A. XI, 448. — 2 G. I, 244. — ^ L. 87. — * G. I
i;i si:s AMiriKs 1 17
lo fasclie (^l. rat'ili^c «j^i-aiidciueiil,. iVloiisicMir, (-/(^sL à vcjus d'y piMMidiM^ i!:ai'd('. >» I^'rarirois répondit, : « Jo lu*. suis point né j)()ui' connnarKhM"; il nn^ sul'lil, d'avoir char^(^ sur (|U(^1(|U(î paroisse. J'c^scriray, j'iray, je viondray, je feray tout ce qu'il plaira à Monsei^nieur autre (]ue cela; mais quant à l'évesché, il ne faut pas que j'y pense. »
M. Critain lui fit observer que son obstination était bien audacieuse : Monseigneur, avant de le choisir, avait beaucoup prié; il avait consulté ses amis « les plus advisez ». Tout le clergé du diocèse, les principaux de la noblesse, et même les gens du peuple appuyaient ce choix que Son Altesse enfin venait de confirmer : — « Il n'y a personne qui ne vous désire, et partant vostre élection est canonique. Les anciens Pères n'ont point esté esleuz autrement au pontificat. Vous sçavez fort bien que la voix du peuple est la voix de Dieu; et c'est le sainct Esprit qui veut que vous soyez évesque. »
Le prévôt, consterné, se promena quelque temps, les bras croisés, sans rien dire. Là-haut, sans doute, dans la chambre de Saint-François d'où l'on pouvait voir la galerie, M. et M^^ de Boisy attendaient tout anxieux le résultat de l'entretien.
Enfin, François olîrit à l'aumônier d'aller dire la messe au village : — « Vous direz la première, et je serviray; je diray la seconde; nous invoquerons la grâce de Dieu et ferons ce qu'il nous inspirera. »
« A la mesme heure, ils s'en allèrent eux deux à Thorens; et célébrèrent comme ils avoyent résoulu. »
Sur le chemin du retour : — « Eh bien, Monsieur, dit l'aumônier, qu'avez-vous appris en vostre sacrifice? — Vous direz à Monseigneur que, puisqu'il le veut, je suis prest d'obeyr. » — Et François, déjà honteux de se sentir un personnage, supplia M. Critain de bien lui garder le secret. M. Critain s'y engagea; mais, tout heu-
reux de sa victoire, il s'empressa de l'annoncer à M. et M"^c de Boisy; puis de retour à l'évêché, il trouva Monseigneur en nombreuse compagnie; et l'évêque, à cette nouvelle, « fut saisi d'une si grande joye qu'il escria : — « Jusques à présent je n'avais rien faict que vaille; j'ay obtenu le prevost de Sales pour coadjuteur. » ^ Le bruil en fut incontinent espanché par toute la ville au grand contentement d'un chacun. »
Peu après François passant par Annecy, fut pris d'une forte fièvre continue ^; il « sécha par les flammes intérieures et fust réduit en un si piteux état que les médecins ne savoyent quel jugement en bailler »; c'était à la fin d'octobre; durant quatre ou cinq mois il dut garder le lit 3.
Deux prédicateurs capucins étaient enfin venus en septembre s'installer à Thonon; un troisième capucin en novembre, fut chargé de les diriger ^ : le Père Chérubin de Maurienne qui venait d'évangéliser les villages savoisiens les plus proches de Genève ^; c'était un saint homme et un orateur renommé; mais sa façon de procéder ne ressemblait guère à celle de François.
En ville, une même cloche convoquait tour à tour les catholiques et les calvinistes; il trouva que ce scandale ne pouvait plus durer ^; il monta dans le clocher un jour de prêche, puis il attira près de lui la corde et l'échelle.
Une émeute s'ensuivit avec siège du clocher, coups de fusils, échelles dressées et renversées, enfin toute une scène de vaudeville. Finalement le Père capucin fut vainqueur; de Turin, Son Altesse lui fit donner raison, mais en le priant d'être plus calme à l'avenir.
