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suite n'osèrent pas être moins braves; mais vers le milieu du fleuve, ils trouvèrent un courant si fort et des vagues si furieuses qu'ils crurent y rester ^. Alors ce fut de l'affolement, des bras au ciel et des cris. Seul François priait avec calme, et il assurait qu'on atteindrait la rive. En effet, « ayant ainsi prié et parlé, il sembloit que les ondes ne venoyent pas si rudement », et quand on fut à terre, chacun le remercia comme après un miracle; « mais luy taschoit de destourner tous ces discours ».
A Dijon, il fut « grandement honoré » par Messieurs du Parlement; et il logea chez le baron de Lux, gouverneur de la Bourgogne, qui lui « bailla des recommandations » pour divers personnages parisiens ^. Le lendemain, il passa, sans le savoir, non loin d'un château où une jeune femme, qui devait prendre en sa vie une place immense, enfermait farouchement son veuvage : la baronne de Chantai.
Et après dix -neuf jours de route, il atteignit Paris. Il s'installa rue Saint-Jacques, ce qui lui rappelait ses années d'école ^.
Mais il trouva fermé le collège de Clermont, car après l'attentat du régicide Châtel, un ancien élève des Jésuites, on les avait tous expulsés.
Bien d'autres choses depuis le temps d'Henri III s'étaient modifiées. Après les misères du siège, le bon roi Henri voulait relever, embellir sa capitale. Parmi les masures de torchis, on commençait à bâtir çà et là de jolies maisons solides, en briques rouges et en pierres blanches dont les façades toutes semblables et bien alignées montraient gaîment de larges fenêtres; ce sont celles que nous voyons encore place des Vosges et place Dauphine. Le Pont-Neuf qui sortait de l'eau, faisait déjà l'orgueil des Parisiens : ces fortes voûtes de pierre, cette vaste chaussée, quel progrès, à côté des épais ponts de bois, les seuls
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connus jusqu'alors, où s'ajj^rippaicnl,, susp(;nduos sur l'eau, doux raugé(^s de pcliLcs maisons ! Du Pout-N(;ul' on voyait s'allongor le lon^? de la Seine, vers le couchant, la grande galerie du Louvre, en train de devenir le plus beau palais du monde ^
Pourtant, Paris gardait encore, dans l'ensemble, l'aspect du moyen âge. Ses remparts l'entouraient d'un cercle continu, festonné de créneaux et jalonné de tours nombreuses; sur la rive gauche, on en comptait une quarantaine ^. Les églises, les monastères, les chapelles innombrables dominaient de leurs clochers la foule des petits toits aigus; et la ville semblait de loin la carapace monstrueuse et toute hérissée d'un oursin fantastique. Au pied de ces hautes pointes, s'enchevêtraient les rues sombres, humides et malpropres où, quand venait le soir, les malandrins commençaient à rôder; on risquait moins, disait-on, à parcourir une forêt vierge que Paris la nuit ^.
François, dès l'arrivée, alla voir le nonce qui le mena chez les personnages dont il avait besoin. Le principal était M. de Villeroy, secrétaire d'État depuis près de quarante ans; les trois derniers rois l'avaient maintenu en cette charge et Henri IV l'estimait tant qu'il ne savait, disait-il, laquelle était plus précieuse : sa vie ou celle de Villeroy ^.
Sa Majesté tenait conseil le matin, à la bonne franquette, en se promenant le long d'une galerie, avec Sully, Villeroy et quelques autres, qu'elle appelait tour à tour pour les consulter^; mais elle écoutait surtout Villeroy, spécialement chargé des Affaires étrangères. Sans son appui, la question de Gex ne pouvait aboutir.
