A. XI, 218. — 2 A. XI, 198. — ^ A. XI, 142. — * A. XI
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savoyards calli()li(iii('s; cl dans ccLLc S()nd)i(' cliapcllc, avec ce rude auditoire, il retrouva ses îniei<;iis succès. (<es hommes depuis ciiHi inois atltuiraiciil, son couraj^c; et puis toujours poli, sourianl. il s'en était, l'ait aimer. Pourtant, sous ce sourire, la fciiiK^tn gardait ses droits; certains jurons lancés à (ont propos l'olTusquant, il obtint du f^^ouverneur (jnr le blasphème serait puni'; un autre abus était le duel; les règlements l'interdisaient, mais il suffisait d'un congé pour pouvoir tranquillement s'entrecouper la gorge.
François montra au gouverneur que sa mollesse le rendait meurtrier de ses hommes; et il insista si bien qu'en cette incroyable caserne on ne se battait plus, on ne jurait plus; il arriva même qu'un soldat donna sa démission et se fit chartreux ^.
Cette garnison si haut perchée où fleurissait la foi romaine, devait paraître à François comme une île au milieu de la plaine qu'inondait l'erreur.
Il ne voyait dans la ville aucun progrès; il savait qu'à l'église plusieurs protestants en cachette l'écoutaient derrière les portes; il savait même que quelquesuns étaient « desja du tout persuadés de la foy », mais ceux-là songeaient. — « Qui sait si la Savoie gardera le Chablais? » ^; les vengeances de Genève contre quiconque aurait pris « goust aux raysons catholiques » les efïrayaient et, si le prévôt s'avançait vers eux, ils s'enfuyaient.
Le printemps était de retour; depuis sept mois François parcourait le Chablais; et sa belle confiance du début commençait à s'émousser. Pourtant, puisqu'il fallait par ordre du souverain, qu'un prêtre fût là, il ne demandait pas son rappel car c'eut été, disait-il, * « bien dommage qu'un autre empîoyast icy sa peyne
» G. I, 100. —2 lia. 1,108. —3 A. XI, 120. — ^ A. XI, 121,
pour néant, qui pourroit faire plus de fruict ailleurs »; il écrivait à l'évêque : «... Geste province est toute paralytique, et, devant qu'elle puisse marcher, je pourray bien penser au voyage de la vraye patrie » ^
Et ce fut durant cette crise de mélancolie qu'il cueillit selon son langage, le premier épi de la moisson. Un jour, l'avocat Poncet, à force de lectures et de discussions, lui déclara qu'il n'hésitait plus, qu'il se donnait à la foi romaine; et le vingt avril, en présence de deux témoins, un prêtre et un avocat, François eut la joie de l'entendre abjurer ^.
Après ce coup d'éclat, confiant son poste à son cousin, il vint à Sales embrasser son père, puis il reprit pour quelque temps ses fonctions de prévôt.
La conversion de M. Poncet faisait en Ghablais un bruit considérable, car « il estoit d'une grande estime en ces quartiers-là et avait bien du crédit : mais les Genevois en conceurent un regret non pareil parce qu'il avoit encore plus d'authorité chez eux qu'en point d'autre part « *. Dans Annecy, « on ne sçauroit dire combien François receut de congratulations » et ceux qui, jusqu'alors, avoient raillé son entreprise, commençaient à crier victoire.
Quant au prévôt, il ne se faisait pas d'illusions : sa tâche restait immense; et le Duc, qui l'avait prescrite, s'en désintéressait. Depuis le début pas un mot pour le missionnaire, pas un sou. Les employés ducaux en Ghablais pouvaient croire que M. de Sales, en toute cette affaire, agissait de sa propre initiative; et ils ne l'appuyaient guère ^. G'est que Gharles-Emmanuel avait bien d'autres choses en tête : toujours soucieux d'ennuyer
» A. XI, 119. — 2 A. XI, 123. — ^ Ha. I, 211. — * G. I, 122. 6 A. XI, 139.
irr si-:s amitiks SU
ses voisins, il avail, pris coiiLimî Ilnii'i IV le parlJ (1(^ In Li^uc; (uiirc la h'ranc(î (ît. la Savoie la f)ai\ n'était pas sitriKM», (U, cet état (Je trêve instable annihilait les elîorts de François. Si le Duc était vaincu, p(îut-étre les Genevois, s'appuyant sur la France, reprendraient-ils une fois encore le Cliablais \ Connnent, dans ces conditions, écouter un papiste qui serait chassé quel({ues mois plus tard? Les ('hablaisiens étaient bien excusables.