Il avait la voix si forte que lorsqu'il parlait en chaire
1 G. I, 246. — 2 Q I 195^ 246. — ^ Y. I, 292. — * Y. I, 283. — ' Ha. I, 243. — « Ha. I, 265.
i:t ses amitiés 119
on [)()iiv;nl rciitciidic des niaisoiis vuisiiicîs; cL certains calvinistes venaient \k écouter en cachette l'exposé de la foi romaine '. Une l'ois, f)réchant sur la place, il s'écria : — « Votre ministre est i\ cette fenêtre ([ui m'écoute et ne dit mot, parce qu'il sait bien qu'il vous trompe, vous abuse et vous perd. »
Malgré ses airs belliqueux, ce capucin semblait au parti calviniste moins redoutable que le doux prévôt. Depuis plusieurs mois, le clergé savoisien demandait vainement à messieurs de Genève une dispute publique. Us crurent le moment venu de réhabiliter leur foi à qui ces atermoiements faisaient grand tort; ils proposèrent d'envoyer à Thonon un Allemand, Hermann Lignarius, très subtil professeur de théologie ^. Le Père Chérubin fut bien aise de trouver enfin à qui parler. Tout se passa fort correctement; on avait choisi pour thème : l'autorité qui, en matière de foi, doit décider du sens des Écritures. Chérubin et Lignarius parlèrent chacun avec modération; des secrétaires écrivaient à mesure ce qu'ils disaient. Après plusieurs heures on convint de se reposer pour pouvoir continuer le lendemain ^. Mais Lignarius ne reparut pas; les arguments du Père Chérubin l'embarrassaient, il était retourné à Genève; et l'on ne put jamais l'en faire revenir.
Cependant, le prévôt languissait. En janvier il avait fait une rechute si grave que les médecins le crurent perdu. « Les chanoines de l'Église cathédrale s'en vindrent en corps luy dire le. dernier adieu et ne luy parlèrent qu'avec larmes et sanglots *. C'estoit un très pitoyable spectacle. II ouvrit sa bouche toute seiche et leur parla si puissamment de la vanité du monde, de l'incertitude de ceste vie, de la beauté de la vertu que
' Ha. I, 264. — 2 A. XI, .326. — » Ha. I, 267. — « G. I, 248.
jamais il n'avoit prêché plus élégamment ny avec plus d'efficace estant en santé. Gela faict, il les prist chacun à part, et leur déclara franchement tout ce qu'il avoit remarqué en eux d'imparfaict, causé par les inclinations naturelles, leur baillant à la mesme heure de bons remèdes et salutaires conseils, les pria de prier Dieu pour luy, et les laissa retirer tellement bourrellez de douleurs intérieures qu'il leur estoit impossible de dire mot; cependant que le bon Evesque prist aussi le lict, pour l'extrême afflication de laquelle son àme estoit tourmentée. »
François, épuisé par cette longue visite, tomba en défaillance; durant une heure on le crut mort; mais son esprit restait lucide et se débattait dans l'angoisse : brusquement s'était dressée devant lui, comme une apparition effrayante, une objection subtile à la présence de Jésus dans l'Hostie. Lui qui, depuis trois ans avait réfuté sans trouble tous les arguments calvinistes, ne voyait à celui-ci aucune réponse, comme si la foi romaine n'eut été qu'illusion. Il chassa cette tentation « par la seule invocation du nom de Jésus, faicte dans le fond de son âme. Estant revenu, il treuva la solution; mais jamais on n'a peu faire qu'il ayt dit cet argument, à la souvenance duquel il formoit toujours le signe de la croix, craignant que ce ne fust une pierre d'achoppement aux faibles esprits^; un seul en a esté faict participant, son frère Louis, qui le tira de sa bouche sans qu'il s'en prist garde, traictant avec luy de théologie; mais s'en estant apperçu, et luy ayant baillé la responce quant et quant, il luy fit promettre de ne le dire jamais à personne. »
De cette maladie qu'eut François nous n'avons aucun détail; en ce temps-là, on appelait presque tous les
KT SKS AMITIKS 121
maux : la ri(>\'i'(', sans y cIicicIku* plus di\ pi'écisiou. ('«• qui en vint à bout ce l'ut, paraît-il, uu « bouillon d'or potable ». Quand l'évcnfue apprit cette boinic nouvelle, « il fut tellement recréé que dans p(ui de joins il fust sur pied » ^ Mais Fi-aneois resta lan<^uissant longtemps encore et ne put rejoindre Thonon qu'en avril.
