‹ Saint François de Sales et ses amitiésChapitre 28 sur 68 · Y. I, 431. — 2 A. XIII, 88; N. 231. — ^ G. I, 358; O · texte numérisé non relu

Y. I, 431. — 2 A. XIII, 88; N. 231. — ^ G. I, 358; O

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adroite, incomparables La inaladi; son^'fa sans douUi que, lorsqu'on est si proche de la perfection, la nili^ion dont on suit la loi ne peut être une erreur; en secret, Jacqueline lui amena des prêtres qui l'instruisirent et enfin elle abjura. Mais sa maladie faisait des progrès. Jacqueline dressa dans la cave, ancien refuge des soldats ducaux, une table ornée comme un autel; et là, pendant la nuit, tandis que toute la maison dormait, l'aumônier d'un ambassadeur osa au milieu de Genève, dire la messe; il porta à la poitrinaire, dans sa chambre, l'hostie consacrée; puis il quitta l'Écu de France sans qu'on l'eût vu ^

Trois jours plus tard, la malade en mourant suppliait son mari d'épouser Jacqueline. Au fond, elle espérait qu'elle le convertirait.

Veuf, il vit que cette servante tenait en sa maison une place immense, qu'elle menait tout, qu'il ne pouvait vivre sans elle; en somme son habileté, sa bonne humeur, son ardeur au travail valaient une grosse dot; il demanda sa main. Jacqueline fut bien étonnée. Il lui dit qu'elle serait toujours libre en ses pratiques religieuses et qu'il voulait lui reconnaître une petite fortune personnelle. Mais, elle songeait : devenir une bourgeoise, prendre la place de sa maîtresse, elle, une ancienne bergère, n'étaitce pas indélicat...? Et puis, liée à un calviniste, fixée pour toujours à Genève, ne verrait-elle pas sa foi s'attiédir? Enfin, elle s'était promis de vivre toute à Dieu; contre ces trois raisons les instances de son maître ne pouvaient rien; mais cet humble refus augmentait son affection. Alors, Jacqueline résolut de partir. Un matin, ayant bien mis en ordre toute l'hôtellerie, elle sortit à l'heure de la messe et ne revint plus 2. Quel étonnement ! Quel chagrin ! Dans la petite ville d'Annemasse où elle s'était

1 Ac. 381. — 2 Ac. 386.

réfugiée, son maître vint la rejoindre; il la supplia d'avoir 1 pitié de lui; et même il se dit prêt à se faire catholique. i Alors, elle hésita un peu, ne sachant plus quel était son devoir. Puis l'hôtelier songea tristement que l'Écu de

France lui serait confisqué, si l'on savait la vérité

Enfin, loin de sa chère maison, son ardeur se refroidissait; il laissa Jacqueline lui dire adieu; il regagna Genève; elle partit pour Annecy.

Là, Jacqueline se trouva comme en Paradis. Au « logis de l'Horloge », où elle prit du service, la maîtresse sut apprécier cette servante accomplie; et elle se vit choyée comme jadis à « l'Écu de France » ^. Mais entre les deux villes, quelle différence ! Ici, chaque matin on pouvait entendre la messe, bien à son aise, à deux pas du logis; et puis, dans la journée, à toute heure, les cloches des églises sonnaient : pour l'Angélus, pour les messes, pour les offices. Ces carillons, échelonnés le long du jour, invitant à la prière, semblaient répandre sur la ville comme un souffle de piété. Comment ne pas vivre en Dieu, lorsque à chaque heure une voix d'airain tombant du ciel ramène son souvenir? Et Jacqueline au travail se délectait en ces pieuses sonneries comme à la plus belle des musiques. Elle n'assistait guère aux offices, car sa maîtresse, bien que dévote, n'y eut pas trouvé son compte; mais lorsqu'on l'envoyait en courses, elle passait toujours devant quelque église, puisque en cette cité heureuse il y en avait tant; alors elle poussait la porte, faisait une courte prière; parfois elle voyait au loin l'évêque dans sa stalle, disant l'office, et elle rentrait contente reprendre son ouvrage.

Le dimanche, à la messe ou à Vêpres, Monseigneur prêchait et Jacqueline buvait ses paroles comme jadis sur la place de Genève; mais ici, nul ne l'interrompait,

^ Ac. 390.

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il pouvail loiil ii son iiisc, parNu- de Dicii^ di'^ Saints, (l(^s vertus (|ui leur l'ont plaisir. Que c'était licau ! Dnrant toute la semaine, juscpi'au prochain sermon, Jacqueline repassait en mémoire ses paroles. Ah ! si elh; avait j)U, comme à l'Écu de F'rance, lui parler, lui eorifier son âme !... Mais en ce temps-là, il était un simples prêtre, seul à l'hôtel, voyaj^eur inconnu. Conunent aborder cet évoque qu'une foule d'importuns à toute heure assiégeaient? Pour une servante, quelle audace ! La reconnaîtrait-il seulement?

Il y avait trois semaines qu'elle habitait Annecy lorsque, à Saint-Dominique, durant le catéchisme, le regard de Monseigneur, errant sur la foule, rencontra le sien. Alors, il prit la croix qui pendait à son cou et la mania un instant comme s'il eut cherché à l'ouvrir; en même temps, il envisageait Jacqueline « d'une œillade douce »; elle comprit qu'il l'avait reconnu et qu'il lui rappelait la « bouëtte d'argent ». Quelle émotion !... Peu après, passant près d'elle, il lui dit d'un mot de venir le voir le lendemain; elle s'était mise à genoux et toute la compagnie regardait cette servante qui recevait tant d'honheur ^.

Le lendemain, quand elle eut conté à Monseigneur ses aventures, elle se confessa, fit la revue de son âme; et lui, dans l'admiration de tant de force, de sagesse et de piété, s'ofïrit à être son directeur.

Dès lors, Jacqueline ne vit plus rien sur terre à désirer.

Cette même année 1604 mit sous la direction de François l'âme qui devait être la plus intime et la plus célèbre de ses pénitentes : M^^ de Chantai.