1 Ad. II, 479. —2 Plan de M. Merian. — ^ ^d. II, 9. — * A. XII, 101; Qc. II, 63. — 5 Ad. II, 27.
Or, François se vit froidement accueilli; en bon avocat, il commentait Tédit du « vingt-cinquième de février l'an mil cinq cens nouante neuf »; l'éloquence et le droit étaient pour lui ; mais Villeroy voulait ménager les Suisses. La réponse fut que le conseil aviserait. A ce moment, le roi partit pour Fontainebleau, François dut se résigner à l'attente ^.
Il eut à faire des visites de bienséance. Chez la duchesse de Mercœur, dont les aïeux avaient eu pour pages son père et son grand-père, il retrouva le beau monde pari-/ sien.
Depuis treize ans, les modes avaient changé. Les hommes portaient maintenant un grand chapeau à plumes, des hauts de chausse boufîants comme deux larges ballons et au cou une petite fraise ^. Les habits des dames étaient extraordinaires : elles serraient leur corps piqué si étroitement et gonflaient tellement leurs manches que le buste et les bras devenaient trois objets cylindriques de même volume; de grands cerceaux autour des hanches faisaient bomber la jupe comme une coupole; les fraises et les collets, que tendaient des fils d'archal, étaient si larges qu'on se servait de cuillers spéciales à long manche. Quant à lacoifîure, on relevait les cheveux autour d'un tampon sur le sommet de la tête; on les enduisait de pommade et on les poudrait à l'iris.
Ces belles dames de la cour trouvèrent le coadjuteur charmant ^. Ses amis l'avaient poussé à prendre l'habit violet qui, disait-on, lui eut ouvert bien des portes; ennemi du faste, il n'en fit rien; mais ses nobles manières et son bon sourire illuminaient sa soutane noire; pompeusement on l'appelait : Monsieur de Genève; et M°^^ de Mercœur ne cessait de vanter ce jeune prélat, client héré-
1 G. I, 312. — - Id. 439. — ' Oa. I, 39.
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(lilairo dr s;i t;itiiill<'. plriii de vt'rLu8, de politesse el de talents '.
Or, « le sainct temps du ciiresnie approchoit et de fortune la chapelle de la Heyiie en la stale du Louvre estoit destituée de prédicateur ». La duchesse de Longueville, qui devait y pourvoir, choisit le protégé de sa cousine Mercœur, et François « ne sceust point se deffendre d'accepter » 2.
Au temps d'Henri IV, les prédicateurs tenaient à Paris une place énorme; tout le monde allait au sermon. C'étaient eux qui durant le siège avaient soutenu la ville; la plupart des curés étaient ligueurs; et les parisiens recevaient à la paroisse leurs belliqueux avis, apprenaient les dernières nouvelles et retrouvaient quelque courage pour endurer la faim ^. Certains prêtres étaient terribles; Garin, par exemple, promettait le ciel à qui tuerait Henri IV. Aussi, le roi soupirait : — « Tout mon mal vient de la chaire ». Vainqueur, il fit exiler, exécuter quelques prédicateurs; mais ceux qui demeurèrent gardaient leur franc parler. Le Père Gontier, Jésuite, prêchant un jour devant Henri et sa belle amie, la marquise de Verneuil, celle-ci l'écoutait peu et parlait à ses voisines ^. Il s'écria : — « Sire, ne vous lasserez-vous jamais de venir avec un sérail entendre la parole de Dieu? » Les dames furent furibondes, mais le roi s'en amusa. La véhémence, la déclamation, les mots grossiers et les insultes remplissaient les chaires; on ne s'en offusquait plus et c'était presque un pieux langage de parler des « menteries » que Calvin « vomissait » par sa « g... » ^.
Pourtant, avant que parut François de Sales, deux orateurs étonnaient Paris par leur calme et leur correc-
' A. X. II, 115. —2 G. 1314. — 5 Id. 47. — * Id. 48 ^^ s j^. 02.
iion : Jacques Duperron (depuis cardinal) était un théologien d'une immense érudition, plein d'esprit et de grâce ^ Henri IV, converti, l'avait envoyé à Rome obtenir du Pape son absolution, et Clément VIII disait de lui : — « Prions Dieu qu'il l'inspire, car il nous persuadera tout ce qu'il voudra ». On pouvait lui reprocher d'être diffus et emphatique.
