‹ Saint François de Sales et ses amitiésChapitre 23 sur 68 · G. 67. —2 0. 77.-3 C. I, 269. — * O. SO · texte numérisé non relu

G. 67. —2 0. 77.-3 C. I, 269. — * O. SO

de François et retarda encore le rétablissement des cures ^.

Jadis, Charles-Emmanuel, voyant Henri III en guerre contre Paris, et toute la France énervée, lui avait pris bien vite un morceau : le marquisat de Saluées, que depuis il n'avait plus lâché. Après le traité de Vervins, il fallut régler cette affaire. Henri IV et Charles-Emmanuel, en février 1600, convinrent que la Savoie garderait Saluées, mais qu'en échange elle céderait à la France la Bresse ^. Le Duc resta bien résolu de garder l'un et l'autre; il s'était entendu avec Biron, le capitaine favori d'Henri IV, un ambitieux sans foi ni loi, qui s'engageait à donner au roi d'autres soucis, pour laisser au Duc toute liberté; celui-ci en revanche réservait à Biron la main d'une de ses filles. Au bout de quelques mois, Henri IV, impatienté par les atermoiements du Duc, chargea Biron d'occuper la Bresse et Lesdiguières d'attaquer la Savoie. Biron, au dernier moment, n'osa pas trahir; Lesdiguières, à l'improviste, envahit d'un coup presque toute la Savoie. Les Genevois radieux ofïrirent aux Français leur appui; c'est-à-dire qu'ils commencèrent des incursions en Chablais et mirent en fuite quelques-uns des curés. Les soldats du roi sillonnaient la campagne; l'évêque et le prévôt se trouvaient impuissants.

Annecy d'ailleurs ne fut pas inquiétée. Son suzerain, qui possédait en France le duché de Nemours, tenait à rester neutre; et même, à l'automne, ce jeune prince vint recevoir le roi, curieux de visiter les pays envahis. Les bonnes gens d'Annecy, en cette circonstance, furent froids et corrects comme ils le devaient envers un roi qui se trouvait être à la fois l'hôte amical de leur

1 A. XII, 18, 64; A. XIII, 177. — ^ Oc. 243.

ET SKS AMITIES l.J.;

suzerain cl rcmicini \ aiiKjiiciir (h; leur souverain '. Le Vcrt-Galniil. se numlia coihuk; toujours cordial, joyeux et sans façon. Le jour de son entrée (5 octobre 1600), on célébrait justement à Florence, par procuration, son mariage avec Marie de Médicis; et ce soir-là il dîna au château d'Annecy « au vu de; tout le monde avec sa belle amie, la marquise de Verneuil » ^.

Mgr de Granier répugnait un peu à venir saluer le roi. D'autre part, c'était bien l'occasion d'intercéder pour le Chablais. Finalement le devoir du pasteur l'emporta sur celui du sujet, et François, sans doute, n'était pas étranger à cette décision ; il suivit l'évêque au château. Henri IV, selon sa coutume, leur fit un accueil enthousiaste, des promesses chaleureuses, et « de très grandes caresses ». Il leur dit : — « Pour l'amour de Dieu et de nostre sainct Père le Pape, et à vostre considération, rien ne sera innouvé en la province de Chablais contre ce qui a esté faict pour la foy; et je vous le promets au péril de mon sang » ^.

Deux ou trois jours après, le roi partit pour la guerre, car Charles-Emmanuel ne s'avouait pas vaincu. Mais « ne voilà pas qu'on apporte des nouvelles que le sieur de Montglan, lieutenant de sa Majesté en Chablais, homme hérétique, incité par les Genevois, s'estoit saisi de tous les bénéfices ecclésiastiques, comme appartenans au Duc; il falloit y apporter du remède*. Nul ne pouvoit bien entreprendre ceste négociation que François tant à fin de traicter avec ce seigneur, selon sa suavité accoustumée, qu'à fin de bailler courage aux nouveaux convertis. Il sort donc d'Anicy pour le Chablais; mais à peine a-t-il fait une lieuë de chemin qu'il se voit environné de soldats, qui, jugeans à sa bonne mine d'avoir faict quelque riche proye, le cons-

' Ka. année 1882, 61. — ^ Ka. 1884, 71. — ^ G. I, 293. — " Ici.

