux qu'une formule; la grandeur de son rôle le pénétrait; ses pénitents lui semblaient vraiment des enfants de Dieu, languissants, malades, dont Dieu même lui confiait le soin, et pour tous il se faisait paternel, tout naturellement. Si l'un d'eux dans ses aveux rougissait, hésitait, alors « il destournoit bellement son visage et approchoit l'oreille tant qu'il pouvoit ». Comme s'il eut connu par sa propre expérience les mêmes hontes, il disait doucement : — « Je suis capable de tout... pourquoi appréhendezvous? Nos âmes, sont toutes pareilles, prenez confiance; Dieu les a créées égales... » Et il aidait adroitement sans hâte, les aveux pénibles i; après quoi, il s'écriait : « Oh ! que votre âme m'est chère ! » admirant cette sincérité plus qu'il ne réprouvait la faute ^.
Mais pour d'autres caractères, il fallait d'autres procédés. Un jour un homme lui avoua des infamies, qu'il énumérait sans nul embarras, comme s'il eût conté une histoire; il s'arrêta net en voyant sur les joues du prêtre des larmes ^. « Qu'avez-vous? — Je pleure, répondit François, de ce que vous ne pleurez pas. » Et dans ces mots il mit un tel accent que l'homme tout saisi éclata en sanglots.
Ainsi, il ajoutait au bienfait du sacrement une horreur toute naturelle pour ce qui le peinait, le révoltait, lui François de Sales. Quelle force, en un confesseur d'éveiller un tel respect, une telle sympathie que ses pénitents se frappent la poitrine et s'amendent, quand ils n'y verraient qu'un avantage : lui obéir, lui agréer...
Aux sermons et aux aumônes, François joignait d'au-
^ G. I, 81, B. IV, avertis** aux confesseurs. — - C. 386. — ^ B. C. 206; I, 10« partie. IV.
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très taches que lui valaient s;i scicnci; du droil-, son esprit d'ordre et de clarté. Si la dir(M'l,i()n du diocèse; soulevait des embarras, l'éviuiui; s'adressail au prévôt dont il suivait les avis les yeux iermés ^ Ce rôh; prépondérant fit des jaloux; l'ancien (entourage du prélal vit avec peine que le nouveau venu devenait le confident, le conseiller, l'indispensable; on osa dire à Monseigneur de se méfier, que le prévôt n'en faisait qu'à sji tête et ne se gênait point en arrière pour le blâmer malignement à mots couverts ^. I/évêque d'abord incrédule dut pourtant reconnaître qu'à tort ou à raison il donnait à ce jeune homme une importance énorme; cela l'inquiéta, et il « descouvrit assez la fascherie de son âme par le changement de son visage ». François en souffrit, s'interrogea, ne trouva rien, et crut plus parfait de cacher sa surprise en conservant toute sa manière d'être. L'évêque pensait que l'hypocrisie, quelle que profonde qu'elle fût, une fois dénoncée montrerait l'oreille; mais plus il l'épiait, plus il le voyait humble, affectueux, éclatant de franchise. Un jour vint où, n'y tenant plus, il prit François à part dans une allée de son jardin et « deschargea tout son cœur pour une bonne fois ». François ne parut ni troublé ni indigné; et cette sérénité fut pour le bon évêque le meilleur des plaidoyers. Il protesta qu'il lui gardait toute sa confiance et que ces misérables allaient s'en repentir. Alors, François sortit de son grand calme; il prit leur défense comme de ses meilleurs amis, et il obtint non sans peine qu'ils garderaient leurs emplois.
Au sortir de ce nuage, le seul qui fut jamais entre eux, l'affection et l'admiration du prélat ne connurent plus de bornes.
' Y. I, 139. — 2 G. I, 85; Oa. 7 juillet; O. 45.
GHAPITHE VI
La Mission du Chablais.
séjour du prévôi dans Annecy fui de i{uelques mois. On lui offrit un poste périlleux qu'il accepta : celui de missionnaire au Chablais.
C'est ce petit pays, long d'une dizaine de lieues que bordent au nord le lac Léman et au sud les monts du Faucigny. Son histoire, depuis un demi-siècle, était compliquée.
Les ducs de Savoie l'avaient longtemps possédé en paix tandis que sur Genève, sa voisine, ils exerçaient seulement entre l'évêque et les syndics, quelques droits seigneuriaux ^ Pour une seule ville, trois gouvernements, c'est beaucoup. Or, vers 1520, le duc était un indécis qui en fait de politique ne connut que des revers, l'évêque mou et craintif cherchait surtout à n'avoir pas d'ennuis; et le clergé ignorant, relâché, causait d'énormes scandales ^. Berne, ville bourgeoise où les doctrines de Luther et de Zwingle étalaient leur nouveauté, poussait Genève à rejeter son duc, son évêque et sa religion. En 1526, les deux villes signèrent un traité de combourgeoisie; dès lors, à Genève, l'autorité du duc fut réduite au néant; le protestantisme fit des progrès rapides; l'évêque éperdu quitta la ville; on vida brutalement les couvents qui contenaient encore de sain-
» Oc. 100. ~ - Md. 196.
tes âmes; on détruisit toutes les images pieuses; et en 1535 le culte catholique fut formellement interdite C'est alors que parut un jeune professeur de théologie, plein de talent, d'audace et d'ascendant, Calvin, qui bientôt y régna en pape.