Elle vivait en Bourgogne. Les échevins de Dijon avaient prié M. de Genève de prêcher en leur ville le

1 Ac. 395.

carême. François n'aimait guère ce genre d'invitation car, disait-il, « je ne sors jamais de ma bergerie qu'avec inquiétude, et crains bien que mon absence me soit reprochée devant Dieu d'aller repaître les brebis d'autruy, et laisser les miennes affamées » ^. Mais une distraction d'Henri IV dicta sa réponse : le roi, dans l'encombrement des affaires, avait signé une ordonnance qui livrait à Messire André Frémyot, conseiller au parlement de Bourgogne, récemment nommé archevêque de Bourges, certains biens d'église du pays de Gex, ceux pour lesquels François avait pris tant de peine à Paris 2. C'était faire tort au diocèse de Genève et son évêque ne pouvait céder; mais le jeune archevêque, fort de l'ordonnance royale, tenait bon; déjà on plaidait à Dijon; les amis de François, à Paris, intriguaient pour lui; et M. de Genève disait tristement que les procès entre prélats « ne peuvent être que scandaleux ». Lorsqu'il vit en ce voyage l'occasion de connaître son adversaire et d'arranger l'afïaire à l'amiable, il accepta l'offre des échevins ^.

A l'approche du carême, pour préparer en paix ses sermons, François vint passer quelque temps à Sales; et chaque jour il priait longuement dans la chapelle du château *.

C'était, à côté du portail, sur la cour d'honneur, une salle voûtée, éclairée de deux fenêtres et bien décorée : ses murailles représentaient des palais et des paysages; des étoiles d'or parsemaient la voûte couleur d'azur; les bancs étaient garnis de drap vert; et sur l'autel un tableau « peint en huile » montrait Jésus crucifié. Aujourd'hui, une croix de pierre près d'une ferme en indique la place ^.

1 N. 341. — 2 Db. 199. — « A. XII, 252. — * G. I, 377. — ^ L. 87.

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François s'y trouvant seul un jour do févri(T 1G04, « fust ravy on ocstaso et vil dos choses nHirvoilleuses ». €e fui d'abord une dame jeune et grave, vdtue de noir €omme une veuve; deux autres dames l'accompagnaionL; et devant ces inconnues il comprit qu'elles serraient plus tard les premières religieuses d'un ordre que lui, François de Sales, avait la mission do fonder. Ensuite il vit au fond d'une vallée un arbre dont les branches s'allongeant passèrent par dessus les montagnes; il sut alors que l'ordre nouveau rayonnerait sur toute la terre ^.

Quand François partit pour la Bourgogne, il emportait tout frais encore le souvenir de ces visions.

Aux environs de Dijon, « très belle ville au milieu d'une belle planure », « une grande compagnie de principaux » étaient venus à sa rencontre, qui le conduisirent « très honorablement » à son logis. ^ Messieurs les échevins avaient bien fait les choses : l'hôtel particulier où on l'installa était, quoique petit, l'un des plus beaux de Dijon et sa façade percée de larges baies et ornée de fmes sculptures se voit encore intacte au fond d'un jardin, tandis que l'église où les Dijonnais l'entendirent n'existe plus ^.

C'était la chapelle du palais ducal, mais une chapelle immense, digne des puissants ducs de Bourgogne *. L'un d'eux, au xiii^ siècle, dans une tempête au retour de Terre-Sainte, avait fait vœu de la bâtir; et ses successeurs durant deux cents ans y avaient travaillé. L'extérieur en était austère; l'intérieur regorgeait de richesses. Dans les verrières, resplendissaient des saints, des ducs, des donateurs dont les images transparentes lançaient à travers la nef de si beaux rayons pourprés que le peuple disait, pour vanter un bon vin^ qu'il ressemblait

^ G. I, 337; Ab. 42; D. 255. — - G. I, 378. — ^ A. XIII, 23. — * Qd.

aux vitres de la Sainte-Chapelle. Le grand autel avait un parement de drap d'or; et six hautes colonnes de cuivre doré lui faisaient la fête du jour. Sur l'un des petits autels, un coffret d'émail enfermait une hostie donnée par le pape au duc Philippe-le-Bon; le stylet d'un profanateur en avait, disait-on, fait jaillir du sang dont elle portait encore la trace. Des tombeaux sculptés, qu'illustraient les plus grands noms de la Bourgogne, bosselaient le pavage comme une germination fantastique sous la lueur vermeille des vitraux. Des tapisseries splendides et des joyaux princiers (dont la couronne du roi Louis XII) sortaient du trésor les jours de grandes fêtes. Le xvii^ et le xviii^ siècles accumulèrent encore les merveilles dans cette église; puis vint la Révolution qui brisa, fondit et dispersa tout ce qu'elle contenait. On détruisit les tapisseries pour en extraire des parcelles d'or; le curé constitutionnel brûla l'hostie miraculeuse; des étrangers achetèrent les vitraux par fragments; enfin la Sainte-Chapelle vide et nue fut démolie ; son emplacement devint une esplanade ; à l'endroit de la sacristie s'élève aujourd'hui le Théâtre, et plus rien ne rappelle l'admirable décor rougeoyant où François de Sales, en charmant les Dijonnais, commença la plus pure et la plus éclatante amitié du xvii^ siècle.

Il y avait deux ou trois jours que le carême était commencé lorsque, dans la foule qui emplissait l'église, il vit en face de la chaire une dame de qualité, en deuil, jeune, pâle, avec des lèvres rouges, de grands yeux noirs, l'air un peu imposant ^, et il reconnut en chair et en os l'un des trois « phantosmes » qu'il avait vus dans la chapelle de Sales ^.

Comme le jeune archevêque de Bourges, oubliant

1 Db. I, 118. —- G. 1,1383.

r/r si':s amitiks

leur procès, 1(^ comblait de politesse ot ((ue, né à Dijon, il connaissait Lonlo la ville, ce fut près de lui que I^'rançois s'informa. La dame en noir, répondit-il, était sa sœur, la baronne de Chantai, qui précisément sollicitait l'honneur de saluer Monsieur de Genève.

GHAPITIU^: XIV

La Jeunesse de sainte Chantai (1572-1604.)

|eanne-Françoise Frémyot, de cinq ans plus jeune que François, était née à Dijon d'une bonne famille de robe ^. Sa mère mourut à la naissance d'André, le futur archevêque, alors que Jeanne avait dix-huit mois, et ce fut son père, président au Parlement qui l'éleva ^.

Tandis que François avait appris de la tendre M.^^ de Boisy à aimer Dieu, ce fut un austère magistrat qui entr'ouvrità Jeanne cet amour; et ce contraste, on le sentit toujours dans l'extérieur des deux saints. François, avec sa douceur et son sourire, garda quelque chose de féminin, de maternel parmi l'exercice des plus mâles vertus. Jeanne, d'aspect plus rigide, étonnamment apte à organiser, à diriger, parfois trop sévère aux yeux du bon François, parut jusqu'à la mort toute virile entre ses compagnes.

Enfant, son ton résolu n'était pas toujours d'une petite fille : voyant un Calviniste parler de controverse avec le Président, elle vint lui dire : — « Si vous aviez donné un démenti au roi, mon papa vous aurait fait pendre. Vous donnez tant de démentis à Notre-Seigneur que ces deux présidents-là vous feront pendre ». Et elle montrait au mur, une image de saint Pierre et saint Paul ^.

