‹ Saint François de Sales et ses amitiésChapitre 26 sur 68 · A. XVIII, 390. — 2 A. XX, 47. — » G. I, 323. — * Y. I · texte numérisé non relu

A. XVIII, 390. — 2 A. XX, 47. — » G. I, 323. — * Y. I

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vait. Oh ! (juc je nie rcipoiis do u'iU.rc; pas v.ulvr. plus avant dans la coniiaissanco de ce que l'espril, do Dieu opérait en elle ! Elle m'eut volontiers découvert toute son aine... »

Cette année-là, durant l'été, la politique de Charles- Emmanuel subit un nouvel échec, dont François à Paris reçut le contre-coup. L'entente du Duc avec Biron au sujet de la Bresse et du pays de Gex, était bien établie, quand un complice du maréchal révéla au roi toute cette affaire ^. Biron fut arrêté. A la cour, quel scandale ! La renommée du coadjuteur lui valait des jaloux; ce Savoyard leur parut suspect. De plus, le baron de Lux, gouverneur de la Bourgogne, fut impliqué dans ce complot; or, il avait logé M. de Genève, lors de son passage par Dijon; il l'avait même recommandé à ses amis parisiens. Plus de doute : on assura au roi que ce sujet du Duc traitait à Paris « d'affaires tout autres que celles qu'il faisoit semblant ».

Un jour que François, dans l'église Saint-Benoît, allait monter en chaire, un ami lui dit à l'oreille, bien effrayé, le danger qu'il courait. « Toutefois il ne laissa pas de monter et prescha avec assurance ». Quand il redescendit, le gentilhomme reprit, stupéfait : — « Et comment. Monsieur ! Vous ne vous estonnez pas plus que cela !... — Je me confie, répondit-il, que Dieu prendra soin de mon innocence. Tout de ce pas, je m'en vays au roy » ^.

Au Louvre, Henri, dès qu'il le vit, le prévint : — « Non, non. Monsieur, vous n'avez point besoing de vous justifier; car je n'ay jamais mal pensé de vous ». François répondit simplement « qu'il n'était point intelligent aux affaires d'Estat » et que s'il voulait s'en mêler

il n'eut pas choisi pour apprentissage une « si grande meschanceté ».

Dans la suite de l'entretien, « ce roy, qui n'avoit pas son semblable en prudence, cogneust fort bien l'ingénuité de cet esprit ». Ce calme devant la calomnie l'émerveilla; il résolut de s'attacher François de Sales.

Henri IV rêvait de relever non seulement la puissance politique et la prospérité matérielle de la France, mais aussi la valeur morale des Français; l'incapacité du clergé le désolait; il ne voulait plus voir d'évêques dont le seul mérite fut la naissance ^.

Cela n'empêcha pas qu'il proposa plus tard à l'évêché de Metz un fds de M™^ de Verneuil, âgé de six ans, et à celui de Lodève un autre seigneur qui avait quatre ans; il trouvait cela fort drôle, il en riait, et il écrivait à la reine ^ : — « Je feray la Toussaint où je me trouveray. M. de Lodève est mon confesseur. Jugeay si j'auray l'absolution à bon marché ».

Pourtant, il est certain que cette nature joviale et primesautière fut fascinée par la pure figure de François. — « Il possède, disait-il, toutes les vertus au souverain degré de leur perfection ^. Je n'en cognois point de plus capable pour remettre Testât ecclésiastique en sa première splendeur ». Et, dans son enthousiasme, il lui demanda de rester en France pour le plus grand bien des Français. Peut-être aussi se réjouissait-il de jouer ce bon tour à Monsieur de Savoie. Mais François « se tint constant au refus, disant qu'il estoit appelle à l'évesché de Genève, et qu'il devoit cela à sa patrie qui l'avoit nourry, et eslevé jusques alors » *.

Le roi, quand il avait un désir en tête, ne savait pas y renoncer; plusieurs fois il supplia François de ne plus le quitter et il employait « à cet efïet tous ceux qu'il

Ed. 349. — 2 Ad. II, 92. — ^ G. I, 321. — ^ Id. 322.