Cependant, François I^^ enlevait au malheureux duc Charles III, presque toutes ses terres : la Savoie, la Bresse, le Piémont. Les Genevois, aussitôt tombèrent sur leur ancien maître; en expulsant les nonnes, ils avaient pris goût à la guerre; dans la campagne environnante, ils pillèrent les châteaux. L'armée de Berne (sept ou huit mille hommes) vint à leur aide; sur sa route, elle occupa la côte nord du Léman, le pays de Vaud, les villes de Gex et de Nyon, qui dépendaient de Charles III; les nobles et les prêtres fuyaient en Savoie; les châteaux, les églises flambaient; et l'autre rive du lac voyait, épouvantée, se rapprocher les incendies 2. Alors, les gentilshommes du Chablais crurent prudent d'aller à Gex faire leur soumission; et les Bernois, un peu calmés, vinrent presque sans violence occuper ce pays.
Mais leurs ministres les suivirent avides d'implanter la religion nouvelle; les Chablaisiens témoignèrent qu'ils voulaient rester catholiques; les ministres insistèrent; le peuple s'en irrita, il y eut des émeutes; et Berne fit sentir sa force; on ferma les églises, on les vendit ou on les démolit, ainsi que les couvents et les cures; les nobles qui protestaient virent leurs châteaux confisqués; enfin la messe et les « cérémonies papales » furent interdites à Thonon d'abord, puis dans la campagne. Défense de baptiser les enfants « sinon jouxte
^ Ha. (Les châteaux des Allinges). — ^ Ha. (Les châteaux des Allinges).
i:'i' si;s AMiTiKs (if)
la réfornialioii (''vaiigelli('(ju<i » v.l ohligalioii jjour lous d'assister au j)ièc]io.
Des Chablaisieiis éiiii<2^rèreni; d'autrcîs s(î soumirent; plusieurs firent hou visage ù cette religion nouvelle! et au bout d'une génération, le (Ihablais entier était calviniste.
Quand Charles III mourut, le nouveau duc Emmanuel-Philibert, ne trouva sous son sceptre que Nice, Aosle et Coni; mais c'était un autre homme que son père; il olTrit à Charles-Quint son épée; celui-ci lui confia ses troupes; il battit Henri II à St-Quentin et du coup reprit pour son compte la Savoie, la Bresse et le Piémont. Alors les Bernois lui rendirent le Chablais à la condition qu'il y maintiendrait le Calvinisme ^
Son fils, Charles-Emmanuel, qui monta sur le trône en 1580, voulut accumuler de nouvelles conquêtes. Durant son règne de cinquante ans, il ne fit que comploter, épiant à droite et à gauche ses . voisins. Tour à tour il jeFait la main sur Saluées, le Dauphiné, Genève le Montferrat, sans grand succès ^. Petit, noir et maigre, il fut toute sa vie comme une araignée pour qui tout était proie.
En 1588, quand il vit Paris bouleversé par les barricades, le roi hors de la capitale et l'anarchie dans le royaume, il sauta sur Saluées que possédait alors la France, à l'Orient des Alpes. Henri III, pour se venger, excita sous main Genève qui, aidée par Berne, reprit tout le Chablais. Charles-Emmanuel accourut, le délivra et, fervent catholique, voulut sur-le-champ y restaurer la foi romaine. (Il faut dire que cette mesure servait sa politique. ^) Mgr de Granier envoya en Chablais cinquante prêtres; mais le duc partit pour la* Provence
1 A. XII, 229; G. I, 92. — ^ Oc. 98, 102, 105. — =* Oc. 110.
tenter d'autres conquêtes. Alors, les Genevois revinrent qui chassèrent ces prêtres et durant trois ans restèrent les maîtres du pays. Ils l'abandonnèrent pour la troisième' fois en 1593 quand l'abjuration d'Henri IV leur ôta l'appui de la France. Cette année-là François de Sales recevait la prêtrise.
Charles-Emmanuel, de nouveau maître du Chablais, pria Mgr de Granier d'y renvoyer des prêtres; il voulait que tous ses États fussent rangés sous la niême foi ^. Grand embarras pour l'évêque; l'expérience des cinquante missionnaires donnait à réfléchir. Ce pays, resté soixante ans sans autels, appartenait maintenant corps et âmes au Calvinisme; les prêtres de passage n'y trouvaient, comme à Genève, que méfiance et mépris; et pour ceux qui toucheraient au culte il y avait tout à craindre. Il fallait donc des hommes jeunes et courageux qui pussent faire de longues marches dans la campagne, prendre la fuite au besoin ou se tenir cachés des prêtres érudits, à la parole facile qui sauraient se faire écouter et ne pas rester cois devant un démenti; enfin il fallait une douceur, une vertu presque surhumaine pour prendre patience parmi les vexations et avoir quelque chance d'imposer un jour la sympathie.
L'évêque ne vit que le prévôt... mais qu'allaient dire ses parents? Il convoqua les prêtres de la ville, leur exposa l'état du Chablais, lut la lettre de son Altesse et demanda si cette tâche trouverait des volontaires. François se leva 2. — « Monseigneur, si vous jugez que je sois capable et que vous me le commandiez, je suis tout prest d'obéir et iray volontiers. » L'évêque lui répondit que la raison .et le devoir le désignaient.
irr si: s a mit mis 67
M. (le Hoisy, (lès cclic jiiiiioiic.c, vil, sou lils niorl, (tl , inoulaiiL à cheval, partit pour Auuecy. Maiuh.MUiut (|u'il était vieux, il s'attendrissait aisément; ses supplications firent peine à François; mais puisqu(^ le devoir était là, il restait inilc^xible ^ Son père, voyant qu(! seul à seul il ue gagnerait rien, frappa chez Monseigneui' où François, sûr de lui-même, le suivit; de sorte qu'à l'évéché la discussion recommença. Le vieillard dit au prélat qu'il lui avait confié son fils pour en faire un prêtre et non pas un martyr, et il montra une telle angoisse que l'évéque en fut ému; c'était, pour lui aussi, un dur sacrifice de quitter son prévôt. Celui-ci crut qu'il reculait; il s'écria : — « Monseigneur, tenez ferme ! » Il lui rappela que celui qui prend la charrue, puis qui regarde en arrière, n'est pas apte au royaume de Dieu. — « Voulez-vous donc m'en rendre indigne? » ^ Le prélat se ressaisit; il parla de saint François luttant contre son père devant l'évéque d'Assise, d'Abraham offrant à Dieu son fils unique. M. de Boisy, au fond, sentait bien que sa cause n'était pas bonne; dans son affolement, il ne savait trop que dire; il partit consterné, n'ayant rien obtenu.