Lorsque François, au début de l'été, repartit pour Thonon, il fit d'abord un pèlerinage. Il y avait eu jadis sur la montagne des Voirons une chapelle dédiée à la Vierge et où le peuple s'assemblait le jour de la Visitation 2; les Bernois l'avaient détruite avec beaucoup d'autres; le prévôt, après un demi-siècle^ exhuma cette vieille coutume, en gravissant les Voirons au même jour.
De là-haut, entre les branches de sapins, il put voir vers l'orient tout le Ghablais à vol d'oiseau, doucement incliné vers la plaque d'argent du lac; et les Allinges au milieu, pas plus grosses qu'une taupinière. Au midi, c'est la Savoie comme un océan de montagnes, les unes vert-pâle tachetées de vert-sombre à cause des prés entourant les bois; les plus lointaines bleuies par la brume, aux sommets couverts de neige, pareilles à des vagues écumeuses. Au nord, à la pointe du lac, on aperçoit Genève, masse grisâtre, indistincte, où les fenêtres qui brillent font çà et là des points lumineux.
François, à l'ermitage en ruines, pria et supplia que cette Rome schismatique perdît peu à peu sa puissance, que le Ghablais lui échappât, que la foi romaine y reprît ses droits comme au temps lointain où le peuple à cette
* A. XI, 146. — 2 iia i^ 214.
même date gravissait la montagne. Mais dee Chablaisiens passèrent, qui recormurent le prévôt; ils s'arrêtèrent en le raillant; puis vinrent les insultes, et les coups allaient pleuvoir quand il prit la fuite. Depuis, ce souvenir l'humiliait beaucoup, car il se dégagea si vite que Dieu, croyait-il, avait aidé sa course, le refusant pour martyr ^
Les semaines qui suivirent furent monotones, c'étaient toujours les mêmes marches à travers la campagne, des distributions aux pauvres du peu d'argent que lui donnait sa mère et dans les églises des sermons où presque personne ne venait 2.
Pourtant l'exemple de M. Poncet, un homme si bien instruit, étonnait le peuple; le cours de controverse, dont les feuilles manuscrites par intervalles parsemaient la ville, intéressait les bourgeois; et sans doute François, dans sa petite maison, recevait des visites secrètes, car en juillet 95, il écrit à un ami qu'il a renfermé « huit épis dans le coffre du Seigneur ))^. Cette première glane lui donnait confiance. Du milieu de septembre on a de lui une lettre toute joyeuse : — « Enfin, mon frère, voici un plus large accès vers cette moisson de chrétiens. Hier, peu s'en fallut que M. d'Avully et les syndics ne vinssent ouvertement à la prédication, parce qu'ils avaient ouï dire que je devais traiter de l'Eucharistie *. Ils avaient un si grand désir d'entendre de ma bouche la doctrine et les raisons des catholiques sur ce mystère, que n'osant venir en public, à cause de la défense édictée, ils m'ont écouté d'un endroit où l'on ne pouvait les voir... C'en est fait : puisqu'ils consentent à parle-
1 Y I, 200. — 2 G. I, llfi; Ha. I, 217. — ' A. XI, 142. —* A. XI, 158 (orig. en latin).
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ineutci", hiciilol., suivant 1(; proverbe, ils (!ii vieiidroni à capituler... »
Mais François siîntait cncorci unr haine tenace planer sur lui. Une nuit, seul dans la maison, il entendit (jn'oii forçait, l'entrée; il se cacha; des bandits apparurent qui le cherchèrent vainement et, sachant bien qu'il était là, ne mirent plus en doute ses pouvoirs magiques '. Un homme affirma l'avoir vu au sabbat; et certaines gens du peuple réclamaient pour ce sorcier un bûcher.