Il y trouva peu de changement. Les Pères capucins se donnaient bien du mal; mais les chevaliers de Saint- Maurice progressaient en ladrerie : l'année passée, ils avaient payé les pensions de trois cures; cette année ils n'avaient rien payé du tout; et François se voyait forcé d'obtenir la saisie de leurs biens ^.
Quant au Père Chérubin, il caressait de grands projets. L'an passé dans la petite ville d'Annemasse, à deux lieues de Genève, il avait organisé avec beaucoup d'éclat une fête religieuse : prières de quarante heures, musique, processions, plantation de croix; l'évêqueétait venu d'Annecy et le prévôt de Thonon ^. Des sermons enthousiastes avaient fait pleurer la foule; des conversions nombreuses en étaient résultées. Voilà ce qu'il voulait voir à Thonon.
François l'approuva. Le Père Chérubin, toujours plein d'ardeur et qui d'ailleurs était bien en cour, se chargea d'en parler au Duc *. Sur ces entrefaites, au début de mai, la paix entre la Savoie et la France fut enfin signée, à Vervins ^.
Le Chablais, du coup, échappait entièrement aux menaces de Genève et de Berne : victoire importante pour l'œuvre des conversions.
Parfois, dans quelque coin perdu des montagnes, François trouvait encore mauvais accueil. Durant l'été,
^ G. I, 250. — 2 A. XI. 319. 330. — Ha. I, 217. — =» q, i^ jgg à 191. — ^ G. 1, 187. — 5 A. XL 339.
il reçut un peu d'argent et installa un curé à Bellevaux. Sans doute, ce village éloigné de Thonon, ne l'avait pas vu souvent; sa réputation de sorcier y restait vivante. Aucun des habitants n'ouvrit sa porte ni au prévôt ni au curé^; ils n'obtinrent même pas « des sièges pour s'asseoir, mais furent contraincts de manger du pain de son, tel qu'on le cuit pour les chiens, qu'ils payèrent encore bien chèrement, avec un peu de fromage mol et d'eau pure, n'ayant point d'autre table que la terre ni d'autre nappe que leurs manteaux. Toutes fois, François se resjouissoit d'imiter en quelque façon la pauvreté de Jésus-Christ. »
Et puis, ces rebuffades étaient si rares; dans l'ensemble du pays, il rencontrait tant de sympathie que ce rappel des mauvais jours lui rendait plus sensibles, par contraste, les immenses progrès accomplis.
L'été se passa à préparer les « quarante heures » auxquelles le baron d'Avully, Mgr de Granier et le Père Chérubin voulaient donner toute la splendeur possible ►
Le Cardinal-Légat de Médicis (qui fut depuis le pape Léon XI) allant de France en Italie par les bords du Léman, fit en sorte que son passage aux premiers jours d'automne coïncidât avec la fête ^. Charles-Emmanuel avait promis d'y assister; il envoya des artistes-décorateurs, des tapisseries de drap d'or, et toute l'argenterie de sa chapelle ^. On orna avec un luxe inouï l'église Saint-Augustin qui était plus vaste que Saint-Hippolyte; mais comme on prévoyait une grande foule, on dressa en plein air un oratoire. Il y avait encore une estrade pour représenter des « mystères », et puis des reposoirs compliqués avec des surprises bizarres, selon la mode de ce temps-là.
1 Ha. I, 274. — '- G. I, 205. — ^ Y. I, 314.
i<:t sr.s aiviitii'<:s l^'J
Parmi c,v r('inii('-mrna«i^e, certains nolahlcs ('laicnl consternés; le Duc voulait, (iisail-on, iiitonnci' corilrc l(!s Calvinistes qui, en 1589, avaient ouvert la ville aux Bernois^. Une députation vint su[)f)lier l'ôvèciue, ai'iivé depuis peu, d'intercéder pour eux.