Pour compagnon, François prit seulement son cousin, le chanoine Louis, qui avait environ son âge, « homme doué d'un esprit très clair et très doux » ^ ; puis, « au grand regret de toute la ville d'Annecy qui sembloit de perdre en luy tout son bien, il partit le neufiesme de septembre, l'an mille cinq cens nonante-quatre. » Ses parents s'étaient réinstallés à Sales sur la route du Ghablais; « il alla recevoir leurs commandements; mais certes, le seigneur de Sales ne luy commandoit autre sinon de demeurer, disant qu'il s'alloit mettre en dan-
' Y. I, 158. — - M. 190. — » Ha. I, 193.
ger de mourir ^ — « Eh quoy ! adjoutoit-il, si après plusieurs années vous estes contrainct de revenir vuide, n'est-il pas vray que vous serez la fable du monde? Mon père, Dieu y pourvoira... Et que seroît-ce si on nous envoyoit aux Indes ou en Angleterre? C'est une chose laborieuse, il est vray, mais pourquoy portons-nous ces robbes si nous n'en voulons pas la charge? »
M. de Boisy, impatienté, s'écriait : — « Faites ce que vous voudrez », et il levait « les épaules, par commisération )).
Pour ne pas recevoir les adieux de son fils, il se rendit à La Thuile. Les missionnaires passèrent deux jours en jeûne et en prières; le soir du second, ils firent leurs adieux à M"^^ de Boisy qui pleurait beaucoup, mais ne dit pas un mot pour les retenir; et le lendemain de grand matin, à pied, ils partirent pour le Ghablais ^.
M. de Boisy avait défendu que personne les accompagnât; et ils portaient eux-mêmes leur petit bagage; il s'était refusé à leur donner un sol, et le duc n'avait point avancé les frais de la mission; mais ils étaient trop riches de foi et d'espoir pour songer à leur bourse ^. D'ailleurs, il est probable qu'à quelque distance un ami ou un fermier leur prêta des chevaux, car ils avaient à faire une quinzaine de lieues.
Ils suivirent vers le nord la même route que jadis dans leur petite jeunesse quand, aux vacances, ils venaient à Brens où leurs deux familles vivaient réunies. A dix ou douze lieues de Sales, ils purent voir au-dessus des bois les toits et les créneaux de cette forteresse; c'était déjà le Ghablais. Un des frères de François était né à Brens, et il avait fallu, pour le baptiser, le porter dans un autre village *.
A leur droite, le mont des Voirons dressait bien haut
» G. I, 94. — 2 Ha. I, 194. — ^ Y. I, 164. — * Ne. 3.
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ses pontes douces donl la pointe est couverte <ie .sjipins. Ses contreforts s(^ prol()nj^(Mit au loin vers l'orient comme une murailh; immenses enfermant la plaine (jue boide au nord le lac Léman; entre h; lac et la montagne, se dresse une colline abrupte, les Allinges, qu(î dominait un vaste forl, doid, il reste aujourd'hui (juclqucs murs; c'était le but de leur voyage.
I^]n 89, ([uand les Genevois, appuyés d'Henri III, avaient reconquis le (.hablais, le fort des AUinges, siège de la garnison ducale, ne s'était pas rendu'; l'année suivante, à leur retour, il avait encore tenu bon; son altitude, ses abords escarpés le rendaient imprenable; ainsi durant les trois ans de l'occupation Genevoise, le drapeau de Savoie avait flotté au centre du pays, par-dessus les envahisseurs.
Le soir, quand les deux cousins, au bout d'un long chemin montueux, atteignirent le corps de garde, ils demandèrent le baron d'Hermance, gouverneur. C'était un vaillant capitaine et un vieil ami de M. de Boisy ^. Il « accourut tout comblé de joye et les embrassa avec toutes les caresses qui furent en son possible »; puis François lui remit ses lettres de créance. Son Altesse commandait au baron « d'avoir entièrement en recommandation les prestres envoyés par M. de Genève; et l'évêque « adjoustoit ses prières au commandement du Duc ».
Dès lors le prévôt et le chanoine furent chez eux dans cette citadelle. Ils avaient à leur disposition une chapelle qui subsiste aujourd'hui presque intacte avec ses fresques romanes; sa voûte est si solide que lorsque au xvii^ siècle on fit sauter le fort, elle reçut sans fléchir l'entassement des décombres. Trois ou quatre
» Ha. — 2 G. I, 95.
ouvertures, presque des meurtrières, éclairent à peine cet étroit sanctuaire.
Quand les missionnaires pour la première fois y eurent dit la messe, le baron leur montra son château; ils passèrent devant les canons qui ne serviraient plus, ditil, « pourveu qu'il plaise à Dieu que les huguenots de là-bas veuillent vous ouyr » ^, puis ils admirèrent la terrasse qui, du côté du nord, précède les logis.