Gela ne le troublait pas; il osait maintenant, dans l'église de Thonon, confesser, communier les fidèles; comme l'autel n'existait plus, il apportait, pendues à son cou, dans une petite boîte d'argent, les hosties conservées aux Allinges; et les catholiques savaient que, s'il marchait les yeux baissés, drapé dans son manteau et ne les saluant pas, ils devc^ient le suivre en silence, mais d'un peu loin, afin que leur respect pour le Dieu caché ne pût éveiller l'attention ^.
A la fin de 1595, Charles-Emmanuel se souvint enfin de cette mission qu'il avait prescrite quinze ou seize mois plus tôt; et il s'enquit par M. d'Avully de ce dont le missionnaire pouvait avoir besoin ^. François lui répondit : — Monseigneur... Il est du tout nécessaire qu'il y aye un revenu certain et infaillible pour l'entretenement de quelque bon nombre de prédicateurs. A faute dequoy voyci la second' année qui se passe dès qu'on a commencé de prêcher icy sans jamais interrompre, avec fort peu de fruict, tant par ce que les habitans n'ont voulu croire qu'on prechast par commandement de vostr'Altesse, ne vous voyans entretenir que du jour à la journée, qu'aussy parce qu'on n'a peu attirer nombre suffisant d'ouvriers à
1 Ha. I, 218. — 2 G. I, 115; Ha. I, 15; 220. — Ha. I, 221.
ceste besoigne, pour n'avoir ou les retirer ni dequoy les nourrir, puysquc les frais mesmes qui s'y sont faitz jusqu'à présent ne sont encor payés... Mays l'on prêchera pour néant si les habitans fuyent la prœdication, comm' ilz ont faict cy devant en ceste ville. Playse donques à Vostr'Altesse commander à l'un des messieurs les Sénateurs de Savoye de venir icy convoquer généralement les bourgeois à entendre de près les raysons que les prêcheurs leur proposent pour l'Église Catholique; et ce, en termes qui ressentent la charité et l'authorité d'un très bon prince, comm' est Vostr' Altesse, vers un peuple desvoyé... Reste, Monseigneur, que je remercie Dieu qui allum' en vous de si sains désirs de luy faire le service pour lequel il vous a faict naistre prince et maistre des peuples... » ^
A ces requêtes, François attendit bien des mois la réponse.
CHAPITUE VI II
Le Ghablais {suite).
ET hiver-là, le pont de la Draucc, que chaque matin le prévôt traversait, eut une arche rompue; sur les deux piles on jeta une longue planche, et quand le verglas couvrit ce cassecou, nul n'osait s'y fier; mais François pour si peu ne voulait pas manquer sa messe; il « se mettait à cheval sur cet ais et, rampant de pieds ou de genoux et de mains, se poussoit outre par ce glissant » ^ Quand le gouverneur en fut averti, il fit remettre en état la chapelle d'un ancien couvent sur la rive, au pied de la falaise qui porte la ville; et dès lors ce fut là que le prévôt disait sa messe^ sur le territoire de Thonon ^.
L'hostilité des premiers temps de jour en jour s'émoussait. On s'habituait à voir ce jeune prêtre que saluaient Messieurs les notables, parcourir les rues et les routes, entrer chez les malades, leur donner, avec un peu d'argent, de bonnes paroles, et si quelque exalté l'insultait, soulever poliment son chapeau ^. En ville des conversions nouvelles, l'une après l'autre, se déclaraient. François, qui s'enhardissait, osa, durant le carême, un jour de marché, monter sur une chaise au milieu de la place et prêcher ^. La foule l'entoura; il se fit si touchant que, silencieuse, elle oubliait les vendeurs; et quand il eut fini,
• ('.. I. 117. — 2 Ha i^ 223. — =« G. I, 115. - * Ha. I, 224.
beaucoup murmuraient : — « Ah ! que Dieu nous mette du bon côté ! »
Tout cela pour Messieurs de Genève devenait ennuyeux. Le ministre de Thonon, Louis Viret, n'y pouvait rien : il était, semble-t-il, timide, maladroit, et peu lettré. François, dans ses conférences, défiait souvent les protestants d'opposer en face leurs raisons aux siennes. Viret s'en gardait bien. Il disait que M. de Sales était habile en rhétorique et qu'avec ce talent il est facile d'en imposer, qu'on ne devait enfin ni l'écouter ni lui répondre. Cet argument, au début, avait paru bon, mais au bout de dix-huit mois on s'en lassait : — « Et quoy donc? disait-, on à Viret, pourquoy ne l'attaquez-vous en dispute? Pourquoy souffrez-vous qu'il fasse plus de l'insolent? Essayez-le une fois pour toutes. Et de vray. Monsieur, il y va de vostre honneur )) ^.