tituent prisonnier de guerre de par le Roy, et le mènent au seigneur de Vitry. Mais ils furent bien trompez; car ce brave seigneur l'ayant veu, protesta plus tost d'cstre son prisonnier que non pas luy le sien et luy présenta toutes sortes de services; à la vérité, ceste occasion ne fust point tant mal à propos : car le seigneur de Vitry estoit bien avant dans les grâces du Roy, comme capitaine de gardes de sa Majesté. Le serviteur de Dieu luy raconta tout franchement ce qu'il alloit faisant. » Il lui dit la promesse du roi, et M. de Vitry écrivit en sa faveur un mot à M. de Montglan; enfin, « il le lascha, protestant d'estre redevable à la fortune de quoy elle luy avoit baillé la cognaissance d'un homme si accomply )>. François continua donc son voyage, et s'en alla « droict à la forteresse des Allinges. Le sieur de Montglan, ayant été asseuré de sa noblesse et éminente vertu par les lettres du sieur de Vitry, se.monstra fort courtois en son endroit, entendit la volonté du Roy et par ce moyen le soigneux apostre obtint la main levée de tous les revenus ecclésiastiques. » Ensuite, « il descendit aux peuples qu'il consola par de continuelles exhortations, releva les courages abbaissez des pasteurs; r'appella ceux qui estoient absens, les remit en espérance » et fit si bien qu'à la fin de l'hiver il put écrire au nonce ^ : — «...Si à Thonon et à Ternier on a beaucoup souffert par les diverses embûches des Genevois (à Ternier surtout, ils ont exercé une tyrannie et commis à l'égard des choses sacrées des indignités qui ne se peuvent dire), néanmoins, parmi un si grand nombre de convertis, il ne s'en trouvera pas quatre qui soient retombés. )>

A cette époque, la guerre était finie; le Ghablais une fois de plus faisait retour à la Savoie. Gharles-

^ A. XI, 58 (orig. en latin).

Emmanuel, balUi à plaie coulurt;, cédait à la iMaiicj; : la Bresse, le Biigoy, le Valromey, le pays de Gcx, eL lui versait cent mille écus d'or. Mais en-dessous, cet éternel comploteur tramait déjà sa revanche; : il avait signé la paix à Lyon, le 17 janvier IGOl; le; 31 du mesme mois, il dressa avec Biron un projet d'accord : si le maréchal lui rendait ses provinces, le duc lui assurait avec la main de sa fille le gouvernement héréditaire de Bourgogne, ce qui eut fait de Biron une manière de petit souverain ^.

De plus, Charles-Emmanuel méditait contre Genève une vengeance qui devait étonner le monde.

Au début de 1601, M. de Boisy tomba malade; il avait près de quatre-vingts ans; François aussitôt se rendit à Sales. « Ce bon père ne le regardoit non seulement comme son fds, mais encore comme son père pour' les éminentes vertus desquelles il le voyoit richement orné 2. C'est pourquoy il fist en son sein une revue générale de tous les peschez qu'il pouvoit avoir commis en sa vie, receut le très saint Sacrement de ses mains, et de salutaires documens pour se préparer au voyage de la vie éternelle. Mais ce cher fils s'estoit obligé de parolle vers les syndiques de la ville d'Anicy de prescher le caresme dans leur chaire. Il laissa donc son père très caduque (que toutefois les médecins disoyent estre assez fort pour aller jusques à Pâques), et commença le jeusne de quarante ijours dans l'église de Saint-Dominique par une très excellente prédication, à son accoustumée, et poursuyvit avec tant d'efficace à desraciner les vices que tous les jours il y avoit des personnes qui alloyent le trouver pour mettre à bas leurs inimitiez, restituer ce qu'ils detenoyent injuste-

» Ad. 39. — 2 G. I, 304.

ment, renoncer à leurs usures, et la ville d'Anicy se rendoit peu à peu semblable à une maison religieuse bien instituée ».