Au sortir de la sombre chapelle, c'est un éblouissement. De là, on domine toute la plaine qui s'étale au bord du lac comme un plan de géographe. En ce tempslà sans doute les forêts et les bouquets d'arbres y tenaient plus de place parmi les prés et les champs dont les rectangles verts, bruns ou blonds semblent un bariolage de tapis rapiécé. Les chemins sinueux que couvre une poussière pâle, font dans la campagne un réseau de rubans blancs, qui tour à tour se cachent et reparaissent entre les bois. Le lac, le plus souvent, est à demi-voilé par une brume légère, et l'on aperçoit vaguement la côte suisse et le Jura.
François s'accoudant au parapet voyait juste audessous de lui, à cinq cents pieds plus bas, le village des Allinges dont les toits de tuile entouraient une petite église; à gauche, à moins d'un quart de lieue, il y en avait un autre, Mésinges, et plusieurs encore, çà et là, un peu partout, parsemaient la campagne, les plus lointains se devinant à peine. Enfin, au bord du lac, un peu vers l'est, les maisons de Thonon, la capitale, faisaient une large tache grise au fond d'un petit golfe.
Et c'était tout cela dont François avait la charge.
En ce moment, sur l'un des villages, il semblait planer comme le bon génie dans les contes. Les petits
loils s'é(,alai(Mit sous 1(îs y(iux, I<;s uns rou<,^(îs, d'auhMîs p:ris, couleur de la mousse, et d'autres répaK^s de frais, lâchetés de rou^e sur fond gris. Près de chaque toit, dans un étroit jardin, s'alignaient prof)rement ])ar bandes régulières les verts variés des légumes. Sur la place, dans la rue, dans les champs voisins, on voyait les gens au travail; en prêtant l'oreille on eu! |)u discerner leurs voix. Au-dessus des toits, les cheminées fumaient. Et la bonne odeur des campagnes, avec les chants lointains des coqs, ' montait gaîment vers la terrasse.
Mais François songeait que l'église, au milieu du village était silencieuse, inutile, comme morte. Il en était de même au village voisin et dans cet autre plus loin et dans tous... Là-bas vers l'occident, derrière un promontoire, Genève se tenait cachée. C'était elle dont le sombre rayonnement depuis cinquante ans planait sur ce pays; c'était contre elle que François par sa seule parole, devait lutter. Quelle tâche ! Sur les trente mille âmes du Ghablais, on n'eut pas trouvé cent catholiques ^. « François, à cette perspective, jeta des larmes d'amertume » ^.
Puis, « tout comblé de zèle et d'attention » il s'enquit de ce qu'il pouvait faire.
M. d'Hermance, depuis cinq ans gouvernait les Allinges. Un jour, au temps où les Bernois occupaient le pays, des hommes d'armes l'avaient surpris hors de sa forteresse et emprisonné à Genève; finalement, on l'avait relâché moyennant rançon; mais il connaissait bien les Genevois dont certains étaient prêts à toutes les violences pour défendre, pied à pied, l'influence de la Réforme ^. A son avis. Messieurs de Sales courraient de grands risques en séjournant dans la plaine; la sim-
VA. XII, 232. — 2 G. I, 96; 97. — =» Ha, J, 195.
pie prudence voulait que chaque soir, avant la nuit, ils rentrassent à la forteresse, le seul endroit, d'ailleurs, où ils pussent dire la messe.
Leur première sortie fut pour Thonon; c'était, à trois demi-lieues des Allinges, une gentille petite ville de deux ou trois mille âmes, dominant le lac du haut d'une falaise. Les deux églises, fort modestes, que l'on voyait dans la rue principale, étaient réservées au culte protestant; à l'une d'elle pourtant, Saint-Hippolyte, les catholiques, depuis la retraite des Bernois, avaient le droit de prêcher ^. En fait, nul ne s'y hasardait.
Les deux cousins entrèrent chez M. Marin, procureur fiscal, tout dévoué à son Altesse. La ville, dit-il, comptait quinze catholiques, la plupart commerçants, étrangers au pays, et qui taisaient leur religion 2. François les fit chercher. Il se présenta comme leur pasteur légitime envoyé par l'évêque; il leur rappela que Jésus rougirait un jour de ceux qui sur terre rougissaient de leur foi; enfin, il annonça qu'il prêcherait désormais le dimanche à Saint-Hippolyte. Ce jeune prêtre au bon sourire, et qui semblait si résolu, plut à ses quelques ouailles; elles promirent de l'aller entendre.
De là, pour agir bien poliment. Messieurs de Sales entrèrent chez les Syndics montrer les lettres de son Altesse et déclarer leurs intentions; puis, avant la nuit, ils regagnèrent la forteresse.
Le premier sermon de François eut lieu le dimanche suivant. Quand M. Viret, le ministre, ayant achevé son prêche, fut sorti, le prévôt prit sa place; le petit groupe des catholiques, un peu anxieux sans doute, était là; et il y avait en curieux quelques calvinistes.
1 Y. I, 169. — ■' A. XI, 312; Ha. I, 196.
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P'i'aiî(,;ois parhi siii' l'jniloi'ilr di; rK^rlisc. [1 (exposa (|u'il faut aux peuples des chefs spiriLu(^ls, des pasteurs (jui leur enseigueuL la vérité; mais eorrirrierd un pasteur prouve-t-il qu'on le doit croire? ' Fi u(! sul'lit pas d'euseiguer l'Ecriture; les hérétiqu(îs de jadis, ((Ujxlà ([ue désavouait C.alvin, s'appuyaient sur Hlle. Tl faut que ce pasteur ait été approuvé, délégué pai- un pouvoir supérieur ([ui détenait réellement l'autorité. Un prêtre, par exemple, est envoyé par son évoque, lequel fut nommé par le pape; et ce pape fut élu par l'Église que dirigèrent sans cesse d'autres papes dont la succession remonte à Pierre. Voilà ce qu'on appelle : mission ordinaire. Il peut se faire aussi que l'esprit de Dieu pousse directement un homme isolé à prêcher sa Loi, et c'est ce qu'on appelle : mission extraordinaire; mais cet inspiré, ce visionnaire, pour que les peuples soient tenus à le croire, il faudra que les pasteurs reconnus, ceux de la mission ordinaire, l'approuvent et lui transmettent leurs pouvoirs. Sinon, la chaire s'ouvrirait à tous les exaltés; on ne saurait auquel entendre. C'est pourquoi saint Paul lui-même, ayant vu le Christ, ne prêcha pourtant qu'avec l'assentiment des apôtres.