Louis Viret convoqua les ministres du voisinage, qui décidèrent d'offrir au prévôt une conférence publique entre eux et lui. François accepta. Au jour prescrit « toute la ville de Thonon s'assembla curieusement pour voir la fin de cette dispute )>. M. de Sales était là qui attendait ses adversaires; puis M. Viret apparut, mais seul, qui déclara au nom de ses confrères « qu'après avoir meurement considéré, ils ne jugeoyent pas estre à propos de commencer sans le consentement de son Altesse ». L'assemblée fut bien déçue, mais François gaîment « prit en témoins tous les assistans qu'il ne tenoit pas à luy que la dispute ne se fist »; puis il obtint du gouverneur, représentant du Duc, un acte qui « bailloit toute permission aux ministres de disputer avec le seigneur prévost de Sales quand et comment il leur plairoit » ^. Alors ces messieurs trouvèrent d'autres excuses, et finalement restèrent chacun chez soi.
1 G. I, 120. — - Ha. I, 224; G. I, 121.
i;r sr:s wnriî.s \)7)
Pour le |)révol, ccîtU; coiirérciicj' iii;iim|ii('m; viilait un trioniplu^ ornioire, cl. « bien dc^s couvcirsions y IrouvèrcnL leur branle » nolaniinent (^elb; du baron d'Avully '.
« Grandement, bien versé en Testude des bonnes lettres », ce sei<j:neur s'était plu jadis h consulter sur FÉcriLure les ministres de Genève; mais maintenant le prévôt et sa doctrine le charmaient; il « ne pouvoit se saouler de son entretien et devenait tant plus ardent et curieux que plus profondément il repensoit tout cela à part soy ». Presque chaque jour, pour échapper aux importuns, le prévôt et le baron, de compagnie, allaient dans la campagne « avec deux serviteurs tant seulement qu'ils faisoyent demeurer un peu loing et dispustoyent quelquefois l'espace de deux ou trois heures » ^. Quand M. d'Avully eut vu toutes ses objections nettement réfutées, il «réduisit par escrit» les preuves du catholicisme telles qu'il les entendait; puis il les envoya à Messieurs de Genève, « avec ceste conjuration et proteste qu'ils eussent à luy respondre sérieusement et solidement, autrement qu'il renonceroit à tout ce qu'il avoit appris d'eux. )> Aucune réponse ne vint. M. d'Avully pria donc le prévôt de recevoir sa confession; puis il alla prononcer à Turin devant le nonce son abjuration solennelle ^.
Ce fut un événement : Clément VIII en personne écrivit au baron pour le complimenter^; et quand il eut rejoint Thonon, il reçut d'Antoine de la Faye, l'une des sommités de Genève, la promesse, qu'il viendrait « luy montrer plus clairement que le midy, en la présence du prévost de Sales, combien estoit vaine la doctrine » qui l'avait séduit ^.
Cette assurance réjouit les Calvinistes. Longtemps on attendit, comme un jour de gloire, l'arrivée de la Faye;
^ G. I, 12G. — 2 G. i^ 127. — 3 Ha. I, 22G. — « G. I, 130. — ' C. I.
le baron qui s'impatientait alla à Genève lui rappeler sa promesse et il n'obtint qu'une réponse évasive. Enfin, François craignit qu'on l'accusât lui, le prévôt, de mettre obstacle à cette rencontre et il partit pour Genève en compagnie du baron et de plusieurs notables.