Quand on sionala l'approche du Souverain, il se rendit à sa rencontre, acconi}Ki<j:né du prévôt et suivi des notables; puis, comme le Duc lui tendait la main, il s'agenouilla avec tout son cortège, implorant l'oubli pour cette vieille alîaire; et le Duc répondit qu'en l'honneur de l'évêque il voulait bien passer l'éponge. Getlc^ petite scène eut le meilleur effet sur les « principaux » calvinistes, et aplanit la route à plusieurs conversions.
Pour l'arrivée du cardinal, le Duc, l'évêque, le prévôt et les notables, furent à sa rencontre; on le conduisit à l'église puis à la maison de ville. « Là, comme les principaux lui rendoyent le devoir de la seconde salutation, le Duc luy mena par la main François de Sales 2 : — « Monseigneur, celuy que je vous présente^ c'est l'apostre du Chablais : vous voyez un homme bény de Dieu et envoyé du ciel à nous, qui, enflammé d'un très grand zèle du salut des âmes, non sans un grand péril de sa vie, est venu tout premier hardiment en ceste province, y a espanché la parolle de Dieu, a planté la croix de nostre Seigneur. De moy, j'ay apporté icy mon espée pour seconder ses sainctes entreprises; mais il n'y a personne qui puisse nier que toute la louange de ceste bonne œuvre ne luy soit deuë. » François dut écouter encore les compliments du cardinal, puis il « se retira tout couvert de rougeur, laissant un chacun en admiration ».
Le lendemain matin, le Duc et le cardinal entrèrent solennellement à Saint-Hippolyte. « Incontinent, le
1 Ha. I, 287. — 2 G. I, 206.
ministre Pierre Petit, qui avoit esté converty par François, se présenta pour abjurer. » ^ C'est alors que le prévôt, durant cette longue cérémonie, au milieu de la foule chamarrée, devait songer à ses premiers sermons, quatre ans plus tôt dans cette même église presque vide. Maintenant, « le Cardinal estoit assis devant un grand autel, le visage tourné vers le peuple. Le Duc estoit assis à côté gauche du chœur; et après luy, sur des bancs, les prélats, chacun selon son rang : à savoir le nonce evesque de Mantoûe, l'évesque de Genève, l'évesque de Sainct Paul, et plusieurs autres. Les chevaliers du grand ordre de Savoye avoyent leur banc à part. Derrière les uns et les autres demeuroyent debout les principaux gentilshommes pressez d'une foule, qui excédoit tellement la capacité de l'église qu'il y en avoit plus dehors que dedans. Le ministre fist l'abjuration, à genoux devant le Légat, et avec luy plusieurs gentilshommes du Chablais, et notables bourgeois de la ville ». Alors on célébra la messe; puis la procession quitta l'église.