' Ab. 3; Db. 61. — ^ Ab. 8. — ^ Db. 68.

Ainsi que François, Jeanne Frémyot n'eut en sa famille que des exemples d'honneur et de foi. Sous Henri III, son père s'éleva même jusqu'à l'héroïsme.

Il avait vu d'abord en la Ligue un soutien de la foi romaine, approuvé par le roi, et béni par le pape; mais quand son but avoué fut la déposition d'Henri III, M. Frémyot se retira : le roi, quels que fussent ses vices, n'en était pas moins le roi. Or, le Parlement de Bourgogne, avec son premier président, restait affilié à la Ligue; lui, le second président, refusa d'y siéger ^. Honni par les Ligueurs, il quitta la ville et s'installa à Flavigny, petite place forte où quelques magistrats le rejoignirent. A Dijon, on pillait son hôtel et l'on emprisonnait son fils; mais il avait l'appui des officiers royaux. Quand il eut déclaré au nom du roi que le Parlement de Bourgogne siégeait à Flavigny, les magistrats ligueurs confisquèrent ses biens; et ils l'avertirent que s'il ne dissolvait son prétendu parlement, il recevrait dans un sac la tête de son fils. Sa réponse est encore aux archives de Dijon : — « ...J'estimerois mon fils très heureux de mourrir si jeusne pour la chose publique et, innocent comme il est, avoir un sépulchre si honorable... » ^ Les Ligueurs d'ailleurs s'en tinrent aux menaces.

Quelques mois plus tard, l'assassinat d'Henri III souleva chez le Président un nouveau cas de conscience : il voyait en Henri IV l'héritier de saint Louis, et il déploya son drapeau sur la ville; mais il résolut que le roi en trouverait les portes closes tant qu'il n'aurait pas abjuré^. Cette situation bizarre dura quatre années. Sa fille, qu'il avait mise à l'abri, en Poitou, atteignit vingt ans; alors il la rappela pour la marier à Christophe de Rabutin, baron de Chantai, officier de son parti, et dont les terres touchaient les siennes.

1 Ab. 9; Db. 75. — - Db. 615. — ' Db. 81.

|':t si<:s amitiks 18)5

M. d(^ Chantai avait viii^Usepi ans, était fils uni(in<' ot possédait, dit-on, toutes les qualités : ^nntilhonnrri<; dr race et de manières, bon chrétien, brillaut officier, gai, charmant causeur; M^^^ Frémyot n'(;ut aucune pciine à satisfaire son père ^

C'était en décembre 1592, alors que M. de Roisy s'efforçait de marier François.

Puisque à Dijon, la tête du Président était en quelque sorte mise à prix, la cérémonie eut lieu près de Semur, à Bourbilly, patrimoine des Rabutin ^. C'était dans un vallon égayé d'un cours d'eau, de moulins, de bois et de vignes, un joli château fort. Quatre corps de bâtiments reliés en carré par des tours plongeaient en des fossés pleins d'eau qu'enjambait un pont-levis. Le père du marié, ancien officier veuf et maussade, qui avait remanié Bourbilly luxueusement au goût du jour, l'abandonnait à son fils pour aller habiter ailleurs ^.

Au siècle suivant, M^^ de Sévigné, dont cette terre fut la dot, l'estimait cent mille écus ^; mais lorsque sa grand'mère, Jeanne Frémyot, y entra, il régnait dans la fortune des Chantai un désordre étonnant.

Les somptueuses dépenses du vieux seigneur, les malheurs de son fils fait prisonnier durant la Ligue et qui pour sa rançon avait emprunté, le manque depuis dix ans de toute surveillance féminine, les serviteurs qui gaspillaient, les fermiers qui ne payaient plus, tout allait à la ruine ^. Le seul chifïre précis était celui des dettes : quinze mille écus d'or. Aussi, le président Frémyot, avait, en bon père, pris ses précautions. On lit dans le contrat : — « ...Sera ladite future épouse douée de la somme de deux cens écus de rente chaque ans à prendre sur les plus clairs biens dudit futur époux, dont elle jouira sa vie durant, comme aussi du château et maison-forte

» Db. 91. — 2 Db. 94. — ^ j3b ii5 4 j)b gg^ __ s d]^^ qq^

dudit Bourbilly ^. Sera enjoaillée de bagues et joïaux par le dit sieur son époux jusqu'à la somme de six cents écus... Et ladite future épouse au cas de survivance, emportera toutes ses bagues et joïaux, en quelque valeur qu'ils puissent être et encore son carosse, harnaché de quatre bons chevaux. »

On voit que, dans son château, la future sainte ne manquait pas d'apparat. Elle savait d'ailleurs en faire usage : elle « avait de la beauté et encore plus d'agréments ^. Sa taille était au-dessus de la médiocre, ses cheveux noirs, son visage rond, ses yeux grands, noirs et vifs, le teint uni et fort blanc. Elle avait les lèvres vermeilles et le sourire charmant, la physionomie majestueuse, tempérée par un grand air de douceur, le regard fort, doux et plein de feu et d'esprit. Les moindres bagatelles devenaient intéressantes dans sa bouche. Elle badinait quelquefois, mais elle revenait toujours à quelque chose de sérieux ». Et nous lisons de même chez un autre vieil auteur : — « Elle était de riche taille, d'un port généreux et majestueux, d'une beauté naturelle fort attrayante; son humeur vive et gaie; son esprit clair, prompt et net; son jugement solide; il n'y avait rien en elle de changeant ni de léger ^. Bref, elle était telle qu'on la surnomma : la dame parfaite ». Ces jeunes mariés furent très amoureux. Bussy Rabutin qui, un demi-siècle plus tard, épousa une de leurs petites filles, dit que M. de Chantai « avait été fort galant jusqu'à ce mariage, mais trouvant en sa femme de grands agréments de cors et d'esprit, il s'y attacha fortement et elle l'ayma aussy avec des tendresses extraordinaires. Ce qui entretint encore cet amour jusqu'à la mort furent les fréquentes absences et plus longues que les séjours qu'il faisoit auprès d'elle » *.