De cette instruction, il nous reste un canevas où Luther et Calvin apparaissent à peine; mais c'était eux qu'elle visait sans cesse. Ne savait-on pas que les papes, le concile, toute la mission ordinaire les avaient rejetés; que contrairement à saint Paul, ils avaient basé leurs doctrines nouvelles sur leurs propres inspirations, que c'était là établir dans l'Église l'individualisme, la révolte, l'anarchie; et que la diversité des sectes protestantes le prouvait déjà? — Voilà ce que disait François dans la petite église où depuis un demi-siècle n'avaient prêché que les disciples de Calvin.
' A. vu, 201.
Quand les ministres du Chablais connurent cette audace, ils s'écrièrent que ce papiste était subtil, éloquent, dangereux, une sorte de faux-prophète, et que le seul parti raisonnable était de le fuir. Dans Thonon, les notables inquiets s'assemblèrent et firent le serment que ni eux ni le peuple n'assisteraient jamais à ses prédications; il parut enfin une ordonnance publique interdisant à tout réformé de l'écouter ^. Alors, « les Tononois se mirent à dégorger contre lui mille pouilles, l'appelans idolastre, faux-prophète et caffard, qui contrefaisait l'homme de bien et n'estoit rien moins que cela » 2.
Désormais François et son cousin allaient avoir longtemps pour seul auditoire le pauvre groupe des catholiques ^. En vain parcouraient-ils la campagne, prêchant dans divers villages trois fois, quatre fois par jour; nul calviniste ne restait présent. D'abord cette religion, que depuis deux générations le peuple pratiquait, il en avait pris l'habitude et se souciait peu d'en changer. De plus, les ministres lui faisaient peur; on sentait derrière eux la puissance, les colères de Genève et de Berne; le Chablais, pour l'instant appartenait au Duc, c'était vrai; mais les Bernois si souvent l'avaient envahi * î L'avenir n'inspirait pas confiance.
Tels étaient les raisonnements contre lesquels Messieurs de Sales ne pouvaient rien; ils ne s'en rebutaient pas; chaque matin ils quittaient le fort pour n'y rentrer qu'à la nuit tombante. A eux d'agir; à Dieu de leur donner, tôt ou tard, le succès qu'il lui plairait.
Genève s'inquiéta de cette obstination. Les ministres s'assemblèrent; ils se plaignirent que le Duc entravait la liberté des cultes; ils conclurent qu'on avait le droit de chasser les papistes et que même à la rigueur
' A. XI, 91. — •' G. I, 97. — =» G. I, 98. — * A. XI, 94; 120; A. XII, 233.
iir si:s AMi'nî:s 75
on aiirail pu les in(^Mi-(^ à nioil. puiscjii'ils xiohiiciil. hî l'epos [)iil)lic. '. Voilà (lu moins les bruits (|ui coururent. P'ran(,;()is m; s'en ému! f)as; il vit même en cette agitalion un bon présagea : — « (Test, maintenant qu'il faut avoir (lu coura<^'(^, mon cousin, (;t pourvu (jue vous n'ayez point (l(î peur, vous verrez que nous ferons beaucoup ». ^ Mais cette rumeur de mort vint jusqu'à Sales d'où M. (le Boisy, (épouvanté, envoya aux Allinges un serviteur à cheval pour ramener le prévôt sur le champ ^. Fran- (;ois, bien entendu, refusa de le suivre. Seul le chanoine Louis alla calmer son oncle, comme il put.
Sans doute, on exagérait la noirceur des Genevois. Pourtant, au début de l'hiver, un premier attentat eut lieu contre François; un homme à deux ou trois reprises l'attendit, caché au bord d'une route, et l'eut abattu d'un coup de feu, si son arme n'eut raté; cet exalté resta convaincu qu'un pouvoir mystique protégeait le prévôt *.
Les ministres répétaient partout que M. de Sales, sorcier, allié du démon, travaillait pour l'enfer; et la plupart des paysans le fuyaient comme une bête venimeuse ^. Une fois, les deux cousins, surpris par la nuit, loin de la forteresse, frappèrent en vain à toutes les portes d'un village ^; il faisait grand froid; ils attendirent le jour, serrés l'un contre l'autre au fond d'un four. Une autre nuit trouva le prévôt seul au milieu d'un bois où des loups hurlaient; iJ monta dans un arbre et s'attacha par la ceinture à une branche; le matin, des passants virent cet homme immobile, à demi-gelé; ceux-là en eurent pitié, ils l'emportèrent chez eux près du feu ^.
Durant ce premier hiver, François fit, semble-il.
^ G. I, 98. — ^ Ha. I, 197. — 3 Id. — * Ha. I, 204; Oa. 8 janvier — G. I, 102. — « lin. l, 203. — ' G. I, 99.
une seule conquête; encore était-ce un catholique.