Genève était alors une république étrange. La petite cité marchande et sans relief devenue tout à coup, sous Calvin, la Rome de la Réforme, une ville célèbre que dans l'Univers entier chacun bénissait ou haïssait, payait cher son immense éclat. Les ministres, seigneurs tout puissants et rigides, exerçaient une surveillance farouche^ minutieuse sur les mœurs, les faits et gestes de chacun: Les plus minces détails de la vie donnaient prise aux vexations; on n'avait jamais vu des lois plus sévères contre le luxe des habits, de la table ou des enterrements. Quant au catholicisme, tout ce qui de près ou de loin y touchait suscitait des rigueurs incroyables ^ : si un père de famille gageait une nourrice papiste et qu'on l'apprît, la nourrice était expulsée, et son maître payait une amende; un Genevois en voyage, devenu catholique, puis qui rentrait en ville, était passible de bourreau. Chacun voyait sa foi soigneusement inspectée : il fallait croire exactement ce qui convenait aux ministres; les dogmes qu'ils posaient étaient intangibles, sacrés; ils agissaient comme guidés par le Saint-Esprit dans l'explication de la Bible, après avoir nié pour l'ancienne Eglise la même inspiration; enfin cette Réforme qui avait surgi au nom du raisonnement personnel écrasait les consciences sous un despotisme absolu.
Il y avait pourtant à Genève comme ailleurs des périodes de détente, puisque François put y défendre en public la foi romaine.
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M. do. la Fnyc lui bien surpris de'voii' clic/ lui ce jciiuc hoirinuMlonl on [wn-lait tani . Imi picscucc du haiou, il ne put se dérober; le préx ol d'ailleurs lui dil coniloisemeni qu'il lui laissait la conduites de la dispute '; v,l (uiseinble ils se rendirent sur l'une des places on bienlot la fonl<' les entoura. On n'insultait pas François; son audace étonnait; et on laissait au ministre riionneur de venger Genève.
Il y avait là une pauvre fdle, fervente catholicjue, nommée Jacqueline Coste, jadis bergère et maintenant servante en ville ^. Ses maîtres tâchaient de la faire abjurer; mais elle était habile, honnête et travailleuse, ils avaient grand peur de la perdre et n'osaient pas trop l'ennuyer. Ce fut pour elle une fête unique d'écouter le prévôt; elle s'émerveillait de sa douceur et des belles preuves qu'il donnait à la foi romaine.
Cette servante devait devenir quelques années plus tard une confidente de François, la première associée de sainte Chantai dans la fondation de la Visitation.
Dès ce jour elle résolut de confier le soin de son âme à cet homme qui avait si bien l'air d'un saint et elle priait ardemment pour que dans la dispute il n'eût pas le dessous.
La tactique du ministre fut habile : successivement, il mit en question la Présence réelle, le Purgatoire, l'Invocation des saints... Si François l'embarrassait il déviait vers un autre sujet ^. Si l'on se récriait, il ripostait qu'il usait de son droit; mais le prévôt sur chaque point le pressait si fort, qu'enfin, à bout d'arguments, la Faye prit le parti de se fâcher, ce qui simplifiait tout. « Alors le seigneur d'Avully se mit à lui faire des reproches, et se lamenta avec amertume dequoy les ministres l'avoyent trompé si longtemps » ^.
' G. I, 129. — 2 Ac. 315. — 3 Ha. I, 228. — * G. I, 129.'
François eut la prudence de quitter aussitôt la ville; et Jacqueline Goste ne put le rejoindre ^.
Ce petit succès du Papisme dans la cité de Calvin fit du bruit. Sans doute, on n'en parla guère à Genève; mais M. d'Avully, avec ses amis, dut la colporter à travers le Chablais. Il faisait un prosélytisme enthousiaste, et des menaces qu'il reçut de Berne eurent pour seul effet de stimuler son zèle 2. Puis, vers cette époque le bruit courut que la paix entre la Savoie et la France était signée : dans le village des Allinges, au pied de la colline, les habitants prièrent qu'on rouvrît leur église et qu'on leur rendît un curé ^.
Ainsi, au milieu de la plaine qu'inondait le Calvinisme, le seul îlot catholique commençait à s'élargir, les eaux baissaient; d'autres points, çà et là, émergeaient; et François, se voyant seul pour répondre à tous ces appels, se désolait. Il écrivait au duc, le suppliant de lui venir en aide : — « Si on dressoit prontement l'Église à Thonon et quelques autres lieux, je ne doute point d'assurer Votr' Altesse qu'elle verroit dans peu de mois le général de tout ce pais reduict..., et la supplie très humblement croire, quoy que peut estr' on luy die le contraire, que je ne luy escris qu'avec la réalité et conscience avec laquelle il faut servir son souverain Prince et Dieu mesme » *. Les mois se passaient; le Duc ne répondait pas, n'envoyait personne au prévôt, dont l'état d'isolement et de perpétuelle attente faisait sourire les syndics. Alors François consterné, s'adressait au nonce à Turin, lui proposait d'aller à la cour parler au Duc et, dans son zèle pour ses convertis, osait élever un peu la voix : — « ...Si on donne promptement des ordres, je reviendrai sûr et
^ G. I, 179. — 2 Ac. 357. — « Y. I, 225; A. XI, 186, 187, 218; G. I, 151. — * A. XI, 189.