1 Db. 617. — 2 Db. 118. — 3 Ab. 16. — * Fb. 50.

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Les guerres civiles en étaient cause,. Trois mois après leurs noces, Henri IV, prèL à se convertir, et qui guerroyait sans cesse, redemanda au jeune Chantai le secours de son épée. Celui-ci remit à sa femme le soin de ses propriétés; elle s'en défendit d'abord, n'ayant aucun goût pour ce genre de soucis; puis comme il insistait, elle se résigna K

M^^ de Chantai en toute sa vie ne fit jamais rien à demi. Nulle maîtresse de maison n'a jamais pris ses devoirs plus à cœur. Levée chaque jour à cinq heures, €lle entendait la messe avec tous ses domestiques; dès qu'elle avait donné ses ordres, elle prenait son aiguille et ne la quittait plus; parfois, s'asseyant près des servantes, elle leur parlait de Dieu tout en travaillant. A celles qui avaient de la voix, elle enseignait le chant, afm que le dimanche, à la grand'messe, elles pussent soutenir le Credo ; le soir, avant le coucher, tout son personnel s'assemblait encore pour lui rendre compte de la journée 2.

Les fermiers, chaque mois, venaient au château exposer à Madame leurs affaires; et, pour les questions d'importance, elle leur donnait des ordres écrits, afm d'éviter tout malentendu. Souvent elle allait à cheval, sans avertir, visiter ses fermes; mais « elle n'était point curieuse ni maussade, et sa vertu la faisait également craindre et aimer » ^.

Pour cette vie de ménagère, M^^^ de Chantai supprimait les robes de soie (privilège des dames nobles) "*; tant que son mari restait au loin, on la voyait vêtue comme une petite bourgeoise; mais, toujours soignée et gracieuse, « elle paraissait cent fois plus que d'autres qui ruinent leur maison pour des affiquets » ^.

1 Db. 98. — 2 Db. 101, 102. — ^ Ab. 25. — * Db. 104. — ^ Ab. 22.

Après les soins domestiques, sa grande afïaire c'était l'aumône. Tous les jours, après dîner, à la porte du château, elle recevait les mendiants, prenait leurs écuelles et les remplissait. Si l'un des habitués manquait, ou que Dame Jeanne, une pieuse servante, eut découvert d'autres misères, la baronne allait visiter les malades, leur porter des vivres, des remèdes et son sourire. Aussi, depuis le mariage du seigneur, les pauvres d'alentour disaient qu'il y avait « plaisir à être malade » ^

Cette vie dévote et effacée durait autant que les campagnes du roi. Quand M. de Chantai revenait de la guerre, tout changeait; il aimait le monde; sa femme sortait des coffres ses robes de soie et se mettait à recevoir.

Une douzaine de châteaux entouraient Bourbilly; durant quatre ou cinq mois, les bals, les chasses et les jeux occupaient toute cette noblesse; puis le mois de mars ou d'avril ramenait les hostilités qui prenaient fin avec les beaux jours. Ainsi pour M"^^ de Chantai chaque année présentait deux aspects bien tranchés : le printemps et l'été dans la retraite, la prière, l'aumône; l'automne et l'hiver dans les plaisirs ^.

Le premier été qui suivit leur mariage, Henri IV avait abjuré; désormais, les villes ligueuses, l'une après l'autre, lui ouvrirent leurs portes. En Bourgogne, au printemps de 95, le Parlement rebelle se soumit, et le président Frémyot ramena à Dijon le Parlement fidèle; puis le roi fit son entrée. Il portait, ce jour-là, un pourpoint percé aux deux coudes; mais son allure était si martiale et ses saints si courtois que l'accueil des bourgeois et du peuple fut enthousiaste; on n'avait jamais crié de si bon cœur : Vive le roi ! Cependant, l'armée espagnole marchait sur Dijon 3.

1 Db. 106, 107. — * Bb. 115. 121; Cb. 11. —^ Db. 125.

Le lendemain, dès l'aurore, le roi pailil m recoimaissance avec Messieurs de Biron, de Lux, de Chaulai <! une troupe de deux cents chevaux. Ces officiers, eL Ifroi même, loin de songer à combattre, n'avaient même pas de casques, lorsqu'ils rencontrèrent nv/A à nez les Espagnols. Ils se trouvaient un contre cinq; follement ils attaquèrent et avec une telle furie que l'ennemi ne put croire à leur petit nombre ^. Quand, après ce premier choc, les Français reculèrent, les Espagnols n'osèrent s'engager. Ce combat de Fontaine-Française qui n'avait fait qu'une centaine de morts, eut des conséquences énormes. Logiquement, le parti du roi devait, ce jour-là, être anéanti. Dès lors, Mayenne, furieux contre les Espagnols, les abandonna; c'était la débâcle de la Ligue.

Le soir de la bataille, Henri revint tranquillement comme d'une partie de chasse, prendre part aux fêtes de Dijon 2. Il y combla de politesse M. Frémyot : — « Président, qu'auriez-vous fait si j'étais resté huguenot? — Sire, si votre Majesté n'eut crié : Vive l'Église Romaine, je n'aurais jamais crié : Vive le roi Henri. )> Ce genre de caractère enchantait Henri IV ^. Il gratifia ce magistrat d'une abbaye et d'un archevêché ce qui, en ce temps-là, n'étonnait personne. Comme l'abbaye se trouvait dans les murs de Dijon, le président s'y installa. Quant à l'archevêché, il le garda pour son fils *.

Son gendre avait été blessé à Fontaine-Française, et le roi, avec de chaleureux éloges, l'envoya se soigner à Bourbilly ^

Ces quelques mois de repos forcé furent pour M"^^ de Chantai comme une nouvelle lune de miel; son mari lui appartenait enfin sans partage et « elle lui donna pen-

^ Db. I, 126. — 2 Db. I, 128. — ^ Ab. 11. — * Db. I, 610. 612. — « Db. I, 129.

dant ce temps de si grandes preuves de la parfaite complaisance qu'elle avait en lui et lui en elle, que tous les voisins en étaient dans l'admiration )> i. Mais lorsque Chantai guéri eht de nouveau rejoint le roi, lorsqu'elle se retrouva seule avec ses serviteurs, ses fermiers et ses pauvres ^, l'écart lui parut si grand entre les deux faces de son existence, qu'elle s'accusa de pousser à l'excès l'amour conjugal. « Quand il (Chantai) était à la cour^ dit Bussy-Rabutin, elle se donnait toute à Dieu; quand il retournait près d'elle, elle se donnait toute à lui. » ^ Cela n'est vrai qu'à demi; il y manque une nuance dont elle-même longtemps plus tard faisait l'aveu : — « Dès que je ne voyais pas M. de Chantai, je sentais en mon cœur de grands attraits d'être toute à Dieu. Mais, hélas l je n'en savais pas profiter, ni reconnaître la grâce que Dieu me présentait, et je faisais quasi aboutir toutes mes pensées et mes prières pour la conservation et le retour de M. de Chantai: » ^

Cette vie alternée de joie et de mélancolie dura huit ans au bout desquels le baron pour un motif inconnu quitta la cour. « Ce fut, nous dit-on brièvement, pour n'être pas obligé d'obéir en une chose qu'il croyait injuste. )) ^

Quand il rejoignit sa femme, la grande famine de l'hiver 1600 à 1601 battait son plein; les pauvres mouraient comme des mouches. M^^ de Chantai logeait au château les femmes en couches des alentours; elle distribuait chaque jour de la soupe à tous ceux qui en demandaient; et l'on venait en si grand nombre, qu'elle fit percer une seconde porte à la cour du château; ainsi les miséreux entraient d'un côté pour sortir de l'autre^

^ Db. I, 132. — 2 Db. I, 133. — 3 Fb. 50. — * Ab. 28. — ^ Ab. 28.

