VI PREFACE
tout empreint de mélancolie. Sa voix égale élail sans éclal, mais charmante, son geste vif, un peu nerveux, mais expressif, el toute sa personne révélait ta distinction de son âme. Il y avait en lui on ne sait quelle séduction involontaire qui le rendait attachant, lui qui ne cherchait pas à s^attacher. On pressentait, sans le connaître, son tourment intérieur, et Von demeurait surpris, quand on le devinait, qu'un être si jeune fût, à ce point et si tôt, désenchanté. Peut-être à vingt ans avait-il souhaité la gloire; te succès V étonna, V amusa. Et il semble bien qu'à cet âge la carrière littéraire Vait tenté et séduit. Ce fut un jeu pour lui que d'écrire, mais qui ne dura pas. A vingt-cinq ans, la pensée l'emportait chez lui .sur l'expression. Il sentait la vanité de ce qui n'est que littéraire. D'autres préoccupations le hantaient.
Encore une fois, je n'affirme rien. Ni ses paroles, ni ses écrits ne nous donnent le secret de cette âme héroïque et craintive. Et, ce n'est que par l'extérieur, avec prudence, qu'il nous est permis de chercher, non à l'expliquer, car cette recherche lui eût déplu, mais à l'approcher, comme nous nous approchons d'une lumière qui nous chauffe et dont nous voudrions connaître la nature.
Il est né le 21 août 1887 à Boscoff (Finistère) d'une famille bretonne, fortement enracinée sur cette terre âpre et sauvage que balayent les vents du large, parmi les âmes que hantent de rudes, d'irrémédiables nostalgies ; une de ces familles de la grande bourgeoisie armoricaine qui sont les gardiennes des traditions et des vertus françaises. Petit- fils du dernier recteur de l'Académie d'Angers, fils de Paul Henry-Coûannier, président du Tribunal civil de Bennes, qui brisa sa carrière plutôt que d'appliquer les lois spoliatrices des Congrégations, qu'il jugeait contraires au droit et qui blessaient sa conscience. Il appartenait donc à une famille de robe, mais dont on trouve plus d'un membre dans les cloîtres et dans l'armée. Petit-cousin d'un peintre
PRMFACE VII
de (jénic^ Henri liefifumll, (jui iiunind pour la h'rdtice en 1870, (irrière-pelil-anisin de Sdinl-liené 'rdilhindier, de r Académie Française^ el cousin issu de (jerniain de Ch. Berlin^ de V Inslilul, il lenuil aux Lellves el lenail aux Arls. La gloire ne s'élail [xdnl nionlvée avare envers ses parents, el plus d'un recul ici-has la jusle récompense de ^on labeur el de son lalenl. (Jeux-là même, donl le nom ne brisa poinl le cercle de leur aclion, onl lous laissé du moins, là où ils vécurenl, des souvenirs qui sonl un exemple. El si je rappelle ces choses, ce n'esl point pour lui en faire un mérite, mais pour définir le milieu où se forma son cœur el pour expliquer ce respect qu'il avait de son nom, et qui le poussa, lorsqu'il publia son premier essai litléraire, à ne le point signer, craignant que cette œuvre à laquelle il attachait peu d' importance ne fût pas digne des siens. Sa modestie était, avant tout, l'expression d'une pudeur morale.
Il était tout jeune encore, trop jeune peut-être pour comprendre l'étendue du malheur qui le frappait, et qui pourtant le marqua pour la vie, lorsqu'il perdit sa mère. Enfant sans mère, il fut élevé par des femmes, par sa grand'mère, par sa tante et par sa sœur, son aînée de plusieurs années. Sa grand' mère était aimante et douce, et tout porte à croire qu'elle ne lui ménagea point sa tendresse. Sa sœur, qui avait rarement quitté sa province et conservait intactes et solides les qualités de la race, était une femme de cœur, el une femme d'esprit. D'une intelligence vive et pleine de la plus aimable spontanéité, elle comprit quel devoir d' éducatrice lui incombait, et l'accepta. Devant conduire les études de son frère, elle n'hésita pas à les refaire avec lui, afin que sa tendresse n'eût jamais à souffrir d'une inégalité. On imagine l'atmosphère de douceur dans laquelle le petit Maurice grandissait ainsi. Il ne connaissait de la vie que le cœur et l'esprit, il en ignorait les laideurs, son âme demeurait neuve. Et à l'âge où les