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sçavoit, estro puissaiis (mi sn l'ainiliar'iU';, coriiirH' la (IucIkîss(» (\v Mercœur, la princesse de Longueville, ei plusi(;urs autres qui tous pourtant travailloyent (m vain ^ Le roy mesnie luy bailla parolle (1(* le nommer à la premièr<î archevesché vaquante et luy a^^ij^na une grosse pension en attendant ». Il demanda à M. des Hayes, son maître d'hôtel, un ami de rVancois : — « Combien estce que peut avoir de revenu de son Evesché nostre bon évescjue de Genève? — Sire, je ne croy pas qu'il aye plus de trois mille livres françoyses. — Escrivez-luy que je luy donne trois mille francs de pension ». Pour Henri IV, dont la cour n'avait pas d'éclat, cette munificence était extraordinaire ^.

François comprit que le Duc verrait de mauvais œil l'un de ses sujets pensionné par son vieil ennemi; d'autre part, il craignait de froisser le roi. Il répondit; — « Sire, je remercie de tout mon cœur Votre Majesté du souvenir qu'elle a daigné devoir de ma politesse, j'accepte ouy, j'accepte avec très grande affection votre royale libéralité; mais grâce à Notre Seigneur, je suis maintenant en telle disposition que je n'ay point besoin de cette pension. Partant, je supplie très humblement votre Majesté que votre présent me soit conservé entre les mains de votre thrésorier d'espargne et je m'en prévaudray quand j'en auray de nécessité ». Le roi déclara : - — « Voilà le mieux assaisonné refus qui m'ait jamais été fait » ^.

Cependant, la faveur royale restait impuissante au sujet du pays de Gex. L'arrestation du baron de Lux, qui en était le gouverneur, laissait toute l'affaire en suspens. François vit à cette attente un bon côté : c'est qu'elle lui permit d'avoir part à la grande œuvre pieuse

' Ici. 321. — 2 C. 620. — M, 4e partie, XV.

de ce temps-là : rétablissement du Garmel en France ^

Depuis vingt ans, la Mère Thérèse (comme on l'appelait encore) était morte et ses fdles se multipliaient en Espagne sans que la France les connût. Or ce qui l'avait poussé à mettre dans son Ordre tant de rigueur, c'était sa grande pitié pour ce royaume que déchirait la Réforme : — « J'aurais donné, disait-elle, mille vies, pour sauver une seule des âmes qui s'y perdaient » 2.

De pieux personnages s'efforçaient en vain depuis dix ou quinze ans de faire franchir aux Carmélites les Pyrénées, quand M™^ Acarie, qui ne s'en souciait point, y réussit.

Elle avait lu, sans grand intérêt, une vie de sainte Thérèse, ce qui étonna ses amis : d'ordinaire, quelques lignes un peu ferventes la jetaient en extase, au point que la lecture lui était impossible. Peu après, sainte Thérèse lui apparut et la pria d'établir à Paris une maison de son Ordre ^.

]y[me. \carie, toujours défiante de soi et de ses visions^ en référa à son directeur, acceptant d'avance ce qu'il déciderait. Celui-ci réunit les âmes pieuses qui rêvaient de cette fondation, et plusieurs théologiens. C'était un mois ou deux avant l'arrivée de François; les rapports entre la France et l'Espagne se trouvaient tendus, le roi mal disposé : il n'y avait rien à faire; M^^ Acarie n'y songea plus. Cinq ou six mois plus tard, sainte Thérèse lui apparut encore et lui dit qu'il était temps. La jeune femme devait ces jours-là recommander de pauvres gens à M^^ de Longueville; dans l'église où elle l'attendait, une voix intérieure lui dit : — « Parlez du monastère; c'est elle que j'ai choisie pour fondatrice... » ]y[me Acarie obéit. La duchesse aussitôt se chargea de

1 A. XII, 115. — 2 Chemin de la Perfection. — ^ Gc. 214.

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coite alîaii'o; elle avait iiiio grande fortuiu^ et était cousine du roi. Aloi's, les rrimioiis (\i'<, dévots et des docteurs recominencèr(Mit, et e(îtte l'ois, sur I(î désir de la r3uchesse, ils appelèrent M. de Genève qui lut de toutes les séances ^ A ces discussions de politique et de théologie, M"^^ Acarie l'ut priée un jour d'apporter son avis. — « Laissons de côté la raison humaine, dit son directeur; écoutons le Saint-Esprit parler par la bouche de son humble servante. » Le récit qu'elle fit des deux apparitions enleva toute incertitude, et François put écrire au pape, dont il fallait l'assentiment : — « Après avoir examiné cette affaire avec attention, nous vîmes sans aucun doute que Dieu l'avait inspirée et qu'elle contribuerait à sa gloire et au salut de beaucoup d'âmes. Il ne reste maintenant rien à désirer sinon que le Saint- Siège apostolique approuve cette entreprise...; le roi, contre l'attente générale, y a donné sur-le-champ son consentement... » ^.