ET SES AMlTlliS 18ÎI

à la lilc K Quelques-uns passaient deux l'ois; (;IIe les reconnaissait, mais n'osait rien dire : — « Mon Dieu, songeait-elle, à tout moment, je mendie à la porte de votre miséricorde. Voudrais- je à la seconde ou troisième fois être rechassée? » Pour fournir à cette immense aumône, elle avait fait bâtir un four large de quinze pieds qu'on chauffait tous les deux jours. La réserve de blé diminuait à vue d'œil; les serviteurs s'en inquiétèrent; on murmurait que Madame était bien imprudente; on finit, tout (effrayé, par le lui dire. Quand elle consentit à monter au grenier, il n'y restait qu'un tonneau de farine. Or, on était au milieu de l'hiver et les mendiants chaque jour venaient plus nombreux. Elle ordonna de continuer à prendre tout le nécessaire. Durant six mois, la distribution de pain se poursuivit sans compter, continuelle, royale : et quand l'été donna sa récolte, le tonneau n'était pas encore vide.

Ce miracle, dont les environs durant des années résonnèrent, M^^ de Chantai ne le niait pas. La mère de Ghaugy, une de ses moniales, en témoigne : — « Ayant conjuré notre bienheureuse mère de nous dire comme cela s'était passé, elle nous le raconta tout comme nous venons de déduire, ajoutant par son humilité qu'elle avait toujours attribué cette grâce à la grande vertu et dévotion d'une sienne servante, nommée : Dame Jeanne aux prières de laquelle elle se confiait grandement » ^,

Ce fut à l'automne qui suivit ce triomphe que M. de Chantai mourut. Il partait pour la chasse avec un ami quand l'arquebuse de celui-ci fit feu, on ne sait comment, et frappa le baron de plusieurs balles; aussitôt il se vit perdu ^. Quand M^^^ de Chantai accourut : — « Ma mie^ dit-il, l'arrêt du ciel est juste, il le faut aimer, il faut

' Ab. 23; Db. I, 137. — ^ Ab. 24: Db. I, 138. — ^ Ab. 30; Db. I, 144.

mourir ». Près de ce grand calme^ rafîolement de la jeune femme était déchirant; les médecins ne lui laissèrent qu'un souffle d'espoir qui, quelques jours après, s'éteignit. Durant une semaine d'agonie, ce fut le moribond qui prit l'apparence d'un saint, tandis qu'elle, dans la violence de sa douleur, effrayait la maison. Si elle le quittait, c'était pour crier loin de lui : — « Seigneur, prenez tout ce que j'ai au monde, parents, biens et enfants, mais laissez-moi ce cher époux que vous m'avez donné » ^. M. de Chantai n'avait à la bouche que la résignation. Il rouvrit son testament pour déshériter son fils, si celui-ci parlait de venger sa mort; il fit inscrire à la paroisse le pardon qu'il donnait à son meurtrier, et le lendemain il rendit l'âme. C'était la même année que M. de Boisy 2.

On crut que M^^ de Chantai ne lui survivrait pas. « La douleur et la violence qu'elle se fit pour la réprimer la desséchèrent à un point qu'elle n'était plus reconnaissable; on s'aperçut qu'elle passait les nuits à genoux, à prier et à pleurer, de sorte qu'on fut obligé de veiller pour la faire au moins tenir au lit. )> ^ Seuls, les espoirs de la religion l'occupaient encore et l'apaisaient un peu; l'amour de Dieu que l'amour humain avait si longtemps réprimé, son unique ressource désormais, se soulevait sous la douleur et commençait à l'envahir. « Les attraits, dit-elle depuis, que je recevais de Dieu étaient si grands que j'eusse voulu quitter tout et m'en aller dans le désert pour le servir plus entièrement et parfaitement, hors de tous les obstacles extérieurs; et jcfcrois que, si le bien de mes quatre petits enfants ne m'eut retenue, je m'en fusse enfuie inconnue dans la Terre Sainte pour y finir mes jours » ^. C'est alors qu'elle fit le vœu de chasteté, en hommage d'amour conjugal autant peut-être

1 Ab. 32. — 2 Ab. 33. — ^ Db. I, 149, 153; Cb. 20. — * Ab. 36.

i-:r si:s AMrTii^:s 11)1

que par dévotion; elle distribua aux pauvres et aux églises les habits de M. de Chantai, les robes de soie brodées d'or qu'elle avait eues pour ses noces, elle congédia plusieurs serviteurs, et se consacra toute et pour toujours à la prière, à ses enfants et aux pauvres '.

Quand M"^^ de Chanta! fut à Dieu, sans partage, son oraison sortit des voies communes. Tandis qu'elle priait, une pensée de Dieu toute unie, sans raisonnements, l'envahissait peu à peu avec une douceur qui l'étonnait; d'autres fois le sentiment de l'amour divin l'embrassait d'un coup comme un jet de flamme 2. Puis commencèrent les visions surnaturelles. Alors, ainsi que M^^ Acarie, elle s'effraya d'elle-même. Il lui fallait, dans ces états mystiques, un guide; et elle vit que les prêtre«î de niveau commun qui la confessaient ne lui suffisaient plus. — « Encore, dit-elle, que j'eusse été élevée par des personnes vertueuses, je n'avais jamais ouï parler de directeur, de maître spirituel ni de rien qui approchât de cela. Néanmoins, Dieu mit ce désir si avant dans mon cœur et l'inspiration de lui demander ce directeur était si forte, que je faisais cette pétition avec une contention et force non pareilles. Je m'allais promener toute seule et, comme transportée, je disais tout haut à Notre-Seigneur : « Mon Dieu, je vous conjure de me donner un homme pour me guider spirituellement, qui soit vraiment saint et votre serviteur, qui m'enseigne votre volonté et tout ce que vous désirez de moi, et je vous promets et jure en votre face que je ferai tout ce qu'il me dira de votre part, j) 3

Dieu la laissa deux ans l'implorer ainsi, mais elle avait compris dès le début qu'elle rencontrerait tôt ou tard le maître rêvé. Un jour, parcourant à cheval le vallon de

' Ab. 38. — 2 Db. I, 154. — ^ Ab. 39.

