‹ Saint François de Sales et ses amitiésChapitre 25 sur 68 · Y. I, 408. — 2 G. I, 314. — 3 G. I, 315. — * A. XIV · texte numérisé non relu

Y. I, 408. — 2 G. I, 314. — 3 G. I, 315. — * A. XIV

convaincre, j'en pourrai venir à bout... S'il est question de les convertir, conduisez-les à M. de Genève » ^

A la fin du carême, la Duchesse de Longueville « tira de son cabinet une très belle bourse qu'elle remplit d'escus d'or au soleil et commanda à son maistre d'hostel de la porter à M. de Genève )> 2. Celui-ci répondit avec bien des excuses et des remerciements : — « Monsieur, je baille gratuitement ce que Dieu m'a baillé de mesme ». Ce refus, dont la famille royale n'avait pas l'habitude, mit le comble à la renommée de François. Et Henri IV voulut connaître cet homme dont on lui rebattait les oreilles. François, sur-le-champ, partit pour Fontainebleau où il prêcha devant sa Majesté le premier dimanche après Pâques; puis il eut l'honneur d'un long entretien^.

On ne sait de quoi parlèrent le Vert-Galant et le futur bienheureux; mais François, ce jour-là, fit la conquête du roi qui dès lors eut « coustume de dire que c'estoit un rare oiseau sur terre » *.

Henri IV, à cette époque, était, croit-on, catholique convaincu. Selon Richelieu, il aurait avoué à la reine que sa conversion, peu sincère au début, l'était devenue après la fameuse dispute entre Duperron et Duplessis- Mornay. D'ailleurs ses convictions ne le gênaient guère : en cela, il suivait l'usage établi ^.

La haute société française, au sortir des guerres civiles, lassée par tant d'années de haine, de terreurs et de sang, refusait tout effort moral et s'abandonnait mollement à ses instincts; mais l'écorce du culte se maintenant intacte, on « croyait », on « pratiquait », nul ne se disait athée ou déiste. En fait, on n'admettait pas que la croyance devînt une gène ^. A Paris, par exemple, les processions étaient

' C. 244. — 2 G. I, 316. — 3 A. XII, 109. — * G. I, 317. — ^ Ed. 349' — ® Kd., voyage de Coryat.

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magiii(i(|iios; chacun couvrait sa maison du fiaul, on bas avec dos tapisseries; on plaçait sur les roposoirs du quartier ce qu'on possédait do plus h(;au : un rolicjuairo ou Tin miroir; puis on retrouvait au sermon sa maîtresse. De niômc, dans ses billets à M"^^ de Vornouil, le roi parlait sans rire do religion, de jubilé ^ Partout l'adultère et le duel s'épanouissaient à ciel ouvert au milieu des pratiques pieuses. Le clergé ignorant et recruté à l'aventure, les prélats gorgés de bénéfices, les pauvres moines relâchés n'avaient pas grand'chose à dire ^.

Henri IV était amoral ni plus ni moins que ses sujets; du moins il l'était gaîment avec grâce et avec goût, en dilettante; il savait apprécier tout ce qui était bon ou beau, et il admirait un saint prêtre tout comme un soldat valeureux, une jolie femme ou un vieux vin. François de Sales l'éblouit; et il plut au bon François par son simple bon sens, son esprit brillant, un peu rude, mais tout cordial, et par son amour du peuple. Sans doute, il se mit en frais pour M. de Genève, et l'on sait qu'en ce cas il enlevait les cœurs. C'est un dialogue qu'on voudrait voir revivre, celui de ces deux conquérants, d'un ton si opposé, qui se charmaient l'un l'autre. Mais sur ce point l'histoire est muette.

François, de retour à Paris, put croire que la faveur du roi allait enlever la question de Gex, mais la lenteur des administrations était déjà, semble-t-il, ce qu'elle est aujourd'hui. D'ailleurs, Genève alarmée avait envoyé, elle aussi, des députés au Conseil et ceux-ci remontraient que depuis soixante ans les ministres jouissaient en paix des biens d'église de Gex; qu'en outre Genève était l'amie, presque l'alliée du roi; M. de Villeroy continuait

1 Ed. 31. — 2 Ed. .359.

à réfléchir; et François vit son départ indéfiniment ajourné ^.

Il reprit donc le cours de ses sermons; toutes les églises, tous les monastères demandaient à l'entendre; il n'osait refuser la parole de Dieu et durant les six mois qu'il vécut à Paris il prêcha plus de cent fois ^.

Et puis les âmes dévotes qui, dans la tiédeur générale, étaient encore nombreuses, imploraient ses conseils. C'est ainsi qu'il connut la fameuse M"^^ Acarie, plus jeune que lui d'un an, qui planait aux sommets de la sainteté.