Les maisons disparaissaient sous les images et la verdure 2. « Devant le portail de Saint-Augustin s'élevoit un grand rocher, jettant feu et flamme par le haut, et par le bas une belle fontaine. » ^ Cela représentait l'Église qui tend au ciel par ses élans d'amour, tout en versant sur la terre les eaux vives de sa doctrine. Mais cela n'était rien : plus loin, il y avait « un arc triomphal à quatre faces, qui soustenoit une haute pyramide, sur la poincte de laquelle posoit un chasteau flanqué de quatre tours, et muny au dedans d'artillerie*. Auprès de l'arc estoit pratiquée la feinte d'une nuë suspendue en l'air si à propos et de bonne grâce qu'elle s'entrouvrit à mesme temps que le cardinal passa, et bailla sor-
i:i' si;s AMi'i'iKs 125
lie à une coliMiihc Itl.iiiclic (|iii h'iioil, i\i'<, deux pjtllcs deux hillcl/ lie/ nv('('(|ii(^ de la soy(\ en cliacim (1(îsquels esLoil mi épip^ramiiK;, adressez, riiii au cardinal, cl esl.oit (Ml lalin, cl l'auli'c à Son All.essi^ cl, (^stoii (Mi français. La l'einLe de cesie iiuii ne l'usl, pas si tosL dis- ])aruë qu'on descouvrit, nue ^ii^alère vo<:çuant, en l'air eomnie en pleine mer, Lirer droicL contre le chasleau [)osé sur la })yraniide, et l'attaquer à cannonades. Le chasteau ne i'aillit point de luy respondre à l'instant avec un tel bruit et une telle furie que, la rue estant toute remplie de fumée, outre que l'heure estoit ja tarde, la procession ne s'arresta point mais se rendit à Saint- Augustin. »
Là, se trouvaient accumulées toutes les magnificences; on avait tendu la nef de drçip d'or et d'argent et de velours violet; en face de la chaire, il y avait sur une estrade un trône doré pour le légat et un trône noir pour le Duc ^ Dans le chœur, « des colonnes regnoyent tout à l'entour peinctes et dorées, soutenant la vouture foncée d'azur et parsemée d'estoiles qui brilloyent à la splendeur des chandelles à guise du ciel astre. Le frontispice estoit accommodé de figures qui excitoyent à dévotion. Enfin on ne pou voit rien voir de plus magnifique. »
« Après que l'évesque de Genève eut colloque la custode dans le tabernacle, tout l'oratoire resplendissant en autant de lumières qu'il y avoit de colonnes de différentes couleurs et de vitres pour cet effect » ^, les prédications commencèrent et, en même temps, le défilé des processions ^. Elles venaient de tous les points du Chablais, « chacune à son heure, sans point anticiper ni retarder, se surattendant les unes les autres. » ^ On admirait au passage le volcan, le château aérien; puis
on franchissait ébloui le porche de Saint-Augustin : les draps d'or, les prélats, le cardinal, le Souverain et, au fond, dans un rayonnement de flammes et d'orfèvreries, l'ostensoir, vers qui toute la foule convergeait !... Ces bonnes gens de la campagne n'avaient jamais rien vu d'approchant. Parfois, les deux musiques réunies, celle du cardinal et celle du duc, mettaient le comble à l'enthousiasme; ou bien un prédicateur en chaire, exposait les beautés de la foi romaine et les erreurs du calvinisme. Ainsi se passa la matinée.
L'après-midi fut pris par les abjurations. Plusieurs centaines de calvinistes vinrent s'agenouiller tour à tour devant l'autel et recevoir l'absolution ^. Le cardinal, l'évêque de Genève ou le prévôt se relayaient sans cesse pour cueillir cette moisson d'âmes comme mûrie sous le soleil du Saint Sacrement ^. Le lendemain ce défilé se poursuivit avec la même abondance. On ne comptait pas les convertis, on inscrivait seulement les chefs de famille; et cette liste, que conservent encore les archives du Vatican, contient pour onze jours plus de 2.300 noms ^. Jamais on n'avait vu toute une ville, tout un bailliage, abjurer ainsi d'un bloc, sans contrainte, sous le seul empire de la douceur d'un homme.
L'éclat de la fête avait sans doute contribué au triomphe; mais ce n'était en somme qu'une étincelle pour enflammer la foi ancienne, patiemment réchauffée de jour en jour depuis quatre ans.
Quand, au bout de trois jours, le Légat, émerveillé, eut repris sa route, le Duc réunit son conseil pour restaurer officiellement le catholicisme en Ghablais. François obtint tout ce qu'il demandait : — Révocation du ministre (qui d'ailleurs était déjà parti). — Rétablissement des anciennes cures et restitution aux nouveaux
^ Ha. I, 290. —2 Y. I, 327. —^ A. XII. 413; Ha. I. 351
ET Si:s AMITIÉS 127
curés (les anciens bi(îns db^^^lisc, - lii^nplaccinonl par lin cal li()li(juc du maîtres d'école protesLanL iMifin,
défense à tout calviniste d'exercer une charj^e publi(iu(i '.