Bourbilly, elle vit non loin d'elle, au pied d'un coteau, à l'entrée d'un bois, un prêtre qu'elle ne connaissait pas. Il était grand, blond, l'air majestueux et doux. Une voix intérieure lui dit : — « Voilà l'homme entre les mains duquel tu dois reposer ta conscience. » Il disparut tout à coup; mais elle en garda l'image si précise que, plus de trente ans après, elle la revoyait, disait-elle, aussi nette qu'au premier jour ^.

Cependant, M. Frémyot s'attristait que sa fille restât à la campagne, isolée, silencieuse, ressassant toujours son chagrin; il obtint qu'elle vînt près de lui passer quelques mois ^.

A Dijon, des dames pieuses lui vantèrent leur directeur, un religieux, qu'elle désira connaître. Au premier regard, elle vit bien que ce n'était pas « lui », mais comme elle avait soif d'être dirigée, d'obéir, elle s'ouvrit toute à celui-là ^. Cet homme eut près d'elle un rôle étrange : à cette âme qui allait aisément aux extrêmes et dont il fallait apaiser la ferveur, il permit une foule d'austérités (jeûnes, levers de nuit, disciplines) qui l'épuisèrent physiquement; il lui imposa des exercices spirituels, des méditations compliquées qui lui fatiguèrent l'esprit. Les deux ans qu'elle passa sous sa conduite, M^^^ de Chantai souffrit d'un malaise moral, d'une angoisse continue; elle se rendait compte qu'elle faisait fausse route, et elle restait fidèle à ce guide bizarre qui avait obtenu d'elle le vœu d'obéissance totale, avec la promesse de n'ouvrir son âme à nul autre. Ce n'était pas sa seule épreuve.

Son beau-père, au château de Monthelon, près d'Autun, s'était mis en tête qu'elle lui tint compagnie. Capitaine du roi Charles IX, il n'avait connu que duels, querelles, adultères et scandales; on disait même que,

^ G. I, 382; Ab. 40; Db. I, 158; D. 259. — '' Ab. 43. — ^ Ab. 45.

ET SES AMITIÉS VXi

condamné à mort pour meurtre, il ne devail- la vie qu'à l'amnislii; qui suivit la Ligue ^ Devenu vieux, il s'était assagi et se contentait maintenant de toujours maugréer. M^^ de Chantai, consternée, crut qu'avec de la patience, peut-être ferait-elle quelque bien à ce vieillard et qu'en somme la mémoire de son mari, l'intérêt de ses enfants et la charité l'appelaient à Monthelon.

A la fm de 1602, alors que François de Sales allait devenir évêque, elle dit adieu à Bourbilly où elle ne revint désormais que de loin en loin ^.

Ce joli château, qui avait vu tout son bonheur, tomba dans le silence que peuplent les araignées. Plus tard, son fds, un brillant courtisan, n'y habita guère; la fille de celui-ci, M°^6 de Sévigné, le trouvait démodé, isolé, lugubre; dans ses lettres elle le traite « d'antiquités judaïques, d'horrible maison »; elle se plaint incessamment des réparations qu'il coûte, et des fermiers qui ne paient pas; elle ne vint d'ailleurs « s'y ennuyer que rarement )) ^. Sa fille moins encore. Sa petite-fille à demiruinée le vendit; sous la Terreur on en détruisit la moitié; le reste peu à peu s'effondra ^.

Monthelon était beaucoup moins beau que Bourbilly. Le vieux capitaine, endetté pour celui-ci, n'avait point fait de dépenses pour celui-là, qu'on voit encore, bien conservé, à trois demi-lieues d'Autun. C'est, près d'un cours d'eau limpide, une maison à deux étages, enduite de crépi; la façade au bord de l'eau a deux tours rondes, coifïées d'éteignoirs; de l'autre côté, quelques piliers de pierre soutenant le bord du toit, font au premier étage une galerie à l'air libre sur laquelle ouvrent les chambres; l'une d'elles, dont la fenêtre donne au-dessus de l'eau,

^ Db. I, 173. — 2 Ab. 46. — ^ Lettres du 21 oct. et d'août 1677. — * Db. I, 168; Gb.

fut, dit-on, celle de la sainte. En tout cas, les poutrelles sculptées, la porte et quelques boiseries datent de son époque.

Ce manoir délaissé, démeublé, un peu misérable, mais qui n'a pas reçu trop de transformations, garde le charme du vieux temps; là, on sent que M"^^ de Chantai et son beau-père retrouveraient encore un peu de leur « chez eux ».

La seule jolie chose, c'est, encastrée dans la façade, sous la galerie, une grande pierre richement sculptée; le vieux seigneur avait voulu qu'on mît là, bien en évidence, son collier de Saint-Michel (don de Charles IX) encadrant ses armoiries et dominant sa devise : « La Vertu s'acroit par les playes ».

Quand M^^ de Chantai, à son arrivée, lut ces mots qui dominent la porte, elle eut pu les saluer comme une prophétie, car son séjour à Monthelon fut durant sept ans une rude épreuve. Le capitaine s'était, sur ses vieux jours, assujetti sottement, aveuglément à Tune de ses servantes; elle aVait installé là ses cinq enfants et menait toute la maison ^. La baronne aussitôt remarqua son gaspillage; elle en dit un mot au vieillard: mais l'intruse qui voyait de mauvais œil cette nouvelle venue, avait pris les devants et ce fut contre sa belle-fille que le capitaine s'emporta. Dès lors, la servante étala insolemment son pouvoir, et M°^® de Chantai, par amour de la paix s'inclina, se laissa réduire en tutelle, au point qu'elle n'eût osé donner un verre de vin sans le demander à cette femme.