Cependant, M. de Boisy déclinait. Le 5 avril brusquement il se sentit plus mal; « il appela auprès de soy tous ses enfants qui estoyent pour alors à Sales, leur bailla à un chacun de salutaires commandemens, leur laissa pour père son fils François; et levant les yeux au ciel, cependant que le vicaire de Thorens prioit incessamment auprès de sa personne, il rendit très suavement son esprit à Dieu ». ^

On n'avait pas eu le temps d'avertir François. Le courrier qu'on lui envoya le trouva dans l'église comme il entrait en chaire; cet homme brusquement lui dit tout. Il s'arrêta un peu, joignit les mains, fit une brève prière; puis il gravit les marches, et commença l'instruction. Ce jour-là il traitait la mort de Lazare et les larmes de Jésus ^. Or « il tint si bonne mine et poursuyvit si bien son discours que jamais personne ne s'aperçut qu'il fust tant soit peu troublé ». Mais quand il eut fini, avant de descendre, il ajouta : « Messieurs, sachez que mon père est mort; comme vous lui faisiez la grâce de l'aimer, je vous supplie de prier pour le repos de son âme ». Alors, on le vit qui pleurait et aussitôt tous les yeux se mouillèrent ^.

M. de Boisy fut enterré au village, à un quart de lieue du château. Devant le clergé marchait « une très grande compagnie de pauvres, que l'on avoit vestus et chaussez, portans des flambeaux ornés des armoiries du seigneur défunct et de son parentage. Le corps estoit couvert d'un grand drap de velours noir, duquel quatre gentilshommes tenoyent les quatre bouts. François faisoit le deuil, accompagné de ses frères, parents et alliez;

ET SKS AMITIÎIS K)/

(M! (l(M'rii('i" oïdiM' li's (liuiics rciinjlissoynil le cln'iniii de lamentations >. ^

M. de Boisy laissait huit entants. Les ('in(| Irèn^s dr Fi'an(,;ois a\ni(Mil Ions de bonnes natures et ils vénéraient le coadjiilciir comme un saiid ; Taîiir, Oallois, gentilhomme campagnard, était marié; le second, Louis, achevait en Italie ses humanités; le troisième, Jean- François, se préparait à la prêtrise; les deux plus jeunes étaient au collège -. Il y avait encore une petite fdk de sept ans et une jeune femme douce et pieuse, M"^^ de Cornillon, dont la famille s'accroissait rapidement. (Elle eut, dit-on, vingt-huit enfants.) ^

M. de Boisy avait prié ses héritiers de ne point partager ses biens. Il n'y eut donc rien de changé dans l'organisation familiale *. M"^^ de Boisy demeura à Sales, où ses enfants faisaient près d'elle de longs séjours. Louis, revenu d'Italie, surveillait les exploitations, et cette maison singulière ignorait les dissentiments. François qui, durant le reste de 1601, acheva d'installer les cures du Chablais. venait, quand il le pouvait, embrasser sa mère ^.

Cependant, Charles-Emmanuel préparait contre Genève, pour la fm de l'année, un coup de sa façon. En grand secret, on lui fabriquait des échelles qui s'emboîtaient l'une dans l'autre, on les peignit en noir et, par l'une des nuits les plus longues, trois cents de ses soldats les portèrent sans bruit sous les murs de la ville ®. Le Duc restait en arrière avec le gros de ses troupes qui, à quatre heures du matin, devaient attaquer. Pas de lune, obscurité totale. L'avant-garde lança sur les fossés des ponts volants; on dressa les échelles

1 G. I, 306. — - G. II, 56. —3 A. XIV, 159. — * A. XIII. 347. — 8 Oc. 274. — « Od. 178.

mises bout à bout; et une partie des soldats restèrent muets, immobiles, là-haut, contre le parapet dans l'attente du signal. D'autres entraient en ville par la porte de la Tartasse qu'habituellement on ne fermait pas et, par petits groupes, ils se répandaient dans les rues. Les soldats genevois faisant le tour des remparts ne virent rien; les assaillants se crurent vainqueurs. Mais ils firent sans doute quelque bruit; un caporal avec plusieurs hommes vinrent une seconde fois inspecter les murailles. Les Savoyards se dressèrent devant eux, en jetèrent deux ou trois au fossé; dans la lutte un coup de feu partit qui réveilla la ville. Il était deux heures.

Les bourgeois sautèrent du lit; dans les rues, on criait aux armes; le tocsin commença. Alors, les troupes de renfort, qui tranquillement attendaient, s'élancèrent. Elles trouvèrent la porte fermée, les échelles renversées; une volée de mitraille les décima; et impuissantes, elles écoutèrent du dehors le tumulte qui emplissait la ville.