Le jour de Saint-Étienne, dans une église de village, voyant pour tout public sept personnes, il hésita un peu à monter en chaire, puis il se reprocha ce mouvement trop humain; il parla; or, il avait pris pour sujet le culte des saints. Les hommages qu'on leur rend, ainsi qu'il l'expliqua, vont à Dieu, puisqu'il est seul auteur de leurs mérites passés et de leur gloire présente. Il s'arrêta tout étonné : un de ses auditeurs pleurait, qui aussitôt, le pria de poursuivre ^. Plus tard, quand François eut quitté la chaire, cet homme lui dit que naguère le culte des saints le choquait si fort qu'il s'était résolu à se faire calviniste; un ministre en avait sa promesse; il n'était entré à l'église que par curiosité; mais maintenant il voyait les raisons de ce culte; son opinion sur la foi romaine se trouvait toute bouleversée; il s'éveillait comme au bord d'un abîme.
Ce fut pour François une heure de joie au milieu do longs mois stériles.
Cet hiver-là, le froid dura longtemps et la neige couvrit les routes. François, des crampons aux semelles, poursuivait ses longues courses à travers la campagne -; mais il avait des engelures, ses pieds gonflés se crevassaient; et le soir quand après des heures de marche il se retrouvait au bas des Allinges, c'est alors surtout que ses souffrances redoublaient. Ce sentier rocailleux, bosselé, qui monte en pente raide pendant un quart de lieue, devenait sous le verglas presque impraticable ^. François sentait que dans ses souliers, le sang, peu à peu, imprégnait ses « bas de chausses », et certains jours la neige, à chacun de ses pas, se teintait de rose. Enfm, n'en pouvant plus, il achevait la route sur les
1 G. I, 101; 2e partie, XXVII; Ha. I, 221. — ^ Oa. 12 janvier. — 3 G. I, 99; Ha. I, 204.
i;r si:s amitims //
mains et sur les genoux. Aloi's, le h.iion d'I l('iiii;iiMr. plein (l'admirât. ion, s'indijj^nail . raccusaii de se liici-; P'rancois répondait gaîment ({u'il s'en iiaiL plus vile au ciel et dès le matin il redescendait, la coIIiih' '. Cette vie, pleine de fatigues, de rebufi'ades et de (laiigtîis lui donnait espoir; il priait inlassablement. \h)ui- la conversion du Chablais; il avait confiance (jue Di(îu prendiail en pitié tant de peines et qu'un jour elles porteraient fruit.
En somme, les œuvres spirituelles rappellent un peu l'art du jardinier; il faut creuser la terre, il faut y mêler le fumier et supporter de longs et durs travaux, sans joie, sans poésie, dans l'espoir lointain des floraisons.
» G. I, 99; Ha. I. 204.
CHAIMTIU: VII
Le Ghablais {suite), (1595.)
PRÈS quatre mois d'efforts, en janvier, voyant qu'il ne gagnait rien, François prit une autre méthode : puisqu'on ne voulait pas l'entendre, eh bien, il se ferait lire; et il se mit à rédiger ce que jusqu'alors il prêchait. Ce ne fut pas un ouvrage composé à loisir et longuement poli; ses courses d'apôtre qu'il tenait à poursuivre s'y opposaient. Dans ses heures de repos, il écrivait à la hâte; quand un article était fait, il le donnait à copier, et les divers exemplaires étaient affichés dans la ville ou distribués chez les bourgeois ^.
Ces feuilles s'adressaient à « Messieurs de Thonon », c'est-à-dire à la population aisée et cultivée du Chablais, celle qu'il importait surtout de convaincre, les gens de la campagne devant se rallier peu à peu à l'opinion des « messieurs ».
... « J'eusse bien désiré d'estre ouy, disait François, car les paroles en bouche sont vives, en papier elles sont mortes... escrire, c'est un mestier juré qui appartient aux doctes et plus polys entendemens. Il faut extrêmement bien sçavoir pour bien escrire; les esprits médiocres se doivent contenter du dire où l'action, la voix, la contenance baillent lustre à la parole; le mien ne peut pas réussir en cet exercice... » ^
80 SAINT FRAiNÇOIS DE SALES
Mais, il y voyait de grands avantages : les interdictions des ministres n'empêchaient pas de lire ses écrits; en somme, elles excitaient la curiosité; jusqu'alors la peur d'être vu avait éloigné du sermon; tandis que chez soi, un papier à la main, on allait enfin savoir, en toute sécurité, ce que disait au juste ce terrible papiste.
Et puis, on ne pourrait plus l'accuser de mensonge... « si je désavoue mille impiétés qu'on impose aux catholiques, ce n'est pas pour m'échapper de la meslée, comme quelques-uns ont dit, mais pour suivre la sainte intention de l'Eglise; puisque je le metz en escrit à la veue de chacun, et sous la censure des supérieurs » ^.
Enfin, « ... ceux qui, pour toute responce aux raysons que j'apporte, disent qu'ils les voudroyent bien voir devant quelque ministre, maintenant ils les y pourront conduire ».
François commença cette prédication écrite, au début de 1595, et la poursuivit durant près de deux ans, la diffusant à mesure. On n'en retrouva les feuilles originales que soixante ans après, oubliées, inconnues dans les archives de la famille de Sales, et la publication n'en fut faite intégralement qu'à la fin du xix^ siècle sous ce titre : Les Controverses ^.
Leur lecture cause une surprise.