Henri IV lui préférait le Père Coton, Jésuite, un brave homme tout simple, qui refusa toujours d'être évêque ni cardinal. En chaire, Coton déclarait que Dieu préfère aux aumônes le paiement des impôts, car l'aumône est un conseil, et l'impôt un commandement; le roi admirait ce. langage; il gardait parfois l'orateur à dîner; on disait qu'il avait « du Coton dans les aureilles ». Mais si le bon Père postulait le rappel des Jésuites, il ne combattait pas l'Édit de Nantes, et il ne fit partout que du bien. On s'étonnait de l'entendre dire poliment, quand il traitait de controverse : « Monsieur Calvin »; il ne se permit jamais un mot de mauvais goût. Par contre, il abondait en exemples d'astronomie, en citations littéraires et en anecdotes historiques; on sortait de ses sermons plus instruit, mais peu touché, et guère plus enclin à la dévotion ^.
Lorsque François de Sales après ces raisonneurs ou ces emportés se fit entendre à la Cour, le mercredi des cendres 1602, on fut stupéfait. Ce savoyard, qui arrivait tout droit de sa petite ville, éclipsait tous les Parisiens. Jamais, on n'avait eu l'idée de cette simplicité, de ce ton souriant, affectueux, discrètement chaleureux ^. Les prêtres du diocèse et les docteurs de Sorbonne vinrent se joindre aux courtisans; la chapelle de la Reine regorgeait de monde; c'est M^® de Mercœur qui devait être fière ! Et le président Favre écrivit tout heureux à Mgr de Granier : — « ...Il est tenu pour le premier prédicateur
1 G. I, 160. — 2 Id. 112. — 3 Y. I, 314.
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qu(^ la P'raiice ail ou depuis loii^tornps on co grand Uiéâtn;, (vt plusieurs ponsent que le Hoi no le laissera poinl, vonii* qu'il ne l'ait fait prochor devant lui » ^
(( Il y avoit pour lors en cour une fenimci do grande qualité » ^, M^^ de Pordrauvillo, protestante, qui disait baser sa foi sur de profondes études; toute controverse échouait contre elle « quoy que plusieurs doctes personnages y eussent mis beaucoup de peine ». Elle eut la curiosité d'entendre cet évêque dont tout le monde chantait les louanges. C'était le second lundi de carême; François parla du jugement dernier, et il dépeignit avec tant de force la joie des élus et le désespoir des damnés qu'elle en fut bouleversée; elle se dit que vraiment pour choisir sa religion il faut y regarder à deux fois; elle vint voir M. de Genève, s'enquérir de ce qu'au juste il reprochait au calvinisme et des preuves qu'il donnait à la foi romaine; enfm, après plusieurs entretiens, elle abjura, « ce qui esmeut toute la ville de Paris »; sa famille entière, peu après, suivit son exemple ^.
Or, le discours qui l'avait tant frappée ne contenait rien contre le calvinisme. — « Despuis, disait François, j'ay tousjours dit que qui presche avec amour, presche asses contre les hérétiques, quoy qu'il ne die un seul mot de dispute contre eux » *.
C'était là, en effet, sa grande force; il parlait de Dieu avec un tel accent d'amour qu'on se trouvait bon gré, mal gré, entraîné à l'aimer avec lui; et, le cœur étant ému, l'esprit acceptait sans peine la foi du prédicateur.
Dès lors, Duperron, célèbre par son duel oratoire contre Duplessis-Mornay, et qui, vainqueur de cet « archi-ministre », n'avait pu convertir M^® de Perdrauville, disait des Calvinistes : — - « S'il s'agit de les