Les trois cents à travers les rues se battaient vaillamment; la foule les écrasait; ils coururent aux remparts, ne virent plus d'échelles; les uns se jetèrent dans le vide, d'autres se firent tuer en reprenant la lutte; d'autres se rendirent prisonniers. Quand Charles-Emmanuel arriva tout était fmi; le gros des troupes sonnait la retraite. Quelle fureur ! Et pour Genève, quel triomphe ! Elle était donc bien la cité de Dieu puisque la nuit il veillait sur elle et déjouait les ruses des papistes. Ivre d'orgueil, elle pendit ses prisonniers (qui s'étaient rendus, la vie sauve), puis elle coupa les têtes de tous les cadavres ennemis ,et les aligna sur le mur à l'endroit de l'escalade.

Dès lors, les chansons firent rage au sujet du Duc et du Pape; et les mesures contre les catholiques redou-

hlôrchl. de s('véri(.(\ Ce fui le réj^niru; de r<'S|)i(jiiriJij:^e inutiH'l, (les (iéuoiK'iations, des anieii(l(\s, «le la prison; le dimanche surtout on surveillait les étrangers, (^t s'ils ({uittaient Genève pour aller à la messe, au retour on les expulsait ^.

Oi-, Jacqueline Coste, la servante de l'Écu de France, sut si bien se tirer d'afîaire que jamais on ne l'inquiéta.

Durant la nuit de l'Escalade, elle avait pu cacher dans les caves de l'hôtel, une troupe de soldats savoyards 2; elle les nourrit pendant plusieurs jours; en même temps elle taillait pour eux « des habits à la mode du pays » dans le gros linge de la maison; c'est ainsi que peu à peu elle les fit tous s'évader.

Ses maîtres s'étaient bien aperçus qu'on leur avait volé quantité de torchons et de draps; mais durant la fameuse nuit, l'affolement, le tumulte avaient été si grands qu'ils ne s'en étonnaient guère. Quant à soupçonner Jacqueline,' ils n'y songèrent même pas.

Lorsque ses protégés eurent tous quitté la ville, Jacqueline eut des remords : la confiance de ses maîtres lui faisait honte. Un jour, elle leur déclara qu'elle avait réfléchi, qu'elle était en somme responsable du linge dont elle avait la garde, et que, pour compenser cette perte, elle leur cédait sept années de ses gages ^.

Stupeur des hôteliers ! Jamais ils n'avaient ouï parler d'une honnêteté pareille. Ils refusèrent; mais elle insista; et pour en finir, se dit prête à partir s'ils n'acceptaient pas.

Son ton était résolu; ils acceptèrent.

Et dès lors, leur admiration, leur sympathie, leur vénération pour cette servante extraordinaire furent sans limites.

' Cd. 183. — ■' Ac. 373. — ^ ac. 374.

Second séjour à Paris

'aventiire de l'Escalade navra les Savoyards qui, vraiment, trouvaient son Altesse trop remuante et pas heureuse ^. François, sans doute, partageait cet avis. Il n'avait eu d'ailleurs nulle part au complot, car ces choses-là, disait-il, « ne sont point de mon gibbier ni de mon humeur » ^. Mais un mois après la bataille, il prit le chemin de Paris pour y lutter contre Genève, en diplomatie.

Dans le pays de Gex (qui s'étend du Léman à la Franche-Comté), portion du diocèse de Genève, les Bernois avaient, comme en Chablais, aboli le culte romain et confisqué les biens d'Église ^. Maintenant, par le traité de Lyon, Gex passait à la France. Or, Henri IV, depuis deux ans, faisait rendre au clergé français ce dont les guerres religieuses l'avaient spolié. Mgr de Granier chargeait donc François d'obtenir pour ce petit pays la loi commune, et il partit en janvier 1602 avec son ami, le président Favre, qu'Anne d'Esté appelait à Paris pour un procès.

La Saône qu'ils devaient passer à Mâcon, se trouva « tellement débordée qu'elle faisoit horreur ». François, s'empressant au service de Dieu, craignit de perdre du temps; il s'embarqua. Le président et les gens de leur

' Ka. année 1883, 05. — ^ G. I, 146.

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