Dès lors, M^^ Acarie se consacra toute à cette œuvre où, durant deux ans, les difficultés abondèrent. Enfin, en 1604, au faubourg Saint-Jacques, le premier Carmel français fut fondé; elle lui donna dans l'année vingtsix novices formées par ses soins; plus tard ses trois filles entrèrent dans cet Ordre; quand son mari fut mort, elle s'y fît recevoir sœur-servante; et en cet emploi elle mourut à Pontoise, en 1618, alors que le Carmel comptait en France dix-sept maisons dont la plupart étaient son œuvre. C'est sous son nom de religieuse, Marie de l'Incarnation, que l'Église l'a béatifiée.

François de Sales, qui dut quitter Paris quelques mois après l'avoir connue, ne la revit jamais; il garda toute sa vie pour elle une vénération incomparable, et dans ses derniers jours il disait encore qu'il ne pouvait

1 A. XII, 132. — 2 A. XII, 132, 133 (orig. en latin).

penser à cette bienheureuse sans tirer de son souvenir Cfuelque « profit spirituel » ^.

A Paris, en 1602, François connut un grand nombre de religieuses, car tous les couvents, à l'envie, réclamaient sa visite. L'un d'eux reçut de lui une fort longue lettre dont il faut citer des passages, car on y trouve, tout vivant, le joli langage affectueux, habile, simple et souriant qui lui servait également à bénir et à châtier et grâce auquel il obtenait tout ce qu'il voulait.

Au monastère des Filles-Dieu, il avait vu toute l'apparence d'une parfaite régularité, mais, dans la suite, il apprit que plusieurs religieuses y recevaient de leurs parents des pensions et que celles-là faisaient bonne chère tandis que d'autres, sans famille et malades, manquaient du nécessaire.

Il leur écrivit à toutes ensemble qu'il savait cela et qu'il en était bien « marry » :

« ... Mes bonnes Dames... L'amour et tendre afïection que vous portes à vostre mayson peut estre un grand empeschement à la réformation d'icelle, parce que ceste passion ne peut permettre que vous pensiez mal d'elle 2. C'est bien fait de ne pas dire inutilement les défautz que l'on voit dans les maysons; mays de ne les vouloir pas confesser à ceux qui peuvent estre utiles pour y donner remède, c'est un amour désordonné. L'espouse au cantique confesse son imperfection : « Je suis noire, dit-elle, encore que belle : ne prenes pas garde à ce que je suis brune, c'est le soleil qui m'a haslée... » Je pense que vous en pouves bien dire autant de vostre mayson : elle est belle et vertueuse, c'est la vérité; mais, la longueur du tems et des années a un peu altéré son

1 A. XIX, 343. — ' A. XII, 145 et suivantes.

teinl-. IN)in'(|uoy ik^ luy icdoimcirs vous fias sos couleurs par uiK^ sainte réforiiiaLion? (juicomque aynie sa maysoii en procure la santé, la pureté et réformatioii.

« Dieu veut que l'on se fie en luy chacun selon sa vocation. Or, vostre condition religieuse vous oblige à vous résigner en la Providence de Dieu sans l'ayde ni faveur d'aucune pension ni propriété particulière; c'est pourquoy vous les deves rejetter. Les Gordeliers ont estimé qu'ils ne pouvoyent vivre en ceste estroitte pauvreté que leur Règle primitive requéroit; les Capucins leur ont fait voir clairement que si. Pendant que saint Pierre se fia en Celui qui l'appelait il futasseuré; quand il commença à douter et perdre la confiance, il enfonça dans les eaux. Faysons ce que nous devons, chacun selon sa condition et profession, et Dieu ne nous manquera point... Vous estes sorties de l'Egypte mondaine, vous estes au désert de la Religion : ne recherchés plus les moyens mondains, espérés fermement en Dieu; il vous nourrira sans doute, quand il devroit faire pleuvoir la manne.