Il semble incroyable que dans ces conditions, libre de partir à son gré, ayant à Dijon sa famille qui l'adorait, à Bourbilly son château prêt à la recevoir, elle soit restée à Monthelon si longtemps. Elle avait cru voir que

1 Ab. 47; Db. I, 173; Cb. 26.

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Dieu la voulail là, (^t elle n'éLuil, pas feinnie à rnarcliaii- (ler avec Lui. D'ailleurs, son ca'ur ardcnl, trouvait dans les difficultés une attache '. Naturellement vive et impérieuse, elle voulait se dompter; elle en trouvait \h une occasion exceptionnelle, et elle s'appliqua toute avec une sorte de rai'flncment au rôle humiliant qui se présentait. N'était-ce pas une pénitence tout comme les jeûnes ou les disciplines, et même plus pénible, par conséquent plus précieuse? Il est certain que Tordre le plus dur ne vit jamais pareil noviciat. Et puis, elle visait sans doute un autre but : ramener vers Dieu à force de douceur son beau-père et sa servante; pour cela, elle ne recula devant rien; elle voulut même élever avec les siens les enfants de cette femme. Le vieux capitaine les traitait tous sur le même pied; ce qui, parfois, la mettait hors d'elle, lui faisait, comme dit le peuple, bouillir le sang; mais nul ne s'en doutait^. Elle apprit aux cinq petits intrus à lire, à écrire, à prier; souvent elle les lavait, les habillait et, en fait de remerciements, ne recevait de leur mère que rudesses. Quand des témoins s'en indignaient, elle répondait : « Si Dieu se sert d'elle pour m'imposer une croix, pourquoi lui en voudrais-je du mal? » Et quand on déplorait que dans cette maison mal tenue, elle, si bonne ménagère, fut réduite à néant, elle remerciait Dieu qui la laissait libre pour ses dévotions ^.

Depuis un an elle se partageait ainsi entre l'oraison, l'éducation de ses enfants, et la pratique intense de la patience, quand Dieu trouva son âme digne du maître promis.

Durant l'hiver de 1603 à 1604, le président Frémyot

1 Db. I, 167, 176. — 2 Db. I, 17.5. — ^ Ab. 79.

écrivit à sa fille ^ qu'il l'attendait à Dijon où un prédicateur renommé, l'évêque de Genève, devait prêcher le carême. Elle y arriva avec ses enfants le surlendemain des Gendres; le soir même, elle vint à la Sainte-Chapelle, et, « toute comblée de joye », elle reconnut dans la chaire sa vision de Bourbilly 2.

1 Db. I, 196. — 2 G. I, 382; Ab. 51.

GIIAPITHE XV

François et M"^^ de Chantai.

Débuts de leur amitié.

^N voudrait connaître en détail leurs premièl'es rencontres, comment ils se saluèrent et tout ce qu'ils se dirent. Mais l'histoire, en ce passage, est presque muette.

Ce fut l'archevêque de Bourges qui les présenta l'un à l'autre. Il était, disait François, « une âme des plus franches, rondes et vigoureuses en amitié » ^. Enthousiasmé par le talent et le sourire de M. de Genève, il renonça de bon cœur à ses prétentions sur le pays de Gex, et dès lors l'évêque dut répondre amplement aux avances de la famille Frémyot. Ainsi, les deux futurs bienheureux eurent dès ce carême des relations suivies.

Osèrent-ils avouer qu'ils s'étaient déjà vus? C'est peu probable; et pourtant avec les respects et les révérences se mariait déjà un sourire d'anciens amis. M^^ de Chantai, en l'honneur de l'évêque, faisait quelques frais de toilette ^; il osa lui demander si elle avait dessein de se remarier; et comme elle se 'récriait : — « Il faudrait, dit-il, mettre bas l'enseigne )>; et il désignait certaines « gentillesses » qui relevaient un peu sa sombre robe de veuve. Le lendemain, ces modestes parures avaient disparu. Pour l'éprouver, il lui dit encore : — « Votre collet laisserait-il d'être bien attaché si cette invention n'était

» A. XII, 328. — 2 Ab. 52.

pas au bout du cordon? » Elle prit des ciseaux et coupa les deux glands.

Sans doute, on souhaiterait, au lieu de ces mots sans éclat et d'une familiarité qui surprend, un noble dialogue sur le néant du monde ou sur les oraisons mystiques. Mais François plaçait plus haut que tout les simples vertus de douceur et d'humble docilité; d'après celles-là il appréciait une âme; et ce coup de ciseaux lui montrait M°^6 de Chantai plus à fond que bien des discours.

C'était à dîner qu'ils se rencontraient. Les Dijonnais, comme jadis les Parisiens, accablaient M. de Genève. Charmés par ses sermons, ils voulaient tous des entretiens particuliers; on assiégeait son confessionnal; il n'avait guère pour se délasser que l'heure des repas, et les principaux de la ville se disputaient l'honneur de l'avoir à leur table ^. Chez Mgr de Bourges, à l'abbaye de Saint-Etienne, offerte par le roi au président Frémyot, il se rendait volontiers, car il y retrouvait M^® de Chantai. — « J'aime, disait-il, les âmes indépendantes, vigoureuses, et qui ne sont point femmelettes. » ^ A une piété virile, celle-ci joignait toutes les grâces de l'esprit. « Elle possédait, dit Bussy-Rabutin, la réunion des vertus qui font une pieuse chrétienne et des agréments qui rendent une femme aimable »; et François, sans doute, voyait en elle comme un reflet de M^^ Acarie ^. — « Pour moi, dit-elle, dès le commencement que j'eus l'honneur de le connaître, je l'admirais comme un oracle, je l'appelais « saint » du fond de mon cœur et je le tenais pour tel » ^.

« La façon et le parler de ce bienheureux étaient grandement majestueux et sérieux, mais toutefois le plus humble, le plus doux et naïf que Ton ait jamais vu. » ^

^ Ab. 51; Db. I. 200. — ^ Bb. III, 494. — ^ Db. I, 118. — * Bb. III, 227. — 5 Ab. III, 221.

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« Il parlail, av(M' uik^ si grande sagess»^ ^ (;t ses j^aroles étaient si moelleuses et (exprimantes ce (fn'il voulait dire que chacun était satisfait, ainsi qu(; j'ai vu arriver })articulièrement deux fois, au lo^is de M^r l'^Vrchevêque;... les convives s'entretenaient de discours fort rele^ vés et s'échaulTaient à cela. Notre Bienheureux les écouta longuement; puis, en fort peu de paroles qu'il dit, chacun se tut et s'arrêta à son jugement. »

« Je ne pouvais retirer mes yeux de dessus lui tant ses paroles et ses actions saintes me tiraient à l'admiration, et n'estimais aucun bonheur comparable à celui d'être auprès de lui. Si ma condition me l'eut permis, je me fusse estimée trop heureuse d'être la moindre de ses domestiques. » ^

En dehors des sermons solennels, Monseigneur avait institué des réunions de dames pieuses, qu'il instruisait sur la vie dévote. C'était là surtout que M"^^ de Chantai « mourait d'envie », dit-elle, de tomber à ses pieds et de lui ouvrir son âme; mais le vœu fait à son directeur la retenait, et elle enviait les autres femmes qui, moins liées avec l'évêque, pouvaient du moins se confesser à lui et jouir de sa direction. Ainsi, le carême s'écoulait sans qu'elle osât lui parler d'elle-même ^.