On connaît surtout François de Sales par son Introduction à la Vie Dévote, universellement répandue; son Traité de V Amour de Dieu, ses Entretiens Spirituels, son admirable Correspondance trouvent encore quelques lecteurs; ses autres ouvrages sont délaissés. Or, les quatre privilégiés se ressemblent par la forme : un style plutôt traînant, d'allure vieillotte, orné de longues et abondantes comparaisons, d'ailleurs
1 A. 1, 3. — 2 A. I, Préface.
i:t si;s amitiks 81
plein (le sourir<^, dv l.eudresse et di; gi'àecî. iVi'M. h; loii d'un bon ^n'and-pèro d'excellente cornpa^niic^, qui a beaucoup vu, beaucoup médité, airnabh^ conteur, prodige d'indulgence et qui débordant d'amour- pour Dieu et pour les hommes, ne cherche guère; les discussions. Dans Les Controverses la forme est toute autre : pas d'anecdotes, pas de comparaisons ileuries, pas de sourires; un langage ferme, qui va droit au but; celui d'un homme pressé qui pour sa cause a beaucoup à dire, dont les arguments, les preuves s'entassent et qui veut tout montrer, méthodiquement, nettement. Là, on ne reconnaît plus le doux et lent François de Sales; on voit un logicien précis, un érudit, un avocat ardent, qui emporte l'auditoire non par des sentiments, mais par des textes, par des faits. Et dans ce rôle inattendu François excelle; il a certaines pages dont la vigueur concise fait songer parfois au ton des « Provinciales. D'ailleurs, les expressions et tournures surannées qui abondent en ses ouvrages postérieurs, sont plus rares, plus discrètes en celui-ci, un peu succinct, dénué de fioritures, en sorte que l'aîné de ses livres semble plus jeune que les autres d'un demi-siècle.
Dans toute l'histoire de la littérature, on ne voit pas une autre évolution comme celle de cet auteur qui inventa en sa jeunesse un style tout nouveau, supérieur par la netteté, la force, la mâle éloquence à celui de ses contemporains, presque le grand style du xvii^ siècle, qui abandonna ensuite, oublia cette première manière et revint pour le reste de sa vie à la vieille langue naïve qu'on parlait autour de lui et qu'il mania d'ailleurs mieux que pas un.
Au début des Controverses, François reprend sa première instruction donnée à Thonon; il expose que la Réforme, en révolte contre la chrétienté officielle,
n'avait reçu de celle-ci aucune part d'auLorité; puis il passe aux marques de la véritable Église qui, selon l'antique Credo, doit être une, sainte, catholique, apostolique; il montre que l'Église romaine est la seule qui, depuis les apôtres, se poursuive d'un jet, sans révolution et qui, éparse dans le monde, reconnaisse un seul chef le Pape; tandis que les sectes détachées de ce tronc se divisent à leur tour en de multiples croyances. Il expose ensuite les fondements du Catholicisme, les sept sources de la Foi Romaine qui sont : l'Écriture, les Traditions, l'Église, les Conciles, les Pères, le Pape, les miracles prouvés, la raison naturelle; il prend ces sources une à une et montre : 1° qu'elles sont précises, concordantes, si on les entend au même sens que les catholiques; 2° que les ministres, pour les combattre, les dénaturent. Enfm, il choisit quelques points de doctrine plus ardemment contestés, tels que l'existence du Purgatoire, et établit sur ces exemples, par l'Écriture et par la raison, le bien fondé *des croyances romaines. (Cette dernière partie ne fut pas achevée; du moins le manuscrit qui en subsiste, est incomplet.) Cet ouvrage qui, pour nous, lecteurs du xx^ siècle, est resté singulièrement instructif, montre quelle sorte d'adversaires François trouvait à Thonon. Ces « messieurs )) dont il combattait les erreurs par des discussions doctrinales si minutieuses avaient en fait de religion une instruction étendue. Quand on songe que ce long traité dogmatique, tout bourré de citations des Pères et de la Bible, eut pour seul emploi d'être affiché dans une ville de deux ou trois mille âmes, et distribué feuille par feuille à ses habitants, on voit combien ce qui touchait la foi semblait en ce temps-là important, attirant, et l'on mesure le pas immense qu'a fait depuis trois siècles l'indifférence en matière de religion.
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Pour soulciiii- rclTcl, de ses (''criLs, PV.iiirois vinl> liabiltM- Thorioii '. Il pcrdail I top de tcrn[)s à lnii(î chaqu(^ jour le trajet des Alliugc^s; la prudence du liaioii lui s(MTiblait excessive. Et puis les (.atholiciues allaient prendre courage en le voyant logé près d'eux; et si d(;s Protestants, h la lecture des Conlrouerses voulaient éclairer leurs doutes, ils pourraient en cachette, le soir, frapper doucement à sa porte.
Il y avait en ville, une vieille dame catholique, M"^^ du Foug, qui était sa parente; ce fut chez elle qu'il s'installa, dans une petite maison basse qu'on voit encore, rue de Vallon ^.
Quant à la messe il put la dire, chaque jour, sans aller trop loin : lorsque les Bernois, en 1535, s'étaient emparé du Chablais, ils étaient venus par Genève, par l'ouest. En même temps, les Chablaisiens avaient appelé à l'aide leurs voisins de l'est, les Valaisans; et ceux-ci s'étaient empressés d'occuper, eux aussi, un morceau du pays. Pour ligne de partage, les deux cantons avaient reconnu la Drance qui, traversant le Chablais du sud au nord, atteint le lac près de Thpnon ^. Or, les Valaisans n'avaient jamais admis les doctrines de Calvin; de sorte qu'en plein pays protestant, sur la rive gauche de la Drance, il suffisait de passer le fleuve pour être chez les catholiques. C'est ce que faisait François : chaque matin il quittait Thonon par la porte d'Évian; à une demi-lieue, il trouvait la Drance dont les eaux vertes ondulent sur les galets pâles au milieu d'une large grève; de l'autre côté du fleuve, dans une petite chapelle, il célébrait la messe en toute sécurité, comme aux Allinges; puis il revenait chez les Calvinistes reprendre ses prédications *.
Son cousin l'avait quitté, ne pouvant poursuivre
^ A. I, 114. — '' Ha. I, 207. — ^ G. I, 114. — * Ha. I, 207.
une vie errante pour laquelle le Duc ne fournissait rien^; M. de Boisy, bien entendu, faisait comme le Duc; seule M^^^ de Boisy, en cachette, envoyait à son fils ce qu'elle pouvait ^. Même, elle obtint pendant cet hiver qu'un jeune serviteur, Georges Rolland, qui aimait François, vint le rejoindre.