« Je me doute encor qu'il y ayt un autre empeschement à vostre réformation : c'est qu'à l'adventure, ceux qui vous l'ont proposée ont manié la playe un peu asprement. Mays voudries-vous bien pour cela rejetter vostre guérison? Les chirurgiens sont quelquefois contrains d'aggrandir la playe pour amoindrir le mal, Ihors que sous une petite playe il y a beaucoup de meurtrisseures; c'a esté peut-estre cela qui leur a fait porter le rasoir un petit bien avant dans le vif. Je loue leur méthode bien que ce ne soit pas la mienne, surtout à l'endroit des espritz nobles et bien nourris comme sont les vostres; je croy qu'il est mieux de leur monstrer simplement le mal, et de leur mettre le fer en main afin qu'ilz fassent eux-mesmes l'incision.

(( Néanmoins, ne laissés pas pour cela de vous reformer. Le bon conseil doit estre receu, soit qu'il soit trempé au fiel, ou qu'il soit confit au miel... Ne permettes pas que la contention, que vos espritz auront peutestre faite contre ceux qui vous auront cy devant voulu corriger, fasse aucun préjugé contre la lumière céleste. Ne tenes plus vostre parti ni celuy de vostre mayson. Faites tout ainsy que si vous voulies instituer une nouvelle Congrégation selon vostre Ordre et vostre Règle; traittes-en les unes avec les autres en esprit de douceur et de charité. Lhors vostre Espoux vous gardera avec ses anges, comme nous faysons les abeilles quand elles sont doucement empressées à la confection de leur miel, et je ne doute point que ce saint Espoux ne parle à vostre cœur pour vous dire ce qu'il dit à son serviteur Abraham : « Chemines devant moy et soyes parfait ». Entrés plus avant au désert de la perfection. Vous aves desjà fait la première, journée par l'exacte chasteté, et la seconde par l'obéissance, et une partie de la troisiesme par quelque sorte de pauvreté et communauté : mais pourquoy vous arrestés-vous en si beau chemin, et pour si peu de chose comme sont ces pensions particulières?

« C'est peut-estre trop parler et trop escrire d'un sujet duquel vous aves, à l'adventure, les oreilles desjà trop battues; mais Dieu, devant lequel je vous escris, sçait que j'ay beaucoup plus d'affection que de paroles en cest endroit. Je suis indigne d'estre escouté, mais j'estime vostre charité si grande que vous ne mespriseres point mon advis, et croy que le bon Jésus ne m'a pas donné tant d'amour et de confiance en vostre endroit qu'il ne vous aye donné une affection réciproque de prendre en bonne part ce que je vous propose pour le service de vostre mayson, laquelle je prise et honnore à l'esgal de toute autre, et l'estime une des bonnes que j'aye veûes.

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C/csl, cela qui m'a l'ail (Irsiici* qu'clhr soil iiKiilloun' (^1. par-fail,(\ Tl mo fasclic dr voii' de si grandes cfualilés esclaves sous ces menues iin])(irfecti()ns. (l'est pitié de voir une prélieusc liqueur perdre son prix par le meslange d'une petite souilleure, et un vin ex({uis, par le meslange de l'eau... Je vous supplie et conjure, par la charité qui est en vous, ostes de vostre mayson ce qui est de trop et adjoustes ce (jui y défaut.

« Donnes-moy, je vous prie très humblement, ceste consolation de lire ceste lettre en repos et tranquillité d'esprit, et de la peser non au poids vulgaire, mais au poids du sanctuaire et de la charité. Et je prie Dieu quMl vous donne les résolutions nécessaires à vostre bien, affîn que vous soyes de nom et d'efîect ses vrayes filles.

« Je suis et seray toute ma vie. Mes Révérendes Dames et très chères Seurs en Jésus-Christ, Vostre serviteur très humble et affectionné. »

Ce plaidoyer dut avoir gain de cause, car un document de 1606 déclare que « la bonne observance régulière florit aujourd'hui » au couvent des Filles- Dieu K

Parmi tant d'œuvres pieuses, François vit enfm conclure celle qui le retenait.

Le maréchal de Biron, insolent, emporté, niant son crime, fut condamné à mort; le baron de Lux révéla du complot ce qu'il savait; le roi le rétablit en son gouvernement et le Conseil lui ordonna de livrer à M. de Genève trois paroisses du bailliage de Gex. François avait espéré mieux ^.