On l'appelait : la belle Acarie; elle avait le visage un peu long, le teint blanc, les lèvres rouges, les yeux verts et bien fendus, les sourcils noirs ^. Fille et femme de magistrats, reçue dans la haute société, aimable, gaie, charmante, c'était une de ces âmes extraordinaires, presque effrayantes, dont la vie, comme celle de sainte Thérèse, est un prodige perpétuel. La pensée de Dieu était si constante en elle et son amour pour lui si ardent qu'elle avait en un jour plusieurs extases. Alors, elle restait immobile, les mains jointes, les yeux fermés, le visage un peu lumineux et plus beau qu'à l'ordinaire; et autour d'elle on se taisait, tout saisi comme devant une apparition. Ainsi perdue en Dieu, son corps parfois échappait aux lois naturelles; il s'élevait au-dessus du sol et flottait dans l'air, insensible. Un jour, M. de BéruUe, le futur cardinal, en fut témoin : au bout de trois heures, elle revint doucement à terre et reprit ses sens ^,

Rendue à soi, M^^ Acarie s'attristait; elle se disait que ces états étranges et délicieux n'étaient peut-être qu'une illusion diabolique; et puis, l'idée qu'on voyait en elle un être extraordinaire, pareil aux saints des lé-

1 A. XII, 107. — 2 Bb. III, 181. — 3 Aa. 172. — * Gc. 30.

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}j;(Mi(los, la couvrait de confusion. A l'apj)roch(! de rcxLaso, (^lle résistait de tout sou pouvoir; dU) marchait ou jouait do répiuettc, ou prenant sa discipline se frappait à grands coups; et ce n'était qu'ù bout de force qu'elle s'abandonnait.

A ces faits mystérieux François donna toujours peu d'attention; il ne les méprisait ni ne les exaltait : ce n'était pas là qu'il voyait la sainteté ^ M^^ Acarie en jugeait bien de même : elle avait connu durant la Ligue, une exaltée, Nicole Tavernier, dont elle conta l'histoire à M. de Genève ^. Cette pauvre fdle se croyait une sainte et chacun le croyait comme elle, parce qu'elle avait des visions et qu'elle faisait, disait-on, des miracles. Sur son ordre, le peuple allait en procession; elle était dans Paris une puissance. Mais ses révélations devinrent si nombreuses qu'on finit par en douter; on pria M^^ Acarie de la prendre comme chambrière et de la surveiller. M. Acarie, très autoritaire, la malmena un peu; on vit alors qu'elle n'était point patiente; puis elle se lassa de jeûner, n'eut plus de visions, perdit tout prestige, et enfin, se fit calviniste. Cet exemple effrayait M"^^ Acarie qui était bien loin de se croire une sainte.

Sa défiance d'elle-même, son humilité, sa soumission absolue aux volontés de son mari étaient prodigieuses. Celui-ci, fier de sa femme, et qui aimait le monde, voulait « qu'au plus fort de ses dévotions, elle portast sa gorge ouverte et qu'elle fust toute chargée de vanités en l'extérieur » ^. Cette dévote décolletée, endiamantée, faisait un singulier spectacle; mais François voyait en cette élégance la plus étonnante des mortifications. Ce qu'il admirait surtout, c'était l'incroyable pureté de cette âme; quand il la confessait, il devait, avant de l'absoudre, lui faire répéter quelqu'une des fautes de sa jeunesse;

' A. XVIII, 323; Bb. III, 199. — - A. XVIII, 325. — ^ a. XIII, 228.

sinon, elle ne pouvait rien dire qui eût l'apparence du péché ^.

Jadis, elle n'avait pas été si fervente; jeune mariée, elle s'était plue à lire des romans de chevalerie; et même, elle avait ressenti quelque dépit dans un bal, en voyant une femme plus jolie qu'elle. Telles étaient les grandes fautes qu'elle pleurait.

François aimait à parler de Dieu avec ce prodige de vertu; la ferveur de M.^^ Acarie renouvelait sa propre ferveur; il la visitait pieusement presque chaque jour, comme on se rend à un office 2; et pour cela, faisait à pied le long chemin « de la rue sainct Jacques jusques à celle qui est derrière le petit sainct Anthoine, parmi la boue, dont il y a tousjours à force à Paris » ^.

De leurs entretiens, toute curiosité était absente. ]y[me Acarie avait un directeur de conscience, un savant Chartreux que François connaissait; elle avait pour amis les meilleurs théologiens et les plus saints prêtres de Paris, qui l'environnaient comme les planètes entourent le soleil. Il estima que cette âme n'avait pas besoin de lui, qu'il semblerait empiéter sur les fonctions d'autrui, et il se tint dans les limites de la simple confession.

Pour elle, qui eut voulu se confier toute à lui, devant cette réserve, elle n'osa pas.

Plus tard, quand elle fut morte, François se rappelait avec mélancolie le mystère qui par sa propre faute avait dominé toute leur amitié. — « Lorsque je m'approchais d'elle, disait-il, elle m'inspirait un si grand respect pour sa vertu, que je n'eus jamais la hardiesse de l'interroger sur ce qui se passait en elle, et je n'ai voulu savoir de son intérieur rien de plus que ce qu'elle a bien voulu me communiquer de son propre mouvement... *. Or, elle parlait plus volontiers de ses fautes que des grâces qu'elle rece-

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