Le prévôt, depuis peu, habitait la ville, quand il vit que le baron, dans ses prudents avis, avait eu raison.
Un soir, suivi de trois personnes, dont Georges Rolland, il prenait la route des Allinges pour y chercher certains papiers, quand surgirent d'un buisson deux hommes qui s'élançaient vers lui, l'épée au poing. François vint droit à eux, les regardant en face; ils s'arrêtèrent net; il leur dit quelques mots sans émoi, comme à des enfants pris en faute ^. Son air résolu, son calme, sa douceur eurent un efïet immédiat. Stupéfaits, bouleversés, tous deux le supplièrent de leur pardonner : on les avait payés pour le tuer; mais ils n'avaient nulle haine contre lui; et même « ils protestèrent toutes sortes de service ». Ces politesses échangées, François paisiblement continua sa route.
Arrivé aux Allinges, Georges Rolland, encore tout saisi, fit de cette aventure « un bien ample récit ». Le gouverneur en l'écoutant répétait sans doute : « Ne l'avais-je pas dit? » Puis il déclara que le prévôt ne pouvait plus sortir sans escorte et qu'il lui fournirait cinq ou six soldats. François s'y refusa : les apôtres dans leurs missions ne portaient pas d'armes; Luther et Calvin avaient usé de violence; c'était aux premiers qu'il voulait ressembler *. Le gouverneur n'insista pas, mais il donna des ordres pour que quelques soldats le suivissent dans ses longues courses ^.
1 Ha. I, 204. — 2 G. I, 116. — 3 G. I, 104; Ha. I, 208. — * N. 81. 6 G. I, 106.
i:t ses amitiks S5
Cola iM' suffil, pas k rassurer Hollaiid, jxmi IxîllicpKMJx, cl. (|ui volontiers eut, regap^né Sales; il (M-rivil à M. de J-5oisy les dangers où il vivait; ou devin<^ rcITcl, dr crlh; lettre. François reeut la plus instante prièic; de fjuitt(;r aussitôt le (^hablais ' : «... Geste persévérance s(;
lerminoit à une lourde obstination... G'cstoit tenter Dieu d'essayer davantage... » et M. de Boisy « adjoustoit plusieurs autres raisons qui lui sembloient très pertinentes ».
Par le même courrier, François répondit : — « Monsieur mon très honnoré Père, si Rolland estoit vostre filz aussi bien qu'il n'est que vostre valet, il n'auroit pas eu la couardise de reculer pour un si petit choc et n'en feroit pas le bruit d'une grande bataille... » ^ D'ailleurs, le prévôt n'était pas libre; il ne pouvait quitter son poste que sur l'ordre de l'évêque.
M. de Boisy, furieux, partit pour Annecy, et dit franchement à Monseigneur sa manière de voir, l'accusant d'avoir lancé son fds comme une brebis chez les loups : il fallait le rappeler sur le champ. L'évêque, pour l'apaiser, fit d'abord mine d'entrer dans ses vues; puis il montra des lettres du prévôt qui disaient l'espoir de réussir ^; et il ajouta que « pour toute la rage des vents, il ne falloit pas jetter là les faucilles, la moisson estant meure »; il connaissait bien l'orgueil du vieux seigneur; il souligna adroitement l'effet que produirait cette affaire manquée car « ce n'estoit pas une chose beaucoup honorable si l'on commençoit à dire, comme de cet imprudent de la parabole : — « Cet homme a commencé de bastir et n'a pas peu achever ». M. de Boisy, ébranlé, consulta à droite et à gauche des hommes d'expérience « qui faisoyent profession de l'aymer »; et finalement il consentit à patienter encore.
' Ha. I, 209. — 2 A. XI, 117. —^ G. I, 106.
Il était vrai qu'à Thorion s'éveillait une curiosité sympathique pour le prévôt et pour sa doctrine. Certains protestants osaient causer avec lui; ils étaient trois ou quatre, mais ils faisaient partie de l'aristocratie et pouvaient en entraîner d'autres.
On n'ignorait pas en Chablais ce qu'étaient Messieurs de Sales : Brens leur appartenait; Marclaz, autre château tout voisin de Thonon, était à leurs cousins, Messieurs de Gharmoisyi; ce jeune homme allié aux meilleures familles avait de la politesse et, quelle que fut sa religion, un gentilhomme ne pouvait reconduire. Par cette porte, François peu à peu s'introduisait.
Le seigneur le plus marquant du pays, le baron d'Avully, le connaissait déjà pour avoir entendu son premier sermon, jadis, dans la cathédrale d'Annecy. Calviniste, curieux de controverse, il avait admiré ce jour-là l'éloquence de ce jeune homme, et il se plut à le voir en Chablais 2; ensemble ils s'entretenaient de l'Église, du Pape, des sacrements; et le baron constatait que la foi romaine exposée par François de Sales lui semblait peu à peu moins étrange.
Un autre visiteur de François, c'était l'avocat Poncet « très consommé jurisconsulte». Dans sa religion, certaines doctrines l'offusquaient; mais dans la religion romaine il voyait des obscurités; et avide de précision il discutait inlassement avec le patient prévôt dont il enviait la foi sereine. D'autre part, les amis de Poncet, les notables de Thonon, l'accablaient d'affectueux reproches^; il avait des terres en pays genevois; une confiscation n'était pas impossible, et cela combattait les raisons du prévôt *.
Celui-ci, un peu las de tant de paroles perdues, entreprit de prêcher le carême aux soldats des Allinges,