« Après avoir faict mille remerciemens, il sortit de

' A. XII, 137. — 2 A. XIL 128.

Paris non sans un grand regret de tous ceux qu'il avoit bien-heures de sa cognoissance. » '

On était à la fin de septembre et Mgr de Granier qui, depuis un mois, souffrait de la dysenterie, venait de mourir. Son coadjuteur l'apprit dix jours plus tard en arrivant à Lyon.

(:IIA1>ITUE XTTI

Premiers mois d'épiscopat.

l'annonce de cette mort, François l'ut (( battu d'un si grand coup de tristesse, qu'il lascha la bonde à ses yeux et pleura fort ». Ce bon prélat « tout blanc comme un cygne » lui avait prodigué durant dix ans autant d'affection que son propre père. Ses funérailles étaient faites quand il atteignit la Savoie ^.

S'enfermant à Sales, François passa vingt jours sous la direction d'un jésuite « en de continuelles prières, jeusnes, macérations du corps et semblables exercices ». Pour la cérémonie du sacre, il choisit l'église du village où reposait son père, afin que sa petite patrie le vit « vindre pointife de mesme qu'elle l'avait veu naistre et faire chrétien » 2. La peur de l'apparat et de la foule avait sans doute contribué à ce choix. Mais M^^^ de Boisy fit tapisser la modeste église pour que tout y « fust digne d'une magnificence pontificale ». L'Archevêque de Vienne (en Dauphiné) officia, assisté de deux évêques; les musiciens d'Annecy siégeaient dans le chœur sur un échafaudage, et la noblesse de Savoie emplissait la nef ^.

Quand François fut à genoux devant l'Archevêque, son visage devint étincelant, comme jadis dans la Chapelle de Lorette, « non sans un grand estonnement d'un

Ci. I, 325. — - Id. 327. — » Ici. 335.

chacun )>, et cette merveille dura une demi-heure ^ Cependant, en une sorte d'extase, il voyait les trois personnes de la Trinité qui le sacraient pontife en présence de Marie ^; et cette vision eut tant d'éclat que pendant un mois il en garda l'image présente, continuelle, qui le rendait, dit-il depuis, « comme estranger du monde » ^.

Le sacre avait eu lieu le 8 décembre; le 14, Tévêque fit son entrée dans sa ville, et cette fois il ne put rien ôter aux solennités de la fête.

Dans une chapelle du faubourg, il subit les compliments des syndics, du Conseil, et de la chambre des comptes *; puis, vêtu des ornements pontificaux, il marcha lentement jusqu'à la cathédrale qu'on avait « parée comme une belle espouse » ^; il bénissait à droite et à gauche le peuple agenouillé; les quatre syndics soutenaient le dais; tous les clercs d'Annecy, Capucins, Cordeliers, Dominicains et Chanoines, deux par deux le précédaient; les magistrats et la noblesse le suivaient. A la porte de la ville, la jeunesse « salua son pasteur avec un grand tintamarre de mousquetades. Par les rues, on entendait que de cris et d'acclamations ». Les musiciens s'efforçaient à dominer ce tumulte, et « il sembloit que toute la ville dansast de joye sous l'harmonie des carrillons « ^.

A cette journée pompeuse succéda aussitôt un train de vie tout simple. En cela, Monseigneur suivait ses goûts; et puis, pour un évêque, ses revenus étaient minces/^. Il avait renoncé en faveur de ses frères à tout patrimoine; son pauvre évêché disloqué lui rapportait, bon an mal an, mille écus d'or (environ quatre mille francs de notre monnaie) ^. Il est vrai qu'en ce temps-là les

1 G. I, 336. — ' N. 190; D. 173. — » A. XIX, 90. — * G. I, 338. — ^ G. I, 340. — « G. I, 339. — ' Bb. III, 219. — « G. 1,434.

KT SKS AMITIKS ]C)l)

(lenicM's ii'élaienl pas chères; le^ marchands d'Ann(;cy vous donnaient pour 1 sol une boulcîilhî de vin, pour 2 sols une livre de bœuf, pour 3 sols une livre de beurre, et pour 4 un poulet ^ Mais la dignité d'évêque réclamait une maison nombreuse qu'il ne put réduire à moins de huil personnes : deux prêtres (l'un aumônier, l'autre intendant), deux valets de chambre, un laquais, un sommelier, un cuisinier et son aide ^. De plus, Monseigneur logeait tous les religieux passants qui n'avaient pas en ville de maison de leur ordre; il soutenait les deux couvents des Capucins et des Glarisses;il faisait l'aumône en son logis deux fois par semaine à tous les indigents, et ses amis estimaient « chose quasi miraculeuse », qu'il pût subvenir à tant de dépenses ^.