Le Duc alla plus loin et n'évita pas de faire le tyran. Il convoqua à la maison de ville ceux des notables qui voidaient rester calvinistes. En une rude allocution il leur promit sa disgrâce et conclut par ces mots : — « P'aictes place au milieu. Ceux qui sont nostres ou qui désirent de l'estre, qu'ils viennent à ma droicte; ceux qui sont hérétiques et qui, par conséquent, voudront demeurer dans la créance contraire à la nostre, qu'ils passent à la gauche. » ^
François aussitôt, voulut pallier cette rigueur. Son Altesse attendait en silence; quelques hommes passaient à la droite; la plupart à la gauche. Il alla vers ceux-ci, et il leur « faisoit de très douces exhortations, tantost à cestuy-cy, tantost à celuy-là, leur disant qu'ils n'avoyent point d'esprit et d'yeux, qu'ils prissent bien garde à leurs affaires; enfm il fist si bien qu'il en ramena la plus part à la droicte^. »
Alors, le Duc se tournant vers la gauche : — « Sortez d'ici, dit-il, et dans trois jours vuidez mes États ».
Cet acte de rigueur, qui clôturait si fâcheusement l'œuvre admirable de François, s'exécuta sans trop de dureté. Les exilés (qui étaient des gentilshommes) passèrent tout simplement le lac et s'installèrent sur l'autre rive à Nyon, où, durant quelques mois, ils se tinrent cois *. L'année suivante, ils prièrent le prévôt d'intercéder pour eux; et le Duc aussitôt lui accorda leur grâce. Dans la suite ils abjurèrent.
Après les quarante heures, le Duc resta six semaines
' G. I, 214 à 217; Ha. I, 285. ~ ^ G. l, 218. — ^ G. I, 219. — * Y. 1,
à Thonon. Il se plaisait à faire le maître et môme le bon maître dans ce petit pays redevenu d'un coup tout savoisien. Cette fête éclatante, ce peuple ébloui, ces conversions innombrables, ce Légat stupéfait, flattaient son orgueil ^.
C'était lui qui, quatre ans plus tôt, avait ordonné la mission. Ce triomphe paisible et inouï relevait son prestige près de Genève, de la France et du Pape. Aussi, de très bonne humeur, il organisait à Thonon un « montde-piété » qui prêterait au peuple à faible intérêt; et une « auberge-de-vertu ^\ sorte d'école industrielle pour recueillir les vagabonds et leur apprendre un métier ^. Il parcourait la campagne, parlant à chacun, témoignant ses faveurs aux nouveaux convertis, engageant les autres, cordialement, à se laisser instruire, devenu très populaire et jouant avec plaisir le rôle dont le prévôt, durant quatre ans, avait assumé la peine, les dangers et même les frais; car François n'accepta jamais qu'on lui remboursât ses dépenses, ce qui eut privé d'autant les nouveaux curés ^.
1 G. I, 234. — 2 Ha. I, 300. — ^ G. I, 24 1.
GllAPITKE XI
La Guerre en Savoie
EUX OU trois semaines après les quarante heures, François était parti pour Rome ^ L'évêquo l'avait chargé de présenter au Pape diverses requêtes et le grand vicaire l'accompagnait pour postuler les bulles de coadjuteur.