KT SKS AMITIKS 99
certain do voir bicmtot mûrir mu;. iKiurnuso moisson de plusieurs milliers d'anuîs; si, au contrain;, on ne l(;s donne pas, je demanderai voire bénédiction et la permission d'abandonner cette entreprise à d'antres plus capabl<;s que moi » ^
Enfin, au début de l'autonuie, il r(îcut une lettre du Duc qui l'invitait à venir lui parler; et il partit sur-lechamp suivi de Georges Rolland.
Au passage du Grand-Saint-Bernard, une tempête de neige les enveloppa. Allant au hasard, aveuglés, épuisés, ils pensaient mourir de froid, quand ils aperçurent l'hospice fondé six siècles plus tôt par saint Bernard, un grand-oncle de M™® de Boisy ^. Tandis qu'ils se reposaient, les religieux, pour garder un peu plus ce jeune prêtre, lui contaient que « les jours passés on avait trouvé par les chemins des hommes roides morts, tous gelez ». Mais François avait hâte d'achever son voyage, le service de Dieu le pressait; il se remit en route dès qu'il eut repris haleine; et le pauvre Rolland, épouvanté par le récit des moines, le suivait bien tristement.
A Turin, le Duc s'efforça de réparer son long silence par la chaleur de son accueil. Ce petit homme sec, remuant, rongé d'ambition, plein de projets cachés, peu délicat et très méfiant, prit goût au bon regard du jeune prêtre paisible; il réunit en son honneur le Chancelier, le nonce, divers autres grands personnages, et devant cette assemblée, il pria M. de Sales d'exposer en détail les besoins du Chablais ^.
François, sans récriminations, déclara que depuis vingt-sept mois il s'évertuait seul sans aucun subside à convertir cette province. — « Diray-je que j'ay semé entre les épines ou bien sur les pierres? Certes, outre la
' A. XI, 203 (orig. en latin). — ^ g. I, 139. — - G. I. 139.
récouverte de M. d'Avully et de l'avocat Poucet, ce n'est pas trop grand cas des autres » ^. Mais bientôt, si le Duc le voulait, on allait voir des merveilles; pour cela, il manquait une seule chose : de l'argent. François fournissait bien à son propre entretien, mais ne pouvait rien faire de plus; or il était nécessaire de rétablir dès maintenant, quinze ou seize paroisses, sur les cinquante-deux qu'avaient abolies les Bernois ^\ il fallait en outre huit prédicateurs « débriquez de toute autre charge ».
L'entretien de ce clergé serait sans doute une grosse dépense; François avait tout prévu, il citait des chiffres précis; mais n'est-ce pas « le suprême grade de l'Aumosne chrétienne que de procurer le salut des âmes? » ^. D'ailleurs, il rappela que jadis, sur les biens d'église du Chablais, les Bernois n'avaient pas tout pris; la part échappée au pillage, le Pape l'avait cédée à l'ordre militaire de Saint-Maurice, sous la clause que ces chevaliers la rendraient aux cures chablaisiennes dès que celles-ci seraient rétablies. Or, son Altesse, grand-maître de cet ordre, n'avait qu'à commander.
Le Duc approuva tout ce que disait François; il fît venir quelques notables chevaliers qui promirent la somme nécessaire pour les pensions de six curés ^.
Puis, Son Altesse, en frais de courtoisie, entretint longuement le prévôt; on fit mille beaux projets pour l'organisation future du Chablais et même pour la conversion de Genève. François se vit comblé de compliments; mais il partit, sans qu'on eut réglé ses dépenses.
Quand il eut repassé les Alpes ses embarras recommencèrent : les Chevaliers de Saint-Maurice faisaient la sourde oreille; la trêve entre la Savoie et la France semblait sur le point de se rompre; Charles-Emmanuel ne