— « Mes morceaux, disait-il gaîment, sont taillés assez courts, mais les apôtres n'en avaient pas tant. » *

Le palais épiscopal était une maison bien bâtie, bien éclairée, mais petite et fort simple, à deux étages, avec quatre fenêtres à la fde, rue Juiverie; la porte regardait le porche de la cathédrale; ainsi, pour aller à l'église, l'évêque n'avait qu'à traverser la rue, large de quinze pas.

A part le perron de l'église qui date du xviii^ siècle, ces deux façades parallèles subsistent encore telles qu'il les connut; elles sont bâties de blocs réguliers, sombres, presque noirs; les huit fenêtres de l'évêché sont barrées chacune d'une croix de pierre; sa porte et les portails de l'église ont un même encadrement : deux colonnes plates soutenant un triangle; au-dessus du portail central, une rosace toute simple, pareille à une marguerite, occupe le milieu d'un carré que domine encore un triangle qui forme le pignon. Tout cela est plat, nu, rigide.

' Ka. Année 1881. 112. — -= Y. I, 461. - » I. 14^ partie, XII. — * Y. I, 459.

et ne rappelle point le sourire de saint François.

A l'intérieur de la maison, des cloisons nouvelles ont tout bouleversé. La chambre de l'évêque ouvrait, croiton, au midi, sur le canal du Thiou, mince couche d'eau transparente qui coule rapidement avec de petits remous; son lit est un tapis d'algues sombres que le courant incline comme des chevelures; les maisons de la rive opposée trempant dans le canal font songer à une pauvre Venise. A leur base, des touffes d'algues vertes s'étalent sur l'eau en forme d'éventails et, si le niveau baisse, elles pendent contre les murs, recroquevillées. Par-dessus les toits, se dressent bien haut sur le ciel les girouettes du château.

Au temps de François, ce petit canal ne sentait pas bon : il arrosait des tanneries; et le pont le plus proche servait de marché aux poissons.

Voilà ce que François eut sous les yeux les huit premières années de son épiscopat, celles qui virent paraître r Inlroduciion à la vie dévoie et l'Institut de la Visitation.

Il n'y avait dans cet humble évêché que deux chambres tapissées : l'une pour recevoir les visites, « la salle », et l'autre pour loger les hôtes de qualité. Les meubles étaient « simples et honnestes ». Monseigneur fuyait le luxe, et se gardait d'affecter la pauvreté ^. Quand il eut reçu en cadeau de la vaisselle d'argent, il s'en servait en compagnie ^, mais il refusa toujours d'acheter un carrosse. Il avait pris pour règle de ne porter jamais « une étoffe de soie, ni rien qui sentit la vanité du monde » ; en revanche, il voulait que ses habits fussent « nets et bien proprement accomodez » ^.

Dans sa Vie Dévole, nous lisons : «... C'est un mes-

l'/r si:s AMiTii':s 107

pi'is de ('eux avec, Icsijiicl/ on ('oiivcm'scî, d'aller cnlr'cuix

en habits dcsaggréables ' Poui- inoy, je voudmis

que mon dévot et ma dévotes fussent tous-jours les mieux habillés dv, la trouppe, mais les moins pompcîux et aft'aités, et, comme il est dit au proverbe, qu'ilz fussent parés de grâce, bienséance et dignité. Saint Louys dit en un mot que Ton se doit vestir selon son estât, en sorte que les sages et bons ne puissent dire : vous en faites trop, ni les jeunes gens : vous en faites trop peu. »

On ne voyait point Monseigneur sans une longue soutane de serge violette qu'un rochet blanc cachait jusqu'au genou; pour sortir, il couvrait ses épaules d'un camail et se coiffait d'un bonnet carré ^\ mais s'il pleuvait il prenait un chapeau à large bord et un grand manteau. Ces « bardes » étaient toutes de couleur violette. Avec sa haute taille et sa belle prestance, nul ne s'avisait que Monseigneur de Genève fût vêtu d'étofïes vulgaires ^.