« Le Pape, qui estoit aussi Clément de faict que de nom, prist une merveilleuse récréation à s'entretenir avec celuy duquel il avoit tant entendu de merveilles ^. Il l'interrogea amplement sur son œuvre du Chablais, faisant de plus venir le cardinal de Florence (Médicis) qui luy en fist un long panégyrique. » Et dans son enthousiasme Clément VIII décida que ce jeune prêtre passerait en sa présence l'examen d'usage ^. C'était seulement pour le plaisir de le revoir et de le mieux apprécier. Mais cette annonce prit François à l'improviste, car les prêtres de Savoie, par un ancien privilège, ne subissaient jamais cette épreuve. Il avait quatre jours pour s'y préparer, et il les passa sans études, dans la retraite et la prière, faisant du fond du cœur cette demande : « Seigneur, si par vostre éternelle Providence vous sçavez que je doive estre inutile en la charge épiscopale, et que je n'aye pas bien soing des âmes qui me seront commises, ne permettez pas que je responde bien, mais faictes plutost que je sois couvert
de confusion, et que je ne r'emporte rien de cet examen que de l'ignominie. « ^
Le Pape avait réuni pour l'entendre huit cardinaux et vingt archevêques et évêques, sans compter les protonotaires et chanoines 2. Le Pèi^e Bellarmin et d'autres princes de la Théologie lui « laschèrent trentecinq questions et, sur les responces qu'il faisoit à chacune, de très subtils et puissans argumens. )> ^ Et François, d'un bout à l'autre, fit preuve de tant de science qu'enfin le Pape s'écria, comme jadis le président de Chambéry, qu'il n'avait jamais vu d'examen si satisfaisant. « Et, à mesme temps, sortant de son throsne, et presque oublieux de sa majesté, alla embrasser l'humble François et luy dit tout haut ces parolles des Proverbes : « Mon fils, beuvez l'eau de vostre cisterne, distribuez vos eaux par les places ». Tous les prélats luy baillèrent la joye à mesme temps; et sa renommée s'espancha si fort par toute ceste ville emperière de la terre que chacun allait à qui mieux mieux pour lyy rendre des soings. »
François, songeant que le bruit qu'il soulevait à Rome atteindrait sans doute Annecy, écrivit aussitôt à son cousin Louis ^ : — «... M. le grand vicaire est sorti du consistoire plus joyeux que moy. Ce fidèle amy ne s'empressera que trop pour escrire en Savoye les signes de bonté paternelle dont le Pape m'a honoré; mais quoy que nos amis escrivent, souvenes vous que nos amis exagèrent aussi souvent nostre bien que nos ennemis exagèrent nos maux... »
Malgré sa renommée, François attendit trois mois les bulles et dépêches qu'il devait emporter. Il n'en témoignait aucune impatience : — ^ « Je trouve, disait-il, que les lenteurs de la cour de Rome sont à la fois une
^ Id. 265. — 2 Y i^ 359 3 G i^ 266. — ^ G. I, 267. — ^ A. XII, 6.
ET SES AMITIÉS l.'^l
marqiio do sop^osse et un efîet de la diviiKi Providence ([ui veut doiiiiei" aux él rangers le temps de faire la visite des saints lieux et de recommander leurs afîaires plus à Dieu qu'aux hommes. » ^
Le cardinal Aldobrandini, qui durant ce séjour 1<; vit souvent, déclarait qu'en M. de Sales deux anomalies l'avaient plus étonné que toute l'aventure du Chablais : — « La première, qu'étant gentilhomme, il ne m'a jamais parlé des nouvelles du temps; la seconde, qu'étant nommé coadjuteur, il ne m'a jamais demandé protection pour obtenir ses bulles; toutes les conférences que j'ai eues avec lui n'ont roulé que sur la religion. « -
Quand le nouveau coadjuteur, muni de ses papiers, put enfin partir, il dut s'arrêter à Turin où l'Ordre de Saint-Maurice bataillait encore contre les cures du Chablais, si bien que Monseigneur n'atteignit Annecy qu'à la fm du printemps ^.
Dans la vie de saint François, les deux années qui suivirent, jusqu'à son voyage à Paris, font un peu l'efïet d'un point mort. D'abord sa situation paraît mal définie, transitoire. Il était prélat, sans l'être; car jamais il ne voulut, ^Igr de Granier vivant, prendre l'habit ni le titre d'évêque *. Ensuite le Chablais, malgré la conversion globale de 1598, lui causa durant ces deux ans, mille soucis, par l'organisation des paroisses, par la lutte économique contre l'Ordre de Saint-Maurice qui retenait ses biens d'Église; et ces difficultés administratives, qu'il résolut à grand'peine, sont fastidieuses; après le triomphe des quarante heures, elles donnent l'impression d'un piétinement sur place. Enfin, en 1600, la guerre bouleversa le Chablais, faillit ruiner l'œuvre