Quand vint la semaine sainte, la pensée qu'on touchait à la fm, qu'il s'apprêtait à partir, qu'elle aurait passé près de lui en silence et presque inconnue, la consterna. Le mercredi saint, sa tristesse, ses regrets, le sentiment qu'elle repoussait l'offre divine, devinrent si violents qu'elle eut peur et chercha conseil *. Son directeur était absent. Il ne pouvait trouver mauvais qu'en ce cas elle consultât un autre prêtre. Elle avertit M. de Genève, par l'entremise de son frère, qu'elle désirait lui parler seule. Or, l'archevêque ce jour même attendait

1 Bb. III, 136. — 2 Ab. 03. — » Ub. I. 204. ~* Ab. 52; Db. I, 205.

à dîner l'évêque et la baronne. Au sortir de table, en un coin de la salle, l'entretien qu'elle espérait eut lieu. Il s'acheva dans la chapelle voisine, d'où elle sortit « tellement rassérénée qu'il lui sembloit qu'un ange lui avoit parlé ». Mais de ce qu'ils s'étaient dit, elle n'a rien révélé.

Le lendemain, toute la ville vit que M. de Genève était en quelque sorte un être surnaturel. Ce fut ce jour-là que l'archevêque de Bourges (qui venait de recevoir les ordres) dit sa première messe. L'évêque voulut la lui servir, et, comme le jeudi saint on en célèbre une seule, ce fut l'officiant qui communia son ami. Celui-ci s'était mis à genoux sur une marche de l'autel, au milieu^; deux prêtres à droite et à gauche, tendaient une nappe devant lui. Alors jaillirent autour de sa tête « quantité de binettes, d'étincelles et de rayons, tellement que son chef parut ni plus ni moins que ceux des bienheureux » comme les peintres les représentent. Et M^^ ^q Chantai, avec toute l'assistance, contemplait ce saint glorifié tout vivant. Ce fut l'un des jours suivants qu'elle lui demanda de la confesser; son directeur n'était pas revenu. François se fit un peu prier ^. Sans doute il voulait refréner une amitié chaleureuse, enthousiaste; et puis il trouvait que « les femmes ont des curiosités inutiles »; mais en écoutant la baronne il sentit, comme il le dit depuis, « son âme se loger intimement en la sienne », et il vit si clairement comment il fallait la prendre pour la soulever jusqu'à la sainteté, qu'il ne douta plus que Dieu la lui confiait.

Sur cette sorte de révélation, il garda le silence; même il conseilla à M^^^ de Chantai de rester fidèle à son directeur, assurant « qu'ils s'accommoderaient bien eux deux ». Pourtant, la veille de son départ, quand il vint

1 G. I, 385; N. 244. — ^ Ab. 53.

lui dire adieu ',11 ajouta ccLie phrase étrange : « Madame, Dieu me forée de vous parler en corifianee; sa bonté m'a fait cette grâce que, dès que j'ai le visage tourné du côté de l'autel pour célébrer la Sainte Messe, je n'ai plus de pensées de distraction; mais depuis quelque temps vous me venez toujours autour de l'esprit, non pas pour me distraire, mais pour me plus attacher à Dieu; je ne sais ce qu'il me veut faire entendre par là ».

Ce jour-là, M"^^ de Chantai appela ses quatre petits enfants et les fit mettre à genoux pour que M. de Genève les bénit avec elle ^.

Voilà tout ce qu'on sait des rapports des deux futurs Saints durant ce séjour à Dijon.

Le lundi de la Quasimodo, comme l'évêque allait partir, messieurs les échevins lui présentèrent au nom des Dijonnais un service de vaisselle en argent doré, ainsi qu'une bague ornée d'un beau saphir ^; mais il leur répondit « qu'il ne vendoit pas la parolle de Dieu, et ne vouloit rien emporter que leurs cœurs )). En cela, il fut satisfait. Quand il apparut sur la place, elle était noire de monde; « les uns se fondoyent en larmes, les autres vouloyent empescher qu'il ne sortist. Il y en eust qui retirèrent ses chevaux, et luy disoyent * : — « Non, Monseigneur, nous voulons vous porter nous-mesmes de nos propres mains jusques à Anicy ». Une vieille dame, admirant cette foule dont l'évêque avait pris les cœurs, s'écriait gravement : — « 0 le grand larron ! Mon Dieu, le grand larron que voilà ! » ce qui exprimait à merveille la situation. M^e de Chantai, les yeux pleins de larmes, assistait à ce départ.

« La plupart des eschevins, conseillers, chanoines et autres Qualifiez de la ville » accompagnèrent l'évêque

1 Ab. 54. — 2 Db. I, 209. — ^ Db. I, 210. — * G. I, 387.

pour lui faire honheur, et ils ne le quittèrent qu'à Beaune ^. Il laissa « les Dijonnois tellement occupez de sa bonne estime que longtemps depuis ils ne sçavoyent parler d'autre chose que de luy ; aquoy doit estre rapporté ce qu'un des conseillers disoit : « Mgr de Genève m'a faict beaucoup de bien; mais il m'a faict un mal duquel je ne guérirai jamais : c'est qu'il ma levé le goust de tous les autres prédicateurs ».

Quant à François, il partait l'esprit plein de M™® de Chantai. « A la première dinée, il lui envoya ce billet : — « Dieu, ce me semble, m'a donné à vous, pour le service de vostre ame : je m'en asseure toutes les heures plus fort. C'est tout ce que je vous puis dire maintenant » ^.

Parmi ce « grâtieux peuple, doux à recevoir les saintes impressions », François avait connu « plusieurs centaines de personnes menant une vie fort parfaite »; et l'amitié de quelques-unes l'accompagna jusqu'à la mort^. Après la famille Frémyot, venaient en premier rang deux sœurs : l'abbesse du Puits d'Orbe et la Présidente Brûlart, âgées de trente ans environ et amies de la baronne. François, pendant des années, les guida de loin, par correspondance. L'abbesse était une indécise qui rêvait de réformer son couvent un peu trop mondain, et qui n'y parvint pas. La présidente, nature bien supérieure, voulait atteindre au milieu du monde, la perfection, et dans les admirables lettres qu'elle reçut de François, on trouve en substance les règles de dévotion, pleines de bon sens, de discrétion et de sourire, qui devaient faire, quatre ans plus tard, le triomphe de la Vie Dévote. De la première de ces lettres (écrite en mai 1604, dès que Monseigneur eut rejoint Annecy), voici la page finale :

Après de nombreux conseils sur la communion, l'orai-

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