Il avait de belles mains à peau fme, blanche et sèche, ce qu'on appelle des « mains de prélat »; sa barbe blonde plantée assez bas et sa moustache étroite ne cachaient rien de son sourire ^; ses cheveux, par devant, tombèrent de bonne heure et lui faisaient un front immense; il avait les épaules larges, un peu d'embonpoint, mais il était toujours très beau, avec son nez droit, ses jolis yeux gris-bleus, au regard doux et vague, ses sourcils minces et bien marqués ^.

Autour de Monseigneur, les bonnes gens d'Annecy admiraient en ses serviteurs comme un reflet du maître. Ils n'avaient point « d'habits de couleur esclattante ny des moustaches par trop relevées » comme c'était la mode pour les grandes maisons ^; l'évêque voulait que

1 A. III, 227. — 2 G. I, 327. — ^ Y. I, 458. — * Aa. 252. — « G. II, 282; E. 12. — « G. I, 328, 329, 344.

la « suavité » des manières suppléât aux riches livrées; ils étaient toujours « courtois et gracieux '>; chaque soir, ils faisaient dans la salle, en même temps que lui, la prière et l'examen; chaque matin, ils entendaient la messe; enfm « vous eussiez dict un monastère bien formé » ^.

Pour lui-même, Monseigneur s'était prescrit de longues prières quotidiennes et deux ou trois heures de lecture ^, afin d'apprendre chaque jour « quelque chose convenable à sa profession » ^\ mais dès qu'il fut évêque^, les soins multiples de son troupeau s'y opposèrent^; alors, tout bonnement, il sacrifia ses résolutions, en accomplit au jour le jour ce qu'il pouvait; et la pensée que Dieu voulait ce sacrifice compensait les prières trop courtes.

Les confessions lui prirent toujours un temps énorme. Naguère, il entendait seulement ceux qui d'eux-mêmes venaient à lui; évêque, il voulut que ses prêtres envoyassent à son confessionnal les miséreux et les malades répugnants tels que chancreux et punais, car il avait peur qu'on ne les rebutât. D'ailleurs, il montait en chaire aussi souvent que par le passé ^.

Le dimanche qui suivit son entrée solennelle. Monseigneur prêcha sur la Nativité « avec des tendretez nompareilles », et encore ébloui par sa vision du sacre, il s'enflamma à ses propres paroles, oublia ce qu'il avait à dire et ne songeant plus qu'aux splendeurs dont sa mémoire était pleine, il conta comme en extase à son auditoire stupéfait les merveilles qu'il avait vues, huit jours avant, dans l'église de son village. Depuis, quand il songeait à cette distraction, il en rougissait de honte ®.

1 N. 195. — 2 G. I, 331, 333. — ^ G. I, 331. — * A. XII, 403. I, 463. — « G. I, 341.

i:t sivs AMI ru: s IGO

Certains sermons (jui sui\ irciil l'iucnl, beaucoup moins i^^ontés.

Tl y avait en la ville d'Ann(U',y un vieil usage pour fêter la saint Valentin. La jeunesse, ce jour-là, tirait au hasard des « bullettes de papier » qui portaient chacune le nom d'un jeune homme ou d'une jeune fdle; et ceux que le sort avaient ainsi unis restaient liés d'une amitié particulière jusqu'à la prochaine saint Valentin ^. Le garçon appelait son amie sa « Valentine »; de même qu'elle l'appelait son « Valentin »; il la menait à la promenade, aux tirs du Papegai, et aux danses; il lui faisait de menus cadeaux. Même des gens mariés prenaient part à cet usage; c'était une source de jalousies, de querelles, de mille scandales. L'évêque y mit fm dès ce premier hiver.

D'abord, plusieurs fois, en chaire, il en parla avec indignation; la ville se trouva partagée en deux camps, pour ou contre les « Valentins »; il appela à son aide l'autorité du Conseil; un édit parut qui supprimait la fête; et la force armée le fit respecter. La jeunesse murmura; quelques Valentins à la dérobée tirèrent encore leurs bullettes. Mais finalement tous les bons bourgeois applaudirent Monseigneur.

Ce même hiver, pour instruire le peuple dont l'ignorance le désolait, il institua un catéchisme tout nouveau : des cours élémentaires sur la foi chrétienne, mais présentés avec agrément, en sorte que tous les âges y prissent intérêt. L'inauguration fut une messe en musique où l'évêque annonça que chaque dimanche il enseignerait dans l'église le culte et la morale. Désormais, avant l'instruction, vers midi on vit dans les rues un jeune garçon vêtu de bleu qui « sonnait une clochette et alloit en criant : Venez à la doctrine chrestienne, on vous y enseignera le chemin du Paradis » ^.

^ G. I, 343; Oa. I, 650. — ^ G. I, 342.

On y allait par curiosité; on y retournait par plaisir : les enfants étaient aux premiers rangs, tournés vers la chaire, les filles d'un côté, les garçons de l'autre. L'évêque leur faisait réciter une page de catéchisme, qu'il leur expliquait ensuite point par point à grand renfort d'exemples, de comparaisons et d'anecdotes. Quand un passage lui semblait bien compris, il s'en assurait par quelques questions; puis, s'il le fallait, il y revenait, le commentait par de nouveaux récits; et il mettait en ces répétitions de fond une telle variété de formes, tant de bonhomie et d'esprit que les grandes personnes prenaient à cette école autant de goût que les enfants ^. Jamais l'évêque ne s'impatientait, si bornés que fussent ses élèves; à ceux qui répondaient bien, il donnait une image; pour finir, on chantait en chœur un cantique ou un psaume; et les enfants recevaient en partant la page à réciter le prochain dimanche.

M"^^ de Boisy venait là contempler son fils 2. — « Madame, disait-il, vous me donnez de la distraction,quand je vous voy à mon catéchisme avec tous nos petits enfants, car c'est vous-mesme qui me l'avez appris. » Mais elle répliquait qu'en l'écoutant elle découvrait le sens réel des paroles de jadis.

Avec elle vinrent par plaisir d'autres personnes de qualité ^. Bientôt, l'affluence fut telle que l'évêque dut chercher des aides, et répartir ses élèves entre trois églises.

Les enfants d'Annecy s'étaient pris d'une telle afïection pour ce Monseigneur souriant, si habile à conter les histoires, que dans la rue, tous ceux qu'il rencontrait, venaient à lui; l'évêque leur caressait la tête, leur disait un mot amical. Plusieurs, dès qu'il était passé, couraient en avant pour renouveler ce plaisir; ainsi,

1 Bb. III, 179. — 2 M. 198. — ^ Y. I, 474.

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plus MunscigiKUir avaiK^aiL, plus la pt'I.iLc Lioup(î {^l'ossissait; cela retardait uu peu et irnpati(întait parfois les gens de sa suite; mais lui s'(;u amusait '.

Des esprits maussades critiquèrent ("(is manières; ils s'oiïusquaient que Monseigneur prit plaisir à des niaiseries; on disait de lui et de son catéchisme : — « Funeste talent de mettre les doctes au rang des ignorants ! » — On le trouvait trop doux, trop accueillant aux petites gens 2. L'aigre M. Déage, (qu'il avait nommé chanoine) lui rapportait tous ces murmures et l'accusait d'avilir sa dignité. Monseigneur ne s'en troublait pas; c'était là ce qu'il appelait : « le frifilis du vent dans les feuilles », c'est-à-dire des bavardages sans portée, le besoin humain de toujours critiquer. Il n'en faisait ni plus ni moins; il savait bien, quand il le fallait, mettre de côté son sourire. Vers cette époque il en donna la preuve : un noble chanoine lui refusait obstinément certaines prérogatives. Voici le billet qu'il lui écrivit : — « Monsieur le Doyen, je veiax absolument et sans réplique que vos chantres, le sous-diacre que vous me donnerés et l'encenseur soyent des chanoynes, nonobstant toutes vos coustumes, puisque ceux de mon église sont de cette qualité là : je le commande à vostre Chapitre et à vous, en vertu de la sainte obédience et sous peine d'excommunication. En foy de quoy j'ay signé la présente. François de Sales. » ^

Il faut avouer qu'en toute son énorme correspondance on ne retrouve nulle part ce ton-là; et ce billet exceptionnel, au début de son épiscopat, semble dire une fois pour toutes : — « Voyez pourtant, si je voulais me fâcher »

Quand François put aller à Thonon, il y trouva une grande ferveur. Monseigneur de Granier y avait fondé

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